ACTE IV, SCENE IV. 3a
AMIÉLIE.
O doux contentement!
J'en suis plus obligée à chérir vos mérites, £t ce titre rendra nos libertés licites.
GLORIS.
Tai pris le jour à Douvre; et là, chez mes parens,
Je passois en repos des jours indifFérens.
Vous savez à quels jeur Tenfance nous convie;
Ces jeunes passe-temps limitoient mon envie ,
£t j'ai durant quinze ans vu le flambeau du jour
Sans avoir ni senti ni va celui d'Amour :
Mais, las! que le tyran de nos belles années
A bien depuis ce temps changé mes destinées!
J'honorai de mes vœux ses profanes autels ,
Et je donnai mon cœur au plus beau des mortels.
Toutes les qualités et toutes les caresses
Qui peuvent aux amans procurer leurs maîtresses.
Tout ce qu'un honnête homme a de plus ravissant.
Je l'admirois, madame, en ce soleil naissant:
Mes parens me faisoient des menaces frivoles ;^
J'avois perdu mon cœur^, ils perdoiënt leurs paroles;
Et je révérois peu l'aveugle aversioa
Qu'ils avoient pour l'objet de mon affection :
Us m'épioient en vain ; une entière licence
Eût pu sur mon esprit bien plus que leur défense;
Mes désirs s'animoient par leurs soins imprudens:
Les brasiers qu'on restreint deviennent plus ardens.
Enfin quand j'eus seize ans ,. et que leur tyrannie
M'eut ravi tout moyen d'être en sa compagnie.
Je force tout respect, je m'échappe, et je fais
La résolution de n'en sortir jamais ;
Je fie à ce vainqueur mon honneur et ma vie :
Hélas! sa passion égaloit mon envie :
Je sais qu'il partageoit ma flamme et mon ennui >
Et qu'on n'aima jamais plus ardemment que lui;
Nous fuyons déguisés nos parens et nos peines,
Nous cherchons un séjour sur les humides plaines,
Et , forcés d'obéir à la nécessité ,
Commettons la constance à l'infidélité.
La mer fut long-temps calme , et les vents et leurs grottes
Reposoient sans dessein d'exercer nos pilotes;
Nous nous jurions sans cesse une immuable foi,
Et nous mourions d'amour^ ce bel amant et moi.
Neptune en fut jaloux , et cet effroi des âmes
Fit dessein d'engloutir 6t nos corps et nps flammes :
On n'a jamais parlé d'un orage si prompt;
Il s'enfle de colère , il se ride le front ,
Fait tenir à nos gens des routes inconnues , ^
Et jette à bonds divers notre nef dans les nues ;
Tant d'épaisses vapeurs s'amassent dans les airs
Que nous ne voyons rien qu'en faveur des éclairs;
Le pilote est troublé, son adresse est frivole.
Le vent nous envoloppe , et le navire vole.
Jugez de nos frayeurs : cet agréable amant,
Ses bras entre les miens serrés étroitement :
Ne crains rien , me dit-il , le ciel est moins barbare
Que d'empêcher l'effet d'une amitié si rare;
Nous vivrons, ma déesse (il m'appeloit ainsi),
Et son juste pouvoir doit nous tirer d'ici.
A ces mots il me laisse , et par tant de prières
Implore de là-haut la fin de nos misères.
Que les dieux n'auroient pu refuser du secours
A des vœux si pressans» s'ils n'eussent été sourds.