ACTE IV, SCÈNE II. 6i
Quoi! seigneur, voulez-vous qu'une fille ait la gloire D'avoir d'autorité conservé sa victoire , D'oser impunément vous traiter de mépris , Et, vicieuse ou non, régner sur vos esprits? Domptez, par une utile et belle violence, Cet amour qui vous brave avec tant d'insolence ; Il faut payer de force en semblable combat: Qui combat mollement veut bien ne vaincre pas.
CRANTEE.
Je l'avoue à toi seul, oui, je l'avoue, Octave,
En cessant d'être amant, je deviens moins qu'esclave;
Et si je la voyois , je crois qu'à son aspect
Tu me verrois mourir de crainte et de respect ;
Je ne sais par quel sort ou quelle frénésie
Mon amour peut durer avec ma jalousie;
Mais je sens en effet que malgré cet affront ,
Dont la marque si fraîche est encor sur mon front ,
Le dépit ne saur oit l'emporter sur la flamme;
£t toute mon amour est encore en mon âme.
OCTAVE
Tout son espoir peut donc être encore en son sein ,
Si l'ingrate a pour vous encor quelque dessein.
Quand après le combat l'ennemi se rapproche,
Notre paix est aisée et notre grâce est proche.
C'est un fatal dessein pour notre liberté
Que de revoir le joug que nous avons porté»
Rien n'est plus éloquent que les pleurs d'une femme;
C'est une eau merveilleuse et qui nourrit la flamme;
Avec sa foiblesse elle peut tout forcer :
Qui consent de l'entendre est près de l'exaucer.
Comme sa voix est douce elle est persuasive,
€i6 LAURE PERSÉCUTÉE,
Nous n'avons point de fiel dont elle ne nous prive;
Cette douceur nous plaît, et*ce qui plaît surprend;
Si Tesprit n'est gagné la volonté se rend ;
Si la voix ne peut rien la personne nous touche ;
Tout en est éloquent, ses yeux aident sa bouche;
Toutes ses actions servent à son secours,
Et pour nous racquérir fait de muets discours :
La voyant sans science on la croit sans malice.
Et toutefois sa vie est un pur artifice :
Laure, en un mot, seigneur, n'est pas loin de sa paix.
CRANTEE.
Moi I que je souffre Lanre et lui parle jamais.! Que jamais je m'arrête et jamais je me montre ^ Où Laure doive aller, où Laure se rencontre! Que je visite Laure et la caresse un jour! Que Ls^ure puisse encor me donner de l'amour î Qu'ayant i:eçu de Laure un traitement si rude , Laure me puisse plus causer d'inquiétude ! Les étoiles plutôt descendront en ces lieux , Les arbres arrachés s'iront planter aux cieux. Les poissons dedans l'air prendront leui; nourriture. Les bêtes dans la mer chercheront leur pâture^ On verra de son lieu sortir chaque élément , Et tout sera compris en ce dérèglement.
OCTAVE
Mais si pour vous toucher elle n'a plus de charmes ^ Pourquoi donc baignez- vous sa porte de vos larmes? Quand l'esclave échappé rapproche la maison , Il ne hait pas son maître et craint peu sa prison.
ORANTIÉE.
A qui goûte un repos si calme et si tranquille^ Octave y aucun effort ne semble difficile :