SCÈNE V
FLORISEL, au bord de la mer^ en Guindaye.
Où m'a jeté des vents l'impétueuse rage? Sous quel ciel res|Mrë-je, et quel est ce rivage? Tous mes gens sont péris, et la faveur du sort N'a soustrait que leur maître au pouvoir de la Mort : Leurs corps, joints pêle-mêle au débris du navire , Ont payé les tributs de son fatal empire ; Ârlandes ne vit plus , et ce cher confident Éprouve un sort pareil en pareil accident ; Arlandes, cher témoin de mes courses diverses, Qui partageois mes biens ainsi que mes traverses ; Toi qui sus tant de fois affronter le malheur, Et charmer l'univers du bruit de ta valeur ; Toi dont a si souvent l'insolence de Thrace A sa honte éprouvé la généreuse audace ; Toi contre qui la mort eût agi vainement A moins que d'un tonnerre ou que d'un élément, Puissent être à jamais tes conquêtes prisées, Cependant qu'à l'abri des myrtes élysées , Entre les mânes saints d'un nombre de héros, Ton esprit jouira des douceurs du repos! Et vous qui me serviez, ô troupe infortunée, Vous dont un même caup tranche la destinée. Puisse le vieux nocher du noil' fleuve des morts , Vous faire peu de tempa attendre sur ses bords t Quelle rencontre enfin me tirera de peine ? Errant au gré des vents sur cet humide plaine , Nous n'avons observé pays , routes , ni cieux ;
Des nuages épais les cachoient à nos yeux ,
Et , sans eh être instruit , je ne puis reconnoître
En quel port , quelle terre et quel lieu je puis être.
MaiS) si je ne m'abuse, un confus souvenir
De ce plaisant séjour vient de me revenir;
A voir ces bâtimens dont la haute structure
Semble relever l'art et braver la nature ;
A voir ces grandes tours dont le superbe front
Ya ohercher dans les airs où les éclairs se font ,
Je refprme une idée en mon esprit tracée ,
Que la force du temps en a presque effacée.
Mais dans la quantité de tant de lieux divers
Que rhoiîneur m'a fait voir dans ce vaste univers ^
Ce confus souvenir reste sans assurance,
Et ne peut de ce lieu faire la différence :
Telle n'est pas Zatyr, Samothrace, Lemnos»
Tel.... (mais, o souvenir fatal à mon repos!)
Ce palais est celui de cette triste reine
Dont mes déloyautés m'ont suscité la haine;
Je reconnois ces lieux , et ces superbes toiurs
Ont été les témoins de nos jeunes amours:
Mille fois dans ce parc paisible et solitaire ,
Nous avons vu l'Amour tel qu'il est en Cytfaère^
Franc d'artifice, nu, beau, rempli de douceur,
Et de nos jeunes coeurs absolu possesseur.
Jeté par ton malheur en un lieu si funeste,
Quelle a^urance , hélas ! et quel pouvoir te reste ?
Fuis, triste Florisel , si tu ne hais le jour ;
On n'attend que ta tête en ce fatal séjour ;
Et ce qui fut jadis le Heu de tes délices
Sera , si tu ne fuis , celui d^ tes supplices :
Mais dépourvu de biens^ de gens et de vaisseaux y