SCÈNE m
SIDONIE, DARÂIDE, FLORISEL endormi.
SIDOTTIE.
Le voir privé de vie , et j'ai cause sa mort ! Vous pouvez-vous, mes yeux, résoudre à cet effort? O passion barbare ! importune vengeance ! Pernicieux remède! homicide allégeance!
BARAiDf lui donnant son épée , et tirant le rideau.
Voilà c^ beau vainqueur de votre liberté; Sa vie est au pouvoir de votre majesté : Vous ,voulez son trépas , vous demandez sa tête , Et mon bras vous remet Thonneur de sa conquête : La mort n^a pas cueilli ce butin précieux ; Son frère seulement a fermé ses beaux yeux : II sert sa sœur et vous , et laisse à votre envie Le pouvoir de résoudre ou sa mort ou sa vie.
siDOiriE, tenant répee.
G)mment, il n'est pas mort, ma Daraïde? ô Dieux! Dois-je ajouter croyance au rapport de mes yeux? Florisel endormi , désarmé , sans défense , Quand je l'attends le moins, tombe sous ma puissance! Vois-je ce beau sujet de mon cruel tourment ? Le puis-je sans miracle ou sans enchantement? Oui, je reconnois trop, aux traits de ce visage. Ce qui de la raison m'ota jadis l'usage : Voilà ce qui m'a fait si long-temps soupirer ; Le temps qui change tout n'a pu les altérer ; Ils captivent mon cœur avec les mêmes forces , Et pour plaire à mes yeux ont les mêmes amorces.
8o AGÉSILAW DE COLCHOS,
DARAÎDE.
n prétend que demain un combat entre nous^ Aux yeux de votre cour, calme votre courroux; Et moi , j'attends vos lois , prête à vous satisfaire , Si dans cette action j'ai l'honneur de vous plaire. '
8IDOiri£.
Quoi! le ciel ne peut faire à cet ingrat amant Avoir en ma faveur un remords seulement! Il faut pour l'arrêter que ce perfide meure, Et je ne puis vivant le posséder une heure ! Quel sujet de mépris et quelle aversion Le rendent insensible à mon affection ? Par quel secret pouvoir, par quelle destinée, Conservé-jé pour lui cette ardeur obstinée ? Quel invincible charme enchante mes esprits ? Pourquoi de tant de vœux payé-je des mépris? Tout perfide qu'il est, insensible, intraitable. Avec ces qualités il m'est encore aimable ; Et s'il pouvoit me rendre un amour mutuel , Je lui serois humaine autant qu'il m'est cruel; Mais il fait vanité du titre d'infidèle ; Il me fuit , et la mort à ses yeux est plus belle. Cet aimable inconstant et ce doux inhumain Se défend de m'aimer les armes à la main.
DARAÏDE.
A vos ressentimens le sommeil l'abandonne; L'amour vous le refuse , et le sort vous le donne; ' Sa vie est en vos mains.
SIDOiriE.
Je tente un vain effort , Je crains également et sa vie et sa mort;
, ACTE V, SCÈNE m. 8i
L^uoB et l'avipe m'est dure, et Tune et l'autre est douce ;
Mon amour me retient, quand ma fureur me pousse;
L'une sait m'irriter, et l'autre m'apaiser ;
Je voudrois le frapper , et voudrois le baisef .
O mouvemens divers, peur, désir, amour ^ haine,
Que tous également vous me causez de peine!
Etant bien amoureux, peut-on être inhumain?
Puis-je exercer ensemble et ma bouche et ma main;
Le baisant l'outrager , et l'outrageant le plaindre ;
Vouloir, ne, vouloir pgs i et désirer et craindre ?
Plût à nos dieuK, hélas! que ce doux ennemi
Le reste de ses jours pût rester endormi !
Quoiqu'il s'acquittât mal de l'amour. qui m'est due ,
Je jouirois au moins du plaisir de sa Tue ;
Comme une autre Psyché je viendrois nuit et jour •»
Sur ce lit précieux contempler mon Amour :
Mais à mes tristes yeux^ si je souffre sa vie ,
Cette félicité seroit bientôt ravie.
Il faut pour l'arrêter résoudre son trépas,
Et perdre ce cruel pour ne le perdre pas;
Sus donc , faut-il venger une amour méprisée ,
Et ma main de son sang doit-elle être arrosée?
Il est cruel, ingrat, perfide, suborneur,
Il m'a coûté des vœux , mon repos , mon honneur ;
lue traître doit périr ! mais las ! il a des charmes
Qui me le font aimer et m'arrachent les armes :
Qu'il vive , cet ingrat , qu'il Vive , et que les dieux
Soumettent mille cœurs au pouvoir de ses yeux !
Mourons, et que, pour preuve à sa force infinie ^
Aux objets de ses vœux il nomme Sidonie;
Signalons ses attraits, qu'il les puisse vant«r,
Et qu'il doive sa vie à qui va me l'ôter.