‹ Œuvres Gonzalve de CordoueChapitre 6 sur 19 · SECONDE ÉPOQUE · texte numérisé non relu

SECONDE ÉPOQUE

LES CALIFES D'OCClDfEST , ROIS DE COHDOUE ,

Depuis le mMeu àu huitième siècle jusqu'au onzième.

Nous ayons yu rapidement, sous les trois premiers califes , Aboubèkre , Omar , Othman , les Arabes , conquérans de la Syrie , de la Perse, de l'Afrique, conserver leurs antiques mœurs , leur simplicité , leur obéissance au successeur du prophète , leur mépris pour, le luxe et pour les trésors. Mais quel peuple pouyait résister à tant de prospérités ? Les vainqueurs tournèrent bientôt leurs propres armes contre eux-mêmes; ils oublièrent les vertus qui les avaient rendus invincibles , et déchirèrent de leurs mains l'empire qu'ils avaient fondé.

Les Musulmans se divisent.

Ces malheurs commencèrent à l'assassinat d'Othman = j. c. 655. Hég. i35 =. On nomma pour lui succéder Ali , le compagnon , le fils adoptif du prophète ; Ali , si cher aux Musulmans par ses exploits , par sa douceur , par

son épouse Fatime , fille unique de Mahomet.

Moavias , gouverneur de Syrie , refusa de reconnaître Ali. Guidé par les conseils de l'habile Amrou, conquérant de l'Egypte , Moavias se fit proclamer calife à Damas. Les Arabes se divisèrent : ceux de Médine soutinrent Ali ; ceux de Syrie , Moavias. Les premiers prirent le nom d'Âlides; les autres s'appelèrent Ommiades, du nom d'un aïeul de Moavias, qui se nommait Ommiah. Telle fut l'origine du schisme qui sépare encore les Turcs et les Perses.

Ali vainquit Moavias , et ne sut point profiter de sa victoire. Bientôt après il fut assassiné Son 'parti s'affaiblit. Ses enfans firent de vains efforts pour le ranimer. Les Ommiades , au milieu des orages , des -révoltes , des guerres civiles , restèrent à Damas possesseurs du califat. C'est sous le règne d'un de ces princes , de Valid I , que nous avons vu les Arabes étendre leurs conquêtes en Orient jusqu'au Gange , en Occident jusqu'à l'océan Atlantique. Les Ommiades cependant furent .

pour la plupart, des princes faibles; mais leurs généraux étaient habiles , et les soldats musulmans n'avaient point encore dégénéré de leur antique valeur.

Con«alre. I •

Les Ommiades perdent le califat.

Après avoir occupé le trône pendant l'espace de quatre-vingt-treize an9 , Mervan II, le dernier calife ommiade 3 , fut vaincu par Abdalla =j. c. 75a. H -g. i34=, de la race des Abbassides , proches parens de Mahomet , ainsi que lefs Ommiades. Mervan perdit l'empire et la vie. Aboul-Abbas , neveu d'Abdalla , fut élu calife , et commença cette dynastie des Abbassides , si célèbres dans l'Orient par leur amour pour les sciences , par les noms d'Haro un al Raschild , d'Almamon et des Bannécides 3 . Les Abbassides gardèrent le califat pendant cinq siècles, Us en furent dépouillés par les Tartares , fils de Gengis-Kan , après avoir vu s'établir en Égypte d'autres califes nommés Fat imites , parce qu'ils prétendaient descendre de Fatime , fille de Mahomet. L'empire des Arabes fut détruit \ et ces peuples , rentrés dans les Arables, y sont à peu près aujourd'hui ce qu'ils étaient avant Mahomet.

J'anticipe ainsi sur les événemens , parce que désormais l'Espagne n'aura plus rien à démêler avec l'Orient.

Cruautés exercées contre les Ommiades.

Lorsque le cruel Abdalla eut placé son ne* veu Aboul-Abbas sur le trône des califes, il

SUR LES MAURES. 39 forma l'horrible dessein d'exterminer tous les Ommiades. Ces princes étaient fort nombreux.

Chez les Arabes , où la polygamie est permise , où le grand nombre des enfans est regardé comme une faveur du ciel , il n'est pas rare de compter plusieurs milliers d individus appartenant à la même famille. Abdalla, désespérant d'éteindre la race de ses ennemis , que la terreur avait dispersés, promit une amnistie générale pour tous les Ommiades qui se rendraient près de lui. Ces infortunés crurent à ses sermens ; ils vinrent chercher leur pardon aux pieds d'Abdalla. Ce monstre , les vojant rassemblés , les fit envelopper par des soldats qui les massacrèrent à ses yeux. Après cet affreux carnage , Abdalla donna ordre qu'on rangeât leurs corps sanglans l'un près de l'autre , qu'on les couvrit de planches et de tapis de Perse ; et sur cet horrible table il fit servir à ses officiers un magnifique festin. On frissonne en lisant ces détails (1) ; mais ils peignent le caractère et les mœurs de ces conquérans.

Un seul Ommiade échappa ; ce prince s'appelait Abdérame. Errant , fugitif , il gagna l'Égypte, et alla se cacher dans les déserts.

(1) Marigny , Histoire des Arabes, tome IH.

4o PRÉCIS HISTORIQUE

Un prince Ommiade vient en Espagne.

Les Maures d'Espagne , fidèles aux Ommiades , quoique leur gouverneur Joseph eût reconnu les Abbassides , n'eurent pas plus tôt appris qu'A existait en Afrique un rejeton de cette illustre race , qu'ils lui envoyèrent secrètement des députés pour lui offrir leur couronne. A b dérame vit les combats qu'il aurait sans doute à livrer ; mais , né avec une grande âme, qui s'était encore élevée à l'école de l'adversité, Ab dé rame n'hésita point* Il passe la mer =j. c. 755. H^g. i35 = , arrive en Espagne , gagne le3 cœurs de ses nouveaux sujets , rassemble une armée , entre dans Sévi lie , et marche bientôt ver» Gordoue , capitale des États musulmans.

Abdérame, premier calife d'Occident.

Joseph , au nom des Abbassides', tenta vainement de lui résister : Joseph est vaincu , Gordoue est conquise , plusieurs autres villes ont le même sort. Abdérame est reconnu nonseulement roi des Espagnes , mais il est proclamé caliîe d'Occident =j. c. 769. Hég. 143 = ; et dès ce moment l'Espagne , démembrée du grand empire des Arabes , forma seul un État puissant.

Règne d'Abdérame I.

Abdérame I établit à Gordoue le siège de sa nouvelle grandeur. Il n'y fut pas longtemps en paix. Des révoltes suscitées par les Abbassides , des guerres avec les rois de Léon, des irruptions des Français dans la Catalogne 4 , occupèrent sans cesse Abdérame. Sa valeur , son activité , triomphèrent de tant d'ennemis. Il se soutint sur le trône avec gloire; il mérita le beau surnom de Juste, et chérit , cultiva les arts au milieu des troubles et des périls. Ce fut lui qui le premier établit des écoles à Gordoue , où l'on vint étudier l'astronomie , les mathématiques , la médecine , la grammaire ; lui-même faisait des vers et passait pour l'homme le plus éloquent de son siècle. Il embellit , fortifia sa capitale , y construisit un palais superbe, avec des jardins délicieux , et commença la grande mosquée , qui fait encore aujourd'hui l'admiration des voyageurs. Ce monument de magnificence ne fut achevé que sous le calife Haccham , fils et successeur d'Abdérame. L'on dit que les Espagnols n'en ont conservé que la moitié , cependant il a six cents pieds de long sur deux cent cinquante de large. On compte vingt-neuf nefs dans sa longueur , et dix-neuf

4a PRÉCIS HISTORIQUE

dans sa largeur» Plus de trois cents colonne* d'albâtre , de jaspe , de marbre , le soutiennent. On y entrait autrefois par vingt-quatre portes de bronze, couvertes de sculptures d'or, et quatre mille sept cents lampes éclairaient toute» les nuits ce magnifique édifice (i).

Religion et fêtes des Maures.

C'est là que les califes de Cordoue venaient Élire la prière, au peuple le vendredi, jour consacré à k. religion par les préceptes de Mahomet. C'est là que tous les Musulmans d'Espagne se rendaient en pèlerinage, comme ceux de l'Orient se rendent au temple de la Mecque. On y célébrait avec de grandes solennités la fête du grand et du petit Beiram , qui répond à la Pâque des Juifs ; celle du renouvellement de l'année , celle du Miloud , xro de l'anniversaire de la naissance de Mahomet. Chacune de ces fêtes durait huit jours. Pendant ce -temps, tout travail cessait , on s'envoyait des présens , on allait se visiter , oA immolait des victimes ; et les familles réunies , oubliant leurs différends , se juraient une con-

( i) Cardonne , Hist. d'Afrique et d'Espagne ; Colmenar, Délices -d'Espagne ; Duperron, Voyage d'Espagne; Hettri^ioburne^ Lettres sur4'fispag., etc.

SUR LES MAURES. 43 corde éternelle , se livraient à tous les plaisirs permis par la loi. La nuit , la ville était illuminée , les rues jonchées de fleurs , les promenades , les places publiques retentissaient du son des cistres , des théorbes , des hautbois. .Enfin , pour mieux célébrer la, fête , les riches prodiguaient des aumônes, et les bénédictions des pauvres se mêlaient aux cantiques de joie.

Abdérame , éleyé dans l'Orient , porta le premier en Espagne le goût de ces fêtes superbes. Réunissant , en sa qualité de calife , l'empire et le sacerdoce , il en régla les cérémonies , et les fit célébrer avec toute la pompe , tonte la magnificence des souverains de Damas. Ennemi du christianisme , et comptant beaucoup de Chrétiens parmi ses sujets , il ne les persécuta point ; mais il priva les villes de leurs évèques , les églises de leurs pasteurs ; il encouragea les mariages entre lés Maures et les Espagnols , et fit plus de mal à la religion par sa prudente tolérance qu'il n'en eût fait par une -cruelle rigueur. Sous son règne , les successeurs de Pélage (i), toujours retirés dans les Asturies et déjà divisés eiftre eux ,

(i) Aurélio et Mauiégat.

forent forcés de se soumettre au tribut honteux de cent jeunes filles. Àbdérame ne leur donna la paix qu'à ce prix. Maître de l'Espagne entière depuis la Catalogne jusqu'aux deux, mers , il mourut après trente ans de gloire =j. c. 788. nég. 173 = , laissant la couronne à son fils Haccham , le troisième de ses onze enfans.

Guerres civiles entre les Maures.

Après la mort d'Abdérame, l'empire des Maures fut troublé par des réyoltes , par des guerres entre le nouveau calife, ses frères, ses oncles , ou d'autres princes du sang royal.

Ces guerres étaient inévitables dans un gou>vernement despotique , où même l'ordre de la succession au trône n'était réglé par aucune loi. 11 suffisait , pour y prétendre , d'être de la race royale ; et comme presque toujours les califes laissaient un nombre prodigieux d'enfans , chacun de ces princes se formait un parti , s'établissait dans une ville, s'en déclarait le souverain , et prenait les armes contre le calife. De là cette foule de petits. États qui s'élevaient, s'anéantissaient, se relevaient à chaque changement de règne ; de là cette quantité de rois vaincus , déposés , égorgés , . qui rendent l'histoire des Maures d'Espagne

SUR LES MAURES; 45 si difficile k mettre en mordre , et si monotone pour les lecteurs.

Règnes dUaccham I et d'Abdélazis.

Haccham , et après lui son fils Abdélazisel-Hakkam , se soutinrent dans le califat malgré ces dissensions éternelles. Le premier finit la belle mosquée commencée par Abdérame r et porta ses armes en France , où ses généraux pénétrèrent jusqu'à Narbonne. Le second, moins heureux, combattit avec des succès divers contre les Espagnols et contre ses sujets révoltés=j. c. 8aa. H^g. uo6=. Il mourut au milieu des troubles. Son fils Abdérame lui succéda.

Règne & Abdérame IL Abdérame II fut un grand prince; et cependant son règne est l'époque où les» Chrétiens commencèrent à balancer la puissance des Maures. Us avaient su profiter de leurs longues divisions. Alphonse le Chaste, roi des Asturies , monarque politique et vaillant , avait augmenté ses États et refusé le tribut des cent jeunes filles. Ramire , successeur d'Alphonse , soutint cette indépendance , et vainquit plusieurs fois les Musulmans. La Navarre devint un royaume; l'Aragon eut ses souverains particuliers , et sut se former un gouver

nement où les droits des peuples étaient respectés 5 ; les gouverneurs de la Catalogne, soumis jusqu'alors aux rois de France , profitèrent de la faiblesse de Louis le Débonnaire pour se rendre indépendans. Tout le nord de l'Espagne enfin se déclara l'ennemi des Maures , et le midi se vit en proie aux irruptions des Normands.

Beaux-arts à Cordoue.

Abdérame se défendit contre tant d'adversaires, et mérita par ses talens guerriers le surnom à'Etmouzaffcr > qui veut dire te Victorieux. Au milieu des guerres , au milieu des soins du gouvernement , il encouragea les beaux-arts , il embellit sa capitale d'une nouvelle mosquée , et fit élever un superbe aqueduc , où , dans des canaux de plomb , les eaux les plus abondantes venaient se répandre par toute la ville. Soigneux d'attirer à sa cour les poètes , les philosophes , il s'entretenait souvent avec eux, cultivait lui-même les talens qu'il encourageait dans les autres. Son âme sensible avait î-luni tous les goûts. 11 fit venir de l'Orient le fameux musicien Ali-Sériab, qui , fixé par ses bienfaits en Espagne, y forma l'école célèbre dont les élèves ont fait depuis les délices de toute l'Asie c . Enfin, sous le

SUR LES MAURES. 4; règne d'Abdérame , Cordoue devint le séjour des arts , des sciences et des plaisirs. La férocité musulmane fit place à la galanterie, dont le calife donnait l'exemple. Une seule anecdote suffira pour prouver combien il était doux et généreux.

Anecdote d'Abdérame.

Un jour , une de se» esclaves favorites osa se brouiller avec son maître , se retira dans son appartement , et jura d'en voir murer la porte plutôt que de l'ouvrir au calife. Le chef des eunuques , épouvanté de ce discours , crut entendre des blasphèmes. Il courut se prosterner devant le prince des croyans, et lui rendit l'horrible propos de cette esclave rebelle. Abdérame , en souriant , lui commanda de faire élever devant la porte de sa favorite une muraille de pièces d'argent, et promit de ne franchir cette barrière que quand l'esclave voudrait bien la démolir pour s'en emparer. L'histoire ajoute que , dès le soir même ,- le calife entra librement chez la favorite apaisée (i).

Ce prince laissa , de ses différentes femmes ,

(i) Cardonne, Histoire d'Afrique et d'Espagne, tome t

quarante~cinq fils et quarante-une filles =j.c. 85a. Heg.a38.= Mohammed, l'ainé de ses fils, lui succéda.

Règnes de Mohammed , d'Almouzir et d'Abdalla.

Les règnes de Mohammed et de ses successeurs Almouzir et Abdalla n'offrent, pendant un espace de soixante années, qu'une suite continuelle de troubles, de guerres civiles, 4e révoltes des principales villes dont les gouverneurs cherchaient à se rendre indépendant Alphonse le Grand, roi des Asturies, profita de ces dissensions pour affermir sa puissance. Les Normands, d'un autre côte, vinrent de nouveau ravager l'Andalousie. Tolède , souvent punie et toujours rebelle , eut des rois particuliers. Saragosse imita son exemple. L'autorité des califes fut avilie ; leur empire , ébranlé de toutes parts , paraissait sur le penchant de sa ruine, lorsque Abdérame III , neveu d' Abdalla, monta sur le trône de Gordoue =j.c. 91a. Heg. 3oo = , et lui rendit pour quelque temps son éclat et sa majesté.

Règne d'Abdérame III.

Ce prince, dont le nom chéri des Musulmans semblait être d'un heureux présage, prit le titre d'Emir alMuménim, qui signifie Princ*

des vrais croyans (i). Il commença son règne par des victoires. Les rebelles , que ses prédécesseurs n avaient pu réduire, furent défaits, les factions dissipées , Tordre et le calme rétablis. Attaqué bientôt par les Chrétiens, Abdérame implora les secours des Maures d'Afrique , et soutint de longues guerres contre les rois de Léon et les comtes de Castille , qui lui enlevèrent la ville de Madrid , peu considérable alors = j, c. 9 3 1 . Hé g . 3 1 9 =. Battu souvent , quelquefois vainqueur, mais toujours grand et redouté , il sut réparer ses pertes et profiter de sa fortune. Politique profond , habile capitaine, il entretint les divisions parmi les princes espagnols , porta douze fois ses armes jusque dans le centre de leurs Etats , et , créateur d'une marine, il s empara, sur les côtes d'Afrique , de Seldjemesse et de Geuta. .

Ambassade de l'empereur grec.

Malgré les guerres éternelles qui l'occupèrent pendant tout son règne , malgré les dépenses énormes que devaient lui coûter ses armées , ses flottes , les secours qu'il achetait en Afrique, Abdérame étalait à sa cour un

(i) Noua en avons fait le nom ridicule de Mirawolin. .

GonxaW. I. 5

5o PRÉCIS HISTORIQUE

luxe', une magnificence , dont les détails nous paraîtraient des fables, s'ils n étaient attestés par tous les historiens. L'empereur grec , Constantin IX , fils de Léon , voulant opposer aux califes abj>assides de Bagdad un ennemi capable de leur résister , envoya des ambassadeurs à Cordoue pour faire alliance avec Abdérame. Celui-ci , flatté de voir des Chrétiens venir de si loin implorer son appui , déploya dans cette occasion toute la pompe asiatique. Il envoya jusqu'à Jaën recevoir les ambassadeurs. Des corps nombreux de cavalerie , magnifiquement habillés , les attendaient sur le chemin de Cordoue. Une infanterie plus brillante encore remplissait les avenues du palais. Les cours étaient couvertes des plus beaux tapis de Perse et d'Egypte , les murailles tendues d'étoffes d'or. Le calife , sur un trône éclatant , environné de sa famille , de ses visirs , d'une foule de courtisans , les reçut dans une galerie, où toutes ses richesses étaient étalées. Le hadjeb, dignité qui , chez les Maures , répondait à celle de nos anciens maires du palais , introduisit les ambassadeurs. Eblouis de cet appareil, ils se prosternèrent devant Âbdérame , et lui remirent la lettre de Constantin écrite sur du parchemin bleu , renfermée dans une boîte d'or. Le calife signa le

SUA LES MAURES. 5l traité , combla de présens les envoyés de l'empereur, et les fit accompagner par une suite nombreuse jusque dans les murs de Constata tinople.

Magnificence et galanterie des Maures.

Ce même Abdérame , sans cesse occupé de combats ou de politique , fut amoureux toute sa vie d'une de ses esclaves , nommée Zehra ( i ) . Il fonda pour elle une ville à deux milles de Cordoue , et luf donna le nom de Zehra, Cette ville , détruite à présent , était au pied de hautes montagnes d'où coulaient plusieurs sources d'eau vive qui venaient serpenter dans les rues , répandre partout la fraîcheur, et former au milieu des places publiques des fontaines toujours jaillissantes. Les maisons , bâties sur un même modèle, surmontées de plate-formes, étaient accompagnées de jardins remplis do bosquets d'orangers; et la statue de la belle esclave 7 se distinguait sur la principale porte de cette ville de l'amour.

Toutes ces beautés étaient effacées par le palais de la favorite. Abdérame , allié des empereurs grecs , leur avait demandé les plus habiles de leurs architectes ; et le souverain de

(i) Ce nom signifie fleuh , ©n sèment du monde

Constantinople , séjour alors des beaux-arts > • s'était empressé de les lui envoyer avec quarante colonnes de granit , les plus belles qu'il avait pu rassembler. Indépendamment de ces magnifiques colonnes , Ton en comptait dans ce palais plus de douze cents de marbre d'Espagne ou d'Italie. Les murs du salon nommé du califat, étaient couverts d'ornemens d'or. Plusieurs animaux du même métal jetaient de l'eau dans un bassin d'albâtre , au-dessus duquel était suspendue la fameuse perle que J 'empereur Léon avait donnée au calife comme un inestimable trésor. Les historiens (i) ajoutent que , dans le pavillon où la favorite passait la soirée avec Abdérame , le plafond , revêtu d'or et d'acier , était incrusté de pierres précieuses , et qu'au milieu de l'éclat des lumières réfléchies par cent lustres de cristal , une gerbe de vif-argent jaillissait dans un bassin d'albâtre.

On aura peine sans doute à croire de tels récits ; on pensera lire des contes orientaux , et l'on m'accusera peut-être d'aller prendre mes mémoires dans les Mille et une Nuits ; mais tous ces faits, tous ces détails, sont attestés

(i) Novairi, Hisloria Ommiadarum , etc.; Mogrebi , Histor. Hispan.

SUR LES MAURES. 53 par les écrivains arabes , rapportés par M. Cardonne qui lésa lus , comparés avec soin , confirmés par M. Srvrinburne , Anglais peu crédule et bon observateur. J'avoue que ces monumens , que ce faste , que cette pompe , ne ressemblent à rien de ce que nous connaissons; et je sais que la plupart des hommes mesurant toujours leur foi sur leurs connaissances acquises , croient à fort peu de choses : mais les détails que nous trouvons dans des auteurs authentiques ( i ) , sur le luxe , la magnificence des souverains de l'Asie , sont au moins aussi étonnans ; et, j'ose le demander, si par un tremblement de terre les pyramides d'Egypte eussent été détruites, croirions -nous les historiens qui nous en donnent les justes dimensions?

Les écrivains d'où j'ai tiré ces détails rapportent aussi les sommes que coûtèrent à élever ce palais et cette ville de Zehra : elles se montèrent , par an , à trois cent mille dinars d'or (2) , et vingt-cinq ans suffirent à peine pour achever ces travaux.

(1) Bernier, Thomas Rhôé, Marc Paul, Duhalde, etc.

(2) En n'évaluant le dinar qu'à dix livres , cela fiât en tout soixante-quinze millions de notre monnaie.

A ces frais immenses , il faut ajouter l'entretien d'un sérail dont les femmes , les concubines , les esclaves , les eunuques noirs et blancs , formaient un nombre de six mille trois cents personnes. Les officiers de la maison du calife , les chevaux destinés pour lui , étaient dans une égale proportion. Douze mille cavaliers composaient sa seule garde ; et , si Ton réfléchit qu'Abdérame , dans un état de guerre continuel arec les princes espagnols , fut obligé d'avoir sans cesse sur pied de nombreuses armées , d'entretenir une marine , 'd'acheter souvent des stipendiaires en Afrique , et de fortifier des places sur des frontières toujours menacées , on aura peine à comprendre comment ses revenus lui suffisaient. Mais ses ressources étaient immenses; et le souverain de Gordoue était peut-être le roi de l'Europe le plus riche et le plus puissant 8 .

Richesses des califes de Cordoue.

Il possédait le Portugal , l'Andalousie , les royaumes de Grenade , de Murcie , de Valence , la plus grande partie de la nouvelle Gastille , c'est-à-dire , les plus beaux pays de l'Espagne. Ces provinces alors étaient extrêmement peuplées ; et les Maures avaient porté l'agriculture au dernier point de perfection. Les historien*

SUR LES MAURES. 55 nous assurent que sur les bords du Guadarquivir il existait douze mille villages ; qu'un voyageur ne pouvait marcher un quart d'heure dans la campagne sans rencontrer quelque hameau. On comptait dans les Etats du calife quatre-vingts grandes villes, trois cents du second ordre , un nombre infini de bourgs.

Gordoue , la capitale , renfermait dans ses murs deux cent mille maisons (i) , neuf cents bains publics. Tout a bien changé depuis l'expulsion des Maures. La raison en est simple : les Maures, vainqueurs des Espagnols, ne persécutèrent point les vaincus ; les Espagnols , vainqueurs des Maures , les ont persécutés et chassés.

On fait monter les revenus des califes de Gordoue à douze millions quarante-cinq mille dinars d'or ; ce qui fait plus de cent trente millions de notre monnaie. Indépendamment de cet or , beaucoup d'impôts se pavaient en fruits de la terre ; et chez un peuple agriculteur , laborieux , possesseur du pays le plus 'fertile . du monde , cette richesse est incalculable. Les mines d'or et d'argent , de tous temps communes en Espagne , étaient une nouvelle source de trésors. Le commerce enrichissait le

(i) Ces maisons ne contenaient jamais qu'une famille.

peuple et le souverain ; ce commerce avait plusieurs branches : les soies , les huiles , le sucre, la cochenille , le fer , la laine , très estimée des ce temps-là , l'ambre gris , le karabé , l'aimant , l'antimoine , le talc , la marcassite , le cristal de roche , le soufre , le safran , le gingembre ; le corail péché sur les côtes de l'Andalousie , les perles sur celles de Catalogne ; les rubis , dont on avait découvert deux mines, l'une à Malaga , l'autre à Béjà ; toutes ces productions 'du sol, ayant ou après avoir été mises en oeuvre, étaient transportées en Afrique, en Egypte , dans l'Orient. Les empereurs de Constantinople , toujours alliés nécessaires des califes de Cordoue , favorisaient ces diiférens commerces ; et l'étendue immense des côtes, le -voisinage de l'Afrique , de l'Italie , de la France, contribuaient à les rendre plus florissans.

Beaux-arts cultivés à Cordoue.

Les arts , enfans du commerce et qui nourrissent leur père , ajoutèrent an nouvel éclat au règne brillant d'Abdérame» Les palais, les jardins qu'il construisait, les fêtes magnifiques de sa cour , attiraient de toutes parts les architectes , les artistes. Cordoue était le centre de l'industrie et l'asile des sciences. La géométrie , l'astronomie , la chimie , la médecine , avaient

SUR LES MAURES. 5$ ides écoles célèbres , qui produisirent , un siècle après, Ayerroès et Abenzoar. Les poètes, les philosophes , les médecins arabes , étaient si renommés , qu'Alphonse le Grand , roi des Asturies , voulant confier son fils Ordogno à des hommes capables d'instruire un prince, fut obligé , malgré la différence des religions , malgré la haine des Chrétiens pour les Musulmans , d'appeler près de lui deux précepteurs maures jet l'un des successeurs de cet Alphonse, Sanche le Gros, roi de Léon, attaqué d'une hvdropisie que l'on regardait comme mortelle , n'hésita pas à venir à Cordoue, chez Ab dérame son ennemi, se livrer à ses médecins (i). Sanche fut guéri. Ce trait singulier fait autant d'honneur aux savans arabes qu'à la générosité du calife et à la confiance du roi chrétien.

• Tel fut l'état de Cordoue sous le règne d'Abdérame III. Il occupa le trône plus de cinquante ans ; l'on a pu voir si ce, fut avec gloire. Mais rien ne prouvera peut-être combien ce prince était au-dessus des autres rois comme l'écrit que l'on trouva dans ses papiers après sa mort. Voici cet écrit tracé de sa main : « Cinquante ans se sont écoulés depuis que

(i) Mariana, Ferreras, Garibai, etc. Histoire d'Espagne.

« je suis calife. Richesses , honneurs , plaisirs , « j'ai joui de tout, j'ai tout épuisé. Les rois u mes rivaux m estiment , me redoutent et « m envient. Tout ce que les hommes désirent « m'a été prodigué par le ciel. Dans ce long « espace d'apparente félicité, j'ai calculé le « nombre de jours où je me suis trouvé heurt reux : ce nombre se monte à quatorze. Mor- « tels , appréciez la grandeur , le monde et la « vie! »

Ce monarjcpie eut pour successeur son fils ainé Aboul-Abbas el Hakkam , qui prit , ainsi que son père , le titre d'Emir al muménim — j. c. 961 Bég. 35o =.

Règne d'Hakkam II.

Le couronnement d'Hakkam se fit avec une grande pompe dans la ville de Zehra. Le nouveau calife reçut le serment de fidélité des chefs de Ja garde scjthe , corps d'étrangers redoutable et nombreux qu'Abdérame avait créé. Les frères, les parens d'Hakkam, les visirs et leur chef ïhadjeb, les eunuques noirs et blancs , les archers , les cuirassiers de la garde , jurèrent d'obéir au monarque. Cette cérémonie fut terminée par les funérailles d'Abdérame , dont on porta le corps à Cordoue , dans le tombeau de ses aïeux.

SUR LES MAURES. âk) Hakkam , moins guerrier que son père , mais aussi sage, aussi habile, jouit de plus de tranquillité. Son règne fut celui de la justice et de la paix. Les exploits , la vigilance d'Abdérame, avaient éteint les révoltes. Les rois chrétiens , divisés entre eux , ne songèrent pas à troubler les Maures. La trêve conclue avec la Gastille et Léon ne fut rompue qu'une seule fois. Le calife, qui commanda lui-même son armée , fit une campagne glorieuse , prit plusieurs villes aux Espagnols. Pendant le reste de son règne, Hakkam s'appliqua tout entier à rendre ses sujets heureux, à cultiver les sciences , à rassembler dans son palais une immense quantité de livres, surtout à faire respecter les lois. Ces lois étaient simples et peu nombreuses.

Lois et justice des Maures.

Il ne paraît pas que chez les Maures il y eût un code civil autre que le code religieux. La jurisprudence se réduisait à l'application des principes contenus dans l'Alcoran. Le calife , comme chef suprême de la religion , pouvait bien les interpréter , mais il n'eût osé les enfreindre. Toutes les semaines, au moins une fois , dans une audience publique , il écoutait les plaintes de ses sujets , interrogeait les cou-

60 PRÊCÏS HISTORIQUE

pables , et , sans quitter son tribunal , les faisait aussitôt punir. Les gouverneurs nommés par lui dans les villes, dans les provinces, commandaient au militaire, percevaient les revenus publics, administraient la police, et répondaient des délits arrivés dans leurs gouvernemens. Des bommes publics , versés dans les lois , remplissaient les fonctions de notaires , donnaient une forme juridique aux actes qui assuraient les propriétés ; et , lorsqu'il s'élevait des procès, des magistrats appelés cadis, respectés du peuple et du souverain , pouvaient seuls en être les juges. Mais ces procès n étaient jamais longs : les avocats, les procureurs étaient inconnus ; point de dé* pens , point de chicane. Les parties plaidaient elles-mêmes , et les arrêts du cadi s'exécutaient sur-le-champ.

La jurisprudence criminelle n'était guère plus compliquée : elle employait presque toujours la peine du talion , ordonnée par le prophète. Les riches pouvaient , à la vérité , racheter avec de l'argent le sang qu'ils avaient versé ; mais il fallait pour cela que les parens du mort y consentissent : le calife lui-même n'aurait osé leur refuser la tête de son fils coupable d'homicide , s'ils s'étaient obstinés à la demander.

SUR LES MAURES.' 6i

Autorité des pères et des vieillards.

Ce code si simple pouvait ne pas suffire ; mais la suprême autorité des pères sur les •nfans , des époux sur les épouses , suppléait aux lois qui manquaient. Les Arabes avaient conservé de leurs anciennes mœurs patriarcales ce respect , cette soumission , cette obéissance passive de la famille pour son chef. Chaque père , dans sa maison , avait presque les droits du calife ; il jugeait sans appel les querelles entre ses femmes , entre ses fils ; il punissait sévèrement les moindres fautes , et pouvait même punir de mort certains crimes.

La vieillesse seule donnait cet empire. Un vieillard était un objet sacré. Sa présence arrêtait les désordres ; le jeune homme le plus fougueux baissait les jeux à sa rencontre , écoutait patiemment ses leçons , et cro/ait voir un magistrat à l'aspect d'une barbe blanche.

Cette puissance des moeurs , qui vaut mieux que celle des lois, se soutint long-temps à Cordoue. Le sage Hakkam ne l'affaiblit pas :

ofy en jugera par le trait suivant.

Trait de justice id' Hakkam.

Une pauvre femme de Zébra possédait un pe.tit champ oontigu aux jardins du calife,,

Gonzalve. I.', 6

6i PRÉCIS HISTORIQUE

Hakkam voulut bâtir un pavillon dans ce champ , et fit proposer à cette femme de le lui vendre. Celle-ci refusa toutes les o fifres, en déclarant qu elle ne renoncerait jamais à l'héritage de ses pères. Hakkam sans doute ne fut pas informé de la résistance de cette femme. L'intendant des jardins , en digne ministre d'un roi despote , s'empara du champ par force , et le pavillon fut bâti. La pauvre femme , au désespoir , courut à Cordoue raconter son malheur au cadi Béchir , et le consulter sur ce qu'elle devait faire. Le cadi pensa que le prince des crovans n'avait pas plus qu'un autre le droit de s'emparer du bien d'autrui ; et il s'occupa des moyens de lui rappeler cette vérité, que les meilleurs princes peuvent oublier un moment.

Un jour qu'Hakkam , environné de sa cour, était allé dans le beau pavillon bâti sur le terrain de la pauvre femme , on vit arriver le cadi Béchir monté sur son âne , portant dans ses mains un sac vide. Le calife étonné lui demanda ce qu'il voulait. Prince des fidèles, répond Béchir , je viens te demander la permission de remplir ce sac de la terre que tu foules à présent à tes pieds. Hakkam y consent avec joie ; le cadi remplit son sac de terre. Quand il fut plein , il le laisse debout , s'ap-

SUR LES MAURES. 63 proche du calife, et le supplie de .mettre le comble à sa bonté en l'aidant à charger ce sac sur son âne. Hakkam s'amuse de la proposition , l'accepte , et vient pour soulever le sac. Mais , pouvant à peine le mouvoir , il le laisse tomber en riant , et se plaint de son poids énorme. Prince des croyans , dit alors Béchir avec une imposante gravité, ce sac que tu trouves si lourd ne contient pourtant qu'une petite parcelle du champ usurpé par toi sur une de tes sujettes : comment soutiendras-tu le poids de ce champ , quand tu paraîtras devant le grand juge chargé de cette iniquité?

Hakkam , frappé de cette image , courut embrasser le cadi , le remercia , reconnut sa faute , et rendit sur l'heure à la pauvre femme le champ dont on l'avait dépouillée , en y joignant le don du pavillon et des richesses qu'il contenait.

Un despote capable d'une telle action ne le cède qu'an cadi qui le força de la faire.

Hakkam mourut après quinze ans de règne = j. c. 976. Htg. 366 =. Son fils Haccham lui succéda*

Régne d'Haccham II. Victoire d'Almantor.

Ce prince était enfant quand il monta sur le trône. Son enfance dura toute sa vie. Pcn-

dant et après sa minorité , un Maure célèbre s nommé Mahomet Almanzor, revêtu de l importante charge d habed, gouverna l'État avec gloire. Cet Almanzor, qui réunissait au génie d'un homme d'État les talens d'un grand capitaine , cet Almanzor , le plus redoutable , le plus fatal ennemi qu'eussent encore combattu les Chrétiens , régna pendant vingt-six ans sous le nom de l'indolent Haccham. Il porta cinquante-deux fois la guerre dans la Castille ou les Asturies=J. c. $85. 996. 997. Hég. 375. 387. 388 = , prit en saccageant les villes de Barcelone , de Léon , pénétra jusqu'à Gompostelle , détruisit sa fameuse église, dont il rapporta les dépouilles à Gordoue , rendit quelques momens aux Arabes leur première force , leur ancienne énergie , et fit respecter de toute l'Espagne le faible calife son maître , qui pendant ce temps s'endormait au milieu des femmes et des plaisirs 9.

Mais cet éclat fut le dernier dont brilla l'empire des Ommiades. Les rois de Léon , de Navarre , et le comte de Castille , se réunirent pour résister au redoutable Almanzor =j* c.

ggS'. Heg. 389=. La bataille se donna non loin de Médina-Céli : elle fut longue , sanglante et douteuse. Les Maures , effrayés de leur perte , pritent la fuite après le combat. Almanzor , à

SUR LES MAURES. 65 qui cinquante ans de victoires avaient persuadé qu'il était invincible , 'mourut de douleur de ce premier revers. Avec ce grand homme périt la fortune des Arabes. Depuis ce jour, les Espagnols s'agrandirent sur leurs débris.

Troubles à Cordoue. Fin du Califat Les fils d'Almanzor, successivement , remplacèrent leur illustre père. En héritant de sa puissance , ils n'héritèrent pas de ses talens. Les factions se renouvelèrent. Un parent du calife prit les armes et s'empara de la personne d'Haccham , qu'il n'osa pourtant immoler. Il l'enferma dans une prison , en répandant le bruit de sa mort =j. c. io<>5. Hég. 396=. Ces nouvelles parvinrent en Afrique. Un prince ommtade accourt avec des troupes , sous prétexte de venger Haccham. Le comte de Castille s'unit avec lui. La guerre civile s'allume dans Cordoue. Elle embrasa toute l'Espagne ; et les princes chrétiens reprirent alors les villes qu'Almanzor leur avait ôtées. L'imbécile Haccham , jouet de tous les partis , fut replacé sur le trône , et bientôt après forcé d j renoncer pour échapper à la mort. Une foule de conjurés (1) furent tour à tour proclamés

(1) Mahadi, Suleiman, AU, Abdérame IV, Ga-

ealifes , et tour à tour déposés , empoisonnés eu égorgés. Un dernier rejeton de la race des Ommiades , Almundir , osa revendiquer ses droits am milieu des troubles et des combats. Ses amis lui représentèrent les périls qu'il allait courir. Que je régne un jour , leur répondit-il , et que le lendemain j'expire , je ne me plaindrai point de mon sort. Ses désirs ne furent pas accomplis : il fut massacré sans être calife. D'autres usurpateurs se succédèrent et ne régnèrent que peu de momens. Jalmar ben- Mohammed fut le dernier = J. c. 1027.

ség. 419=* En lui finit l'empire des califes d'Occident , que la dynastie des Ommiades avait occupé pendant trois siècles. Avec ces princes s'anéantirent la force et la gloire de Gordoue. Les gouverneurs des différentes villes sujettes à eette cité profitèrent de ces temps d'anarchie pour s'ériger en souverains. Gordoue ne fut même plus la capitale d'un royaume ; elle conserva seulement la suprématie religieuse qu'elle devait à sa mosquée. Affaiblis par leurs divisions , les Maures , soumis à tant de monarques , ne purent résister aux Espagnols. Cette troisième époque de leur histoire n'offrira que leur décadence.

»ûn , Jahiab , Haechâm IH, M oh amm ed, Abdérame V , Jahiah II, Haccbam TV, Jalmar ben- Mohammed.

TROISIÈME ÉPOQUE

LES PMHCIPAUX BOTAUMS8 ÉLEVÉS SUB LES BCIHIf OU CALIFAT ;

Depuis te commencement du onzième tiède jusqu'au milieu du treizième,

le commencement du onzième siècle, lorsque le trône de Gordoue était chaque jour teint du sang d'un nouvel usurpateur, les gouverneurs des principales villes , comme nous l'avons déjà dit , s'étaient arrogé le titre de rois. Tolède , Saragosse , Se vil le , Valence , Lisbonne , Huesca , plusieurs autres places moins considérables , eurent leurs souverains particuliers. L'histoire de ces nombreux monarques serait presque aussi fatigante pour le lecteur que pour l'écrivain : elle ne présente pendant deux cents ans que des massacres continuels , des forteresses prises , reprises , des pillages , des séditions , quelques exploits et beaucoup de crimes. Je passerai rapidement sur ces deux srqcles de malheurs , en me contentant d'indiquer la En de ces petites monarchies.

État de l'Espagne chrétienne.

L'Espagne chrétienne, dans le même temps, nous offre à peu près les mêmes tableaux. Les rois de Léon, de Navarre, de Castille, d'Aragon, presque tous parens, et quelquefois frères , ne s'en égorgent pas moins entre eux. La différence des religions ne les empêche pas de s'unir aux Maures pour accabler d'autres Chrétiens ou d'autres Maures leurs ennemis.

Ainsi , dans une bataille que se livrent les Musulmans, on trouve parmi les Maures un comte dUrgel et trois évêques de Catalogne Ainsi le roi de Léon, Alphonse V, donne sa sœur Thérèse en mariage au roi de Tolède , Abdalla , pour s'en faire un allié contre la Castille =j. c. ioio etmiv. =. Les fils de Sanche le Grand s'arrachent à main armée l'héritage que leur père leur avait assigné = j.c. 10x4 =; les enfans du fameux Ferdinand (x) sont dépouillés par leur frère Sanche =j. c. 1070=} un autre Sanche (2), roi de Navarre , est assassiné par le sien =j.c 1076=. Chez les Chrétiens , comme chez les Maures , les crimes se multiplient , les guerres civiles ,

(1) Ferdinand I de Castille.

(2) Sanche IV de Navarre.

SUR LES MAURES. 69 étrangères, domestiques, déchirent à la fois l'Espagne ; et les peuples , toujours malheureux , -paient de leurs biens , de leur sang , les forfaits de leurs souverains.

Royaume de Tolède. Sa fin.

Dans cette longue suite d evénemens déplorables , on aime à voir un roi de Tolède , nommé Almamon , un roi de Séville , nommé Bénabad , donner un asile dans leur cour, l'un au jeune Alphonse, roi de Léon, l'autre à l'infortuné Garcie , roi de Galice , tous deux chassés de leurs Etats par leur frère Sanche de Gastille =j.c. 107 i etsniv. Heg. 465 etsuir. =. Sanche poursuivait ses frères comme ses plus cruels ennemis; et les monarques maures, ennemis naturels de tous les Chrétiens, reçurent ces deux princes comme des frères. Almamon surtout prodigua les soins les plus tendres au malheureux Alphonse : il s'occupa de lui procurer à Tolède tous les plaisirs qui pouvaient le consoler de la perte de son trône; il lui donna des revenus , le traita comme un fils chéri. Bientôt la mort du barbare Sanche rendit Alphonse héritier de Léon et de la Gastille = j.c. 107a. Hég. 466s : le généreux Almamon , qui tenait alors dans ses mains le roi de ses ennemis, l'accompagna jusqu'à la fron-

7 o PRÉCIS HISTORIQUE

rière , le combla de présens , de' caresses , lui offrit ses troupes et ses trésors. Tant que cet Almamon vécut , Alphonse IV n'oublia point ses bienfaits ; il conserva la paix avec lui , le '. secourut contre le roi de Séville , et traita de même son fils Haccham, successeur du bon Almamon. Mais , après un règne assez court , Haccham laissa le trône de Tolède à son jeune frère Jahiah. Ce prince mécontenta les Chrétiens, qui étaient en grand nombre dans sa ville :, ils prièrent en secret Alphonse de venir attaquer Jahiah. Le souvenir d'Almamon fit long-temps hésiter Alphonse. La reconnaissance lui défendait d écouter les conseils de l'ambition : la reconnaissance fut la plus faible. Alphonse vint camper devant Tolède.

Après un siège long et célèbre , où s'empressèrent d'accourir plusieurs guerriers navarrois et français, Tolède enfin capitula =j. c. io85 =. Le vainqueur permit au fils d'Almamon d aller régner à Valence r il s'engagea par serment à conserver aux Maures leurs mosquées , et ne put empêcher les Chrétiens de violer bientôt cette promesse.

Succès des Chrétiens. Le Cid.

Telle fut la fin du royaume et des rois m au- ♦ res de Tolède. Cette ancienne capitale des

SUR LES MAURES. y* Gotha appartenait aux Arabes depuis trois cent soixante -douze ans. Plusieurs autres villes, moins puissantes, ne tardèrent pas à subir le joug. Les rois d'Aragon, de Navarre, les comtes de Barcelone harcelaient , assiégeaient sans cesse les petits princes musulmans restés dans le nord de l'Espagne. Les rois de Cas tille et de Léon occupaient assez ceilx'du midi pour, les empêcher de secourir leurs frères. Le Gid surtout , le fameux Gid , suivi dune troupe invincible , que sa gloire seule avait rassemblée , courait , volait dans les Espagnes , faisant triompher les Chrétiens, combattant même pour les Maures quand les Maures se déchiraient entre eux , et portant toujours la victoire dans le parti qu'il daignait choisir. Ce héros , le plus * estimable peut-être de tous ceux que l'histoire a célébrés , puisque sa grande âme fut toujours pure , puisqu'à ses talens guerriers il sut réunir les vertus morales ; ce simple chevalier castillan , à qui son nom seul donna des armées , se vit le maitre de plusieurs villes , aida le roi d'Aragon à s'emparer d'Huesca , et conquit seul avec ses hommes d'armes le royaume de Valence =j. c. 1094. Hég. 487.= Aussi puissant que son souverain , dont il eut souvent à 3e plaindre , envié , persécuté par des courtisans jaloux , il n'oublia jamais un moment qu'il

était sujet du roi de Gastille. Exilé , banni de sa cour et même de ses États , il allait, avec ses braves compagnons , attaquer , vaincre les Maures, et il envoyait les vaincus rendre hommage au roi qui lavait banni. Rappelé bientôt près d'Alphonse par le besoin qu'on avait de son bras , le Cid quittait ses conquêtes, et, sans demander de réparations , revenait défendre ses persécuteurs : toujours prêt , dans sa disgrâce , à tout oublier pour son roi ; toujours prêt, dans sa faveur, à lui déplaire pour la vérité. a

Tant que le Cid put combattre , les Chrétiens eurent l'avantage ; mais peu d'années avant sa mort , arrivée en 109*9 > * es Maures d'Andalousie changèrent de maître , et devinrent pour quelques instans plus redoutables que jamais.

Royaume de Séville.

Depuis la chute de Tolède , Séville s'était élevée. Les souverains de cette ville , possesseurs de l'ancienne Cor doue , l'étaient encore de l'Estramadure et d'une partie du Portugal. Bénabad , roi de Séville , et l'un des meilleurs princes de ce siècle , était alors le seul ennemi qui pût inquiéter la Castille. Alphonse VI voulut s'allier avec ce Maure puissant : il lui

SUB LES MAURES. 7 5 demanda sa fille en mariage , 1 obtint , et reçut plusieurs places pour sa dot. Cet hymen extraordinaire , qui semblait assurer la paix entre les deux nations , devint la cause ou le prétexte de nouveaux combats.

Les Almoravides régnent en Afrique.

L'Afrique , après avoir été démembrée du vaste empire des califes d'Orient par les califes fatimites; après avoir, pendant trois siècles de guerres civiles , appartenu successivement à des vainqueurs plus féroces , plus sanguin naires que les lions de ses déserts 3 , l'Afrique venait d'être asservie par la famille des Almoravides , tribu puissante , originaire de l'Egypte. Joseph Ben-Tessefin , second prince de> cette dynastie , venait de fonder l'empire et la ville de Maroc. î)oué de quelques talens pour la guerre , orgueilleux dc^ sa puissance , et brûlant de l'augmenter, Joseph regardait d'un œil d'envie les beaux climats de l'Espagne conquis -autrefois par les Africains.

Conquêtes des Almoravides en Espagne.

Quelques historiens prétendent que. le roi de Castille , Alphonse Y 1 , et son beau-père Bénabad , roi de Séville , ayant formé le projet

de se partager l'Espagne entière, firent la faute capitale d'appeler les Maures d'Afrique pour les aider dans ce grand projet. D'autres auteurs, appuyés sur des raisons plus plausibles, disent que les petits rois musulmans , voisins ou tributaires de Bénabad , justement alarmés de son alliance avec un Chrétien , sollicitèrent % l'appui de l'Almoravide. Quoi qu'il en soit , l'ambitieux Joseph saisit cette heureuse occasion : il passa la mer avec une armée , vint attaquer aussitôt Alphonse , et le vainquit dans une bataille =j. c. 1097. H «s- 49°=» De là, tournant ses armes contre Bénabad , Joseph prit Cordoue , assiégea Séville , et se préparait a donner l'assaut, lorsque le vertueux Bénabad, sacrifiant sa couronne , et même sa liberté , pour sauver ses sujets des horreurs du pillage , vint se remettre avec sa famille , composée de cent çnfans , à la discrétion de l'Almoravide. Ce barbare eut l'atrocité de le faire charger de chaînes , et , redoutant jusqu'aux vertus qui Vendaient ce bon roi si cher à son peuple, il l'envoya finir ses jours dans une prison d'Afrique , où ses filleé étaient obligées de travailler de leurs mains pour nourrir leur père et leurs frères. L'infortuné Bénabad vécut six ans dans cette prison , rie regrettant le trône que pour son pferuplc \ ne 4fep£orfant la vie que

pour ses. enfans , et composant , dans ses longs loisirs , des poésies qu'on a conservées , où il console ses filles, où il rappelle sa grandeur passée, et se donne en exemple aux rois qui osent compter sur la fortune (i).

Des princes fronçais viennent en Espagne.

Joseph , maître de Séville et de Cordoue , ne tarda pas à soumettre les autres petits États musulmans. Les Maures , réunis sous un seul monarque aussi puissant que Joseph , . menaçaient de redevenir ce qu'ils avaient été sous leurs califes. Les princes espagnols le sentirent ; et, suspendant leurs querelles particulières, ils se joignirent avec Alphonse pour résister aux Africains. C'était le temps où le fanatisme de la religion et de la gloire faisait tout quitter aux guerriers de l'Europe pour aller combattre les infidèles. Raimond de Bourgogne et son parent Henri , tous deux princes du sang de France, Raimond de Saint -Gilles , comte de Toulousg, d'autres chevaliers leurs vassaux, franchirent les Pyrénées , et vinrent se ranger sous les drapeaux du roi de Castille. Joseph fut forcé de fuir, et repassa bientôt la mer. Le reconnaissant Alphonse donna ses filles pour récompense aux Français qui l'avaient

(i) Cafdonne, Histoire d'Afrique.

secouru. L'aînée Urraque épousa Raimond de Bourgogne , et en eut un fils qui depuis hérita de la Gastille. Thérèse devint femme de Henri , en lui apportant pour dot les terres qu'il avait conquises et qu'il pourrait conquérir en Portugal : ce fut là l'origine de ce royaume. Elvire lut donnée à Raimond , comte de Toulouse , qui l'emmena dans la Terre Sainte , où sa valeur fonda des États.

Fin du royaume de Saragosse. Fondation 'du royaume de Portugal.

Excités par ces exemples , d'autres Français Vinrent peu après aider le roi d'Aragon , Alphonse le Batailleur , à se rendre maître de Saragosse , et à détruire pour toujours cet ancien royaume des Maures =j.c. m8.Hég. 5ia=.

Le fils de Henri de Bourgogne , Alphonse 1 , roi de Portugal , prince renommé par sa valeur , profita d'une flotte d'Anglais , de Flamands et de Germains , qui allaient à la Terre Sainte pour mettre le siège devant Lisbonne&r. c. 1 1 47 .. Hég. 544. =. Il emporta d'assaut cette forte place , dont il fit la capitale de son nouveau royaume. Pendant ce temps les rois de Gastille et de Navarre étendaient leurs conquêtes dans l'Andalousie ; les Maures étaient partout battus , leurs villes se rendaient de toutes parts , sans

- SUR LES MAURES. 77 que les Almora vides fissent de grands efforts pour les secourir. Ces princes étaient alors occupés dans leurs foyers à combattre de nouveaux sectaires , dont le chef, nommé Tomrut , sous prétexte de ramener les peuples à la doctrine pure de Mahomet , se frayait un chemin au trône , et finit , après bien des combats , par en chasser les Almoravides. Maîtres de Maroc et de Fez , les vainqueurs , selon l'usage d'Afrique , exterminèrent la race entière des vaincus , et • fondèrent une nouvelle dynastie , connue sous le nom des Almohades= j. c. 1 149. Hég. 544=.

Etat des beaux-arts chez les Maures. Abeuzoar. Averroès. .

Au milieu de ces divisions , de ces guerres , de ces combats', les beaux-arts se cultivaient encore à Cordoue. Us notaient plus, dans cette ville, déchue , ce qu'ils avaient été sous les Abdérames : mais les écoles de philosophie , de poésie /de médecine , subsistaient toujours ; et ces écoles , dans le douzième siècle , produisirent plusieurs hommes célèbres , parmi lesquels se distinguèrent le savant Abenzoar et le fameux Averroès. Le premier , également habile dans la médecine , dans la pharmacie , dans la chirurgie , vécut , dit-on , cent trente-

78 PBÊCIS HlSTOJtl\>UE

ciuq ans , et nous a laissé des ouvrages estimés. Le second , médecin comme lui , mais de plus philosophe , poète , jurisconsulte , commentateur ; s'acquit une grande réputation que les siècles ont confirmée. Le partage qu'il fit de sa vie donne à réfléchir à l'esprit : dans sa jeunesse , il aima tous les plaisirs et fut passionné pour la poésie : dans l'âge mûr , il brûla les vers qu'il avait faits , étudia la législation , et remplit la charge de juge : devenu plus vieux, il quitta cette place pour se livrer à la médecine , dans laquelle il obtint de très grand» succès : enfin la philosophie remplaça seule ses premiers goûts et l'occupa tout entier jusqu'à la fin de ses jours. Averroès fut le premier qui répandit chez les Maures le goût de la littérature grecque : il traduisit en arabe et commenta les œuvres d'Arjstote ;il écrivit plusieurs autres livres de philosophie , de médecine , et jouit de la double gloire d'éclairer les hommes et de les servir. 4

Divisions parmi les Chrétiens et parmi les Maures.

Tant que l'Afrique , déchirée par la longue guerre des Almoravides et des Almohades , ne put s'opposer aux progrès des Espagnols , ceux-ci , profitant de ces troubles , étendirent leurs conquêtes dans l'Andalousie.^ Si leurs

SUR LES MAURES. 79 princes , moins desunis , avaient agi de concert , ils seraient parvenus , dès cette époque , à chasser les Musulmans de toute l'Espagne :

mais ces princes , toujours divisés , avaient h peine gagné quelques villes , qu'ils se les dispu-r taient entre eux. Le nouveau royaume de Portugal , conquis par la valeur d'Alphonse , fut bientôt en guerre avec celui de Léon = j. c. n 7 8 et »uîv. L' Aragon et la Gastille, après des querelles sanglantes , se liguèrent contre la Navarre. Sanche VIII , roi de ce petit Ëjta't , fut forcé d'aller en Afrique implorer le secours des^Almohades , qui , récemment établis sur le trône de Maroc ^ avaient eWore à dissiper les restes du parti des Almoravides, et ne pouvaient , malgré leur envie , faire valoir leurs droits sur l'Espagne. Cependant deux rois al-» monades , nommés tous les deux Jacob , passèrent plusieurs fois la mer avec de forte»

arméessj.c. 1184. Hég. 58o=. L'un, battu par les Portugais , ne survécut pas à sa défaite ; l'autre , vainqueur des Castillans , accepta bientôt une trêve , et se hâta de retourner à Maroc , où de nouveaux troubles le rappelaient = j. c. 1195. Hég. 591 =. Ces inutiles victoires , ces efforts mal soutenus , n'accablaient ni les Musulmans ni les Chrétiens : des deux côtés , les vaincus rentraient bientôt en campagne, les traités étaient

oubliés; et les monarques de Maroc , quoique regardés comme souverains de l'Andalousie, n'avaient pourtant dans: ce pars qu'une autorité précaire ,. toujours contestée dès qu'ils étaient éloignés , toujours reconnue dès que le besoin forçait les Maures andalous de recourir à leur protection.

Les Africains viennent attaquer l'Espagne.

Enfin Mahomet et Nazir , le quatrième prince de la dynastie des Almohades , que les Espagnols appellent te Vert, de la couleur de son turban, se voyant possesseur paisible de l'empire des Maures en Afrique , résout de rassembler toutes ses forces , de les. porter en Espagne, et d'y renouveler l'ancienne conquête de Tarik et de Moussa = j, c. i ai i . uég. 608 =. La guerre sainte est proclamée : une foule innombrable de guerriers rendus sous les enseignes de Mahomet , part avec lui des rives d 'Afrique, arrive en Andalousie. Là , leur nombre est presque doublé par les Maures espagnols , que la haine du nom chrétien , le souvenir de tant d'injures , font accourir auprès de leurs frères. Mahomet , plein de confiance , leur annonce une victoire sûre, leur promet de les rendre maîtres de tous les pays qu'ils possédaient jadis ; et , brûlant d'en venir aux mains , il

SUR LES MAURES. 81 s'avance vers la Castille à la téte de cette formidable armée, qui , au rapport des historiens , passait six cent mille soldats.

"Le roi de Castille , Alphonse le Noble , ayerti des préparatifs de l'empereur de Maroc , avait imploré les secours des princes chrétiens de l'Europe. Le pape Innocent III publia la croisade, prodigua les indulgences; et Rodrigue , archevêque de Tolède , qui lui-même avait fait le voyage de Rome pour solliciter le souverain pontife, en repassant par la France , prêcha les peuples sur sa route , et engagea plusieurs chevaliers à venir combattre les Musulmans. Le rendez-vous général fut à Tolède, où l'on vit arriver bientôt plus de soixante mille croisés d'Italie , et surtout de France , qui se joignirent aux Castillans =j. c. 121 a. Hég. 609=. Le roi d'Aragon, Pierre II , le même qui -périt depuis dans la guerre des Albigeois , amena sa vaillante armée. Sanche VIII , roi de Navarre , ne tarda pas à paraître avec ses braves Navarrois. Les Portugais , qui venaient de perdre leuu prince , envoyèrent leurs meilleurs guerriers. Toute l'Espagne enfin prit les armes : il s'agissait de sa destinée ; jamais , depuis le roi Rodrigue , les Chrétiens ne s'étaient trouvés dans un aussi pressant danger.

Si PRÉCIS HISTORIQUE

Bataille de Toloza.

Ce fut au pied des montagnes appelées ta Sierra Morena, dans un lieu nomme las navas de Toloza, que les trois princes espagnols se ' rencontrèrent avec les Maures. Mahomet s'était rendu maitre des gorges par où les Chrétiens devaient passer. Son dessein était, ou de les forcer de retourner en arrière , ce qui les exposait à manques de vivres , ou de \es écrases dans ce passage , s'ils avaient l'audace de s'y présenter. Les rois , embarrassés , tinrent conseil. Alphonse voulait combattre ; Pierre et Sanche étaient d'avis de se retirer. Un berger vint leur indiquer un défilé qu'il connaissait. Ce fut le salut de l'armée. Ce berger guida les rois; et, par des sentiers difficiles, à travers les rocs , les torrens , les Espagnols gravirent enfin jusqu'à la cime des monts. Là , *e montrant tout à coup au* yeux des Maures étonnés, ils se préparèrent pendant deux jours au combat par la prière , par la confession et la communion. Les rois leur donnèrent l'exemple dé cette ferveur. Les prélats , les ecclésiastiques , qui étaient en grand nombre dans le camp , après avoir absous ces pieux guerriers , se disposèrent à les suivre au plus fort de la mêlée.

SUR LES MAURES. 83 Le troisième jour, 1 6 juillet de Tannée i a 12 , l'armée se mit en bataille , divisée en trois corps de troupes, commandés chacun par un roi.

Alphonse et ses Castillans étaient au centre avec les chevaliers de Saint-Jacques et de Galatrava , ordres nouvellement institués. .Rodrigue , archevêque de Tolède, témoin oculaire et historien de cette grande journée , était à côté du roi , précédé dune grande croix , principale enseigne de l'armée. Sanche et ses Navarrois formaient la droite. Pierre et ses Aragonais tenaient la gauche. Les croisés français , réduits à un petit nombre par la désertion de leurs compagnons , qui n'avaient pu soutenir la brûlante chaleur du climat , marchaient à la tète des troupes sous la conduite d'Arnauld , archevêque de Narbonne, et de Thibaut Blazon, seigneur poitevin. Ainsi rangés, les Chrétiens descendirent vers le vallon qui les séparait de leurs ennemis.

Les Maures, sans aucun ordre, suivant leur antique usage, déployèrent de toutes parts leurs innombrables soldats. Cent mille hommes d'une excellente cavalerie faisaient leur principale force : le reste était un ramas de fantassins mal armés et peu aguerris. Mahomet , placé sur une colline d'où il dominait toute son armée , s'était environné d'une palissade

formée par des chaînes de fer , et gardée par 1 élite de ses cavaliers à pied. Debout , au milieu de cette enceinte , l'Alcoran dune main , le sabre de l'autre , il était en spectacle à toutes ses troupes , et ses plus braves escadrons pressaient la colline des quatre côtés.

Les Castillans dirigèrent leurs premiers efforts verji cette hauteur. Ils enfoncèrent d'abord les Maures ; mais , repoussés à leur tour, il* reculaient en désordre , et commençaient à tourner le dos. Alphonse , courantçà et là pour les rallier , disait à l'archevêque de Tolède , qui l'accompagnait partout , précédé de sa grande crois : Archevêque, c'est ici qu'il faut mourir,- — Non, sire', répondait le prélat, c'est ici qu'il faut vivre et vaincre., Dans ce moment , le brave chanoine qui portait la croix se jette avec elle au milieu des Musulmans ; l'archevêque et le roi le suivent ; les Castillans se précipitent pour sauver leur prince et leur étendard. Les rois d'Aragon et de Navarre , déjà vainqueurs à leurs ailes , viennent se réunir contre la colline. Les Maures sont partout attaqués : ils résistent ; les Chrétiens les pressent. L'Aragonais,,le Navarrois,le Castillan , veulent s'effacer mutuellement. Le brave roi de Navarre se fait jour, arrive à l'enceinte, frappe et brise les chaînes de fer dont le roi maure était entouré. 5

SUR LES MAURES. 86 Mahomet alors prend la faite. Ses guerrier! , ne le voyant plus , perdent le courage et l'espoir. Tout plie , tout fuit devant le» Chrétiens ; des milliers de Musulmans tombent sous leurs coups ; et l'archevêque de Tolède , avec les autres prélats, environnant les rois vainqueurs , chante le Te Deum sur le champ de bataille (i).

Tactique des Maures.

Ainsi fut gagnée la fameuse bataille de Toloza , sur laquelle je suis entré dans quelques détails , à cause de son importance , et pour faire juger de la tactique des Maures, qui n'en connaissaient pas d'autre que de se mêler avec l'ennemi , d'y combattre clfacun pour son compte, jusqu'à ce que les plus forts ou les plus braves restassent maîtres du terrain. Les Espagnols n'en savaient guère davantage , mais leur infanterie , du moins , pouvait attaquer et résister en masse , tandis que celle des Musulmans n'était presque comptée pour rien. Leurs cavaliers , au contraire , choisis dans les prin-

(i) Roderici Toletani de Rébus Hispaniœ, lib. VIII, cap. 9 et 10 ; Mariana, Hist. de Esp. lib. XII, cap. 24 î Garibai, del Compend. lib. XII, cap. 33 ; Cardonne, Hist. d'Afrique , livre IV ; Ferreras., Hist* d'Esp. part. VI, p. 35, etc.

Oonzalve.. I. 8

86 précis Historique

cip&Ies familles , montés sur des chevaux excellens , exercés dès l'enfance à les manier , s'élançaient plus vite que 1 éclair , frappaient avec le sabre ou la lance, fuyaient avec la même vitesse , et , se retournant tout à coup , ramenaient souvent la- victoire. Les Chrétiens, couverts de fer , avaient de l'avantage sur ces cavaliers, qui garantissaient seulement leur poitrine par un plastron , et leur tête par une plaque d'acier. Les fantassins étaient presque nus, armés d'une mauvaise pique. On juge aisément que, dans des mêlées, surtout dans une déroute, il en devait périr un grand nombre ; ce qui rend moins invraisemblables les exagérations» des historiens. Us assurent , par exemple/, qu'àToloza les Chrétiens tuèrent deux cent mille Maures , et ne perdirent que cent quinze guerriers. En réduisant à leur valeur ces assertions , il demeure certain que les Musulmans firent une perte immense, et que cette importante journée, qu'on célèbre encore tous les ans à Tolède par une fête solennelle , ôta pour long-temps aux rois de Maroc l'espoir de soumettre les' Espagnols.

Mahomet retourne en Afrique.

La victoire de Toloza eut des suites plus funestes pour 1» malheureux Mahomet que

SUa LES MAURES. 87 peur les Maures d'Andalousie. Ceux-ci , retirés dans leurs villes , fprtifiés par les débris de l'armée des Africains , résistèrent aux rois ev pagnols , qui ne leur prirent que peu de places , et ne tardèrent pas à se séparer. Mahomet, méprisé de ses sujets depuis sa défaite , trahi par ses plus proches parens , perdit tout pouvoir en Espagne , et vit les principaux des Maures former de nouveau de petits Éta/ts qu'ils déclarèrent indépendant. L'infortuné roi de Maroc , forcé de retourner en Afrique . y mourut bientôt de chagrin = j. c. 1 j 1 8 Hég. 61 o =. Avec lui périt la fortune des Almohades. Les princes de cette maison , qui succédèrent rapidement à Mahomet , vécurent au milieu des troubles, et furent enfin précipités du trône. L'empire de Maroc se divisa : trois dynasties nouvelles s'établirent à Fez, à Tunis, à Tremecen; et ces trois puissances rivales multiplièrent les combats , les crimes , les atrocité*, qui seuls composent l'histoire d'Afriqnr».

Pays possédés par les Maures.

Pendant ce temps , quelques dissensions élevées en Castille , et la part que prit l'Ara go 11 à la guevre des Albigeois en France , laissèrent respirer les Maures. Us étaient encore les maîtres des royaumes de Valence , de Murcie ,

de Grenade, d'Andalousie, d'une partie des Algarves et des îles Baléares , jusqu'à ce moment peu connues des Chrétiens du continent.

Ces Etats étaient divisés entre plusieurs souverains. Le principal était Benhoud , prince habile et grand capitaine , issu des anciens monarques de Saragosse, et dont les talons , la valeur , avaien soumis à sa puissance presque tout le midi oriental de l'Espagne. Après lui , les plus redoutables étaient les rois de Séville et de Valence. Le barbare qui régnait à Majorque n'était qu'un chef de pirates , Incommode aux seuls Catalans.

S. Ferdinand et Jacques 1.

Tel était 1 état de l'Espagne maure , lorsque deux jeunes héros , parvenus à peu près en même temps aux deux premières couronnes ides Chrétiens, après avoir pacifié les troubles élevés pendant leur minorité , tournèrent toutes leurs forces contre les Musulmans = j. c. i'j'i4. Hég. 6ai = , et, toujours émules de gloire sans être jamais rivaux d'intérêt, consacrèrent leur vie à combattre , à vaincre , à chasser ces éternels ennemis. L'un de ces princes est Jacques I er , roi d'Aragon , (ils de Pierre , tué à Muret , et qui réunissait au courage , à la grâce , à l'activité de son jpère , plus

de talens et plus de bonheur : l'autre était Ferdinand III , roi de Castille , et de Léon , monarque sage , vaillant , habile , que l'église a mis au nombre des saints, que l'histoire compte au rang des grands hommes.

Ferdinand porta le premier ses armes en Andalousie. Ce roi , neveu de Blanche de Castille , reine de France , cousin germain de saint Louis 6 , et si ressemblant au héros français par sa piété , par sa valeur , par les bonne» lois qu'il fit pour son peuple , entra sur les* terres des Musulmans , reçut l'hommage de plusieurs de leurs princes , qui vinrent se reconnaître ses vassaux , et s'empara d'un grand nombre de places , entre autres de celle d'Alhambra , dont les habitans effrayés se retirèrent à Grenade, et se fixèrent dans un quartier de cette ville , qui prit le nom , célèbre depuis , de leur ancienne patrie.

Conquête des îles Baléares.

D'un autre côté , Jacques d'Aragon s'embarquait avec une armée , pour aller conquérir les iles Baléares. Contrarié par les vents , il n'aborde pas moins à Majorque ; il défait les Maures sur le rivage, marche vers leur capitale , l'assiège ; et montant le premier à l'assaut , ce roi chevalier , qui dans les périls

go PRÉCIS HISTORIQUE

précéda toujours ses plus braves chefs, ses plus téméraires soldats , s empare de cette forte place , en chasse le roi musulman , et soumet à jamais à l'Aragon cette nouvelle couronne =j. c. îaaô. H<fg. 627=.

Les Aragonais attaquent Valence.

Jacques méditait dès long-temps une conquête plus importante. Valence , après la mort du Gid , était retombée au pouvoir des Maures. Ce royaume , si beau , si fertile , où la nature semble se plaire à couvrir de fruits et de fleurs une terre que les hommes ont arrosée de sang , appartenait alors à Zeith , frère de Mahomet l'Almohade, vaincu par les Chrétiens àToloza. Une puissante faction , ennemie de ce Zeith , voulut placer 'sur le trône un prince nommé Zéan. Les deux compétiteurs se firent la guerre. Jacques prit le parti du plus faible. Sous prétexte de marcher au secours de Zeith , le roi d'Aragon pénétra dans le royaume de Valence , battit plusieurs fois Zéan , s'empara de ses places fortes ; et , profitant de ses avantages avec cette active intrépidité qui rendait Jacques si redoutable, il resserra de toutes parts la capitale de son ennemi «j. c. i»34.

Siège de Cordoue.*

Zéan , pressé par l'Aragonais , implora le secours de Benhoud , le plus puissant des rois de l'Andalousie. Mais Benhoud était occupe de résister à Ferdinand : les Castillans , sous la conduite de ce vaillant prince , avaient fait de nouveaux progrès , s'étaient rendus maîtres d'un' grand nombre de villes , et venaient enfin de mettre le siège Rêvant l'antique Cordoue.

Benhoud souvent battu , mais toujours craint , toujours adoré d'un peuple qui le regardait comme son dernier appui , Benhoud avait refait une armée ; et , pressé par un désir égal de secourir Cordoue et Valence f il allait marcher contre l'Aragonais , qu'il croyait le plus facile à vaincre , lorsqu'un de ses lieutenans le fit périr en trahison, et délivra les rois espagnols du seul homme capable de les arrêter.

Prise de Cotdoue.

La mort de Benhoud ôta le courage et l'espoir aux habitans de Cordoue , qui jusque-là s'étaient défendus avec autant de constance que de valeur si, c. i-j36. Hlg. 6343= : ils demandèrent à capituler. Les chrétiens usèrent durement de la victoire , ne laissèrent que la

vie aux malheureux Musulmans avec la liberté de fuir. Une innombrable quantité de familles dépouillées de leurs biens sortit en pleurant de cette superbe ville , qui depuis cinq cent vingt-deux ans avait été le siège principal de leur grandeur , de leur magnificence , de leur religion et de leurs beaux-arts. Ces infortunés, en fuyant , tournaient leurs' jeux avec désespoir vers ces édifices , ces temples , ces magnifiques jardins embellis pa^r cinq siècles de dépenses et de 'travaux. Les soldats qu'ils y * laissaient , loin d'en connaître le prix, aimaient mieux les détruire que les habiter ; et Ferdinand , possesseur d'une cité déserte , fut obligé d'attirer par des privilèges , d'appeler de toutes parts des Espagnols , qui murmuraient d'abandonner les arides rochers de Léon pour venir s'établir dans le plus beau pays de la nature et dans les palais des califes. La grande mosquée d'Abdérame devint une cathédrale ; Gordoue eut un évêque et des chanoines : mais Cordoue ne recouvra plus la moindre image de son ancienne splendeur.

Prise 3e Valence.

Valence ne tarda pas à subir le joug. Zéan , assiégé par l'intrépide Jacques, avait encore à combattre dans ses murs la faction de Zeith,

SUk LES MAURES. c)3 quil avait détrôné =i. c. ia38. Hég. 636=. Le roi de Tunis tenta vainement d'envoyer une flotte au secours de Valence : cette flotte prit ta fuite" à la vile des vaisseaux de Jacques. Abandonné de toute la terre , découragé par le sort de Cordoue , trahi par le parti de son compétiteur , Zéan fit proposer à l'Aragonais de devenir son vassal en lui pavant un tribut. L'Aragonais fut inflexible : il fallut lui livrer Valence. Cinquante mille Musulmans sortirent avec leur roi ; ils emportèrent leurs trésors. Jacques , fidèle à sa parole , les protégea contre l'avidité de ses guerriers , qui regrettaient ce riche butin.

Après la chute des deux puissans royaumes d'Andalousie et de Valence, rien ne paraissait plus devoir arrêter les Espagnols. Sévi lie, qui seule restait encore , était déjà menacée par lo victorieux Ferdinand ; mais , à cette même époque, il s'éleva tout à coup un État nouveau qui retarda la ruine des Maures , et qui s'acquit pendant deux cents ans une grande célébrité.

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