‹ Œuvres Gonzalve de CordoueChapitre 7 sur 19 · LES BOIS DE GRENADE · texte numérisé non relu

LES BOIS DE GRENADE

Depuis le milieu du treizième siècle jusqu'à f expulsion totale des Maures dans le dix-septième.

Les victoires des Espagnols , surtout la prise de Cordoue , avaient consterné les Maures. Ce peuple ardent et superstitieux , aussi facile à se décourager qu'à s'enivrer d'espérances vaines, regardait son empire comme détruit, depuis que la croix triomphante couronnait le laite de la grande mosquée. Cependant Séville, Grenade, Murcie, le royaume des Algarves , étaient encore aux Musulmans ; ils .possédaient tous les ports, tous les rivage* du midi de l'Espagne; leur étonnante population , leurs richesses , leur industrie , leur assuraient d'immenses ressources : mais Cordoue , la ville sainte , la rivale de la Mecque dans l'Occident, Cordoue était au pouvoir des Chrétiens; les Maures se croyaient sans Etats.

Makomet Alhamar devient leur chef.

Un seul homme leur rendit l'espoir. Cet homme était Mahomet Abousaîd , de la tribu des Alhamars, originaire de Confia, ville célèbre sur la mer Rouge. Plusieurs historiens , qui lui donnent le nom de Mahomet Alhamar , assurent qu'il avait commencé par être un simple berger ; qu'ensuite ayant porté les armes , il parvint jusqu'au trône par ses exploits. Ce fart ne serait point extraordinaire chez les Arabes , où tous ceux qui ne descen* daient pas de la famille du prophète ou de la race royale , n'avaient aucun privilège de naissance , et n'étaient estimés que ce qu'ils valaient.

Il fonde le royaume de Grenade.

Quoi qu'il en soit , Mahomet Alhamar , né avec un grand courage , ranima celui des Manres vaincus , rassembla quelques troupes dans la ville d'Arjone ; et connaissant le caractère de la nation qu'il voulait gouverner, il mit dans ses intérêts un santon, espèce de religieux fort vénéré chez les Maures, qui vint lui prédire .publiquement qu'il ne tarderait pas à être toi. Le peuple aussitôt le proclame ; plusieurs eités suivent cet exemple. Mahomat

succède à Benhoud , dont il possédait les talons ' 9 et sentant de quelle importance il était de rendre aux Arabes une ville qui remplaçât 'Cordoue, qui devint le centre de leurs forces, le dernier asile de leur religion , il fonde un nouveau royaume , et choisit Grenade pour sa capitale = j. c. ia36. Hég. 634 =.

Cette cité , de tout temps puissante , et que Ton croit avoir été l'ancienne Hliberis des Romains , est bâtie sur deux collines , peu loin de la Sierra nevada, chaîne de montagnes couvertes de neige. Elle est traversée par le Darro ; le Xénil baigne ses murailles. Sur les sommets de ces deux collines s'élèvent deux forteresses, YÂtbayzin et YAlkambra. Elles étaient assez vastes pour renfermer chacune quarante mille Hommes. Les fugitifs de la ville d'Alhambra , ainsi que nous l'avons dit , avaient donné le nom de leur patrie au nouveau quartier qu'ils vinrent peupler. Les Maures , chassés de Baeça lorsque Ferdinand III s'en rendit maître, étaient de même venus s'établir dans le quartier de l'Albayzin. Grenade avait recueilli plusieurs exilés de Valence , de Cordoue , des autres places désertées par les Musulmans. Ainsi , chaque jour agrandie, elle formait dès-lors une ville de plus de trois lieues de circuit ; et des rempart» inexpugna-

bles , défendus par mille trente tours , par un peuple brave , nombreux , semblaient assurer son indépendance (i).

D'autres avantages donnaient à Grenade la suprématie quelle prétendait. Sa situation, la plus belle , la plus riante de l'univers , la rend maîtresse d'un pays où la nature prodigue ses dons. Sa fameuse veqa, c'est-à-dirè , la plaine qui l'environne, est un bassin de trente lieues de tour sur huit à peu près de largeur : il est terminé vers le nord par les montagnes d'Elvire et la Sierra ne v ad a ; il est. fermé des autres côtés par un amphithéâtre de collines plantées d'oliviers, de mûriers, de vignes , de citronniers. L'intérieur de cette plaine est arrosé par cinq petits fleuves (2) et par une infinité de sources qui vont serpenter dans des prés toujours verts, des forêts de chênes, des bois d'orangers, des campagnes c(e blé , de lin , des vergers de cannes à sucre. Toutes ces productions si riches , si belles , si

(1) Garibai,Compend.Hist. lib. XXXIX, cap. 3; Duperron , Voyage d'Espagne , tome 1 , page 1 5 7 et suiv. Henri Sw inburce , Lettres sur l'Espagne , lettre XX; Colmenar, Délices d'Espagne, tome Y, p. 3 1 et suiv.

(2) Le Darro, leXénil, le Dilar, le Vagro, 1& Monachil.

Oonzalve. I. 9

variées , ne demandent que peu de culture :

la terre , dans une continuelle végétation, n'y connaît point le repos de l'hiver ; et pendant les étés brûlans , des vents qui soufflent du côté des montagnes rafraîchissent l'air qu'on respire, et raniment l'éclat des fleurs qui viennent sans cesse à côté des fruits.

C'est dans cette plaine célèbre, qu'aucune .

description ne peut embellir ; c est dans celte campagne enchantée, où la nature semble s'épuiser pour donner à l'homme tout ce qu il peut souhaiter; c'est là qu'il s est répandu plus de sang que dans aucun autre lieu du nùonde. Là, pendant deux siècles d'une guerre interminable qui se faisait de peuple à peuple, de ville à ville , d'homme à homme ., on peut assurer qu'il n'est pas un seul coin de terre où les moissons n'aient été brûlées, les arbres coupés , les villages réduits en cendres , et les champs couverts de Maures et de Chrétiens égorgés.

étendue et richesses du royaume de Grenade.

Indépendamment de cette veqa, trésor inépuisable pour Grenade , quatorze grandes ci- \ tés , plus de cent petites villes (i), un nombre

( i ) Elles sont nommées dans Garibai , liv. XXXIX , chap. 2.

SUR LES MAURES. 99 prodigieux de bourgs, dépendaient de ce beau rojaume. Son étendue depuis Gibraltar, qui ne fut pris par le* Chrétiens que long-temps après , jusqu'à la Tille de Lorca , était de plus de quatre-vingts lieues. Il en avait trente du largeur depuis Cambil jusqu'à la mer. Les montagnes dont il est entrecoupé , produisaient de l'or , de l'argent , des grenats , des améthystes , toutes les espèces de marbra., Parmi ces montagnes*, celles qu'on appelle les Alpuxares formaient seules une province, et fournissaient aux rois de Grenade des trésors plus précieux que les mine* , des hommes actifs , laborieux , d'habiles cultivateurs , des soldats infatigables. Enfin les ports d'Almérie, de Malaga, d'Algésiras, appelaient les vaisseaux d'Europe et d'Afrique , et devenaient l'entrepôt du commerce des deux mers.

Règne de Mahomet I Alhamar.

Tel était, dès sa naissance, le rojaume de Grenade ; tel il subsista long-temps. Mahomet Alhamar, son fondateur, fit d'inutiles efforts pour réunir sous un même sceptre tout ce qui restait encore aux Musulmans en Espagne :

c'était le seul moyen de résister aux Chrétiens : mais le petit pars de Murcye , celui des Algarves , gouvernés par des princes particu-

ioo PRÉCIS HISTORIQUE liers , et la grande cité de Séville , refusèrent de reconnaître Alhamar , pour continuer à former des Etats indépendans. Ce fut la cause de leur perte : ils devinrent la proie des Espagnols..

Il devieDt vassal du roi de Castille.

'Alhamar signala par des victoires les commencemens de son règne ; il remporta quelques avantages sur les troupes de Ferdinand =j. c. ia4a. Hég. 640 = : mais des révoltes à Grenade, des troubles élevés de toutes parts dans un empire si nouveau , forcèrent Mahomet de signer une paix peu honorable avec le roi de Castille. 11 lui fit hommage de sa couronne , remit dans ses mains la forte place de Jaën , s'engagea de lui payer un tribut, et de lui fournir des troupes auxiliaires dans les guerres qu ! il entreprendrait. A ces conditions , Ferdinand le reconnut roi de Grenade, et l'aida même à soumettre les rebelles de ses Etats.

Ferdinand III assiëge Sé ville.

L'habile Ferdinand ne laissait en paix Grenade que pour tourner tout l'effort de ses armes contre Séville , qu'il désirait depuis long-temps de conquérir. Cette importante ville n'avait plus de rois ; elle formait une espèce de repu-

SUR LES MAURES. 101 blique gouvernée par des magistrats guerriers; Sa position près de l'embouchure du Guadal* quivir , son commerce , sa population , les délices de son climat, la fertilité de ses campagnes , la rendaient une des plus florissantes cités de l'Espagne. Ferdinand , qui prévoyait une longue résistance , commença par s'emparer de toutes les places qui l'environnaient. Ensuite il vint mettre le siège devant Se ville; et sa flotte , placée à l'embouchure du fleuve , ferma le chemin aux secours que pouvait envoyer l'Afrique.

^ Prise de Séville.

Le siège fut long et meurtrier. Les "Sévil lans étaient nombreux et aguerris. Le roi des Algarves , leur allié , harcelait sans cesse les assiégeans. Malgré la valeur extrême que montraient les Espagnols dans les assauts , malgré la famine qui commençait à se faire sentir , la ville , après un an de siège , refusait encore de se rendre , lorsque Ferdinand fit sommer le roi de Grenade de venir , selon leur traité , combattre sous ses drapeaux. Alhamar fut forcé d'obéir : il arriva suivi d'une brillante armée. "Séville perdit tout espoir , elle se rendit au roi de Gastille=j. c. 1248. Hég. 646=; et le monarque grenadin s'en retourna dans ses États

ioi PRÉCIS HISTORIQUE

avec la gloire humiliante d'avoir contribué

par ses exploits à la perte de ses frères.

Ferdinand , plus pieux que politique , chassa les Maures de Sévi lie. Cent mille infortunés en sortirent pour aller se réfugier en Afrique ou dans les États de Grenade. Ce royaume devenait alors Tunique et dernier asile des Musulmans espagnols. Le petit pays des Algarves reçut bientôt le joug des Portugais ; et Murcie , qui n'aurait pas dû se séparer de Grenade, ne tarda pas à devenir la conquête des Castillans.

Revenus des rois de Grenade. ^

Tant que Ferdinand III vécut, rien n'altéra la bonne intelligence qui régnait entre ce monarque et Mahomet Alhamar. Celui-ci mit à profit ce temps de paix pour affermir sa cduronne , pour se prémunir contre les Chrétiens, qu'il prévoyait ne pouvoir rester ses amis. 11 se trouvait en état de faire une longue dé- 1 fense : maître d'un pays d'une grande étendue , il possédait des revenus considérables , qu i) serait difficile d'apprécier , attendu la valeur peu connue des monnaies arabes et les différentes sources où puisait le trésor public.

Toutes les terres , par exemple , payaient au

SUR LES MAURES. io3 souverain le septième de leurs productions eu tout genre ; les troupeaux étaient soumis a lai même imposition. Des fermes nombreuses et magnifiques formaient le domaine royal; et l'agriculture , poussée au dernier degré de perfection dans un pays si abondant, devait porter cette espèce de revenus à une somme prodigieuse. Ces richesses étaient augmentées par plusieurs droits que prélevait le souverain sur la vente', but la marque, sur le passage^de toute espèce de bétail. Une loi rendait le monarque héritier de tout Musulman mort sans enfans , et lui donnait une part dans les autres héritages. 11 possédait , comme on l'a vu , des mines d'or, d'argent, de pierres précieuses; et quoique les Maures fussent peu habiles dans l'art d'exploiter les mines , Grenade était cependant le pays de l'Europe où l'or et l'argent étaient le 1 plus communs. Le commerce de ses belles soies , la variété de ses autres productions , le voisinage des deux mers , l'activité , l'industrie, l'étonnante population des Maures, leur profonde science dans l'agriculture , la sobriété naturelle aux habitans de l'Espagne , cette propriété des pays chauds qui fait donner beaucoup à la terre et fait vivre de peu son possesseur : tant d'avantages réunis doivent nous donner une grande idée des res-

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sources et de la puissance de cette singulière

nation ■

Forces militaires.

Leurs forces , je ne dirai pas en temps de paix , car presque jamais ils ne furent en paix , étaient à peu près de cent mille hommes. Cette armée* c\ans un besoin, pouvait aisément se doubler. La seule ville de Grenade fournissait cinquante mille guerriers. D'ailleurs tout Maure était soldat pour combattre les Espagnols. La différence des cultes rendait ces guerres sacrées ; et la haine des deux nations , presque également superstitieuses , armait toujours des deux côtés jusqu'aux enfans et aux . vieillards.

Cavalerie des Maures.

Indépendamment de ces troupes nombreuses , braves , mais mal disciplinées , qui se rassemblaient pour une campagne , s'en retournaient ensuite dans leurs foyers , et ne coûtaient rien à l'Etat . le monarque entretenait un corps

(i) Garibai, Compend. Hist. lib. XXXIX, cap. 4 ; Abi Abdalla-bcn-AlkahiLbi Absaneni, etc. Manuscrit de l'EscurialjSwinburne, Lettres sur l'Espagne, lettre XXII,

SUR LES MAURES, io5 considérable de cavaliers, dispersés sur les froiftières, surtout du côté de Murcie et de Jaè'n , pays sans cesse exposés aux incursions des Espagnols. Chacun de ces cayaliers avait une petite habitation , un petit champ, que le roi lui donnait pendant sa vie , et qui suffisait à son entretien , à celui de sa famille et de son cheval. Cette .manière de stipendier les soldats n'était point à charge au trésor public : elle les attachait davantage à leur patrie , et les intéressait sunout à bien défendre leur patrimoine , toujours le premier ravagé , s'ils n'arrêtaient pas l'ennemi. Dans un temps où l'art de la guerre n'exigeait pas , comme de nos jours y d'exercer continuellement de grandes troupes rassemblées , cette cavalerie était excellente.. Montée sur des chevaux andalous ou africains 1 , dont le mérite est assez connu , composée de cavaliers accoutumés dès l'enfance à manier ces légers coursiers , à les soigner , à les chérir,' à les regarder comme les compagnons de leur vie , elle avait acquis dès-lors cette supériorité que nous reconnaissons encore à la cavalerie maure.

Ces redoutables escadrons , dont rien n 'égalait la vélocité , qui dans le même instant chargeaient en masse , se rompaient par troupes , s éparpillaient , se ralliaient , fuyaient , reve*

lo6 PRÉCIS HISTORIQUE naient en ligne ; ces cavaliers , dont la voix , dont le moindre geste , dont la pensée , pour ainsi dire, était entendue de leurs admirables coursiers, et qui ramassaient au galop leur lance ou leur sabre tombés à terre , faisaient la principale force des Maures. Leur infanterie ne valait rien ; et leurs places , mal fortifiées , entourées seulement de murailles et de fossés , défendues par cette infanterie peu estimée , ne pouvaient résister long-temps à celle des Espagnols , qui commençait dès-lors à devenir ce quelle fut depuis en Italie sous Gonzalve le grand capitaine.

Des Maures.

Après la mort de saint Ferdinand , Alphonse le Sage 1 , son fils , monta sur le trône = i. c. ii5i. né». 65o =. Le premier soin d'AÏhamar fut d'aller lui-même à Tolède, suivi d'une brillante cour, renouveler avec Alphonse le traité d'alliance , ou plutôt de dépendance , qui l'unissait à Ferdinand. Le nouveau roi remit au Maure une partie du tribut auquel il s'était soumis. Mais cette paix ne fut pas de longue durée : les deux nations recommen cèrent la guerre avec des avantages à peu près égaux. Je n'en rapporterai qu'une action qui fait autant d'honneur à l'humanité des Maures

SUR LES MAURES. 107 qu'au courage des Espagnols : c'est celle de Garcias Gamès, gouverneur de la ville de Xérès. Assiégé par les Grenadins , sa garnison presque détruite, il refusait de se rendre ; et debout sur le rempart \ couvert de sang , hérissé de flèches , il soutenait seul le choc des atiaillans. Les Maures , d'un commun accord, convinrent de ne pas tuer ce héros : ils lui jetèrent des crochets de fer , l'enlevèrent vivant malgré lui , le traitèrent avec respect , iirtnt guérir ses blessures , et le renvoyèrent avec des présens.

Divisions en Castille.

Alhamar ne put empêcher Alphonse de s'emparer du royaume de Murcie; et, pour obtenir la paix , il fut forcé de nouveau de se soumettre au tribut = j. c. 1966. Hég. 665 =. 'Les divisions qui s élevèrent bientôt entre le monarque castillan et quelques grands de son royaume 'donnèrent au Grenadin l'espoir de réparer ses pertes. Le frère d'Alphonse et plusieurs seigneurs des premières maisons de Castille (1) ; mécontens de leur souverain, se retirèrent à Grenade , et servirent utilement Alhamar contre deux rebelles de ses État»

(1) Les Lara, les Haro, les Mendoxe , etc.

io8 PRfXIS HISTORIQUE protégés par les Espagnols. Mais Alhamar mourut alors, laissant le trône qu'il avait acquis et conservé par ses talens à son fils Mahomet II el Fakih = j. c. 1373. Hég. 672/

Règne de Mahomet II el Fakih.

Ce nouveau roi , qui prit le titre à'Êmir al Mumenun, marcha sur les traces de son père.

Jl profita de la discorde qui régnait à la cour de Castille , et des inutiles voyages qu'entreprit Alphonse le Sage dans l'espoir de se foire élire empereur 3 . Mahomet , pendant son absence , fit une ligue offensive avec le roi de Maroc , Jacob , de la race des Merinis, vainqueurs et . successeurs des Almohades. Il lui céda les deux fortes places de Tariffe et d'Algésiras , pour l'engager à passer en Espagne. Jacob vint en effet , suivi d'une armée. Les deux. Maures , agissant de concert, remportèrent quelques avantages = j. c. 1375. Hég. 674=; mais la criminelle révolte de l'infant de Castille Sanchc contre' son père Alphonse le Sage désunit bientôt les monarques musulmans. Le roi de Grenade Mahomet prit le parti du (ils rebelle* Alphonse , abandonné de ses sujets , implora le secours du roi de Maroc. Jacob repassa la mer avec ses troupes , il vit Alphonse à Zara . Dans cette célèbre entrevue , l'infortuné Cas-

SUR LES MAURES. 109 tillan voulut céder la place d'honneur à celui qui venait le défendre. Elle vous appartient , lui dit Jacob , tant que vous serez malheureux. Je viens venger la cause des pères; je viens VOUS aider à punir un ingrat qui reçut de vous la vie et veut vous ôter la couronne. Quand j'àurai rempli ce devoir, quand vous serez heureux et puissant , je vous disputerai tout et redeviendrai votre ennemi.

Alphonse ne fut pas assez grand pour se fier «^monarque qui lui tenait ce noble langage ; il s'échappa de son camp. Bientôt après il mourut s 7. c. 1984. Hég. 683 =, en déshéritant le coupable Sanche , qui n'en régna pas moins après loi De nouveaux troubles agitèrent la Castille , et Mahomet saisit cet instant pour*entrer dans l'Andalousie. Il gagna des batailles ,' s'empara de quelques places , et termina par des victoires un règne long et glorieux. Son fils Mahomet III lui succéda.

= J, C. i3o*i. Hëg. 7o3 =.

Beaux-arts a Grenade.

Ce Mahomet Emir al.Mumenim, dont je viens de rapporter les principales actions politiques , fut un prince ami des beaux-arts : il les attirait à sa cour , que les poètes , les phi-* losophes, les astronomes Tendirent célèbre*

Go«u1v«. i. 10

no PRfiCIS HISTORIQUE Les Maures étaient encore si supérieurs aux Espagnols pour les sciences , qu'Alphonse le Sage , roi de Castille , dont nous avons des tables astronomiques, nommées les labiés al p ho usines , appela près de lui des savans arabes pour l'aider à les rédiger. Grenade commençait à remplacer Gordoue. L'architecture surtout y faisait de grands progrès. Ce lut sous le règne de Mahomet II que l'on commença ce fameux palais de l'Alhambra, qui subsiste encore en grande partie , étonne les voyageurs que son nom seul attire à Grenade , et nous prouve jusqu'à quel point les Maures avaient su porter cet art, si peu connu des Européens, d'accorder toujours la magnificence avec les recherches de la volupté. On me pardonnera peut-être quelques détails sur ce singulier monument; ils feront connaître les mœurs , les usages particuliers des Maures.

Description de l'Alhambra.

L'Alhambra, comme je l'ai dit, était une vaste forteresse construite sur une des deux collines renfermées dans Grenade. La colline, embrassée de tous côtés par les eaux du Xénil et du Darro , était encore défendue par une double enceinte de murs. C'est au sommet de cette montagne , qui domine toute la ville , et

SUR LES MAURES. m d'où Ton découvre au loin la plus belle vue de l'univers ; c'est au milieu d'une esplanade couverte d'arbres et de fontaines que Mahomet choisit la place de son palais.

Rien de ce que' nous connaissons en architecture ne peut nous représenter celle des Maures. Us entassaient les bâtimens sans ordre , sans symétrie, sans faire aucune attention à l'aspect qu'ils offraient au-dehors : tous leurs soins étaient pour l'intérieur. Là , ils épuisaient lés ressources du goût , de la magnificence , pour nuir dans leurs appartemens les commodités du luxe aux charmes de . la nature champêtre : là, dans des salons revêtus de marbre , pavés dune faïence brillante , auprès de lits de repos couverts d'étoffes d'or et d'argent, des jets d'eau s'élançaient vers la voûte , des vases précieux exhalaient des parfums ; et des' myrtes , des orangers , des fleurs', embaumaient les appartemens.

Le beau palais de l'Alhambra, que Ton voit encore* à Grenade, ne présente point de façade. On y parvient par une promenade charmante , coupée sans cesse par des ruisseaux qui serpentent dans des bouquets de bois.

L'entrée est une grande tour carrée qui s'appelait autrefois ta porte du jugement. Une inscription religieuse annonce que c'était là que

ni PRÉCIS HISTORIQUE!

le roi rendait là justice , selon l'antique usage des Hébreux et des peuples de l'Orient. Plusieurs bâtimens qui venaient ensuite ont été détruits pour élever à Gharles-Quint un magnifique palais , dont la description n'est pas de mon sujet. On pénètre ,-du côté du nord , dans l'ancien palais des. rois maures , et l'on se croit transporté dans le r palais des féeries. La première cour est un carré long environné d une galerie en arcades , dont les murs et le plafond sont couverts de mosaïque , de festons, d'arabesques peints r dorés , ciselés en stuc , d'un travail admirable. Tous les cartouches sont remplis de passages de A'Alcoran, ou d'inscriptions telles que celle-ci, qui suffira pour donner une idée du stvle figuré de« Maures.

« NàzAR, tu naquis sur le trône, et, sem- « blable à l'étoile qui nous annonce le jour, « tu ne brilles que de ton propre éclat. Ton « bras est notre rempart , ta justice notre lu- « mière. Tu sais dompter par ta valeur ceux « qui donnent à Dieu des compagnons. Tu « rends heureux par ta bonté les nombreux « enfans de ton peuple. Les astres du firma- « ment t'éclairent avec respect , le soleil avec « amour; et le cèdre , roi des forêts, qui baisse

SUR LES MAURES. xi3 « devant toi sa tête orgueilleuse , est relevé « par ta main puissante. »

Au milieu de cette cour, payée de marbre blanc , est un long bassin rempli d'eau cou-J rante , assez profond pour qu'on puisse y nager. Il est bordé de chaque côté par des plate-bande» de fleurs et des allées d'orangers. Ce lieu s'ap-» pelait le Mesuar, et servait de bains communs aux personnes attachées au service du palais,.'

Cour defc lions.

On passe de là dans la cour célèbre appelée des lions. Elle a cent pieds de long sur cinquante de large. Une colonnade de marbre blanc soutient la galerie qui règne alentour.' Les colonnes, placées deux à deux , et quelquefois trois à trois, sont minces, -d'un goût bizarre ; mais leur légèreté , leur grâce , plaisent à l'œil étonné. Les murs , et surtout le plafond de la galerie tournante , sont revêtus d'or, d'azur et de stuc , travaillés en arabesque avec un soin , une délicatesse que nos plus habiles ouvriers modernes seraient embarrassés d'imiter. Au milieu des fleurons , des ornemens toujours variés , on lit ces passages de l'Alcoran , que tout bon Musulman doit répéter sanb cesse i Dieu, est grand. — - Dieu seul est vainqueur. — -

n4 PRÉCIS HISTORIQUE Il n'est de Dieu que Dieu* — Gaieté céleste, épanéhemens du cœur, délices de l'âme, h ceux qui croient! Aux deux extrémités du carré long , dieux charmantes coupoles de' quinze a seize pieds en tous sens s'avancent en saillie dans Inférieur, soutenues comme tout le reste par êm colonnes de marbre. Sous ces coupoles sont des jets d'eau. Enfin , dans le centre de l'édifice s'élève du milieu d'un vaste bassin une superbe coupe d'albâtre de six pieds de diamètre , portée par douze lions de marbre blanc. Cette coupe , crue l'on croit avoir été forte sur le modèle de la met de bronze du temple de Salomon ; est encore surmontée d'une coupe plus petite , d'où s'élançait une grande gerbe qui , retombant d'une cuve dans loutre , et des cuves dans lé grand bassin , formait une cascade continuelle, grossie par tes flots d'eau limpide que jetaient les mufles de chaque lion.

Cette fontaine , comme tout le reste , est ornée d'inscriptions , car les Arabes se plaisaient à mêler la poésie et la sculpture. Leurs idées nous semblent recherchées , leurs exprèssiotts gigantesques ; mais nous sommes si loin de leurs moeurs , nous connaissons si peu Je génie de leur langue, que nous n 'avoirs peutêtre pat le droit de les juger sévèrement. D'ail;

SUR LES MAURES. n5 leurs les ver* que l'on faisait en Espagne et en France , dans les treizième et quatorzième siècles , ne valaient guère mieux que ceux-ci , grayés sur la fontaine des lions :

Toi qui promènes tes regards Sur ces lions , ces eaux , ces prodiges des art» , Du grand roi Mahomet tu vois ici l'ouvrage.

La paix qui règne dans ces lieux De la paix de son cœur est la fidèle image :

Semblable à ces lions dans les champs du carnage,

U punit les audacieux;

Et, comme cette eau transparente Qui, s élevant dans l'air, retombe à gros bouillons,

De même sa main bienfaisante

Sur son peuple répand ses dons, (i)

(i) Traduction littérale.

O toi qui examines ces lions , considère qu'il ne levai manque que la vie. O Mahomet, noue roi , que Dieu te sauve pour l'œuvre nouvelle que tu as faite pour m'embellir ! Ton âme est ornée des vertus les plus aimables. Ce lieu charmant est l'image de tes belles qualités. I&lse roi dans les combats est terrible comme ces lions. Rien ne peut être comparé à l'eau limpide qui jaillit de mon sein et s'élance a gros bouillons dans les airs, que la main libérale de Mahomet.

• (Duperron, Voyage d'Espagne, tome premier, page i 9 5.)

Ii6 PRÉCIS HISTORIQUE

Je ne décrirai point avec autant de détail les autres pièces qui subsistent encore dans l'Alhambra. Les unes servaient de salle d'audience ou de justice; les autres renfermaient les bains du roi , de la reine, de leurs enfans.' On y voit encore leur chambre à coucher, où les lits , près d'une fontaine , étaient placés, dans des alcôves, sur une estrade de faïence. Dans le salon de musique , quatre tribunes exhaussées étaient remplies par les musiciens , tandis que toute la cour était assise, sur des tapis , au bord d'un bassin d'albâtre. Dans le cabinet où la reine faisait sa toilette ou ses prières, et dont la vue'est enchantée, on trouve une dalle de inarbre , percée d'une infinité d'ouvertures pour laisser exhaler les parfums qui brûlaient sans cesse sous la voûte. Partout les fenêtres , les portes , les jours , sont ménagés de manière que les aspects les plus rians , les effets de la lumière les plus doux , reposent toujours les jeux satisfaits ; et les courans d'air qu'on a dirigés viennent renouveler à chaque instant la délicieuse fraîcheur qu'on respire dans cet édifice.,

Le Généralif .

En sortant de l'Alhambra , l'on distingue sur une montagne le fameux jardin du Gêné-

SUR LES MAURES: 117 raïif, dont le nom veut dire la maison d'amour. Dans ce jardin l'on voyait un palais où les rois, de Grenade venaient passer le printemps. Il était bâti dans lo même genre que l'AlhambraV la même magnificence s'y remarquait. Il est détruit aujourd'hui; mais ce qu'on ne peut se lasser d'admirer encore dans le Généralif , c'est sa situation pittoresque , ce sont ses points de vue variés et toujours charmans : les fontaines , les jets d'eau , les cascades Jaillissent, tombent de toutes parts. Les terrasses en amphithéâtre , pavées de débris de mosaïque, sont ombragées de cyprès immenses , de vieux myrtes , qui ont prêté leurs ombres aux rois , aux reines de Grenade. De leur temps , des bosquets fleuris , des forêts d'arbres fruitiers , s'entremêlaient aux bocages sombres , aux dômes , aux pavillons.

Aujourd'hui le Généralif n'a conservé que ce qu'on n'a pu lui ravir; et c'est encore le lieu de la tente qui paxlé le plus aux yeux et au cœur. (1)

Règne de Mahomet III el Hama , ou l'Aveugle.

Il est triste de quitter l'Alhambra , lé Généralif, pour revenir aux ravages, aux incur-

(1) Colménar, Délices d'Espagne, tome Y; Henri Swinburne, Lettres sur l'Espagne, lettre XXIII; Duperron 2 Voyage d'Espagne, tome I, etc.

n8 PRÉCIS HISTORIQUE sions , aux sanglantes querelles des Maures et des Castillans. Mahomet III =j. c. i3o*. Bég. >o3 = , dit V Aveugle, à cause de sa cécité, eut & combattre à la fois ses propres sujets et les Espagnols. Forcé par son infirmité de choisir un premier ministre , il donna cette importante place à Farady, l'époux de sa sœur, homme d'Etat , capitaine habile , qui continua sans désavantage la guerre contre les Chrétiens , et fit arec eux une paix honorable. Les courtisans , irrités de la gloire , surtout du bonheur du favori , conspirèrent contre le maître : ils excitèrent des révoltes ; et , pour comble de calamités , le roi de Castille , Ferdinand IV, surnommé l'Ajourné 4 s'unit avec le roi d'Aragon pour attaquer les Grenadins.

Gibraltar fut pris par le Castillan : le vainqueur en chassa les Maures. Parmi les! infortunés qui sortaient de cette ville , un vieillard aperçut Ferdinand; et s'approchânt de lui , courbé sur son bâton :

Roi de Castille , lui dit-il , que t'ai-je fait à toi et aux tiens? Ton bisaïeul Ferdinand m'a chassé de Séville , ma patrie. J'allai chercher un asile à Xérès ; ton aieul Alphonse m'en fît sortir. Retiré dans les murs de Tari fie 5 , ton père Sanche m'en exila. Enfin j'étais venu chercher un tombeau à l'extrémité de l'Es-

pagne , sur le rivage de Gibraltar', et ta fureur m'y poursuit encore. Indique -moi donc un lieu sur la terre où je puisse mourir loin des Espagnols.

Passe la mer , répondit Ferdinand r et il le fit conduire en Afrique.

Troubles à Grenade. Règne de Mahomet IV.

Abcnazar.

Vaincu par les Aragonais , pressé par les Castillans , redoutant tout de son peuple , que les grands de sa cour soulevaient , le roi de Grenade, et Farad v son ministre , furent forcés à une paix 'honteuse. L'orage aussitôt éclata. Mahomet Abenazar, frère de Mahomet l'Aveugle , et chef de la conjuration , s'empara du malheureux prince , le fit périr., et prit sa place. Bientôt il fut chassé lui-même par Farady =j. c. i3io. h« 6 . 710 = , l'ancien ministre , qui , n'osant garder la couronne , la mit sur la tête de son fils Ismaèl , neveu de Mahomet l'Aveugle , par sa mère , soeur de ce monarque = j. c. 1 3 1 3. Hég. 713=.

Dès ce moment , la famille royale de Grenade fut divisée en deux branches qui ne cessèrent plus d'être ennemies ; la première , appelée des Alhamar, qui descendait du premier roi par les hommes ; la seconde , dite des Farady, qui en descendait par les femmes.

!»o PRÉCIS HISTORIQUE

Règne d'Ismagl.

L'es Castillans , dont l'intérêt fut toujours d'entretenir les dissensions parmi les Maures, prirent le parti d'Àbenazar , réfugié dans Guadix. L'infant don Pèdre, oncle du jeune roi de Castille, Alphonse, surnommé le Vengeur, yint attaquer Ismaèl , et battit souvent les Maures. Réuni avec un autre infant nommé 'don Juan r ces deux princes portèrent le fer et le feu jusque sous les remparts de Grenade.

Les Musulmans n'osèrent en sortir pour combattre les Chrétiens ; mais lorsque ceux-ci , chargés de butin , eurent repris la route de Castille, Ismaël les* fit poursuivre par son armée , qui bientôt les atteignit , et tomba tout à coup sur leur arrière-garde. C'était le 26 de juin « j. c. 1319. Hég. 719 = , à l'heure la plus brûlante du jour. Les deux infans firent tant d'efforts , se donnèrent tant de mouvement pour rétablir le combat , qu'épuisés ide soif et de lassitude , ils tombèrent morts tous les deux sans avoir été frappés. Les Espagnols haletans ne pouvaient pas se défendre : ils prirent la fuite , perdirent leurs bagages , et laissèrent à leurs ennemis le corps d'un des malheureux infans. Ismaël fit porter ce corps à Grenade , le déposa dans un cercueil cou-

SUK LES MAURES. 121 '

vert d'une étoffe d'or , et le remit ensuite aux Castillans, en lui rendant tous les honneurs funèbres (1).

Le fruit de cette victoire fut la prise de quelques villes et une trêve honorable. Mais Ismaël ne jouit pas de ses succès : épris d'unie jeune captive espagnole tombée en partage à l'un de ses officiers , Ismaël osa la lui enlever. Cet outrage , chez les Musulmans , est toujours lavé par du sang. Le roi fut assassiné par cet officier ; son fils Mahomet Y monta sur le trône = J..C. i3aa. HVg. 72a =.

Règne de Mahomet V et de Joseph I. Bataille du Salado.

Le règne de Mahomet Y, et celui de Joseph I, son successeur , qui tous deux périrent de même , massacrés dans leur palais , ne présentent , pendant trente années , qu'une suite 1 continuelle de ravages , de séditions , de combats. 'Abil-Hassam , roi de Maroc , de la dynastie des Mérinis; appelé par les Grenadins, vint aborder en Espagne , suivi de troupes in- ,

(1) Les montagnes voisines de Grenade où se '. passa cette action sont nommées, depuis ce tempSg lk

ftlERBA DE LOS INFANTES.

Gomalvc?. 1 . 1 1

122 PRÉCIS HISTORIQUE nombrables qu'il joignit à celles de Joseph.

Les rois de Gastille et de Portugal réunis combattirent cette grande armée sur les rives du Salado , non loin de la ville de Tariffe =»j. c. 1 340. Hlg. 74u=. Cette bataille du Salado, aussi célèbre dans l'histoire d'Espagne que la victoire de Toloza , coûta la vie a des milliers de Maures. Abil-Hassam alla cacher sa honte dans se» États de Maroc. La forte place d'Aïgésiras , le boulevard de Grenade , l'entrepôt des secours qu'elle recevait d'Afrique , fut assiégée par les Castillans =j. c. i34'i. Hég. 743=. Plusieurs chevaliers , français , anglais , navarrois , vinrent à ce siège , où les Musulmans se servirent de canons. C'est la première fois qu'il en est parlé dans l'histoire ; car la bataille de Créci , où l'on assure que les Anglais en avaient, ne se donna que quatre ans après. C'est donc aux Maures que Ton doit , non pas l'invention de la poudre , que l'on attribue aux Chinois , au cordelier allemand Schwart , à l'Anglais Roger Bacon , mais l'invention terrible de l'artillerie ; du moins est-il sûr que les Maures ont fondu les premiers canons.

Malgri.ce secours, Algésiras fut pris =j. c. 1344.' Hlg. 745 = ; et le malheureux roi de Grenade , Joseph , toujours battu par les Chrétiens , fut enfin égorgé par ses sujets =j.c. 1354. Hég. 755=.

SUR L'ES MAURES. i*3 On a pu remarquer que chez les Maures la succession a la couronne n'était réglée par aucune loi. Cependant , au milieu des conjurations qui se renouvelaient sans cesse , on choisissait toujours un prince qui fut de la race royale ; et l'on a vu celle de Grenade divisée , depuis Ismaël , entre les Âlhamar et les Farad y. Les premiers , dépossédés par les seconds , regardaient toujours ceux-ci comme des usurpateurs. Tellé fut l'origine de tant de troubles , de conspirations et d'assassinats.

Règne de Mahomet VI et de Mahomet VII.

Joseph I eut pour successeur un prince Farad y , son oncle , inommé Mahomet VI , dit le Vieux , parce qu'il parvint au trône dans un âge assez avancé. Un prince Alhamar , son cousin , qui s'appelait Mahomet le Rouge , chassa le Farady du trône, et l'occupa quelques années par la protection du roi d'Aragon = j. c. i36o. Hég. 76a =. Pierre le Cruel, alors roi de Castille , embrassa la cause du Farady chassé , le soutint avec une armée , et pressa tellement Mahomet le Rouge ou l'Alhamar, que celui-ci ne vit d'autre ressource que d'aller lui-même à Séville se remettre à la discrétion du roi Pierre. Il arriva suivi de les

1*4 PRÉCIS HISTORIQUE plus fidèles amis , portant avec lui beaucoup de trésors ; et se présentant devant Pierre avec une noble confiance :

Roi de Castille, lui dit-il, le sang des Chrétiens et des Maures coule depuis trop longtemps pour ma querelle avec Farad?. Tu protèges mon compétiteur , et c'est toi que je choisis pour juge. Examine mes droits et les siens; prononce qui de nous deux doit être roi. Si c'est Farad j, je ne te demande que de me faire conduire en Afrique ; si c'est moi , reçois l'hommage que je viens te faire de mes Etats.

Crime horrible de Pierre lé Cruel.

Pierre le Cruel , étonné , prodigua les honneurs au roi maure , le fit asseoir à ses côtés dans un magnifique festin. Mais, en sortant de table , il fut mis en prison , de là promené par toute la ville , demi-nu , monté sur un âne , et conduit dans un champ nommé la Tablada, où l'on coupa la téte , sous ses veux , à trentesept personnes de sa suite. L'exécrable Pierre , enviant aux bourreaux le plaisir de répandre du sang , perça lui-même de sa lance le malheureux roi de Grenade,' qui ne lui dit que tes mots en expirant : O Pierre , Pierre , quel

SUR LES MAITRES. ' ia5 exploit pour un chevalier! (i) = j. c. i3fti. Hég. 7 34=.

État de l'Espagne et de l'Europe.

Par une fatalité bien extraordinaire , tons les trônes d'Espagne étaient alors occupés par des princes noircis de crimes. Pierre le Cruel , le Néron de la Castille , assassinait les rois qui se fiaient à lui , faisait périr son épouse Blanche de Bourbon , et se baignait tous les jours dans le sang de ses proches ou de ses sujets. Pierre IV, le Tibère de l'Aragon , moins violent, mais aussi barbare et plus perfide que le Castillan , dépouillait l'un de ses frères (2) , ordonnait la mort de l'autre (3) , et livrait aux bourreaux son ancien gouverneur (4). Pierre I , roi de Portugal , l'amant de la célèbre Inès de Castro 6 , rendu féroce sans doute par la cruauté qu'on avait exercée contre sa maîtresse, arrachait le cœur aux meurtriers d'Inès, et punissait par le poison les déportemens de sa sœur Marie. Enfin le roi de Navarre était ce Charles le Mauvais, dont le nom seul fait

(1) Cronicat de los reies de Castilla, tome I.

(2) Jacques, roi de Majorque.

(3) Jacques, comte d'Urgel.

(4) Bernard Cabrera.

j*6 PRÉCIS HISTORIQUE encore frémir. L'Espagne, inondée de sang, gémissait sous ces quatre monarques ; et si l'on réfléchit que dans le même temps la France était livrée aux horreurs qui suivirent la prison du roi Jean, que l'Angleterre voyait commencer les troubles du règne de Richard III, que l'Italie, en proie aux factions desGuelphes et des Gibelins, comptait. deux papes (i) à la fois, que deux empereurs en Allemagne se disputaient la couronne impériale (2) , et que Tamerlan ravageait l'Asie depuis le pays des Usbecks jusqu'à la presqu'île de l'Inde , on conviendra qu'il est peu d'époques où le monde ait été plus malheureux.

Mahomet VI reprend la couronne.

Grenade fut -du moins tranquille après le trime de Pierre le Cruel. Mahomet le Vieux ou le Farady, délivré de son compétiteur, remonta sans aucun obstacle sur le trône , et fut, jusqu'à la mort du roi de Ca&tille , le seul allié qui resta -fidèle à ce monstre. Pierre n'en succomba pas moins : son frère bâtard , Henri 'de Transtamare , lui ôta la couronne et la vie = j. c. 1 369. Hé g. 77 1 =r. Mahomet fit sa paix avec

( 1 ) Urbain yi et Clément VII.

(a) Louis de Bavière et Frédéric le Beau.

le vainqueur et j. c. 1379. Hég. 78-1 =, la conserva plusieurs années , et laissa ses États florissans à son fils Mahomet VIII Àbouhadjâd , que les ( historiens espagnols appellent Mahomet Guadix.

Règne de Mahomet VHI Abouhadjâd.

Ce prince fut le meilleur et le plus sage des rois qui gouvernèrent les Maures. Uniquement occupé du bonheur de ses sujets , il voulut les maintenir dans cette paix dont ils avaient si rarement joui. Pour se l'assurer, il commença par fortifier ses places , par lever une forte armée , par s'allier avec le roi de Tunis , dont il épousa la fille Cadige. Prêt à la guerre,' il envoya des ambassadeurs au roi de Castille lui demander son amitié. Don Juan, fils et successeur de Henri de Transtamare, occupé de ses querelles avec le Portugal et l'Angleterre , signa volontiers le traité. Àboahadjad n'y manqua jamais. Tranquille du côté des Chrétien* , il s'occupa de faire fleurir l'agriculture et le commerce , il diminua les impôts , et ' s'en trouva bientôt plus riche. Adoré d'un peuple qu'il rendait heureux, respecté des Chrétiens, qu'il ne craignait pas, possesseur du ne épouse aimable, qui seule fixa son cœur, il employait aux beaux-arts , à la poésie , à l'architecture ,

ic8 PRÉCIS HISTORIQUE aux embelli ssemens de sa capitale, le temps et les trésors qui lui restaient : il éleva plusieurs monumens à Grenade , à Guadix , ville qu'il aima toujours de prédilection , et fit de sa cour l'asile des talens et de la politesse.

Sciences cultivées à Grenade.

Les Maures possédaient encore des univer- * sites , des académies , des poètes , des médecins; des peintres et des sculpteurs. Abouhadjad les encouragea, les récompensa magnifiquement. La plupart des ouvrages de ces auteurs grenadins périrent dans le temps de . la conquête ~ ; mais quelques-uns ont été sauvés , et sont dans la bibliothèque de l'Escurial. Le plus grand nombre traite de la grammaire , de l'astrologie , alors fort respectée, surtout de la théologie, science dans laquelle les Arabes ont excellé (i). Ce peuple , doué d'un esprit fin et d'une imagination ardente , devait produire de grands théologiens ; aussi je pense que ce sont leurs écoles qui ont introduit dans l'Europe ce malheuteux goût de scolastique , de disputes , de 'questions subtiles, qui rendit autrefois si cé-

(i) Voyez la bibuoteca axabico - hispaha , de Caziri.

SUR LES MAURES. 139 lèbres des hommes aujourd'hui si obscurs. Les prétendus secrets de la cabale , de l'alchimie', de l'astrologie judiciaire, de la baguette divinatoire ; toutes ces histoires, jadis si communes , de sorciers , de magiciens , d'enchanteurs , nous sont venues des Arabes : de tout temps ils furent superstitieux ; et je serais ' tenté de croire que c'est leur séjour en Espagne , leurs longues habitudes avec les Espagnols , qui ont imprimé à ces derniers cet amour pour le merveilleux, ce caractère de piété crédule qui peut ressembler à la superstition , et que le philosophe reproche à cette nation vive , sensible , spirituelle , a qui la nature a donné le .germe de toutes les ^grandes qualités.

Littérature et galanterie des Maures.

Un genre de littérature qui fut commun chez les Maures , et que les Espagnols ont pris d'eux , c'est celui des nouvelles et des romances. Les Arabes furent toujours et sont encore de grands conteurs. Au milieu des déserts d'Asie et d'Afrique , sous les tentes des Bédouins , on se rassemble tous les soirs pour entendre une histoire d'amour : on l'écoute dans le silence , on la suit avec intérêt , et l'on pleure pour les deux amans dont on rapporte les aventures.

t3o PRÉCIS HISTORIQUE A Grenade, il se joignait à ce goût naturel pour les contes le goût de la musique et du chant. Les poètes mettaient en vers des récits de guerre ou d'amour, les musiciens faisaient des airs , les jeunes Maures les chantaient : de \h nous vient cette foule de romances espagnoles , traduites ou imitées de l'arabe ( i ) , qui , dans un style simple et quelquefois touchant, racontent des combats avec les Chrétiens, des querelles entre les rivaux, des conversations entre deux amans* Tout s'y trouve décrit avec exactitude : leurs fêtes, leurs jeux de bague , de cannes (a) , et leurs courses de taureaux qu'ils avaient prises des Espagnols ; leurs armes , qui consistaient dans un large cimeterre, une lance très mince, une cotte de mailles courte , un léger bouclier de cuir ; leurs chevaux , dont les housses traînantes étaient brodées de pierreries ; leurs devises, qui presque toujours étaient un cœur percé de flèches, ou bien une étoile guidant nn vaisseau , ou la première lettre du nom de la beauté qu'ils aimaient ; leurs couleurs enfin,

(1) Le recueil que j'en possède en contient plus de mille.

(2) Ces jeux sont décrits dans le second livre de mon ouvrage.

SUR LES MAURES. i3i dont chacune avait sa signification : le jaune et le noir exprimaient la douleur ; le vert , l'espérance ; le bleu , la jalousie ; le violet et la couleur de feu , l'amour passionné. Un seul de ces petits ouvrages , traduit ici en l'abrégeant, les fera mieux connaître que ce que j'en puis dire.

ZANGUL ET ZÉLINDE.

ROMANCE MAURE, (i)

« Dans un transport de jalousie, Zélinde avait banni l'amant Qui la chérit plus que sa vie , Et mit loin d'elle en gémissant.

Bientôt Zélinde, mieux instruite, Se reproche sa cruauté :

Gomme un enfant l'amour s'irrite , Et pleure de s'être irrité.

On vient de lui dire que le Maure, En proie à ses vives douleurs , En quittant l'objet qu'il adore, A changé ses tendres couleurs ; Le vert , emblème d'espérance , A fait place au triste souci ;

(i) Romancero général, édit. de Madrid, 160/j, page 4.

3ft PRÉCIS HISTORIQUE

Un crêpe est au fer de sa lance ; Son bras porte un écu noirci.

Zélinde aussitôt est partie,, Lui portant d'autres ornemens, Où le bleu de la jalousie Se mêle au pourpre des amans.

Le blanc, symbole d'innocence,, Se distingue à chaque ruban ; Le violet , de la constance , Brille sur le riche turban.

En arrivant à la retraite Où Ganzul attend son destin , Zélinde, craintive, inquiète, Se repose sous un jasmin. -

Elle envoie un fidèle page Chercher le malheureux amant.

Ganzul croit à peine au message ; L'infortune rend méfiant.

Il vole , il revoit son amante ; L'amour, l'espoir, trouble ses sens.

Zélinde , interdite et tremblante , Rougit en offrant ses présens.

Tous deux pleurent dans le silence; Mais leur regard , plein de douleur, Rappelle et pardonne l'offense Dont a gémi leur tendre cœur.

GANZUL Y CELINDA.

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