‹ Œuvres historiques et littéraires de Léonard Baulacre (volume 2)Chapitre 12 sur 55 · ENVIRONS DE GENÈVE · texte numérisé non relu

ENVIRONS DE GENÈVE

{Journal Helvétique, Août 1746.)

Vous me demandez, Monsieur, mon sentiment sur un article de la Bibliothèque Française qui s'imprime en Hollande, concernant un livre intitulé : LEtat et les délices de la Suisse^ publié en 1730, article qui contient quelques particularités nouvelles relatives à notre lac. Quoique le sujet soit intéressant pour nous, je vous demande la liberté de ne pas m'assujettir à suivre l'auteur de l'article dans ses remarques, mais de battre un peu la campagne, et de pouvoir vous écrire tout ce qui me viendra dans l'esprit en me promenant sur notre lac. Je vous renvoie d'ailleurs a un article du Journal Helvétique de juin 1741, où vous trouverez bien des particularités sur le lac Léman.

En ce qui concerne ses poissons, je dirai qu'on lit dans Y Etat et les délices de la Suisse que depuis environ cinquante ou soixante ans, il s'est jeté dans le lac de Genève, par quelque accident, une sorte de poisson connu dans le pays sous le nom de Moutella^ et qui s'appelle Lotte en français. Cette espèce est vorace, et fait de grands dégâts dans le lac.

L'auteur des Remarques de la Bibliothèque Française mentionne encore , parmi les poissons de notre lac, les Ombles^ chevaliers, espèce fort estimée, mais qui n'est pas commune

ehez Dons. Lear bonté et leur rareté avait donné lieu à un ancien règlement de l'abbaye de Saint-Claude, autrefois Sami" Oyan^ par lequel l'abbé devait, aux fêtes de Pâques, faire servir un de ces poissons à chaque religieux, comme un mets fort délicat. Il était spécifié qu'il serait péché dans le lac de Genève. Vous voyez par là, Monsieur, que l'usage de la viande leur était interdit, puisque le carême étant fini, on leur servait encore du poisson. Us ne se ressentaient des bonnes fêtes qu'en œ qu'on leur en donnait de plus exquis. L'homUe chevalier est ordinairement fort gras : on en prend qui pèsent quinze k vingt livres.

L'auteur que vous m'avez invité k lire s'étonne de ce qu'il n'y a point Ôl anguilles dans notre lac, et il tâche d'en découvrir la raison. Il lui parait vraisemblable que cela vient de ce que le lac, et les rivières ou ruisseaux qui s'y jettent, n'ont avec la mer aucune communication qui ne soit interrompue par l'engouffrement des eaux dans des précipices et parmi d'âpres rochers. Il me semble que les anguilles se plaisent principalement dans les étangs el qu'elles y foisonnent. Or, la plupart des étangs n'ont point de communications avec la mer. Il vaudrait donc mieux dire, ce me semble, que l'eau du lac de Genève est trop vive pour cette sorte de poissons. Mais je m'en rapporte à ceux qui connaissent mieux que moi cette espèce ; ma tâche est de vous parler des poissons que nous avons, plutôt que de ceux que nous n'avons pas.

Outre les poissons, les nouvelles Remarques roulent encore sur quelques oiseaux aquatiques qui nous sont particuliers. On y voit la description des grèbes^ espèce qu'on chercherait inutilement ailleurs. Cet oiseau est fort estimé k cause de son plumage, qui est fort uni, et d'un lustre argenté qui le fait rechercher. On en fait des manchons ^ des palatines que l'on vend chèrement a Paris, mais qui y étaient encore d'un plus grand prix quand la mode était pour les mandions de plumes. La grèbe ^st une espèce de canard, ou plutôt de macreuse^ car nos char-

treux voisins en peuvent manger sans violer leur règle. Voici ce qu'en dit notre auteur :

«( Cet oiseau ne parait qu'en hiver. Dès que le printenops approche, on n'en voit plus. U plonge a tout moment comme les plongeons, demeure longtemps sous l'eau, et vole si peu et si mal , qu'on le force k la rame et en l'épouvantant. La pauvre grèbe, après avoir plongé et nagé k n'en pouvoir plus, se laisse prendre avec la main. Ce qu'il y a de bien remarquable, et qui mérite d'occuper le loisir de nos naturalistes, c'est que personne ne sait ce que les grèbes deviennent quand elles disparaissent. Ce qui fait la difficulté, c'est qu'elles ne sauraient voler assez bien pour s'élever au-dessus des montagnes et des hautes collines qui environnent le lac. U est vrai qu'elles pourraient enfiler les vallées et suivre les rivages de quelques rivières du pays de Yaud ou de la Savoie. Mais comme elles vont toujours en grandes troupes, il est k supposer que si elles prenaient tout d'un coup leur vol, comme font les bernaques pour se transporter dans d'autres climats, quelqu'un les verrait. Or c'est ce qui n'arrive point, d

Dans Y Etal et les délices de la Suisse , on n'a pas oublié de faife remarquer une singularité du lac Léman , c'est que ses eaux sont dans leur plus grande hauteur, k peu près au solstice d'été. « Une chose merveilleuse^ nous ditron, et qui est de notoriété publique, c'est que ce lac, au contraire de tous les autres, décroit en hiver, et croit en été quelquefois de la hauteur de dix pieds et davantage. On attribue cela aux neiges des montagnes, qui, se fondant en été par la chaleur, grossissent de leurs eaux les rivières qui entrent dans ce lac. »

Vous jugez bien. Monsieur, que le Rhône, sortant du lac k . Genève, doit avoir le même sort, je veux dire, avoir ses eaux les plus abondantes au fort de l'été. Il est vrai que ce n'est guère qu'k Genève qu'il parait ainsi dans tout son lustre. Après une journée ou deux de chemin, ce n'est plus la même chose. Dès qu il est parvenu k Lyon, il est réduit au sort des autres ri-^

vières, je veux dire que ses eaux sont fort basses en été. Ceux qui se sont trouvés à Lyon dans cette saison ont pu s'en assurer par leurs yeux. Pour ceux qui n'y ont pas été, le Père de Colonia, dans son Histoire littéraire de Lyon^ t II, p. 643, le leur apprendra. En 1561, on craignait fort que les réformés ne se rendissent maîtres de Lyon. Le commandant fit sentir au roi la nécessité de le fortifier, surtout du côté du Rhône, où la place était tout à fait k découvert. Il remarqua dans la lettre qu'il écrivit en cour pour cela , que le meilleur temps pour bâtir et fonder le long du Rhône, cest aux mois de juin et dejt^illet, que la rivière est la plus basse.

Le lac de Genève étant, sans contredit, un des plus beaux qu'il y ait en Europe, vous jugez bien , Monsieur, qu'il donne lieu k plusieurs parties de plaisir, et même k de petits voyages aux environs. Il y a quelques années qu'il s'y fit une promenade de gens de lettres, dont je crois que votfs serez bien aise d'être informé. Le célèbre marquis Maffei étant venu k Genève en l'automne de l'an 1732, fut visité de la plupart de nos savants. Il leur marqua quelque envie de se promener sur cette belle pièce d'eau. La partie fut bientôt liée pour cela. On monta sur un petit bâtiment fort propre, et l'on eut une journée k souhait.

A peine fut-on sorti de Genève, que l'on fit remarquer k cet illustre voyageur une espèce d'antiquité qui excita sa curiosité. Dans l'endroit où le Rhône reprend son nom et son cours , après l'avoir perdu pendant l'espace de seize lieues, on trouve un rocher, qui, kce que dit la tradition, avait servi autrefois d'autel k Neptune. Il semble en avoir encore conservé le nom, quoiqu'un peu défiguré : le peuple l'appelle h pierre de Niton, Ce dieu des eaux, comme vous voyez, y est assez reconnaissable. On sait que les anciens Romains consacraient k Neptune tous les rochers qu'ils trouvaient dans la mer, les lacs et les rivières.

Saxa vocant Itali, mediisque in fluctibus aras.

Quand le savant voyageur eut visité la Bibliothèque publique

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