‹ Œuvres historiques et littéraires de Léonard Baulacre (volume 2)Chapitre 13 sur 55 · INSTRUMENTS EN BRONZE · texte numérisé non relu

INSTRUMENTS EN BRONZE

quelques jours auparavant, on lui avait fait voir des instruments de sacrifice que des pécheurs avaient trouvés au pied de ce rocher l'an 1660. Ils consistent dans un petit couteau de cuivre, que les latins appelaient secespila. Il y a deux ou trois autres instruments du même métal , dont on ne reconnut pas bien l'usage quand on les trouva. On les prit pour des haches, mais n'étant point percées pour recevoir un manche, il leur a fallu assigner quelque autre destination. Ce sont proprement des coins que l'on avait rendus assez tranchants. Cette figure a fait conjecturer, avec beaucoup de vraisemblance, que le sacrificateur les empoignait, et s'en servait pour écorcher la victime. Vous savez que nos bouchers n'y cherchent pas tant de façons : pour détacher la peau de l'animal d'avec la chair, ils se contentent d'insinuer entre deux le manche de leur couteau.

Le marquis Maffei s'étant approché de l'autel de Neptune, voulut monter dessus pour le mieux examiner. Il fit d'abord attention k une cavité qu'on prétend avoir servi à contenir le feu du sacrifice ; mais il ne la trouva point de la figure qu'elle aurait du avoir si elle avait été destinée a cet usage. C'est un trou carré, ce qui lui fit conjecturer qu'il avait servi k porter une croix, qu'on y avait arborée dans les siècles qui précédèrent notre Réformation. Cependant , on convint k la fin que les païens pouvaient y avoir sacrifié, et qu'ensuite les chrétiens avaient taillé ce trou de manière k pouvoir y planter une croix : ce qui concilia les deux sentiments. Ainsi, ce rocher aurait été successivement autel des païens et piédestal de la croix.

Après l'examen de cet autel rustique, on continua k voguer. A quelque distance de Ik, le pilote, suivant l'usage des navigateurs, tira deux petites pièces d'artillerie qu'il avait sur son bord. Les échos des collines voisines répétèrent si longtemps le bruit du canon, que noire savant nous fit remarquer que rien ne ressemblait plus au bruit du tonnerre. On revint plusieurs fois k cette expérience, et c'étaient toujours des roulements différents, pour peu qu'on eût changé de situation. Cette musique

bruyante fit un tout autre plaisir k notre philosophe, que la symphonie des instruments les plus harmonieux qu'on aurait pu lui donner sur l'eau. Il avoua qu'il ne s'était jamais trouvé en aucun lieu où le canon contrefît si bien le tonnerre.

Après une heure de navigation, on descendit dans une belle maison, située au bord du lac, et même sur une langue de terre, ou petit cap, qui avance dans l'eau. On y trouva des jardins très-omés , et on se promena fort agréablement dans de longues allées de marronniers et de tilleuls. Le maître de la maison est un savant qui a également de fortune et d'érudition, n reçut cette troupe philosophique de la meilleure grâce da monde. On dina fort bien. Une grande et belle truite parut des premières, pour rendre hommage au savant italien. La chère fut des meilleures. Le repas n'eut d'autre défaut que de n'être pas assez simple pour des gens de lettres, et je vous avoue que je n'y trouvai rien de philosophique que la conversation.

Au retour, on s'entretint encore agréablement et utilement. On fit plusieurs remarques sur l'histoire naturelle du pays. Quoiqu'on eût amplement diné, personne ne se sentit du penchant au sommeil. En tout cas le remède était tout prêt , car la poudre ne manquant point, on continua ces petits tonnerres factices qui Élisaient toujours un nouveau plaisir au marquis. Mais croiriez-vous , Monsieur, qu'outre la poudre qu'il nous en coûta, notre honneur s'y trouva encore un peu intéressé ? Voici comment. Ceux qui avaient vu embarquer ces philosophes, les entendant ensuite faire jouer leur canon pendant toute la journée, ne manquèrent pas de dire qu'ils ne gardaient guère le décorum; qu'on n'aurait pas cru que des gens de lettres, dont la gravité devait être le caractère , fussent aussi bruyants dans leurs parties de plaisir. J'essuyai le lendemain ce joU reproche. Je répondis k celui qui me le faisait, que tout ce fracas, qu'il regardait comme une espèce d*étourderie , avait été demandé par M. le marquis , qui fit Ik-dessus d'utiles observations sur la nature du son ; que nous n'avions pas pu faire à petit bruit des

expériences de physique sur l'artillerie ; que s'il savait ce secret, il nous ferait le plaisir de nous l'apprendre.

Je vous l'avais bien dit, Monsieur, en commençant cette lettre, que je battrais un peu la campagne, et que je vous écrirais tout ce qui viendrait au bout de ma plume. Mais outre qu'on doit avoir cette liberté avec ses amis, j'ai pris les devants, et je vous en ai demandé la permission. Gela n'empêchera peut-être pas que vous ne disiez que j'abuse un peu du privilège, comme on le disait autrefois à Pélisson, et vous aurez raison.

Malgré ma longueur à vous décrire cette promenade, je ne dois pas omettre que ce savant en parut fort content. Il admira plus d'une fois la beauté . de notre lac. Cette petite mer, environnée de coteaux charmants et très-fertiles, le frappa agréablement. Il avoua qu'il n'avait guère vu d'endroit dont le coup d'œil fût plus gracieux. En général, les plus fameux voyageurs conviennent que notre ville est une des mieux situées en Europe. Les vues en sont fort riantes , de quelque côté qu'on se tourne: mais celles du nord l'emportent sur toutes les autres. Je ne m'amuserai pas à vous les décrire : on l'a déjà fait dans le Joiir^ nal Helvétique. (Yovez ci-dessus, p. 33.) Mais le hasard vient de me faire tomber entre les mains une description du paysage de Genève , que je vais vous transcrire. Elle vous paraîtra un peu fleurie : l'auteur était en verve quand il la fit. Il suppose un homme qui arrive dans notre ville du côté du lac.

« On est charmé, dit-il, du spectacle qui se présente d'abord. On voit une ville en amphithéâtre , qui s'élève par degrés sur une hauteur à mi-côte , et qui parait appuyée sur de hautes montagnes qui la soutiennent. Ces montagnes s'ouvrent par le milieu, et laissent voir en perspective une pyramide de neige qui les surmonte , et qui borne la vue en même temps qu'elle termine l'amphithéâtre formé par les montagnes. Il semble que la ville y touche. On s'en approche, et on croit déjà en atteindre le pied ; mais elles s'éloignent à mesure que l'on avance.

c< De là, l'on prend sur la droite, et l'on se trouve dans une

prairie charmante , dont l'humble gazon ne s'élève qu'autant qu'il faut pour rendre la promenade plus molle, et étendre, sous les pieds qui la foulent, un tapis toujours vert. Cette prairie est connue sous le nom de Plainpalais. Elle est bordée par un jeu de mail, sous une allée d'arbres, qui donnent l'ombre nécessaire pour la promenade. Là , on trouve la ville au milieu de la campagne, et la solitude, si l'on veut, au milieu de la ville.

c( Je m'assieds sur un banc, d'où je contemple un des côtés de la ville, qui semble fait pour le plaisir des yeux. Une façade, embellie de bâtiments superbes, se présente à ma vue : j'en admire l'architecture et le bon goût : je les prends pour des palais de princes. Non loin de là, est une retraite solitaire et enfoncée, fort propre à entretenir l'humeur rêveuse. Plusieurs routes, en* trecoupées de haies et de buissons, en font une espèce de labyrinthe. Je m'y engage, attiré par la beauté et la tranquillité du lieu, pour fuir une foule importune, et par cela seul que j'acquiers le titre de bel-esprit. Pourquoi non, puisque je suis rencontré dans la promenade des Philosophes ? C'est le nom qu'on donne à ce lieu-là.

c( Plus j'avance, plus le lieu devient solitaire. A quatre pas de la ville , je suis au fond d'un désert. Un bruit sourd surprend tout à coup mon oreille : je m'approche, il s'augmente. Ce n'était d'abord qu'un murmure agréable : j'entends peu à peu des roulements semblables à ceux des eaux quand elles tombent parmi des cailloux. C'est un torrent qui se précipite des montagnes, et qui se hâte d'ennoblir son cours, en se joignant à des flots plus renommés. J'en suis surpris , puisque , quittant un fond d'or, il ne peut espérer de couler dans un lit plus riche. C'est l'Arve, qui roule de l'or parmi le sable qui forme son lit, et qui va se jeter dans le Rhône.

c< Je reprends le chemin de la ville, mais par un autre tour. Je remonte entre des vergers, et je me trouve enfin sur une hauteur agréable, connue sous le nom de Saint-Antoine, Là, tout m'étonne et me ravit. Je vois une ville entière sortie de terre

tout a coup pour me surprendre : je me trompe, c'est du sein des eaux qu'elle sort. Elle parait flotter sur une nouvelle mer, qui se rétrécit en entrant dans ses murs, pour ne pas l'accabler par l'abondance de ses flots.

«C'est là que mes regards ont une pleine liberté de s'étendre, et qu'errant a la surface de cette petite mer, ils se promènent entre des coteaux charmants, qui ne les resserrent que pour les amuser par la diversité des objets dont ils sont variés. D'un côté, plusieurs jolies maisons, élevées les unes au-dessus des autres , se disputent l'avantage de la situation, et me mettent dans l'embarras, de décider laquelle est la plus favorablement placée. L'une, avancée sur une langue de terre, semble vouloir se jeter dans les eaux, ou prescrire des limites aux flots qui viennent se briser auprès de ses murailles; l'autre, plus reculée, parait s'en éloigner, et craindre le flux et reflux continuel qui pourrait l'incommoder. Toutes semblent sortir du milieu d'un nombre infini d'arbres verts, qui, disposés alentour en diverses figures, leur prêtent de toutes parts une délicieuse fraicbeur.

ce De l'autre côté, je contemple une longue chaîne de montagnes, au delà de divers villages sur lesquels ma vue se promène agréablement »

Mais , en voilà assez , et peut-être trop pour cette fois. Il me semble , Monsiedr, que nous nous sommes beaucoup promenés par eau et par terre : vous devez commencer à vous lasser, et moi aussi.

Je suis, etc.

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