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aussi appliqués k cultiver leur esprit qu'à faire fleurir leur commerce, et enfin quelques personnes qui excellent dansles beauxarts. Ces nouveaux membres sont presque tous de votre connaissance. Quelques-uns sont même de vos intimes amis. Je suis sûr que vous les auriez indiqués , si on vous avait consulté sur le choix.
Vous voyez bien, Monsieur, qu'il n'y a qu'à gagner dans cette augmentation , car ce qu'il y a de commode, c'est qu'elle n'épuise point les finances de la République. Ceux qui accep tent ces emplois, ne se proposent que de servir le public d'une manière tout à fait désintéressée. Les bibliothécaires, quoique plus assujettis que les autres directeurs , ne coûtent guère plus à l'Etat. Vous remarquez , dans votre lettre sur cet office, que les princes lui assignent des honoraires , mats qu/e dans bien des républiques , ce sont quelques curieux ecclésiastiques qui se char^ gent de ce soin^ plutôt par amour pour les sciences que pour aucune autre récompense quHls attendent du magistrat, Yoilà précisément le cas des nôtres. Il est vrai qu'on leur donne un logement attenant k la bibliothèque, pour être plus à portée de lui donner leurs soins.
Voici un trait par où vous pourrez juger du zèle désintéressé de nos nouveaux directeurs. M. LuUin, professeur d'histoire ecclésiastique, est celui sur lequel on a jeté les yeux pour avoir ses avis sur ce genre de livres. Mais , au lieu de quelques conseils qu'on lui demandait, et dont on est ordinairement fort libéral, il a débuté par de magnifiques présents. Il a enrichi notre bibliothèque de plusieurs livres rares et curieux qu'il a tirés de la sienne.
Le plus considérable est un très-ancien manuscrit de quelques sermons de saint Augustin, sur du papier d'Egypte.ll vous est sans doute connu par la mention honorable qu'en ont faite plusieurs savants dans ce genre de littérature. Le père Mabillon commença a le faire connaître dans son beau traité De re diplomatica^ p. 35, et il en fit même graver une page, pour met-
tre sous les yeux du lecteur la forme des caractères. Le père de Montfaucon en fait aussi mention dans une dissertation sur le papier d'Egypte, qu'il lut dans l'Académie des Inscriptions, au mois de février 1720. Elle a été imprimée depuis dans les Mémoires de littérature , t. YI , p. 592, édition de Paris. Après avoir décrit un précieux manuscrit des Epitres de saint Augustin sur du papier d'Egypte, qu*il avait acquis pour la bibliothèque de l'abbaye de Saint-Germain^des-Prés^ il ajoute qu'il y en avait un semblable et de la même antiquité , qui appartenait autrefois à M. Pétau, mais il avoue qu'i7 n a jamais pu voir ce ma-nuscrit , et qu'il ne sait ce qu'il est devenu.
Ce savant religieux ne tarda pas longtemps k satisfaire sa curiosité. M. Lullin étant à Paris cette même année, trouva le moyen de fouiller dans les débris de la bibliothèque de M. Pétau, et y découvrit de précieux restes dont il fit l'acquisition. Il commença par ce manuscrit sur papier d'Egypte , et dès qu'il put en disposer, il le porta au père de Montfaucon, qui l'examina à son aise. Ce fut en avril 1720. Il pria cet expert de donner son jugement sur l'âge du manuscrit; ce qu'il fit. On voit à la (été une déclaration signée de la main de ce religieux , par laquelle il le juge du sixième siècle, ou, pour le plus tard, du commencement du septième. Le manuscrit, muni de cette attestation, partit incessamment pour Genève. Un peu de diligence n'était pas inutile dans cette occasion. Je crois même que vous serez surpris, comme je l'ai été, qu'une pièce aussi curieuse soit sortie de Paris, sans opposition, et, par manière de dire, la tête levée.
Depuis ce temps-là, le père de Monifaucon a parlé de ce manuscrit dans quelques-uns de ses autres ouvrages, mais comme témoin oculaire. Dans son supplément de Y Antiquité expliquée^ t. m, p. 211, il dit c( qu'ayant lu sa dissertation sur le papier « d'Egypte, a une assemblée publique de l'Académie, celui qui c( en était le maître jugea que son manuscrit était de grand prix« « et qu'iipe vendit fort avantageusement. » Il nomme ensuite
le nouveau possesseur, mais ert défigurant son nom. On retrouve précisément le même narré dans sa Bibliothèque des Manuscrits^ t. n, p. 1123 : le nom du possesseur toujours également méconnaissable.
Les auteurs de la Bibliothèque raisonnée, dans l'extrait de ce dernier ouvrage du père de Montfaucon, trouvèrent que ce manuscrit méritait qu'on y insistât un peu. Mais, par une petite équivoque, fort naturelle à ceux qui sont obligés d'écrire vite et que les libraires pressent , ces messieurs confondirent les deux manuscrits de papier d'Egypte dont parle le père de Montfaucon, et n'en firent qu'un. Le pis était qu'après l'avoir fait acheter à M. Luilin, ils le lui faisaient revendre au religieux bénédictin pour la bibliothèque de son monastère {BibL rais. , t. XXIII, 1 64).
On se vit obligé d'envoyer un petit mémoire de Genève pour rectifier ce narré et rétablir le nom du possesseur, si fort altéré qu'on l'aurait demandé inutilement dans notre ville. On lui rend son nom et ses véritables sentiments contre ceux qui l'avaient travesti en marchand de manuscrits. Dans ce mémoire, on apprend au public qu'il destinait ce morceau antique à la bibliothèque de Genève, et qu'il s'en réservait seulement la jouissance encore quelques années ^ Ce terme a été fort abrégé, comme vous voyez, et le présent ne s'est pas fait attendre.
U n'est pas nécessaire. Monsieur, de vous faire sentir tout le mérite de cet acte de générosité ; vous savez que cet habile professeur a lui-même une belle bibliothèque , qu'il a occasion de montrer aux gens de lettres qui passent par notre ville. Rien n'était plus naturel que de se faire honneur de ce rare manuscrit, après l'heureux hasard qui le lui avait procuré, et la somme considérable qu'il lui avait coûté ; mais avec les sentiments nobles qu'on lui connaît, il a jugé, sans doute, que la véritable manière de s'en faire honneur était d'en faire présent au public, suivant cette belle maxime , qu'il n'y a rien que l'on possède plus viritablementy que ce que l'on a su donner à propos.
* Bibliothèque raisonnée, 1740, t. XXIV, p. 227.
Je ne sais si M. LuUin vous fit voir ce manuscrit dans le petit voyage que vous tUes k Genève l'été dernier. En tout cas , je vais vous en marquer encore quelques particularités. C'est un in-folio peu épais. Il contient quelques Sermons de saint ÀuguS" tin ; mais comme il y en a p^u d'entiers, on doit plutôt l'appeler des fragments de sermons de ce père de l'Eglise. Le premier roule sur la conversion de saint PauU mais le commencement n'y est pas. Celui dont le père Mabillon a fait graver la première page, est le sermon De Tempore. Il fut choisi, sans doute, parce qu'on en a le commencement, et qu'il y a k la tète une ligne de lettres majuscules. Il débute de cette manière :
CUM DIVINAE SCRIPTURAE , etc.
Malgré l'antiquité de ce manuscrit, il est fort lisible et assez bien conservé. Les marges du papier d'Egypte sont seulement un peu effilées, mais sans entamer l'écriture. Ce qui a beaucoup contribué k le maintenir , c'est une précaution qu'avaient les anciens d'entremêler quelques feuillets de parchemin parmi le papier d'Egypte, pour le soutenir. Sans cela, une matière aussi mince et aussi fragile étant maniée fréquemment , n'aurait pas manqué de dépérir dans un certain nomln*e d'années. Dans notre manuscrit, après cinq ou six feuillets de papier d'Egypte, on en trouve régulièrement deux de parchemin qui lui servent de gardes et de soutien , mais où l'écriture est continuée comme sur le papier.
Resterait k tâcher de deviner d'où ce manuscrit est venu originairement, n aurait été k souhaiter que le père de Montfaucon eût essayé d'en faire l'histoire, comme il l'a £ûte du semblable qu'ils ont k Saint-Germain-des-Prés, et qu'il prétend avoir appartenu autrefois k l'église de Saint-Just de Narbonne. A son défaut, on a hasardé une conjecture Ik-dessus dans le mémoire qui a été inséré dans la Bibliolhèqm raisonnie. On le fait venir de Fleuri^sur- Loire ^ ancien monastère de bénédictins, situé k 3ept ou huit lieues d'Orléans. Cette abbaye était fort riche en
manuscrits rares, mais elle fut pillée dans les guerres de religion. Un particulier d'Orléans travailla, quelques années après, k ramasser les débris de cette bibliothèque, et la meilleure partie de ce qui fut sauvé parvint ensuite a Paul Pétau, conseiller, au commencement du dix-septièn|^ siècle.
Cave , dans son ffts^otVo littéraire \ confirme cette conjecture. Il nous fait l'histoire d'un manuscrit à qui le père Morin donnait neuf cents ans d'antiquité, qui, quelque temps après la dispersion de la bibliothèque de Fleuri, arrivée en 1 562, parvint aussi k celle du conseiller Pétau. C'est le Codex sacramenta" rim du pape Gélase II. La conformité de sort entre ces deux manuscrits semble indiquer qu'ils ont eu la même origine.
Ce fut Alexandre Pétau, fils de Paul, qui fit relier le manuscrit de papier d'Egypte tel que nous l'avons présentement. Son nom parait en or sur le dos, et ses armes sur le plat de la couverture, avec sa devise : Non est mortale quod oplo. On prétend qu'au dernier mot il y a une petite allusion au nom de Petau^ suivant le mauvais goût de ce temps-là. Mais vous êtes assez équitable pour ne pas juger de son tour d'esprit par ce jeu de mots. Son bon goût est connu du public par sa riche bibliothèque, qui était surtout assortie de quantité de raretés antiques. Il était lui-même grand antiquaire, et a fait du bruit par ses écrits.
Vous savez que noire bibliothèque publique possédait déjà un contrat de vente sur du papier d'Egypte, mais qui n'est que d'une simple feuille volante , et par conséquent nullement comparable au manuscrit qui vient d'y entrer. D'ailleurs, il est en caractères lombards ou mérovingiens^ qui ne sont que pour les initiés dans les mystères de la diplomatique. Je sais bien que quelques savants prétendent que ce sont simplement des lettres cursives romaines, mais ce dernier sentiment n'en rend pas la lecture plus facile. Le style en est presque aussi barbare que les caractères. Vous avez vu la mention qu'en a faite le
* Page 399, édition de Genève.
marquis Maffei dans son Histoire diplamcUique^ p. 168. H en a donné l'explication, mais il y a représenté plusieurs lacunes qui ne sont point dans l'original. Il n'y manque que deux ou trois mots de la première ligne. Tout le reste est entier. Ce savant antiquaire donne k ce conti^ 1 1 00 ans d'antiquité. Il passa à Genève en 1732, et admira comment un feuillet si mince, d'une matière qui semble avoir peu de consistance , avait pu échapper, pendant tant de siècles, k l'eau, aux rats, aux vers et k la pourriture. Il est vrai que ceux qui ont fait l'histoire du papyrus prétendent qu'il est beaucoup plus durable qu'il ne parait. Us nous apprennent qu'il est moins sujet k se couper, k pourrir et k se gâter que le papier ordinaire. Ils nous disent, pour le prouver, qu'autrefois en Egypte on en faisait des habits, et même des souliers. On sera moins surpris qu'on l'ait employé k ces usages , si l'on se rappelle qu'il pleut fort rarement dans ce pays-lk.
Quelques autres pièces rares de la bibliothèque Pétau ont aussi versé dans la nôtre, et par le même canal que les Sermons de saint Augustin. Je ne m'arrête point k vous décrire un beau manuscrit du fameux Roman de la Rose, avec des miniatures : il parait être de la date de l'ouvrage même. Je viens k un autre manuscrit plus singulier, puisqu'il n'est ni sur du papier, ni sur du vélin, ni sur aucune autre matière des manuscrits ordinaires, n est sur des planches de bois cirées, suivant un usage que l'on trouve déjk dans Homère. Cependant, Monsieur, ne vous attendez pas qu'il soit de la haute antiquité , puisqu'il renferme la dépense journalière de Philippe le Bel, roi de France. Ce sont les comptes tout au plus de cinq ou six mois. Il est étiqueté de cette manière : Rationarium^ seu Computum expensarum regiœ domtis Philippi Pulchri. Je pourrai vous en donner la notice dans la suite, si vous le souhaitez. Mais il me semble qu'en voilk assez pour cette fois.
Je suis, etc.