SECONDE LETTRE A M. BOURGUET SUR LA BIBLIOTHÈQUE
DE GENfip.
(Diptyque, soit tablfttes de cire de Philippe le Bel. — Tissas d'écorce d'arbre.)
(Journal Helvétique, Avril 1742.)
Monsieur,
Après vous avoir donné la notice du beau manuscrit en papier d'Egypte, dont M. LuIIin a fait présent depuis peu k notre bibliothèque publique, je vous marquais qu'il ne s'en était pas tenu là, et qu'il l'avait encore enrichie de plusieurs autres pièces curieuses qu'il avait tirées de la même source que les Sermons de saint Augustin. J'avais commencé à vous parler de certaines tablettes cirées , qui sont un genre de manuscrits bien rares dans les bibliothèques. Les savants ont beaucoup parlé de ces tablettes des anciens, mais on doute qu'aucun d'eux en ait vu. Celles que l'on vient de nous donner sont peut-être uniques dans leur espèce. J'avoue qu'elles ne sont pas d'un siècle fort éloigné du nôtre , cependant elles sont dans le goût de la plus haute antiquité , et c'est ce qui doit les rendre précieuses. Je vais commencer par les décrire.
Ce sont plusieurs planches d'un bois fort mince et de la grandeur d'un petit folio assez étroit. Chacune de ces planches est encadrée comme les ardoises des boutiques de nos marchands; elle était, sans doute, fort unie quand on l'y eut mise ; mais le temps y a fait beaucoup de gersures, et en a même enlevé quelques morceaux considérables. La bordure étant plus épaisse que la planche même, elle prévenait le frottement d'une planche cirée contre sa voisine, qui aurait pu sans cette précaution effacer l'écriture. Voilà le fond sur lequel, avec un style ou poinçon dé-
lié, on écrivait ce qu'on voulait. Six de ces tablettes furent reliées ensemble vers le milieu du siècle passé : il y a apparence qu'il s'en est perdu quelques-unes.
Le marquis Maffei , dans son Histoire diplomatiqm, a donné à ces tablettes de bois le nom de diptyques^ mot tiré du grec qui signifie une chose qui se plie en deux, mais qui, par une petite extension , ne désignait pas moins un livre composé de cinq ou six planches. On les appelait proprement diptyques^ pour les distinguer des livres qui se roulaient, et à qui on donnait le nom de volumes. Quoique les diptyques fiissent quelquefois d'ivoire, il parait par des vers d'Ovide, qui vous sont connus, qu'ils étaient plus ordinairement de bois.
En voilk assez sur la matière et la forme de ces tablettes ; vous attendez, sans doute. Monsieur, que je vous en donne plus en détail la notice , et que je vous informe de ce qu'elles renferment. Je suis plus en éiat de le faire présentement que lorsque j'eus l'honneur de vous écrire la première fois. Je vous marquai simplement alors que c'étaient des Comptes de la maison de Philippe le Bel, roi de France, et cela sur la foi d'un titre qu'Alexandre Pétau avait fait mettre au dos du livre. Un habile homme de notre ville n'a pas voulu s'en fier tout k fait à cette étiquette. Il a examiné ces tablettes, s'est familiarisé avec l'écriture , qui est fort difficile k lire, et chargée d'abréviations. Malgré ces obstacles , il a heureusement déchiffiré tout ce qui reste d'entier. Il est convaincu que le titre est juste , et qu'il s'agit bien de la dépense de Philippe le Bel. Il est vrai qu'on ne l'y nomme que le roi notre seigneur, dominus rex. Mais il est fait mention de son père Philippe, de squ frère Charles, et de deux de ses fils, l'un qui s'appelait Philippe et l'autre Charles. Ceux qui ont étudié l'histoire de France verront bientôt que cette parenté ne peut convenir qu'à notre Philippe le Bel. U était fils de Philippe le Hardi; il était frère de Charles de Valois, et père de Philippe le Long et de Charles le Bel, qui lui succédèrent après la mort de leur frère aine, Louis le Hutin, désigné en
quelques endroits de ces tablettes par le titre de roi de NaYarre, qui lui fut donné en octobre 1 307.
La date de ces comptes, c'est-a-dire, la date de Taniiée où ils ont été tenus, ne parait nulle part. Il a fallo ans» la reconnaitre à certains indices. La date du jour est toujours marquée exactement, mais k la manière du peuple de Paris, qui encore aujourd'hui la désigne par le voisinage de quelque fêle. On ne parle jamais du quantième du mois dans ces comptes; mais on marque le jour de la semaine qui a précédé ou suivi une fête. Donné tanl^ dit-on, â un te/, tm tel jour de la semaine, veille de la Saint-André. Les fêtes mobiles surtout, et quelques antres caractères, ont fait reconnaitre Tan i 308. Ces comptes sont pour les six derniers mois de cette année-là. J'oubliais de tous ^dire que tous les articles sont couchés en latin, eten assez mauvais latin, tel qu'on le parlait alors. Un des premiers regarde b fauconnerie , qui était fort à la mode dans ce tempfr-là. Tant un tel jour, marque le trésorier, pro quodam falcone pretentalo régi.
L'article des chevaux achetés revient fréquemment. Ils sont désignés par des noms différents, et le prix varie selon l'espèce. Tant pour un cheval de bât, smnmarius; tant pour un ronssin, roncinus; tant pour un palefroi, palefredu$; tant pour un cheval de bataille , magnus equuê. Les articles qui reviennent le plus souvent, sont les offrandes ou aumônes données à l'Elise, et les articles du jeu, pro oblatûmUnu et pro ludo. L'un suit ordinairement l'autre. Yoid comment l'artide du jeu est couché : Pro ludo y die nativitati$ Domini, apud Castrutn novum $uper li" gerim^ XXX florenos parisino$ vaienU$ XV H lAras.
n semble d'abord que le détaSi de la dépease domestique d'un prince n'est pas quelque chose de fort intéressant, surtout pour une bibliothèque ou pour la république des lettres. Cependant je me flatte que les connaisseurs comme vous, Monsieur, n'en jugeront pas ainsi. Vous pourriez nous marquer l'usage qu'on peut faire d'une semblable pièce, et les lumières que Ton en
peut tirer. En attendant que vous nous communiquiez vos pensées Ik-dessus, j'en vais hasarder quelques-unes.
L'on peut d'abord inférer de lusage de ces tablettes cirées, que le papier était encore bien rare sous Philippe le Bel. Pour écrire des comptes assez étendus, un livre de papier parait beaucoup plus commode, et Técriture y est incomparablement plus nette. Ces tablettes, dont le format est un folio, ne pouvaient point se mettre à la poche , comme les aôtres d'aujourd'hui. D'ailleurs , ces six planches de bois cirées sont plus embarrassantes qu un de nos livres de cent pages. On y voit que le roi voyageait fréquemment, et elles le suivaient dans tous ses voyages : le trésorier devait les avoir continuellement sous sa main. Le marquis Maffei croit que notre papier n'est guère que de Tan 1300, ce qui s'accorde fort bien avec ma conjecture. Il est vrai que le père de Montfaucon croyait le papier un peu plus ancien ; mais, quoi qu'il en soit, il parait que sous Philippe le Bel il n'était pas encore commun.
On voit dans ce livre de comptes des usages assez singuliers. On y trouve, par exemple , que quand le roi voyageait et qu'il s'arrêtait dans quelque lieu où il y avait des couvents, il y envoyait la dime de ce qui se consumait à sa table. Gela se brisait en argent, et le trésorier marquait dans son compte : Tant à tel monastère pour la dîme du pain et du vin. Du Gange en a dit un mot dans son Glossaire , mais fort succinctement : s'il avait connu notre manuscrit , il aurait pu beaucoup mieux remplir cet article.
On voit encore, dans ces comptes, que la cour de France fut presque toujours ambulante Tannée 1308. Il parait qu'en juin et juillet elle résida k Poitiers. L'histoire nous apprend que ce fut pour conférer avec Glément Y sur l'abolition de l'ordre des Templiers. Peut-être que ceux qui sont bien au fait de l'histoire de France pourraient tirer divers éclaircissements de ces tablettes, qui sont une espèce de journal de la marche du roi. On
y voit presque de jour en jour dans quel lieu il sa ti*ouvait avec sa cour.
Ces (ablettes peuvent aussi répandre quelque lumière sur la géographie du moyen âge. On y voit les noms latinisés de divers endroits, ce qui peut aider encore k marquer Tétymologie des noms modernes^ Je n en citerai qu'un exemple : Fontaine^ bleau n'est pas rendu Fonsbellaqueus , comme la plupart le tournent aujourd'hui, mais Fonsbliaudi\ du nom d'un chien de chasse chéri du roi, qui se noya dans cette fontaine, à ce que prétendent quelques auteurs.
Ces comptes renferment aussi les noms de quantité de familles distinguées, dont plusieurs subsistent encore aujourd'hui, et qui avaient fourni des officiers au roi et à la couronne. On peut donc y trouver quelques secours pour dresser la généalogie de ces maisons.
Mais le principal usage que l'on peut faire de tout ce détail de la dépense du prince, c'est pour connaître la valeur des monnaies de ce temps-là exactement. On pourra le comparer avec ce qu'en dit Le Blanc dans son excellent Tratlé des monnaies de France. On sait que la valeur dos espèces n'a jamais tant varié que sous Philippe le Bel. Ce fut lui qui commença à leur donner un prix arbitraire. Il haussa la valeur des monnaies, et en affaiblit le métal, ce qui causa un soulèvement dans le royaume. On voit dans nos comptes la distinction de monnaie faible et de monnaie forte.
Je vous invite à voir, dans l'histoire de ce prince, ce que le père Daniel a dit de l'inconvénient qu'il yak changer ainsi la valeur des monnaies. On est surpris de voir avec quelle liberté il parle Ik-dessus, son histoire ayant été imprimée sous le règne de Louis XIV.
Enfin, ceux qui voudraient savoir le prix de la plupart des choses dans ces anciens temps, pourraient encore satisfaire leur curiosité dans ce journal. On y voit, par exemple, le prix des chevaux de toutes les espèces. On y voit ce que le roi payait à
la plupart des domestiques de sa maison. On allouait k un valet de pied deux sols six deniers par jour pour ses gages; le cuisinier avait précisément le double.
Ces grandes tablettes de bois, enduites de cire, me rappellent un sentiment fort particulier du marquis Maffei, que je crois avoir vu dans son Ilisloire diplomatique. Il prétend que tout ce qu'on a dit des diplômes en écorce d'arbre est fort suspect , et que c'est un malentendu. Il croit que l'on n'a jamais écrit sur de semblables écorces , mais que l'on se servait de tilleuls, ou de quelques bois semblables , dont on formait des codicilles ou des tablettes, sur quoi on écrivait des deux côtés ; que c'est ce que les anciens appelaient codex ou caudex^ mot qui signifie originairement un tronc d'arbre. On croit ordinairement que les livres furent ainsi nommés parce que leur couverture était anciennement de planches de bois ; mais il est plus naturel de chercher la raison pourquoi on les appelait ainsi, dans l'intérieur du livre que dans le dehors. Sénèque , De Brevitate vitœ^ c. 13, dit positivement que le nom de codex élait donné par les anciens k plusieurs tablettes de bois jointes ensemble, et, en particulier, aux livres qui étaient faits de cette matière. Voilà précisément la description de nos tablettes de Philippe le Bel. Mais de décider avec le marquis Maffei, que l'on n'a jamais écrit sur l'écorce même des arbres , c'est ce qui paraît un peu hasardé.
Pline et bien d'autres auteurs ont dit que les anciens se servaient, pour écrire, de l'écorce fine d'un arbre, et que cette peau s'appelait biblos chez les Grecs, et liber chez les Latins. J'ai vu, dans le Journal des Savants de Paris, juin 1675, qu'Abraham Munting, docteur en médecine à Grôningue, dans un livre sur les plantes qu'il a donné au public , remarque, en parlant du tilleul, que les anciens se servaient de Vécorce intérieure de cet arbre ^ qu'ils appelaient philyra , pour écrire^ et qu'il en a vu un livre entier^ écrit il y a environ mille ans.
Mais j'ai trouvé quelque chose de plus détaillé là-dessus
dans les Mémoires de Trévoux de TanDée 1711, p. 1559. On y read raison d'un long papier, que Ton juge être d'écorce d'arbre, sur quoi sont écrites deux bulles de différents papes, et que l'on conserve k Girone. Elles sont de la fin du neuvième siècle, et ont plus de deux aunes de long. Ce papier est de deux feuilles collées l'une sur l'autre, mais en sens opposé, c'est-à-dire l'une en longueur, l'autre en largeur, sans doute parce qu'une seule feuille n'aurait pas eu assez de consistance. Le père Tournemine, qui avait examiné ces bulles, jugeait qu'elles étaient bien sur Técorce d'arbre, et non sur le papier d'Egypte, qui s'est trouvé plus épais dans la comparaison qu'on en a faite. On s'en est convaincu dans la bibliothèque de M. Foucault , conseiller d'Etal, qui a un feuillet séparé de ce papyrus, où l'on trouve quelque morceau des OËuvres de saint Augustin. Cette feuille détachée pourrait bien avoir appartenu autrefois a notre manuscrit des Sermons de ce père, dpnt j'ai rendu raison au commencement de ma lettre. Outre la différence d'épaisseur, en voici quelques autres. Dans Ja longueur de deux aunes qu'a le manuscrit de Girone, on ne saurait découvrir aucune feuille collée l'une avec l'autre , ou attachée de quelque autre manière. L'on sait que le papier qu'on tirait d'Egypte était toujours d'une grandeur déterminée , et ne passait jamais celle de nos folio. Mais la grande preuve du père Toumemine, c'est que le papier qui contient les bulles en question est tissé comme la toile, et cette tissure est la marque caractéristique de l'écorce. C'est h vous. Monsieur, qui avez tant vu d'anciennes biblio* thèques, k prononcer Ik-dessus.
 cette occasion , je vous proposerai encore un doute sur la traduction d'un passage de Pline, que l'on trouve dans la suite d^ Essais d'agriculture sur les arbres sauvages et stériles, qui parut dans le Journal Helvétique du mois de septembre de Tannée dernière. L'auteur nous a déjk donné divers morceaux de ce genre, qui sont fort bien écrits, et remplis de recherches curieuses. Je les ai lus avec un très-grand plaisir, et la remar-
que que je vais faire, montre au moins que je les ai examinés avec attention. Galant homme, comme je le connais, je me flatte qu'il ne trouvera pas mauvais que je ne sois pas en tout de son sentiment.
Il nous dit dans sa dissertation, que Pline l'ancien a fait en peu de mots l'éloge des arbres sauvages, et il cite la préface du livre XII de cet auteur, où l'on trouve ces paroles : Summum munus homini datum arbores^ sylvaque intelligebantur. Hinc primum alimmtum^ harum frondes melior specus^ libro vestis. En voici la traduction : « Les hommes regardèrent comme un riche « présent de la nature ces vergers naturels que leur oiTraient les « forêts. Ce fut de la qu'ils tirèrent leur première nourriture. « fls trouvèrent des cavernes plus riantes sous leur ombre, et ti- (c rèrent dans la suite de leur bois, de quoi revêtir leurs livres. »
Les premières paroles n'ont aucune ambiguïté. Elles disent clairement que le fruit des arbres sauvages servit de nourriture aux premiers hommes. Les suivantes ne sont pas si claires ; mais je crois que Pline a voulu dire que les feuilles que ces mêmes arbres leur fournissaient, étant sèches et étendues dans les cavernes, qui étaient l'endroit où on logeait alors, les pre* miers hommes s'y faisaient, par leur moyen, un Ht moins dur que la terre même, ou le rocher tout nu. Vous connaissez ce vers d'Ovide :
Gum primum subiere domos, doraus antra fuerunl.
Mais la difficulté est dans les dernières paroles de Pline, libro vestis , par où l'on a entendu que le bois des arbres avait fourni aux hommes de quoi revêtir leurs livres. Cependant il n'y a aucune apparence que, dans cet endroit, Pline ait voulu parler ni des livres, ni de la manière de les relier : c'est de quoi on ne s'occupait guère dans ces premiers temps, que les hommes étaient encore au gland. Il s'agissait surtout de se procurer la nourriture et le vêtement , et c'est ce que les arbres leur pouvaient fournir. Liber doit signifier, dans le passage de Pline, l'é-
corce des arbres , surtout Técorce interne, et c'est ce que l'auteur des Essais d^agriculture remarque fort bien à la-fin de sa note. Je traduirais donc libro vestis^ en disant que les premiers hommes tirèrent encore leurs habits de la fine écorce des arbres. J'attends aussi votre décision là-dessus. Après tout, il faut convenir que Pline s'est exprimé ici d'une manière si concise, qu'il est fort aisé de s'y méprendre.
Puisque nous en sommes aux écorces d'arbre, je ne dois pas oublier une curiosité de ce genre que l'on a donnée, il n'y a pas longtemps, à notre bibliothèque. Milady Montaigu, fille du duc de Kingston, passante Genève l'automne dernier, y laissa un tablier d'une espèce fort singulière. Cette dame, comme vous savez, a demeuré quelques années k Constantinople avec son époux, qui y avait le caractère d'ambassadeur. Depuis ce tempslà, elle voyage en Italie, où elle est actuellement. Elle a un génie supérieur et tout à fait extraordinaire. Pour revenir au tablier dont cette dame nous a fait présent, il n'est ni tissu , ni filé, et est fait d'une toile qui est proprement l'ouvrage de la nature. C'est Fëcorce intérieure d'un arbre qui ressemble à une fine mousseline , et qu'elle pourrait remplacer dans le besoin. On peut aussi la comparer, si Ion veut, à de la gaze ; elle s'étend et se resserre comme un réseau de soie , et a une souplesse qui surprend dans une matière ligneuse comme celle-là. Ce tablier est long et large , mais il est composé de trois largeurs que l'on a cousues fort proprement. On y a mis encore autour une bordure découpée et plissée de la même écorce, mais mise en œuvre d'une manière qui la fait prendre pour de la dentelle. On dit que Charles H, roi d'Angleterre, porta autrefois une cravate d'une fine écorce semblable, que l'on aurait confondue avec ce que l'on appelle aujourd'hui de la mignonnette. Le tablier avait aussi été destiné à la feue reine Caroline; mais le voyageur qui le lui apportait, l'ayant trouvée morte à son retour, en fit présent à milady Montaigu. Cette dame nous l'a donné pour un tablier chinois, mais je le crois américain. Il doit être venu de la Jaman
qae. Le docteur Sloane montre, dans son riche cabinet de Londres , différentes écorces d'un arbre de ce pays-là , et on y en voit we faite en réseau fort semblable à notre tablier. Il appelle cet arbre arbor telifera^ et les Indiens lui donnent le nom de lagetto.
Il pourra se trouver quelques savants de mauvaise humeur, qui seront blessés de voir un tablier dans une bibliothèque. Ils diront d'un ton chagrin , qu'ils ne se seraient pas attendus que ces magasins delà science, ces arsenaux où Ton va chercher des armes pour combattre l'erreur , fussent faits pour y déposer les nippes des dames. Je ne crains point , Monsieur, que vous nous fassiez une semblable difficulté. Nous sommes si assurés Ik-dessus, que nous n'avons pas hésité de placer ce tablier parmi la belle collection de curiosités naturelles que vous avez faite autrefois, et qui est aujourd'hui un des principaux ornements de notre bibliothèque. Après tout, les dames nous faisant quelquefois l'honneur de la venir visiter, il est bon d'avoir aussi quelque chose pour elles qui puisse les amuser agréablement.
Je ne sais, Monsieur, si vousJisez les Mercures de France; dans celui du mois de décembre dernier, on trouve un article sur un arbre d*Amérique, que Ton prétend qui porte aussi de la toile, et que j'avoue qui m'a beaucoup surpris. Je vais vous rappeler ce fait , afin d'avoir encore votre sentiment là-dessus. On trouve donc dans ce Mercure une lettre écrite de Saint-Domingue, sur la fin du siècle passé, par M. Begon, intendant de marine en Provence. Cette lettre roule toute sur l'histoire naturelle. Il y décrit surtout le cocotier^ cet arbre merveilleux dont on a tant parlé. Il en rapporte une particularité que j'avoue que je n'ai vue nulle part ailleurs. Pour vous mettre au fait, je vais transcrire la lettre de M. Begon, où il parie de cette prétendue toile du cocotier, qu'il range dans la classe des palmistes :
c< Je vous ai promis, dit-il, de vous faire la description de l'économie de la nature dans la production dès fruits de cet arbre, qui croissent autour du tronc immédiatement au-dessous des franches.
« On voii tous les mois paraître de grandes grappes, composées d'une infinité de fleurs jaunes, dont il y en a beaucoup qui tombent, et les autres produisent 25 ou 30 cocos, pour la parfaite maturité desquels il faut un an entier ; de sorte qu'il y a ordinairement, autour du tronc de cet arbre, des fruits de douze âges différents, et autant presque qu'il y a de jours en l'an , parce que ces fleurs ne s'épanouissent pas toutes à la fois, et ne défleurissent pas toutes le même jour. Ainsi, chaque coco est d'un âge différent de l'autre , quoiqu'ils soient tous rangés autour du tronc d'un même arbre, et qu'ils se touchent tous.
« Mais, comme ce fruit est très-gros et très-pesant, qu'il croît dans un pays où les vents sont impétueux, la nature a pourvu à sa conservation, ayant donné à cet arbre la vertu de produire une grande et forte toile qui sort du tronc et qui soutient fortement ces fruits, en sorte que les vents ne peuvent ni les agiter ni les faire tomber.
« C'est une petite merveille de voir de quelle manière cette toile est fabriquée. Lorsqu'on en voit des morceaux, on croirait qu'elle a été faite sur le métier, et que ce serait l'ouvrage de la main des hommes ; mais celui du Créateur est incomparablement plus parfait et plus admirable. »
Que dirons-nous, Monsieur, de cette forte toile suspendue au cocotier, de cette espèce de hamac pour recevoir le coco en cas de chute , ou pour le soutenir contre les secousses du vent? J'avoue que je n'ai jamais rien lu de semblable. La première fois que je lus cette lettre , je fus un peu tenté de regarder ce fait comme apocryphe. Si l'auteur de la nature, disais-je en moimême, avait tissu cette admirable toile, et l'avait placée si à propos pour la conservation de ce fruit précieux, d'où vient que les Derham, les Niewentit, et tant d'autres qui ont si bien développé la sagesse du Créateur, n auraient rien dit d'un trait aussi marqué que celui-ci ? D'un autre côté, on ne peut pas s'empêcher de regarder M. Begon comme un homme exact. On ne saurait le mettre dans la classe de ces voyageurs qui donnent
continuellement dans le faux merveilleux, et qui ne se font aucun scrupule d'imposer au public. Versé, comme vous l'êtes, dans l'histoire naturelle , vous pouvez nous tirer de cette perplexité, et nous marquer ce que nous devons croire de cette précaution en faveur du coco, que l'on a prêtée à la nature.
N'admirez-vous pas le chemin que j'ai fait , et combien je me suis écarté de ce que je m'étais proposé devons dire? Il s'agissait de notre bibliothèque et des dons qu'on lui a faits depuis quelque temps, et me voici en Amérique à examiner les présents de la nature en faveur des habitants du nouveau monde. Je reviens donc k mon sujet, pour ne pas oublier de vous dire, qu'outre les beaux manuscrits que nous avons de M. Lullin, nous tenons encore de lui quelques anciens livres imprimés, qui sont fort recherchés : il s'agit des deux premières éditions des Offices de Cicéron^ imprimées k Mayence en 1465 et 1466, sur de beau vélin. Chacune de ces éditions est devenue fort rare. C'est donc une espèce de trésor que de les posséder toutes deux. Cependant, notre professeur en a dépouillé sa propre bibliothèque, ei en a fait le sacrifice, comme du reste. Voilk bien de la générosité. Je ne sais s'il aurait puisé ces beaux sentiments dans le livre même des Offices , qui renferme d'excellentes leçons de libéralité, et qui inculque fréquemment cette belle maxime, qu'il faut toujours préférer le bien public à rintérêt particulier. Mais d'où qu'il ait tiré ces sentiments, il est sûr qu'il y a chez lui bien du grand, et même du romain. Il y a cependant un article esseiUiel sur quoi il diffère de ces anciens Romains, c'est qu'il a beaucoup plus de modestie qu'eux. Je pourrais bien m'en apercevoir au cas que ma lettre lui tombe entre les mains. Il est homme k me quereller fort sérieusement, pour avoir trop insisté sur ses présents, et parlé de lui trop avantageusement k son gré. Le plus sûr est donc de briser Ik-dessus, et de finir au plus tôt.
Je suis, etc.