‹ Œuvres historiques et littéraires de Léonard Baulacre (volume 2)Chapitre 19 sur 55 · TROISIÈME LETTRE A H. BOURGUET SUR LA BIBLIO- THÈQUE DE GENÈVE · texte numérisé non relu

TROISIÈME LETTRE A H. BOURGUET SUR LA BIBLIO- THÈQUE DE GENÈVE

(Offices de Cicéron — Hanuscrit de saint ilhanase. — Hanascrits de l'abbaye de lassai.

— Erreurs du Voyage littéraire de deux Bénédictins.)

(Journal Helvétique, Mai 1742.)

Monsieur ,

Je ne pus, dans ma dernière lettre, vous rendre raison, comme je me l'étais proposé, de cette double édition des Offices de Cicéron^ hiie k Mayenceen 1465 et 1466, dont on nous a fait présent depuis peu. J'y reviens donc aujourd'hui. Vous connaissez mieux que personne le prix de ces anciennes éditions. Notre bibliothèque publique en était déjk assez bien fournie, mais nous n'avions rien qui nous rapprochât autant de la naissance de l'imprimerie, que ce Cicéron. Les richesses de ce genre dont nous nous trouvons en possession depuis fort longtemps, nous sont venues la plupart de François Bonnivard, prieur de Saint- Victor, abbaye de l'ordre de Cluny qui était autrefois à Genève. Cet abbé, qui était fort éclairé, embrassa la réformation, et laissa en mourant tous ses livres k notre bibliothèque publique. On les a tous rassemblés dans une armoire , où l'on peut se faire une idée juste des progrès de l'imprimerie, depuis qu'elle fut découveite jusqu'k l'an 1500. Mais, quelque curieux que fût Bonnivard, quelque attentif qu'il fût k se procurer ce que l'on donnait de son temps au public, il n'avait rien d'imprimé k Mayence. Le livre le plus ancien dont nous avons hérité de lui, est la Cité de Dieu^ de saint Augustin, imprimé a Rome en 1468. Rien ne pouvait donc venir plus k propos pour être k la tête de cette collection d'éditions anciennes, que les deux exemplaires des Offices de Cicéron.

Vous savez, Monsieur, qu'ils sont de deux années consécutives. Il y a lieu d'être surpris que dans un temps où les livres étaient encore fort rares et extrêmement chers, on ait imprimé deux fois le même ouvrage si près l'un de l'autre. Aussi, presque tous ceux qui ont fait l'histoire de l'imprimerie, frappés de cette difficulté , ont insinué que ces deux prétendues éditions n'en faisaient qu'une dans le fond, et que, par une supercherie de libraire, on en avait seulement rafraîchi la date. M. Marchand l'a dit d'un ton affirmatif dans son Histoire de ^Imprimerie. Mais un de nos bibliothécaires qui les avait comparées avec soin, envoya un mémoire là-dessus aux auteurs de la Bibliothèque rai-' sonnée^ où il démontre le contraire* . M. Marchand lui a répondu qu'il se rendait à la force de ses preuves, et lui avoue en même temps qu'il n'avait pas eu occasion de colla tionner les deux exemplaires. Effectivement, il est très-rare de voir ces deux éditions l'une auprès de l'autre. Elles acquièrent un nouveau prix ainsi rapprochées, et c'est ce qui rehausse considérablement le présent qu'on nous a fait.

On a regardé pendant quelque ti^mps ces Offices de Cicé'ron comme la première production des inventeurs de l'imprimerie. Ramus l'a dit positivement'. Pasquier a avancé la même chose dans le chapitre 29 , livre IX de ses Recherchée où il traite de l'origine de l'imprimerie. Il avait dans sa bibliothèque ces Offices de Cicérorh , imprimés k Mayence sur du vélin, et c'est précisément l'un des deux exemplaires dont on vient d'enrichir la nôtre, car on y voit son nom écrit de sa main. Il ne tiendrait pas au savant M. Engel, bibliothécaire de Berne, de réhabiliter le sentiment de ces deux auteurs. Il a beaucoup de penchant à croire que ces Offi4)es de 1465, sont le premier livre qui ait été imprimé avec la date. Les autres dates qui ont précédé lui paraissent sus-

^ Bibliothèque ramnnée, tome 25, page 279. ' In Proosmio mathematico, lib. II.

pectes. Yons avez pu voir ses raisons dans le Journal Helvé" tique du mois de septembre 1 74 1 . Sa principale preuve est tirée de ce que , dans le Psautier de 1457, Faust et Schseffer sont mis côte k côte Tun de l'autre, et comme deux associés, au lieu que, dans les Offices de Cicéron^ Schaeffer semble devenir subalterne. On lit à la fin : Per manum Pétri pueri met. Puer signifie ordinairement un garçon qui est au service de quelqu'un. Dans la Bible latine de 1462, Schaeffer a le titre honorable de clerc du diocèse , et trois ans après il ne sera plus que Pierre, garçon de Faust. Si ces dates sont vraies, il se serait en quelque manière dégradé en travaillant , au lieu qu'il aurait dû s'élever par son industrie. Les journalistes de Paris fournissent une réponse k cette objection. Ils remarquent que, dans la bonne latinité, puer signifie bien un garçon qui est au service de quelqu'un, mais que, dans le quinzième siècle, on l'employait quelquefois pour marquer un gendre; que Faust appelant Schseffer puer metis^ voulait désigner par Ik qu'il lui avait donné sa fille en mariage, circonstance qui se trouve rapportée par quelques historiens. Gela parait satisfaisant. J'avoue cependant qu'ayant cherché dans la nouvelle édition du Glossaire latin de Du Gange, s'il y aurait quelque exemple de ptier, pris pour un gendre, je n'en ai pu trouver aucun ; mais il se prend fréquemment pour le fils de quelqu'un, ce qui en approche beaucoup. Après tout, les preuves de convenance qu'emploie M. Engel, quelque plausibles qu'elles paraissent, ne sauraient tenir contre des preuves de fait. Mais on doit rendre la justice a ce savant, qu'il n'a proposé ses doutes qu'avec beaucoup de réserve et de modestie.

Vous connaissant, Monsieur, comme un expert qui peut nous donner d'excellents avis , je vais continuer k vous entretenir de quelques autres raretés de notre bibliothèque. En voici une que nous possédons depuis longtemps , et qui peut cependant être regardée comme une acipisition nouvelle. Vous aurez tout k l'heure l'explication de cette espèce d'énigme. Il s'agit de quelques Dialogues sur la Trinité, attribués k saint Âtbanase. Le

manuscrit est ancien ; mais ce qui en fait le principal mérite, c'est que c'est roriginal sur quoi ces Dialogues ont été imprimés la première fois. C'est de Bèze qui les donna au public en 1 570. Us furent imprimés par Henri Etienne avec la version latine. Un Grec ayant apporté autrefois ce manuscrit k Genève, le vendit au magistrat, qui le prêta ensuite à de Bèze pour le publier. L'éditeur dit dans la préface que ce fut une providence particulière plutôt que le hasard, qui conduisit k Genève ce voyageur grec, possesseur du manuscrit. Hoc Dialogorum exemplar^ dit-il, m vetusim%m\$ membranis descriptum^ divinitùs potitis quam casu^ à Grœculo quodam hac transeunle, redemlum.

Ce n'est pas k vous qu'il faut faire remarquer qu'en général on fait beaucoup de cas des manuscrits de saint Âthanase. Il y a quelques années que le père de Montfaucon dressa un mémoire pour servir d'instruction k ceux qui iraient chercher des manuscrits dans le Levant. Il voulait aller lui-même au mont Âthos dans la Grèce , accompagné de quelques autres savants grecs de Saint-Germain-des-Prés, pour faire des recherches de ces trésors littéraires. Ce voyage n'ayant pu avoir lieu, il se réduisit k envoyer un mémoire instructif k M. de Châteauneuf, ambassadeur de France k la Porte. On l'a trouvé dans les papiers de son secrétaire , qui furent renvoyés k Paris, il n'y a pas longtemps. Dans ce mémoire, qu'on vient de donner au public, le père de Montfaucon met les ouvrages de saint Âthanase au rang des manuscrits les plus rares. J'ai lu dans les Mémoires de Tré' voux (décembre 1735), qu'un ancien estimait tant tout ce qui venait de ce père, qu'il disait un jour k un abbé, qu'au défaut de papier, il devait transcrire les Œuvres de saint Âthanase sur ses habits. Pour rendre ce conseil praticable, il me semble qu'il faudrait supposer que celui k qui on le donnait était habillé de satin blanc, ou même de papier, comme l'on dit que le sont plusieurs Japonais.

Vous voyez bien , Monsieur, que cette petite digression tend k faire valoir notre manuscrit. Cependant, le croiriez- vous? cette

pièce rare, qui devait être conservée si précieusement , était égarée depuis bien des années , et ne paraissait plus dans notre bibliothèque; on Ta tirée, par manière de dire, de la poussière depuis peu de temps, s'étanl trouvée enveloppée dans un vieux rouleau de parchemin de rebut. Je ne dirai pas tout à fait du recouvrement du manuscrit ce que de Bèze avait dit de la première acquisition, que cela s'était fait divinitûs potius quant casu. C'est bien assez d'appeler cette seconde trouvaille, un heureux hasard. On accuse les bibliothécaires de donner un peu dans la charlatanerie, et l'on prétend que le métier porte cela ; ils doivent donc s'observer, et être en garde contre l'hyperbole.

Afin de me mettre à cou vert du reproche fait à mes confrères de surfaire leur marchandise , je vous avouerai fort naturellement qu'il est fort douteux que ces Dialogues soient véritablement de saint Âthauase. On a remarqué qu'il y a quantité d'ouvrages attribués faussement à ce père, et précisément ceux qui roulent sur la matière de nos Dialogues : voici la raison que l'on en donne. L'Afrique ayant été occupée par les Vandales, qui défendirent d'écrire sur la génération éternelle du Fils, quantité d'auteurs se servirent dans la suite du nom de saint Athanase, pour publier de nouveaux traités, qu'ils attribuèrent à ce père. Les moines ayant été pendant longtemps les maîtres du sort des livres, ils y mettaient les titres qu'ils jugeaient à propos. On croit donc aujourd'hui avec beaucoup de vraisemblance que ces Dialogues sont du moine Maxime, qui est venu après saint Athanase. C'est le sentiment du père Combesis, bon juge sur ces matières ' .

Un bénédictin de la congrégation de Saint-Maur, qui travaille à Y Histoire du Berri^ nous a demandé la communication d'un de nos manuscrits , qui peut lui donner des lumières sur une ancienne abbaye de cette province , dont il doit nécessairement faire mention. On ne saurait refuser d'aider ces laborieux écri-

* Edition de S. Athanase par les Bénédictins. Paris, 1698, IH, 471.

vains qui nous ont donné depuis quelque temps de si bons ouvrages. Leur Histoire du Languedoc a surtout été fort goûtée du public : nous en attendons le quatrième volume avec impatience : on doit le voir déjà à Paris. On me marque que nous y trouverons un article intéressant. C'est une réponse de D. Vaissette aux reproches que lui avaient faits les journalistes de Trévoux , sur la manière modérée dont il avait parlé des Albigeois, dans son troisième volume. Il est fort honorable à cet écrivain d'avoir à se justifier d'une semblable accusation. Si l'on a quelque souhait a faire en faveur de l'historien du Berri, c'est qu'il réussisse aussi bien que celui du Languedoc.

Le manuscrit dont il nous demande la communication, a appartenu autrefois à un ancien monastère de son ordre, qui est à quelques lieues de Bourges, et qui s'appelle l'abbaye de Massai. On y trouve bien des particularités qui regardent Thistoire de ce couvent. Le corps de ce manuscrit est proprement un recueil de quelques œuvres de Bède, dil le Vénérable. Mais on y a joint deux chroniques qui lui donnent quelque prix. La première est fort ancienne, et roule sur le règne de Charles Martel, de Pépin et de Charlemagne. Quand les intendants des provinces de France eurent ordre d'envoyer des mémoires en cour, pour l'instruction du duc de Bourgogne, celui qui travailla pour le Berri n'oublia pas cette chronique du couvent de Massai. La chronique de cette abbaye^ dit-il, a beaucoup d'autorité dans r histoire j surtout pour les règnes de Charles Martel et de ses enfants.

Permettez-moi , Monsieur, de vous rapporter quelques endroits de cette chronique qui vous amuseront quelques moments. Elle nous apprend, par exemple, quand les premières orgues furent apportées en France , mais dans un style un peu barbare. On trouve sur l'an 757 : Venit organa in Francium. Cela se rapporte très-bien avec ce que nous en ont dit plusieurs autres historiens de France. Tous ceux qui en ont parlé conviennent que, dans l'assemblée de Compiègne, tenue l'année que je

viens d'indiquer, le roi Pépin reçut des ambassadeurs de l'em* pereur Constantin Gopronime, qui, entre autres présents, lui envoya des orgues. C'est donc de l'Orient que cet instrument nous est venu, et il n'y a qu'un suffrage là-dessus. Mais on est fort partagé sur le temps qu'on a commencé a introduire les orgues dans les églises. Il semble qu'elles y ont été reçues assez tard. Cet établissement doit être postérieur k Thomas d'Aquin : ce fameux scolastique dit positivement que l* Eglise ne se servait poinl d'instruments de musique ^ de peur quelle ne semblât judat" ser. On dit qu'encore aujourd'hui , on ne se sert point d'orgues quand ou fait le service divin devant le pape. Passez-moi ce petit commentaire sur le texte si laconique de notre auteur.

Le moine qui a dressé cette chronique n'a pas été toujours aussi sec que sur l'article des orgues. On y trouve quelquefois des faits assez étendus, et c^est apparemment lorsqu'il s'y affectionnait. En voici un de ce genre. Il regarde Carloman , qui avait le titre de roi d'Âustrasie, et qui était frère de Pépin, roi de France. « Carloman (dit la chronique sur l'an 746), Carloman étant venu en Allemagne, donna une bataille où il (ua plusieurs milliers des ennemis. Il eut là-dessus un remords qui lui fit prendre la résolution de renoncer au monde et a la couronne. Il alla se faire religieux au mont Cassin, et il pria l'abbé de lui donner la fonction la plus basse et la plus abjecte du couvent. Pour le contenter, on le chargea de mener paitre les oies du monastère. Un jour qu'il s'acquittait de cet humble emploi, un loup vint à l'improviste, et lui enleva une de ses oies. Carloman en fut vivement affligé, craignant que la perte de cette oie ne fût attribuée a sa négligence. La douleur que lui causa cet accident le fit tourner du côté du ciel, dont il implora le secours : Seigneur^ dit-il les yeux baignés de larmes, vtms m'aviez confié un royaume; mais^ comment aurais-jepu protéger et défendre mon peuple contre ses ennemis, si je ne suis pas capable de garan-' tir de la dent du loup ces faibles animaux? Sa prière fut aussitôt

exaucée, et le ravisseur rapporta sa proie, sans lui avoir fait encore aucun mal. »

Cette chronique nous apprend quelquefois des particularités que l'on ne trouve pas ailleurs. Elle a servi, par exemple, à fixer la mort d'AIcuin, disciple de Bède et précepteur de Gbarlemagne, qui lui avait donné en récompense l'abbaye de Saint- Martin de Tours et quelques autres bénéfices. Ce savant mourut d'une attaque de paralysie, le jour de Pentecôte de l'an 804. Plusieurs auteurs s'étaient trompés sur le temps de la mort d'Âlcuin , et le père Mabillon lui-même l'avait manquée : il s'y était mépris de plusieurs années dans la Vie des saints de Vordre de Saint'BenolL Ce ne fut qu'après avoir eu connaissance de notre manuscrit , qu'il rectifia la date de cette mort dans ses Annales bénédiclines. La chronique en marque non-seulement l'année, mais le jour et l'heure : on y voit de même le temps précis que commença sa maladie. Des circonstances si détaillées marquent que le moine qui a dressé cette chronique avait assisté k cette mort. Au reste, la chronique finit à la mort d'Âlcuin, et ne va pas jusqu'à celle de Charlemagne, qui lui survécut de dix années. Apparemment l'écrivain mourut avant son héros.

Outre cette chronique, notre manuscrit en contient une autre, qui est celle qui intéresse Y Histoire du Berri. Dans un traité de Bède sur la manière de calculer la Pâque, qui est à la tète du manuscrit , on trouve cette fête calculée pour trois on quatre siècles à l'avance. Les années sont marquées par colonnes, avec un chiffre romain à la tète. Les gens du métier appellent cela les cycles pascaux. La marge du manuscrit s'étant trouvée assea^ large, les moines du couvent de Massai s'avisèrent d'en profiter, pour y placer quelques petites notes historiques qui regardaient ou leur monastère , ou le royaume de France en général. Elles commencent environ à l'an 730 , qui est à peu près la date de leur fondation. Elles sont écrites d'une autre main que le texte , et ces notes sont aussi de différents écrivains. Jusqu'il l'an 900, c'est le même caractère; mais, de-

puis cette date, chaque article fournit des variétés d'écriture. On y voit toujours ou une main , ou une plume , ou une encre plus ou moins noire ; ce qui prouve clairement que dès lors on commençia k écrire les événements a mesure qu'ils arrivaient.

Cette remarque, quelque minime qu'elle paraisse, n'est pas indifférente. Vous voyez bien , Monsieur, qu'elle fixe d'une manière claire l'âge du manuscrit, qui se trouve du dixième siècle. Avant l'an 900 , un moine avait écrit tout de suite à la marge des cycles pascaux^ et vis-à-vis de chaque année , ce qui s'était passé de considérable depuis la fondation du couvent jusqu'à lui. Ces deux siècles sont, d'un caractère parfaitement uniforme. Mais , dès qu'on est entré dans le dixième siècle , la main ou l'encre varient à chaque article. Gela prouve que le manuscrit existait déjà lorsque ces événements arrivaient. On sait que les Allemands écrivent dans leur almanach diverses petites affaires journalières , à mesure qu'elles arrivent, et qu'ils les placent à côté du jour du mois où l'on se trouve. Or, personne ne doute que l'almanach ne soit antérieur aux petites notes que l'on y insère.

Vous trouverez une notice assez exacte de ce manuscrit dans on journal qui ne vous est pas inconnu, j'ai pensé dire que vous connaissez aussi bien qu'un père connaît son enfant : c'est la Bibliothèque italique. On y a fort bien prouvé que le manuscrit que nous avons à Genève est l'original de cette chronique. La demande que l'on nous fait aujourd'hui pour en avoir une copie, met la chose hors de doute. On a donné encore dans ce journal des conjectures fort vraisemblables sur l'âge du manuscrit. Mais on y avait oublié la marque la plus caractéristique : c'est d'observer le point où commence la variété d'écriture dans les notes historiques. Geci pourra donc servir d'un petit supplément à cet article de la Bibliothèque it€Uique,

Le marquis Maffei étant venu à Genève it y a neuf ou dix ans, trouva la chronique de Gharlemagne très-curieuse et digne de voir le jour. On se disposait à suivre son conseil et à la faire

imprimer , lorsque M. Abauzit, à qui rien n'échappe, s'aperçut que cette chronique et celle de l'abbaye de Massai avaient déjà été publiées dans le recueil du père Labbe, qui a pour titre : Nova bibliolheca manuscriptorum. Voici le titre que ce jésuite a mis à la tête de la chronique qui regarde l'abbaye de Massai : Brève chronicon sancti Martini MasciacensiêinBiturigibus^ adciclorum paschalium margines inspersum. L'église de Massai était dédiée à saint Martin. Au reste ce monastère, qui était plus ancien que Charlemagne, tend, dit-on, à sa fin. Son revenu, qui n'était plus que de cinq mille livres , ne suffisant pas à l'entretien des religieux , on a résolu d'en faire une autre destination. On va appliquer cette rente au séminaire de Bourges. Vous jugez bien que la découverte de M. Âbauzit m'a été fort commode. Elle m'a épargné la peine de transcrire cette chronique pour notre nouvel historien du Berri. Je n'ai eu qu'à lui indiquer le recueil du père Labbe, tome II, p. 733, où il trouvera tout ce qu'il venait chercher à Genève.

Pour la manière dont ce jésuite a eu la commimicalion de notre manuscrit, voici ce que dit la tradition. Jacques Godefroi, célèbre jurisconsulte de notre ville et fort curieux d'antiquités, était en relation avec le père Ghifflet. Ils se communiquaient réciproquement diverses pièces anciennes. Gelle-ci fut de ce nombre, et le père Ghifflet en fit part ensuite à son confrère le père Labbe.

Si vous me demandez encore si l'on sait comment ce manuscrit original est sorti de Massai pour venir à Genève, je vous avouerai que là-dessus nous ne faisons que tâtonner ; voici cependant une conjecture qui ne manque pas de vraisemblance. Le Berri souffrit beaucoup dans les guerres de religion, et l'abbaye de Massai ne fut pas épargnée. On dit que les soldats la pillèrent. Ge manuscrit, qui se trouva parmi les dépouilles, put être vendu à quelque homme de lettres qui se retira à Genève, pour y faire profession de sa religion, et qui fit ce présent à notre bibliothèque publique.

Les Pères Martenne et Durand disent que nous avons eu bien d'autres de leurs manuscrits de cette manière. Vous trouverez, dans leur Voyage littéraire^ qu'il parait, par un ancien catalogue de l'abbaye de Cluny, qu'il y avait autrefois quantité de manuscrits, beaux et anciens, qui ont disparu; que /on cliarge les calvinistes de les avoir emportés à Genève^ et que c'est ce qui enrichit aujourd'hui la bibliothèque publique de cette ville. Je puis vous assurer. Monsieur, qu'il n'y a rien de semblable. Nous n'avons pas profité de la moindre dépouille de la bibliothèque de Cluny. Tout ce que nous avons des bénédictins, c'est ce manuscrit de Massai, dont nous venons de nous accuser, et un auire qui est un commentaire du même vénérable Bède sur les Actes des Apôtres et sur quelques Épîtres. On croit qu'il est venu de la fameuse abbaye de Morbac en Alsace. Voilà notre confession générale. Ne trouvez-vous pas que cet aveu sincère doit nous valoir notre absolution?

On ne doit pas ajouter foi trop précipitamment a certains rapports des voyageurs. En voici une autre preuve assez singu* lière, tirée du même Voyage littéraire. On est fôché, après les marques d'estime et de considération que l'on vient de donner k la congrégation de Saint-Maur, d'être obligé de critiquer ici quelques endroits du Voyage littéraire ; mais on y trouve certains faits que notre honneur nous oblige absolument d'éclaircir.

Ces bons pères rapportent qu'ils passèrent à Annecy, et rappellent divers articles de la conversation qu'ils eurent avec l'évéque du diocèse. Ils laissent entendre que ce prélat, parlant des curés du voisinage de Genève, leur avait dit qu'ils auraient de la peine k vivre , si les Genevois n'y suppléaient, et voici comment ils expliquent la chose ; c'est que quantité de Genevois, quoiqu'ils fassent profession de la religion réformée, sont catholiques dans l'âme, et font dire secrètement des messes aux curés voisins, qui les aident à aller au bout de l'année. Les prê^ très du voisinage de Genève^ disent-ils, y reçoivent beaucoup plus de messes des habitants de Genève^ quils n'en reçoivent de kurs paroissiens. (Voyage littér. p. 142.)

Ce n'était point le la pensée du prélat , et il ne &ut pas le chaîner d'une pareille absurdité. H leur avait dit apparemment que, dans divers villages de France et de Savoie, voisins de Genève, lorsque les curés n'étaient pas suffisamment portionnés, les Genevois y suppléaient, ce qui est vrai , mais voici comment : c'est que Messieurs de Genève, comme décimateurs de ces endroits-là, sont chargés de payer la portion congrue aux curés qui se trouvent dans le cas ^

Cet éclaircissement ôte beaucoup du merveilleux de la chose, mais il en restera encore assez sans cela dans la relation de ce voyage. On trouve, par exemple, dès le commencement du livre, guune des curiosités de Loches en Touraine , c^est une meule de moulin de saint Ours^ qui^ depuis environ 1200 ans, subsiste dans son entier^ sans aucune diminution, quoique les meuniers la piquent tous les jours (p. 3). Je lisais, il y a peu de temps , que les Annales de Novogorod en Moscovie disent qu'un certain Antoine, qui venait de la mer du Levant pour leur apporter l'Ëvangile, arriva chez eux sur une grosse meule de moulin , en guise de vaisseau, et qu'on la voit encore aujourd'hui dans un couvent de Novogorod. Voilà une merveille qui peut faire symétrie avec celle de Loches. Je finis par cette réflexion, c'est que ces meules, ou qui ne perdent rien de leur poids, quoique piquées pendant plus de mille ans, ou celles qui perdent toute leur pesanteur sur l'eau, en sorte qu'elles y flottent, figurent beaucoup mieux dans une légende moscovite, que dans un voyage littéraire de deux savants.

Je suis, etc.

* La république de Genève , ayant succédé aux droits utiles de divers établissements religieux de sou ressort, supprimés lors de la réformation, percevait les dîmes ci-devant dues à ces établissements , môme sur les terres voisines de France et de Savoie , mais à condition de se soumettre aux charges imposées aux propriétaires de dîmes {Éd*).

QUATRIÈME LETTRE A H. BOURGUET SUR LA BIBLIOTHÈQUE DE GENÈVE ET DIVERS SUJETS DE LITTÉRATURE.

(Manuscrits d*Eslher, de Virgile. — Moules de bustes antiques donoés par M. Vernet. — Masque d'Apollon trouvé à Genève. — Mirouer du Monde)

(Journal Helvétique, Octobre 1742.)

Monsieur ,

Vous De me tenez pas encore quitte, après deux ou trois lettres fort amples, où je vous ai rendu raison de quelques accroissements de la bibliothèque de Genève. Vous voulez que je continue à vous informer de ce qu'elle contient de curieux, surtout si ce sont de nouvelles acquisitions. Il y a toujours h gagner pour nous à vous rendre raison de ce que vous souhaitez : il nous en revient de bons conseils et des instructions fort utiles.

Je dois vous remercier ici des éclaircissements que vous nous avez déjà donnés sur diverses curiosités de notre bibliothèque , qui en avaient besoin. Vous avez, par exemple, dissipé un soupçon que j'avais contre un de nos manuscrits hébreux. Il eontient l'histoire d'Esther, et a la forme de rouleau. Toutes les fois que je le maniais , je doutais fort qu'il nous vint des Juifs. Ce qui me le rendait suspect, c'est qu'il est chargé de petites figures relatives à l'histoire d'Esther. Cet ornement ne me paraissait point être l'ouvrage d'un copiste hébreu , car on nous a toujours fait envisager ceux de cette nation comme ennemis déclarés de la peinture.

Je croyais donc reconnaître là-dedans la main d'un incirconcis. Mais vous m'avez fait revenir de mon préjugé. C'est une erreur, me dites-vous, de s'imaginer qu^ les Juifs abhorrent toutes sortes de représentations. Vous m'apprenez que vous avez été

chez de riches Juifs en Italie , qui ont leurs maisons ornées de beaux tableaux, où sont représentées les principales histoires de l'Ancien Testament. Leusden, autrefois professeur d'Utrecht, cite un manuscrit hébreu de l'an 1299, où la grande et la petite Massore sont écrites : il dit qu'on voit dans la grande diverses figures d'ours, de chiens et d'autres animaux . C'est le père Simon qui m'a fourni cette particularité S qui confirme ce que vous me marquez ;, que, depuis un certain temps, les Juifs se sont apprivoisés avec les images. On dit que c'est leur usage de mettre une couronne au rouleau dont ils se servent dans leurs synagogues, et qu'ils l'appellent la couronne de la loi. On voit quelque chose de semblable dans le nôtre : le bout du rouleau a un couronnement, ou plutôt une triple couronne , qu'on dirait qui a été copiée d'après la thiare pontificale.

Ces anciens livres chargés de figures me font penser à un manuscrit dont on vient de nous faire présent, qui a cette singularité , qu'il est en même temps des plus anciens et des plus modernes. Un gentilhomme anglais, nommé M. Windham, étant à Rome il y a quelques années, nous fit faire une copie figurée du fameux manuscrit de Virgile, que l'on conserve dans la bibliothèque du Vatican. Vous savez qu'il y a toujours dans cette grande ville d'habiles copistes, qui imitent parfaitement toutes sortes de caractères. Pour les miniatures en grand nombre que l'on voit dans cet ancien Virgile , elles ont toutes été gravées : on n'a eu qu'à enluminer ces estampes, et à les rapporter dans notre copie figurée : de cette manière nous pouvons être assurés qu'elle exprime parfaitement l'original. M. Windham a joint à ce présent la belle Histoire de la Chine^ du père du Halde, édition de Paris, en quatre volumes in-folio, et quelques autres livres curieux qui figurent fort bien dans notre bibliothèque.

Autre article que l'on peut mettre dans la classe des anttques-modernes. M. Vernel, professeur des belles-lettres, se trouvant à Rome il y a dix ou douze ans , eut une pensée semblable

* Histoire critique du Vieux Testament , p. 122.

SI

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