DEMI - GRANDEUR
a celle de notre gentilhomme anglais. Ayant vu chez le cardinal Âlbani des bustes antiques des douze empereurs, d'une excellente main, il obtint la permission de faire mouler les têtes en plâtre. Elles sont de grandeur naturelle. Jusqu'à présent elles étaient restées dans son cabinet, sans même y être étalées, parce que des têtes seules ne figurent pas trop bien, et ont assez Tairde la tête décollée de saint Jean-Baptiste : M. Yernet se faisait de la peine de nous les offrir en cet état. Heureusement il a passé depuis peu dans notre ville deux habiles sculpteurs italiens, à qui l'on a fait ajouter à ces têtes ce qu'il y fallait pour leur donner la forme de bustes, et les rapprocher de leurs originaux. Us sont revêtus d'un habit militaire dans le goût antique. Avec cet équipage décent , ils ont fait leur entrée dans notre bibliothèque, qu'ils ornent beaucoup. M. Yernet a ajouté à ce présent une tête colossale d'Apollon^ moulée aussi à Rome sur un excellent modèle. Elle est d'une grande beauté, et les connaisseurs ne se lassent point de l'admirer. Ce morceau de sculpture conviendra d'autant mieux dans notre bibliothèque, qu'Apollon était le dieu tutélaire de notre ville, lorsqu'elle était encore païenne, n y a quelques années que, remuant des terres pour nos fortifications, l'on trouva un masque d'Apollon en bronze et de grandeur naturelle, qui est aussi une antique de très-bonne main.
Voici qui n'est pas d'aussi bon goût, mais dont je dois pourtant vous rendre raison. Le hasard me fit déterrer l'autre jour un vieux livre, que je ne crois pas qui vous soit connu , quoiqu'il ne vous en ait guère échappé. Il est intitulé î Le Mirouer du Monde^m^Timé kGenesue parmaistre JacquesVivian, 1517. caractères gothiques, et sur vélin. L'ouvrage est en vers. L'auteur nous apprend, dans sa préface, qu'il avait été assez longtemps secrétaire de messire Antoine de Gingius, Premier Président de Savoie sous le duc Charles II, et sous deux ou trois autres princes qui avaient précédé. Ce magistrat, devenu vieux et infirme, se retira dans son château de Divonne, situé au pays de Gex, au pied du mont Jura, sur la frontière de Suisse , et son
secrétaire l'accompagna dans sa retraite. Il y a là une très^belle source qui a donné le nom à ce village. Initié , comme vous l'êtes, à la langue des Celtes, vous trouverez dans ce nom deux anciens mots celtiques. Von en breton, ou dans l'ancienne langue gauloise, signifie fontaine^ et Div signifie Dieu. Dtvon est donc une fontaine divine. C'est ce qu'Ausone nous apprend par ce vers :
Divona, Celtarum linguâ, fons addite Divis.
Mais cette belle source ne fut pas tout à fait la fontaine d'Hippocrène pour le poète dont il s'agit présentement, ni le Jura son Hélicon. Ses vers sont assez plats, et approchent fort des chansons du Pont-Neuf. Il nous apprend comment il s'y prit pour la construction de son ouvrage. Le grand loisir dont il jouissait au pied de sa montagne, lui fit naître la pensée de composer quelque chose pour se désennuyer. Il se mit, dit-il, à feuilleter la bibliothèque de son maître , où il trouva plusieurs beaulx et exquis livres^ corne Strabon, Tholomée^ l'espécule naturrel de Vincent^ Pline ^ Albumasar et autres. Ensuite, il se disposa à extraire et composer en langue galique et françoise et ré^ diger en rimes ce présent livre intitulé : Le Mirouer du Monde.
L'ouvrage se ressent beaucoup du mauvais goût et de la crédulité, tant de son siècle que du pays quHl habitait. Il parle fort modestement lui-même de cette production, et ne parait pas en avoir une opinion fort avantageuse. Il conclut par des excuses» à son lecteur, sur ce qu'il n'a pas mieux réussi :
Or excusés le sens petit
De cil qui là fait et escrit.
Qui l'acheva et mist à fin
A tout son rude et gros engin *
En travaillant son gros cerveau
Dedans la Maison et Château
Que Ton dit et nomme Divonne....
* Engin en vieux français, signifie esprit, génie.
Ce livre est proprement un mélange de cosmographie et d'histoire naturelle. On y trouve aussi l'invention des arts, mais à la manière de notre auteur. En voici un exemple. Selon lui, Ptolomée l'astronome fut d'un grand secours aux religieux pour pouvoir se trouver régulièrement à leurs matines : par une petite méprise de six ou sept siècles seulement , il lui attribue l'invention des horloges que l'on place dans les clochers des églises :
Par lui furent trouvées premiers Orloges qu'on mest es Moustiers Qui les heures du jour devisent Et par nuit les Moines advisent De se trouver en leurs Eglises Pour mieux faire adroit leurs services.
Après quoi, vient une longue digression morale sur les avantages d'une vie réglée et tout ajustée à un coup de cloche. L'anachronisme, comme vous voyez, est un peu fort, et du double au moins de celui qu'on reproche k Virgile , qui , dans son poème, fait rencontrer Ënée et Didon.
Virgile vient ici tout k propos pour me déterminer sur le choix de quelque morceau un peu détaillé, qui puisse vous donner une idée juste de notre bouquin. Vous avez lu dans le Journal Helvétique de Mars 1 74 1 , que, dans les siècles d'ignorance, on faisait passer ce célèbre poète pour un magicien du premier ordre, et on a rapporté plusieurs traits de sa prétendue magie. Mais celui qui envoya ces Remarques sur Virgile^ aurait fort enrichi sa liste des opérations merveilleuses de cet enchanteur, s'il eût connu notre Miroir du Monde.
Dans les Remarques en question, on avait débuté par la Mouche d'airain que Virgile plaça sur une des portes de la ville de Naples, qui y resta pendant huit années, et qui écartait de cette ville toutes les autres mouches. Vous serez bien aise d'entendre comment notre poète rapporte ce fait :
11 fist une Mouche d'airain, Que quand il la mettoit en place Faisoit des autres telle chasse Que nulle autre Mouche n*osoit Approucher d'elle, et ne pouvoit • De deux traicts d'arc loing à l'entour Que morte ne fust sans retour.
Od avait dit aussi dans la dissertation susmentionnée, que, dans une ville d'Italie^ Virgile avait fait une tour^ ou un clocher de pierre j avec un si merveilleux artifice qu'il branlait en même temps que la clocJie^ et quil en suivait tous les mouvements. Mais voici bien une autre merveille :
Il fonda par subtilité Sur un Œuf une grant Cité Et quant aucun l'Œuf remuoit Toute cette Cité trembloit.
Cette ville, assise sur la pointe d'un œuf, où elle est parfaitement en équilibre, est quelque chose d'admirable. Le merveilleux homme que Virgile ! Quel malheur que nous ne le possédions plus ! Peut-être que, si nous l'avions encore, il attraperait cet équilibre de l'Europe dont on est si occupé aujourd'hui, et qu'on a tant de peine a trouver.
Mais voici le plus curieux. Virgile avait dent contre une impératrice, et, malgré sa dignité , il se vengea d'une manière bien cruelle et bien humiliante pour elle. Dans une ville de la dépendance (le cette princesse, et où elle faisait sa résidence, il priva tous les habitants du feu. Pour en avoir, il fallait nécessairement qu'ils l'allassent chercher dans un lieu secret, et, dès qu'on en avait, on ne pouvait point le communiquer à d'autres. L'impératrice devait seule le dispenser, mais écoutez comment :
En une Cité fist faillir Trestout le feu et amortir, Tant que nul avoir n'en pouvoit Si sa Chandelle il n'allumoit
Entre les f d'une Dame
Qui d'un Empereur estoit femme, Pour ce qu'elle lui fist ennui, Et nul n'en pouvoit à autrui Point bailler, ains contrainct estoit Chacun prendre feu la endroit, Qui ne fust pas plaisant à elle :
Ainsi se vangea il d'icelle.
Pour des faits aussi singuliers , notre poète cite toujours ses auteurs. Son garant le plus ordinaire , c'est Vincent de Beauvais, tantôt in Speculo h{sloriab\ tantôt m Speculo doctrinah\ et quelquefois aussi in nalurali. La marge de son livre est chargée de ces trois citations. Le dernier trait que nous venons de citer sur la manière toute nouvelle d'avoir du feu quand on en manque, doit être tiré du Miroir naturel^ pour être assorti au titre. On nous y décrit une espèce très-particulière de miroir ardent, au foyer duquel tous les habitants d'une ville viennent allumer leur chandelle.
Je prévois, Monsieur, que vous ne voudrez point en croire notre auteur, quoique muni de bien des autorités. Parmi les difficultés que vous m'allez faire sur cette manière inouïe d'allumer du feu, je compte que vous n'oublierez pas un inconvénient qui se présente naturellement : c'est le voisinage de la caverne d'Éole, d'où il pouvait sortir quelque vent qui aurait éteint cette flamme naissante. Mais on vous répondra que vos objections ne sont que du vent, et qu'apparemment Virgile, qui en savait si long , avait bien quelque moyen de parer k cet inconvénient. Il savait réprimer et tenir en respect ces prisonniers , qui auraient voulu s'échapper mal k propos. II ne fallait pour cela que quelque menace semblable k son Quos ego de l'Enéide.
Quand je vous ai dit que ce livre est chargé de savantes citations en marge , je ne dois pas oublier qu'employant quelquefois des fables d'Ésope, voici comment il cite la source où il a puisé : Ysopetus in fabulis !
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Au reste, malgré lous les prodiges que notre auteur attribue k Virgile, il n'est pas du nombre de ceux qui en font un magicien. Il n'y avait là-dedans, selon lui, ni magie noire, ni pas seulement de la magie blanche : .
Aucuns quant tels merveilles oient, Et d'autres qu'aucune fois voient Où rien n'entendent, tantost dient Corne gens qui de legier mesdient, Que telles euvres et tels faits Sont par art de l'ennemi faits, Mais s'ils entendoient la manière Ils la trouveroient bien legiere, Et connoitroient que par nature Tels euvres peuvent prendre facture Qui bien Astronomie sauroit, Il n'est rien qu'en ce monde soit Dont on ne peut rendre raison....
Vous jugez bien. Monsieur, sans qu'il soit besoin que je vous en avertisse, que, par l'astronomie, notre auteur entend ici l'astrologie judiciaire. Il dit dans ce même chapitre :
On fait tout par Astronomie, Fors ce que Dieu ne permet mie. •
Son sentiment est donc que la plupart des merveilles que faisait Virgile, s'opéraient par le moyen des talismans, ces figu<res gravées ou taillées sur les dispositions du ciel, auxquelles les astrologues ont attribué des vertus admirables. On prétendait que tous les prodiges d'Apollonius de Thiane, se faisaient par l'efficace de ces talismans. Notre auteur a bien pu assigner la même cause aux prodiges qu'on avait aussi vii faire k Virgile.
Je ne dois pas oublier qu'il fit, apparemment par sa même science astrologique, une tète d'airain qui rendait des oracles, mais un peu équivoques, comme le fameux oracle de Delphes. Le pauvre Virgile , avec toute son habileté , en fut la dupe, ou plutôt la victime :
Il fit une teste parlant, Qui lui répondoit promptement De tout ce qu'il lui demandoit Que sur terre advenir pouvoit, A la quelle se conseilla D'un sien affaire ou il alla.
Mais elle lui dist une chose Dont il n'entendit pas la glose, C'est que s'il gardoit bien la teste, Destourbier n'auroit, ne moleste, Et lors s'en alla seurement ; Mais le Soleil qui chaleur rent, En quoi pas bien il ne pensa Le Cerveau tant lui échauffa Que maladie le surprint De quoi mourir il lui convint.
Et si bien eut interprété Le dit qui lui fust récité Par la dite teste d'airain.
De son cas eust été certain.
Et ne lui en feust pas mesdit :
Mais tout au contraire entendit Non pensant qu'jelle lui parlast Que feust la sienne qu'il gardast, Mais il se pensa que ce fust D'elle seule qu'il garder deust.
Voilà un fâcheux quiproquo , puisqu'il coûta la vie à ce fameux poète. Que dites- vous, Monsieur, de toutes ces belles choses? Reconnaissez-vous Virgile si étrangement travesti? Si vous joignez ce supplément à ce qu'on a déjà publié sur ce prétendu magicien , vous pourrez vous faire une idée des fables puériles dont on se repaissait avant le renouvellement des sciences. En courant toujouj^ après le faux merveilleux , comme on faisait dans ces siècles barbares, on gobait les chimères les plus absurdes. Mais cette réflexion est anticipée : suivons encore un peu notre auteur, qui nous promènera agréablement dans le pays des fées.
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