‹ Œuvres historiques et littéraires de Léonard Baulacre (volume 2)Chapitre 22 sur 55 · NOTICE SUR UN ANCIEN MISSEL DE LA BIBLIOTHÈQUE · texte numérisé non relu

NOTICE SUR UN ANCIEN MISSEL DE LA BIBLIOTHÈQUE

DE GENÈVE

(Manière de reconnaître la provention el Tàgc d'on livre d'église. — Saint lichel, ses apparitions, ses fêtes ou tiédicaces, ses reliques. — Jours Egyptiens. — Formules religieuses pour les épreuves par le fer chaud et le morceau judiciel. — Anniversaires, etc.)

(Dans le Journal Helvétique de Mars et Avril 1749, sous forme de lettre à M. RucHAT, professeur de Théologie ; et dans la Nouvelle Bibliothèque Germanique, 1«' trimestre de 1751, tome VIII.)

Monsieur ,

La bibliothèque publique de Genève a acquis, depuis peu, un vieux manuscrit dont je dois aujourd'hui vous rendre raison. Vous êtes un juge des plus experts dans ces sortes de matières ; je ne saurais donc mieux m'adresser qu'à vous, pour nous aider k débrouiller ce qui peut encore nous embarrasser à cet égard. Je vous avouerai d'abord qu'il ne roule pas sur des sujets fort intéressants. Je voudrais pouvoir vous annoncer que ce sont les livres qui nous manquent de l'histoire de Tite-Live, heureusement déterrés dans les ruines de Portici, et. que c'est le propre exemplaire que PUne tenait en ses mains, quand le tremblement de terre commença. Quelle agréable nouvelle à apprendre à un curieux comme vous !

Non , Monsieur, il ne s'agit pas d'une si heureuse trouvaille, mais seulement d'un Missel ou Rituel un peu vieux. Les livres d'église ne sont pas regardés comme fort intéressants dans la république des lettres ; cependant , quand ils sont d'un siècle un peu reculé, comme celui-ci, on y peut trouver quelque singularité curieuse qui ne laisse pas de faire plaisir k des connaisseurs comme vous.

Vous savez que ces anciens missels ont ordinairement un calendrier en tête , avec les fêtes marquées k leur jour, comme dans nos almanachs. On y trouve aussi assez souvent quelques petites notes historiques d'une seconde main, rapportées dans le calendrier à leur date, à mesure que ces faits arrivaient. On y rencontre presque toujours un nécrologe ^ c'est-à-dire, le jour de la mort de quelques personnes pour lesquelles cette église particulière s'intéresse , et en faveur de qui elle doit chaque année célébrer des messes pour le repos de leurs âmes. Le nôtre est chargé de quantité de noms de défunts, dont on faisait régulièrement l'anniversaire.

Quelques amis et moi ayant un peu parcouru ce missel, il nous parut assez digne de notre curiosité. Nous nous proposâmes de tâcher de découvrir son âge ; mais nous jugeâmes qu'auparavant il serait bon de savoir â quelle église il avait appartenu. Il nous parut que si nous pouvions nous assurer de ce premier article, il nous donnerait des lumières sur lé reste. Un de nos messieurs nous dit que la manière la plus sûre de découvrir l'église qui avait possédé ce missel, était de chercher parmi les fêtes celle de la dédicace d'une église , et que ce serait ce que nous cherchions. Pour nous prouver l'utilité de cette méthode, il prit, parmi nos manuscrits de la bibliothèque, un vieux missel du Chapitre des chanoines de Genève , et nous montra au 15 d'octobre la dédicace de notre cathédrale de St-Pierre. Dirigés de cette manière, nous crûmes bientôt avoir trouvé ce que nous cherchions. Nous vîmes, dans ce même mois d'octobre, la dédicace de l'église de Saint-Michel in monte Tumba. Il

ne s'agissait plus que de savoir où est le mont Saint-Michel qui porte ce nom. Â Taide de quelques auteurs géographes, nous apprîmes bientôt que le lieu ainsi nommé est une ancienne abbaye de bénédictins , bâtie sur une petite ile adjacente k la Normandie. On prétend que saint Michel apparut autrefois à un évéque d'Àvranches, sur un rocher appelé la Tomb^^ En conséquence de cette apparition, l'évéque bâtit sur le haut de ce rocher, qui était de son diocèse, une église dédiée à S. Michel, le 26 octobre de Fan 709. Il en étales ermites qui y habitaient alors, et y établit douze chanoines pour faire le service. Richard P', duc de Normandie, chassa depuis les chanoines, k cause de leurs dérèglements, et fit du chapitre un monastère. Divers princes donnèrent de grands biens k cette abbaye. On va jusqu'k dire qu'elle a joui autrefois de plus de cent mille livres de rente, mais aujourd'hui elle n'en a pas la moitié. Elle a été célèbre pendant fort longtemps, par le pèlerinage des peuples qui y venaient en dévotion de toutes les parties de l'Europe, et, en dernier lieu, par le grand nombre Rappelants qui y ont été envoyés en exil. L'endroit passe pour malsain, ce qui a beaucoup augmenté la rigueur de leur sort.

n ne faut pas oublier une singularité de la situation de cette abbaye , c'est que le flux de la mer y monte deux fois en vingtquatre heures , couvre toute la grève des environs, et répand ses eaux une grande lieue avant dans les terres, de sorte que , pour y arriver, il faut savoir choisir l'intervalle des marées. Mais je dois vous faire part d'une merveille rapportée par un moine nommé Bernard, qui avait fait le voyage de la Terre- Sainte. U dit qu'au mont Saint-Michel, le jour de la fête de l'archange , le flux , qui, tous les autres jours, environne d'eau le monastère , en sorte que rien n'y peut entrer ni en sortir qu'après le reflux, laisse le passage libre le jour de cette solennité. La mer se tient séparée et fait comme deux murs, au milieu desquels on peut passer librement !

> Tumb est un vieux mot celtique, qui signifie une montagne.

Voilà le monastère d'où nous avons cru d'abord , sur la foi de cette dédicace, que notre missel était venu. Mais afin que cette indication fût concluante, il fallait encore que le nécrologe s y rapportât, je veux dire qu'on y trouvât des noms de seigneurs normands ou bretons, bienfaiteurs de cette abbaye ; or nous avons eu beau parcourir la liste de ceux pour qui cette église devait dire des messes après leur mort, nous n'y avons aperçu aucun personnage qui ait tant soit peu l'air normand ou breton. Nous y avons vu seulement des Comtes de Maurienne ou de Savoie, quelques Seigneurs ou dames de la maison de Nemours, quelque noblesse savoyarde, etc.

Déroutés de cette manière , nous avons cherché s'il n'y aurait point quelque abbaye de Saint-Michel, dépendante des ducs de Savoie. Nous en avons trouvé une assez ancienne, placée sur une hauteur entre Suse et Turin, connue sous le nom de Saint- Michel de la Cluse^ qui est au pied du mont sur lequel on a bâti celte église. Ce couvent de Bénédictins doit vous être connu. On voit, dans Y Abrégé de V histoire ecclésiastique du pays de Vaud^ que vous publiâtes il y a environ quarante ans, que quelquesuns de vos anciens Évéques en ont été abbés ; Guillaume de Challand en 1406, Guillaume de Varax en 1418. De nos jours, le fameux prince Eugène de Savoie en avait aussi été abbé commendataire.

Les gens du pays disent des merveilles de cette église : ils prétendent qu'elle a été bâtie par les anges. Voilà ce que dit la &ble; mais nous trouvons dans l'histoire qu'un seigneur auvergnat, nommé Hugon, fonda ce monastère en 966. C'est l'un des quatre chefs-d'ordre de Saint-Benoit. Aussi a-t-il sous lui un grand nombre d'abbayes et de prieurés, tant en France qu'en Italie. Autrefois il en avait bien plus : un diplôme d'Innocent ni ne compte pas moins de 1 40 églises dans sa dépendance.

L'abbaye de Saint-Michel de la Cluse dépend depuis trèslongtemps des Princes ou Comtes de Savoie. Oddon, qui était

de cette maison , épousa Adélaïde, héritière du marquisat de Suse. Par là, les Comtes de Savoie ont été en possession de cette province dès le onzième siècle. Le calendrier de cette église a donc pu inscrire depuis longtemps dans son martyrologe, la mort des Comtes de Savoie et des personnes illustres de cette province.

Continuant à parcourir ce calendrier , nous y trouvâmes, au 29 septembre, une autre dédicace d'une église de Saint-Michel, dedicatio ecclesiœ sancti Michaelis archangeli. Voilà Saint-Michel de la Cluse , dimes-nous. N'ayant que ces deux dédicaces d'église, il nous a paru que l'une ou l'autre devait avoir été la maitresse du missel. Celle de Normandie a été exclue par le martyrologe : reste celle de Piémont.

Il nous a semblé, pendant quelques jours, que nous pouvions nous en tenir là. Mais ayant continué à déchiffrer les notes insérées dans le calendrier, où nous n'avancions pas beaucoup parce qu'elles sont très-difficiles à lire, nous en avons trouvé une qui a encore détruit cette dernière conjecture, et qui nous a remis au point d'où nous étions partis d'abord.

On lit sur le 7 juillet, que ce jour-là doit se faire la commémoration des religieux de Saint-Michel de la Cluse, cammenuH ratio fratrum de Clusa. Il y a apparence que c'était un jour marqué pour faire des prières pour les défunts de ce monastère. La fête des Trépassés du 2 novembre est appelée dans les anciens calendriers commemoratio omnium defunctorum. Outre le soulagement des morts, cette commémoration, prescrite dans notre missel, pourra aussi s'entendre, si l'on veut, de quelques prières pour les vivants, mais toujours différents de ceux de l'église même qui ordonnait ces prières. H faut donc encore chercher ailleurs qu'à Saint-Michel de la Cluse les possesseurs de ce manuscrit, car une église ne fait pas la commémoration d'elle-même.

Obligés de recommencer tout de nouveau, nous lûmes quelques auteurs sur le culte que l'Église romaine rend à saint Mi-

chel, et ils nous détrompèrent sur divers articles. Ds nous apprirent , par exemple , que la fête de cet archange, marquée au 29 septembre, et qui s'observe partout encore aujourd'hui, était appelée dans les anciens calendriers la dédicace de Véglise de Sainl-Michel. La tradition veut que l'archange se soit rendu visible aux hommes en différentes apparitions. La principale se fit en Italie sur le mont Gargan , dans la Capitanate , province du royaume de Naples. La fête, pour conserver la mémoire de cette première apparition, était- marquée au 8 mai dans les anciens calendriers. — Saint Michel apparut une seconde fois dans un autre endroit, où il marqua qu'il souhaitait qu'on lui bâtit une église : on en fait la fête le 29 septembre. — Pour la troisième, qui se célébrait autrefois au mois d'octobre , j'ai déjk dit qu'elle était fondée sur une prétendue apparition de l'archange dans un lieu appelé la Tombe-sur-mer^ dans le golfe entre la Normandie et la Bretagne. Saint Michel fit entendre à TÉvéque d'Avranches qu'il voulait avoir là une église. Cette fête était religieusement observée dans les dixième et onzième siècles , et s'appelait aussi la dédicace de V église de Saint-Michel de la Tombe. C'est ainsi qu'elle est marquée dans notre missel. Donc, autant d'apparitions, autant de fêtes appelées dédicaces, et ces solennités, que nous avons d'abord regardées comme une indication sûre du lieu d'où est venu le missel , ne le sont plus dans cette occasion , puisque ce ne sont pas des fêtes particulières et affectées à une certaine église. Tout le chemin que nous avons fait jusqu'à présent est donc autant de chemin perdu.

Admirez, je vous prie, la singularité. Vous savez qu'on range saint Michel parmi les bons anges qui doivent nous diriger et nous faire marcher dans la bonne voie : il y occupe même une des premières places. Cependant, il semble que, dans cette occasion, il nous a fait manquer le droit chemin. Sous ses étendards, nous sommes allés à faux en Normaodie : nous sommes revenus en Piémont, où il est aussi invoqué, et nous n'avons rien trouvé de ce que nous cherchions. Mais j'ai tort; et, si nous

in

nous sommes si fort dévoyés , ce n'est point à Tarchange luimême qu'il faut s'en prendre, mais aux légendes fabuleuses que l'on a débitées sur son compte.

Voilà notre excuse sur ce que nous avons ainsi tourné à gauche. Après tout, quand on voyage par plaisir et qu'on n'est pas pressé, il n'y a pas grand mal k s'égarer un peu. Il me reste cependant quelque chose sur le cœur contre ces belles légendes qui nous ont si fort déroutés. Vous me permettrez bien , Monsieur, d'exhaler avec vous le ressentiment que j'en ai. Ceux qui ont ainsi outré le culte rendu à saint Michel, avaient-ils donc oublié la défense que saint Paul fait aux Golossiens de rendre aucun culte aux anges? Vous vous rappelez, sans doute, ce qu'a dit Théodoret sur cette défense de l'apôtre.

n y avait, du temps de ce Père de l'Église, des Juifs qui, en embrassant l'Évangile, avaient conservé trop d'attachement pour les cérémonies légales. « Ceux qui défendent la loi (dit-il en désignant ces gens-lk) veulent obliger les chrétiens à honorer les anges , sous prétexte que la loi avait été donnée par leur ministère. Cette maladie a duré longtemps dans la Phrygie et dans la Pisidie. C'est pour cela que le Synode assemblé à Laodieée, en Phrygie, fit un décret pour défendre de prier les anges. On voit encore aujourd'hui (ajoute-t-il) chez ces peuples et chez leurs voisins, des oratoires de Saint*Michel. Ceux qui leur avaient voulu persuader ce culte, avaient pris des prétextes d'humilité. Ils disaient qu'il fallait se procurer la faveur de Dieu par le ministère des anges, et c'est ce que l'apôtre a voulu marquer quand il dit ; Qm personne ne vous fausse perdre le prix de votre course^ voulant, sous prétexte d'humilité , qus vous rendiez un culte aux anges ^, » — La décision du Concile de Laodicée, tenu l'an 367, est aussi formelle contre le culte des anges : elle vous est trop connue pour que je m'avise de vous la rapporter ici.

* Théodoret sur Tépltre aux Golossiens. Ces oratoires subsistaient encore dans l'Asie Mineure du temps dos Empereurs Théodose le Jeune et Marcien.

Ce qu'il y a de singulier dans le culte que l'on rend k saint Michel, c'est qu'il s'étend jusqu'à ses reliques. Il semble qu'on n'en devrait point avoir d'un saint de cette espèce. Cependant on ne laisse point d'en montrer. On prétend avoir son armure au mont Saint-Michel. Il est parlé dans le XII® chapitre de l'Âpocalypse du combat de Michel et de ses anges contre le dragon, sur lequel ils remportèrent la victoire. Sur cette autorité, on produit en Normandie les armes dont l'archange se servit dans cette occasion.

Je dois, Monsieur, vous communiquer une petite anecdote là-dessus, que je tiens de très-bon lieu. Il y a douze ou quinze ans que l'abbé de Broglio, agent du clergé de France et frère du Maréchal, voyageait en Normandie. Il eut la curiosité de voir la fameuse abbaye de Saint-Michel. On lui montra toutes les raretés de ce lieu de dévotion, et les reliques ne furent pas oubliées. Le Sacristain tira d'une armoire un vieux sabre, et un bouclier qui n'était pas moins antique.Voilà, dit-il, les armes de l'archange saint Michel , lorsqu'à la (été des bons anges il combattit le dragon et ses suppôts, et remporta sur eux la victoire. Il ajouta que ce qui prouvait l'authenticité de ces reliques, c'est que personne, jusqu'à présent, n'avait pu connaître de quel métal étaient ces armes, ce qui prouvait bien qu'il y avait du surnaturel là-dedans.

L'abbé , bien loin d'admirer ces reliques, les traita sans détour de fraude pieuse. « Est-ce donc ainsi que vous prostituez la religion, mon Père, dit-il au Sacristain? Vous devriez rougir d'abuser de la crédulité du peuple. Si vous me donnez une lime, je vous ferai voir tout à l'heure que ce bouclier est de fer comme tous les autres, et le sabre d'acier, comme ils sont tous. » Le Sacristain, qui ne connaissait pas l'abbé , fût fort surpris qu'un inconnu osât décrier ainsi leurs reliques. Il commençait à répUquer de son côté avec beaucoup de feu, lorsqu'un autre religieux s'informa prudemment auprès du laquais de l'abbé, qui était son maître. Dès qu'il sut et sa naissance, et la commissiofi

dont il était chargé, il se mit en devoir d'arrêter la dispute. Il dit k l'abbé d'uD ton fort radouci , que ces reliques étaient dans le couvent depuis un temps immémorial, que ce qu'ils en avaient dit était une ancienne tradition , dont , après tout, on ne devait pas s'en prendre k eux, et dont ils n'étaient nullement responsables. L'abbé, au retour de ce voyage, passa en Franche-Comté, où il rapporta cette conversation assez vive. Des protestants très-digues de foi , qui l'avaient ouïe de sa propre bouche, m'en ont fait le récit.

Les reliques de saint Michel ont donné lieu k une autre dispute assez singulière entre Basnage et le Père Mabillon. Le Ministre protestant s'était moqué d'une circonstance qu'il avait trouvée dans la vie de saint Maur, écrite par un moine. On y voit que saint Benoit, qui l'aimait beaucoup, lui fit présent de diverses reliques , et, entre autres, d'une petite pièce du manteau de saint Michel. Basnage s'égaie sur ce qu'on donne un manteau, et même un manteau rouge, k cet archange. Mabillon lui répond qu'il n'a pas bien pris la pensée de l'historien, qui n'a voulu dire autre chose, sinon que saint Benoit donna k saint Maur, son compagnon, un morceau d'un tapis rouge qui avait couvert l'autel de Saint-Michel ; que dans ce temps-lk ces simples couvertures étaient regardées comme des reliques. Le Bénédictin épluche tous les termes de l'historien pour leur donner ce sens * . Il fait voir que l'on parlait encore de cette manière du temps de Grégoire de Tours. On se moquera si l'on veut, ajoute-t-il, de la simplicité de nos pères ; mais il n'en est pas moins vrai que tels étaient les idées et le langage de ce bon vieux temps.

Je vous avoue , Monsieur, que j'ai beaucoup de penchant k croire que le P. Mabillon a bien pris la pensée de l'historien. Ce qui me le persuade surtout, c'est que la légende dorée dit que

* Dédit Sancti Michaelis archangeli ex palliolo rubeo, sanctœ sciHcet ejus mémorise. Memaria, dit-il, signifiait en ce temps-là Fautel, la chapelle ou Téglise d'un saint. Pallia et palliola, les tapis qui couvraient les autels. Annal. Benedkt. I, 651.

l'archange avait lai-méme construit cet .autel sur le monl Gargan, et l'avait couvert d'un tapis rouge, que la vieille version firançaise appelle un maniel vermeiL L'abbé Fleuri, dans un discours qui est k la fin du tome XIII de son Histoire ecclésiastique^ confirme ce que dit le P. Mabillon de la coutume ancienne d'envoyer pour reliques des tapis qui avaient couvert les autels de quelque saint. Or, un tapis que l'on regardait comme apporté du ciel par saint Michel était fort au-dessus des autres, faits* de main humaine. Mais ce qui doit excuser Basnage, outre l'obscurité du texte, c'est qu'étant Normand, il avait connaissance des reliques qu'on montrait au mont Saint-Michel. Sachant qu'on faisait parade en Normandie de ses armes, il a pu supposer que l'on pouvait bien de même avoir étalé son manteau en Italie.

Après avoir ainsi erré quelque temps pour trouver le gite de notre missel , il a fallu revenir en arrière, et voir si nous ne pourrions pas découvrir plus près de nous, ce que nous étions allés chercher fort loin inutilement. Ayant soigneusement relu le nécrologe du calendrier , nous avons enfin aperçu assez clairement , que tous ces morts, en faveur de qui on devait faire quelque service, étaient relatifs k la Tarentaise, province de Savoie , et le plus grand nombre devaient avoir été k Moutiers, qui en est la capitale. L'Archevêque de Tarentaise réside k Moutiers. Ces prélats étaient autrefois très-puissants : ils étaient princes de ce pays-lk. C'étaient les rois de Bourgogne qui leur en avaient donné la seigneurie temporelle ^ Ce pouvoir des archevêques leur fut ôté par Humbert P'^, comte de Maurienne, qui se rendit maître de la Tarentaise , que ses descendants ont conservée jusqu'k présent.

^ Conrad le Pacifique et Rodolphe. On trouve dans le nécrologe la mort de quelques-uns de ces archevêques. Au 21 février, Obiit Aymo Archiepisc&pus. Le 21 septembre, OUit Boso Archieptscopus. Le 12 octobre 1222, Obiit D, Bemardus Archieptscopus Tar. Le Gallia Christiana le fait mourir en 1229. C'est une erreur que Ton ferait bien de corriger dans la nouvelle édition.

La cathédrale de Moutiers, dans les anciens temps, était desservie par des moines. Dom Martenne le marque positivement dans son Voyage littéraire ; il ajoute que c'est même ce qui a donné le nom k la ville, car moustier vient visiblement de monas— tére. Pasquier, dans ses Recherches de la France , liv. VIII, ch. 12, confirme la même chose, et dit qu'à la fin ce mot devint équivalent k celui d'église ' .

Vous trouverez encore, dans le tome XIII de Y Histoire 6CcUsiastique de Fleuri, qu'anciennement les moines desservaient les cathédrales. Il dit, sur l'an 1072, qu'on voulut les en priver, mais que le pape Alexandre les y maintint.

 l'aide des petites notes insérées dans le calendrier pour marquer le jour de la mort de certaines personnes distinguées, nous sommes donc enfin parvenus à découvrir sûrement que le missel était celui de l'église cathédrale de Moutiers, desservie anciennement par des moines.

Nous avons fini par reconnaître quel était le berceau de notre missel : tâchons maintenant de découvrir son âge : c'est la chose qui intéresse ordinairement le plus dans un manuscrit. Peut-être que , dans cette recherche , nous nous instruirons de quelques usages des siècles passés, qui pourront nous faire plus de plaisir qu'une simple date. Je vais donc vous communiquer nos conjectures sur ce sujet, afin d'avoir aussi les vôtres.

D'abord, le calendrier qui est à la tête de ce missel a déjà un caractère d'antiquité par sa grande simplicité. Il est beaucoup moins chargé de fêtes que ceux, d'aujourd'hui *.

*■ Nos pères disaient communément, mener l'épousée au Moustier, pour dire, conduire une fille à Féglise paroissiale pour y recevoir la bénédiction nuptiale du curé. Pasquier, Rech. loc. cit.

* On n'y trouve aucune des fêtes établies depuis sept cents ans. Celle des Trépassés^ par exemple, fixée au 2 novembre, n'y parait point. On sait qu'Odilon, abbé de Gluny, Tintroduisit d'abord dans son ordre l'an 998, et que bientôt après ce fut une fête universelle. On la trouve dans tous les calendriers .depuis le onzième siècle, désignée de cette manière : Commemoraiio fiddium defunctorum.

Quelques-unes de ces fêtes ont des noms singulierSi qui paraîtraient fort barbares à ceux qui n'ont pas manié de vieux livres d'église. En voici un exemple. La fête de la Pu/rification de la Vierge, marquée au 2 février, y est désignée par le mot Ypapantù Je vous avoue que ce terme me parut tout à fait inconnu la première fois que je lus notre calendrier, et qu'il m'a fallu &ire quelques recherches pour en avoir la clef. C'est un mot que l'Eglise grecque avait employé pour désigner cette fête. Ils l'appelèrent Hypanté ou Hypapanté^ d'un verbe de leur langue qui signifie a aller au-devant ou à la rencontre de quelqu'un. » Laraison qu'ils en eurent, c'est que, lors de la présentation de Jésus au temple, Siméon et Anne semblent être venus au-devant de lui^ Les latins ont admis ce terme. On le trouve dans les anciens martyrologes de Bède, d'Adon et d'Vsuard. Il a été en usage pendant trois ou quatre siècles.

On trouve encore dans ce calendrier une note en encre rouge, qui revient , k chaque mois , une ou deux fois. On y lit dies ^gyplti ou dies jEgyptiaci. Au premier aspect, ces jours égyptiens m'étonnèrent autant que l' Ypapanti. Je n'avais jamais vu dans les almanachs, que les jours caniculaires, et ceux-ci n'y avaient aucun rapport. C'étaient pour moi les ténèbres d'Egypte. J'eus donc recours à DuCange, mon guide ordinaire dans ces siècles ténébreux, ou plutôt superstitieux. Il m'apprit qu'il s'agissait de certains jours que l'on regardait comme malheureux, tels que ceux que les Romains appelaient Dies infausti ou atri *, parce que c'étaient ceux où ils avaient souffert quelque perte considérable. Quelques auteurs ont cru que ce nom de jours égyptiens était à cause des plaies d'Egypte. II est plus probable que cela vient de ce que c'est chez ce peuple, qui a toujours été très-superstitieux, qu'on a commencé k faire ces sortes d'observations. On s'abstenait ce jour-là de se

*• Voyez Hfipapanti dans la nouvelle édition du Glossaire latin de DuGange, ûiravTY) OU uiraTràvTYi, occursus, rencontre.

* Âlexander ab Âlexandro, Géniales dies, lib. IV, cap. 20.

faire saigner, de se mettre en voyage , ou de commencer quelque entreprise.

Saint Augustin, dans son Commentaire sur VEpUre aux Ga^ lates^ condamne cette superstition. Il blâme ces gens « qui ne voudraient pas commencer k bâtir, ou à faire quelque chose de semblable, aux jours qu'ils appellent égyptiens, c'est-à-dire, aux jours censés malheureux. » Ce qu'il y a de singulier, c'est que lui et quelques autres Pères de l'Ëglise combattent cette superstition par un autre passage de saint Paul , où il s'agit assuré* meni de tout autre chose. L'apôtre, disent-ils, s'est plaint de cette superstition , comme étant capable de ruiner tout le fruit des travaux qu'ils avaient entrepris pour la conversion des Galates, et de rendre inutiles toutes les peines qu'ils avaient prises pour leur salut. « Je crains que je n'aie travaillé inutilement parmi vous^ leur &iA\, puisque vous observez les jours, les temps^ etc. (Galat. IV, lOr) Ces Pères avaient raison dans le fond; mais vous voyez bien. Monsieur, que ces paroles de saint Paul sont détournées de leur véritable sens. Il est clair qu'il s'agit là des ordonnances légales, des cérémonies judaïques , auxquelles les Galates s'assujettissaient encore après leur conversion.

On fit regarder dans la suite, je veux dire un peu plus tard que la date de notre manuscrit, ces jours égyptiens comme un abus. On a des statuts de l'an 1280 qui défendent d'y avoir égard, et qui les traitent de superstition païenne. Il semble donc que, puisqu'ils paraissent la tète levée dans un missel à l'usage d'une cathédrale et sous les yeux d'un archevêque, c'est une preuve que le manuscrit est antérieur à la défense. Cependant je ne voudrais pas beaucoup insister sur cette preuve. Il ne parait pas que ces règlements aient entièrement arrêté cet abus. On peut appliquer à la superstition ce vers d'Horace :

Expellas iurca, tamen usque recurret

Chassez-la tant qu'il vous plaira, elle reparaîtra toujours. Ces jours égyptiens ayant été proscrits, ne firent que changer d'ha-

bit et de nom, et revinrent ensuite se placer comme auparavant dans le calendrier. Dans le missel qui était à l'usage des chanoines de Genève un peu avant la découverte de l'imprimerie, je trouve chacun de ces jours malheureux mis k leur date, mais un peu travestis : ce n'est plus dies JEgyph\ mais die$ eger. Il lut imprimé k Genève en 1491, avec la même indication de ces mauvais jours. Vous voyez assez l'origine de ce mot. Dies egri pour cegrt, suivant l'oilhographe de ce temps-là, jours tristes et fâcheux, propres à donner du chagrin ' .

Je ne sais. Monsieur, si vous avez lu un Traité des Su^ persdtions , par le chanoine Thiers. On y voit que le peuple de l'Église romaine est encore infatué de ces jours heureux ou nialheureux. Après nous avoir indiqué plusieurs jours où l'on évite avec soin de rien entreprendre d'un peu important, il spécifie aussi les jours que l'on regarde comme heureux. Il y en a, dit-il, qui choisissent le jour de l'Ascension pour se faire saigner, d'autres l'Annonciation de la Vierge pour greffer avec succès. Il nous apprend aussi qu'en quelques provinces de France , on conserve avec soin des charbons de la bûche de Noël, auxquels on attribue de grandes vertus. Pour les jours malheureux < il y a tel jour où l'on évite de se baigner, sans parler de la canicule, parce qu'alors il y a plus de danger de se noyer : dans tel ou tel jour, on craint tl'envoyer les enfants à l'école. En général, les jeudis sont regardés par les superstitieux comme des jours sinistres.

Vous trouverez, dans cet ouvrage de Thiers, un long chapitre rempli de semblables minuties, qui vous prouveront que les jours égyptiens n'ont fait que changer de forme et de figure. On les retrouve encore dans nos àlmanachs'. Mais cela n'empé-

' Dans le même sens que Virgile a dit : Mortales cegri, pour faire entendre que les hommes ont bien des traverses dans la vie.

* Voyez là-dessus, Journal Helvétique, Janvier 1744, p. 30. On pourrait alléguer aussi parmi les preuves générales d'antiquité du missel, le mauvais latin qu'on y trouve, surtout dans les titres, par exemple : Missa pro

che pas qu'ils ne soient une preuve d'antiquité dans notre missel, parce qu'ils y paraissent sans déguisement, et sous leur ancien nom, qu'ils ont été obligés de quitter dans la suite.

Voici encore une pratique superstitieuse pire que la précédente, et qui se trouve déduite fort au long dans notre manuscrit. Ce sont ces fameuses épreuves usitées dans les siècles passés, et connues sous le nom de jugements de Dieu. Vous savez mieux que moi qu'anciennement, c'est-à-dire dès le sixième siècle, on se purgeait de l'accusation d'un crime par le duel, et que cette manière de prouver son innocence était regardée comme juridique. Ces combats parurent un moyen propre k faire connaître, par l'événement, la vérité des faits que l'accusé niait. On attribue aux Bourguignons d'avoir établi , les premiers en France , cet étrange usage : leur roi Gondebaud en fit une loi expresse. Cette épreuve, qui était proprement pour les nobles et les gens de guerre, tomba quelques siècles après.

A celle-là succéda ensuite Vépreuve des éléments^ c'est-à-dire celle de Yeau bouillante et du fer chaud. Quand un homme était accusé de quelque crime , et que l'on manquait de témoins , il devait se purger de cette accusation en mettant le bras nu dans une chaudière pleine d'eau bouillante, et en tirer une bague, plus ou moins enfoncée, selon la nature du crime. Ensuite on enveloppait la main. Le juge mettait un scellé sur l'enveloppe, et, trois jours après, on la visitait. Si elle se trouvait sans brûlure, l'accusé était déclaré innocent ; mais si la main se trouvait offensée et atteinte de brûlure, il demeurait convaincu. Cette épreuve se faisait dans l'église, et était accompagnée de plusieurs cérémonies ecclésiastiques. L'accusé, après avoir jeûné trois jours au pain et à l'eau, entendait la messe et y communiait, et, avant que de recevoir l'eucharistie, il faisait serment de son innocence.

infirmum, Missn pro sacerdote defuncti, pro Episcopo defuncti , Missa sanclis Sigismundt, et quantité d'autres. Cette barbarie sent bien déjà le dixième siècle.

L'épreuve du fer chaud se faisait à peu près de la môme manière. L'accusé, après toutes les mêmes cérémonies, devait empoigner un fer chaud pour prouver son innocence. La main s'enfermait ensuite exactement dans un sac, sur lequel le juge et la partie adverse apposaient leur sceau, pour ne le lever que trois jours après. C'est de là que nous est restée cetle façon de parler usitée pour affirmer quelque chose de la manière la plus forte : J* en mettrais la main au feu.

On avait aussi recours , dans ces épreuves, à ce qu'on appelait le morceau judiciel. On faisait manger un morceau de fromage et de pain d'orge à un homme accusé de vol, et on s'imaginait que ce morceau ne pouvait être avalé par le voleur. C'est de là que nous est venue cette imprécation si commune parmi le peuple : Que ce morceau puisse m^élrangler, si je ne dis pas la vérité ! Toutes ces différentes épreuves étaient appelées le jugement de Dieu , parce que l'on prétendait que Dieu y faisait connaître clairement ceux qui étaient innocents ou coupables.

Telle était la crédulité de ces siècles où régnait la barbarie. L'ignorance, mère de la superstition, y avait introduit ses usages abusifs. Ils sont tous supposés dans notre missel, et il paraît que, quand on l'écrivit, ils étaient alors dans toute leur force. Mais ce qu'on y trouve dans un fort grand détail , c'est l'office et les prières qui accompagnaient ces sortes d'épreuves.

Je crois. Monsieur, que vous verrez avec plaisir un échantillon de quelques-unes de ces formules. Dans la prière pour le succès de Yépreuve de l'eau bouillante, on commence par rappeler le miracle des noces de Cana, où l'eau fut convertie en vin. Ensuite vient le secours que le Seigneur donna à saint Pierre près de se noyer. De ces miracles, et de quelques autres opérés sur les eaux, on se flatte que le ciel voudra bien en faire aussi un sur cette eau d'épreuve, pour manifester le voleur.

A Yépreuve du fer chaud, la prière débute par le buisson ardent de Moïse , qui ne se consumait point. On cite, après cela, Loth sauvé des flammes de Sodome et de Gomorrhe, et les

trois jeunes gens , Âdrac , Misac et Âbdenago , sauvés de la fournaise ardente. On demande la même grâce pour raccusé, s'il est innocent, et le contraire s'il est coupable.

J'ai lu quelque part, qu'autrefois en Hongrie, quand on faisait cette épreuve du fer chaud, on se sentait d'un autre moyea pour engager le ciel k faire connaître la vérité du fait contesté* Ils donnaient pour fondement de leur demande ces paroles de Jésus-Christ : Tout ce que vous me demanderez en priant^ croyez que vous l'obtiendrez. En conséquence de cette promesse, ils s'imaginaient que Dieu devait intervenir miraculeusement pour répondre à leurs épreuves téméraires \

Pour le morceaujudiciel^ la prière débute par le fameux jugement de Salomon ; on rappelle ensuite la manière dont l'innocence de Susanne fut manifestée. On demande à Dieu, en conséquence , que si l'accusé n'a pas commis le crime dont on le charge, il avale tout naturellement et aisément le morceau qu'on lui présente. Si c'est le contraire, on prie la justice divine que celui qui a volé , ou seulement consenti au vol , ne puisse pas avaler ce morceau d'épreuve, que son gosier soit bouché, que rien n'y puisse passer, que l'on voie sa bouche s'enfler et les larmes lui couler des yeux, et enfin qu'il rejette le morceau devant toute l'assemblée.

Dans la vue d'abréger, j'ai supprimé plusieurs des miracles de l'Ancien Testament dont on remplit ces prières, se flattant par Ik d'obtenir quelque chose de semblable. Mais j'en trouve un qui est amené d'une manière si singulière, que j'aurais tort de l'omettre. On demande a Dieu que, comme il fit autrefois que Pharaon ne put pas traverser la mer Rouge , mais qu'il fut englouti dans les flots, il fasse de même que le morceau judiciel ne puisse point traverser le gosier du coupable^.

* Un anonyme a remarqué qu'on abuse encore atyourd'hui de ce passage , pour n*aYoir pas compris qu'il regarde particulièrement les dons miraculeux accordés aux apôtres. Biblwth. raisonnée, tome XXXI V, p. i67.

* 7» Dimine, mamfesta fwtum Utud, mut manifestasti Pkaraonem regem

Outre ces prières , nous trouvons encore dans ce rituel plusieurs formules d'exorcismes relatifs à ces épreuves. Dans celle de l'eau bouillante et du fer chaud, on prenait, à la vérité, toutes les mesures possibles pour que l'accusé ne se frottât d'aucun ingrédient pour arrêter l'activité du feu ; mais on craignait encore les enchantements et les sortilèges. Pour se précautionner contre ces opérations du démon , on exorcisait avec soin l'eau , le fer, le pain et le fromage qu'on devait employer pour ces épreuves*. Tous ces exorcismes finissaient encore par une prière dans laquelle on demandait h Dieu, que, dans sa toutepuissance , il dissipât tous les enchantements et les rendît inutiles.

« Chaque siècle a ses folies et ses erreurs , dit Ik-dessus un homme d'esprit. Le commun des hommes pense d'après le génie de son siècle; mais, lorsque l'ivresse est passée, on est surpris a quel point on a été dupe. La superstition et le goût pour le merveilleux ont toujours été les maladies incurables de l'esprit humain^. » Le principal usage que je dois faire de cette citation , est de remarquer que quand on copia notre missel, <r l'ivresse n'était pas encore passée, > qu'au contraire elle était dans toute sa force; ce qui paraît clairement par toutes les prières et les exorcismes qu'on y trouve pour ces épreuves ^ Or le Concile de Latran , tenu l'an 1215, défendit absolument les

mersum in mari, sicut ille non pertramivit mare, sic non pertranseat gulam ejus qui hoc furtum commisit, creaiura panis et formatici.

* Voici l'exorcisme de Teau : Exorcizo te, creatura aqum, in nomine pa^tris, etc., ut fias aqua ex&rcÎMta ad tffugiendam omnem potestatem inmiei

et omne fantasma diaboli Le morceau Judiciel est appelé dans Texor-

cisme, creatura panis et formatici. Ce mauvais latin confirme Tétymologie que Ton donne du mot de fromage, ou, comme l'on disait autrefois, formage. Ce mot vient du moule où on le façonne, qui s'appelle forme.

* Mémoires de littérature, t. XY, p. 637, éd. de Paris.

' On trouve encore quelques anciens livres d'église où sont ces prières et ces exorcismes. On m'a dit que la cathédrale de Soissons a un manuscrit où on les voit.

épreuves du fer chaud et de l'eau bouillante \ U condamna surtout les prières et les e.vorcismes qui les accompagnaient Donc notre missel est plus ancien que ce Concile. .

 cette preuve d'antiquité en faveurdu missel, j'en vais joindre une autre d'un genre bien différent , et qui est beaucoup plus satisfaisante. On y voit quelques traces de la manière dont le baptême s'administrait du temps des apôtres. Tout le monde sait que, dans les premiers siècles de l'Église, on plongeait entièrement dans l'eau ceux que l'on baptisait. Conformément à cet usage , notre rituel ordonne au prêtre de plonger trois fois l'enfant dans l'eau , 1er immergal ; au lieu que tous les rituels d'aujourd'hui prescrivent de répandre de l'eau sur la tête de l'enfant, ter aspergat. Au reste je ne prétends pas, sur le simple mot d'immersion , attribuer a notre manuscrit une antiquité chimérique, et le faire remonter jusqu'aux temps apostoUques : ce que je veux seulement inférer de cette façon de parler, c'est qu'il est d'un siècle assez reculé pour que l'on eût encore conservé l'ancienne manière de s'exprimer.

Autre preuve à peu près semblable , je veux dire où Ton re* connaît quelques vestiges des pratiques apostoliques. L'article de la pénitence est tout autre dans ce rituel que dans ceux d'aujourd'hui. La confession particulière ou auriculaire n'y parait point, et l'absolution des pèches y est donnée à plusieurs pénitents à la fois. Il importe d'en rapporter ici la formule : Vice Sancti Pétri Apostolorum principis^ cui a Domino collata est no^ bis potestas ligandi atque solvendi^ cujus etiam et nos^ licet indigni, vice fungimur^ absohimus vos , fratres vel sorores^ in quantum vestra expetit (iccmatio^ et ad nos pertinet remissio^ ah omnibus peccatis vestris quœcunque omnibus operibus malis egisfis, sitque vobis omnipotens Deus redemptor vesler vita et salus et remissio omnium peccatorum , cum Pâtre et Spiritu Sancto.

Vous voyez , Monsieur, que cela cadre parfaitement avec le

* Nec quisqmm purgationi aquœ ferventiSj seu ferri candentis, ritum cujuslibet benedictimis impendat.

sentiment des réformés, que le célèbre Daillé a surtout très-bien édairci, qui met l'époque de la confession auriculaire, telle qu'elle se pratique aujourd'hui dans l'Église romaine , au Concile de Latran en 1215, sous le pape Innocent III.

J'entendis un jour prêcher sur cette matière un habile jésuite. Il plaidait fort vivement pour la confession, et disputait de toutes ses forces contre ceux qui ne veulent pas reconnaître Fautorité de ce tribunal. « Il y a des gens qui prétendent , disait-il, que la confession est un établissement purement humain, qui trouve sa source dans le Concile de Latran, et qui donne aux prêtres un pouvoir tyrannique sur le reste des fidèles. Mais il est aisé de répondre à cette objection, et de faire voir que ce n'est point là une invention dont les hommes se soient avisés eux-mêmes , sans avoir aucun égard à leur rang et à leur dignité; à tout ce que la déclaration des péchés peut avoir de rude et d'humiliant. Si les ministres de la pénitence, les prélats, les souverains pontifes étaient affranchis de cette loi, l'accusation aurait quelque valeur, quelque apparence de vérité, mais tous y étant également assujettis, en faut-il davantage pour fermer la bouche? »

Il n'est pas nécessaire. Monsieur, que je m'arrête ici à montrer la faiblesse de celte réplique.Vous la sentez mieux que moi. Les réformés disent que les Évêques du Concile de Latran eurent des raisons de politique pour établir la confession. Elle donne du relief aux prêtres; elle les érige en juges respectables. Le clergé avait intérêt d'être informé des plus secrètes actions des particuliers.

Scire volunt sécréta domûs, atque inde timeri.

En supposant que ce soient laies motifs secrets de cet établissement , ou quelques autres de cette nature , on voit assez que les premiers prélats qui ont paru s'y soumettre comme les autres, ne l'auront pas regardé comme un joug incommode pour eux , parce qu'ils ne s'y seront soumis qu'à l'extérieur, et qu'en

feignant de se confesser, ils n'auront déclaré de leurs péchés secrets que ce qu'ils auront jugé à propos. Une confession o& l'on est le maître de ne dire que ce que l'on veut, ne doit plus être regardée comme un joug , comme quelque chose de rude et d'humiliant.

Pendant que ce jésuite, qui prêchait a Paris, s'échauffait ain» pour soutenir la confession auriculaire, il me vint dans l'esprit une manière de faire sentir le faux de son raisonnement , que je vous avoue que j'aurais souhaité de pouvoir communiquer au controversiste lui-même; mais, n'ayant pas eu occasion de le voir, je vais vous en faire part ici, afin qu'elle ne soit pas perdue.

Louis XIV imposa autrefois une capitaiion fort onéreuse sur tous les sujets de son royaume ; mais, dans l'arrêt qui fut imprimé pour cela en janvier 1695, il déclarait que ni lui, ni toute sa maison ne prétendaient point s'en exempter. Cette taxe fit gémir bien des gens ; mais , avec la rhétorique de notre prédi- . cateur, il n'y avait rien de si aisé que de justifier le roi. Il n'y avait, pour fermer la bouche à ceux qui se plaignaient, qu'à leur dire que Sa Majesté avait taxé le Dauphin son fils et tous les princes du sang. Gardez-vous donc bien , leur aurait-on pu dire , de regarder cette capitation comme l'effet d'un pouvoir tyrannique : puisque le roi y a condamné l'héritier de la couronne et toute la maison royale , sans aucun égard a leur rang, les particuliers n'oseraient plus murmurer. — Il me semble que cette manière de parodier le raisonnement du prédicateur est assez propre à en faire sentir le ridicule.

Mais voilà une longue digression pour fixer la date de la confession auriculaire , et c'est de celle du missel qu'il s'agissait. J'y reviens.

Vous savez, Monsieur, que, pour déterminer l'âge d'un manuscrit, il faut Élire attention a tout, et ne négliger aucune des plus petites circonstances. J'ai trouvé dans le nôtre quelques versets de psaumes mis en musique , et le chant grégorien mar«

que par des notes entièrement inconnues. On n'y voit ni Yéchelle, ni les clefs ; je ne saurais presque vous dire ce que c'est, tantôt des points presque imperceptibles , tantôt de petites figu* res qui ne ressemblent à rien de connu. Mais , quoique nous n'ayons pas entendu le langage de ces notes, elles n'ont pas hissé de nous instruire sur l'article qui nous intéresse. On sait que Gui Ârétin inventa l'an 102i les notes dont on se sert au* jourd'hui. Le pape Jean XX, élu cette année-là, commanda de mettre incessamment en usage cette nouvelle manière de chanter , et en très-peu de temps elle fut répandue partout. La musique dont on se sert aujourd'hui est du commencement du onzième siècle. Notre missel ne la connaissait pas encore : il est donc vraisemblablement du dixième siècle.

Les petites notes historiques insérées dans le calendrier sont à l'unisson avec ces notes de musique. On y a remarqué le jour de la mort de diverses personnes distinguées, afin de célébrer leur anniversaire. C'est ce qui s'appelle obits dans le langage de l'Église. Ces notes sont, dans notre manuscrit, de plcH sieurs mains et encres différentes, et lui sont postérieures, parce que l'on rapportait dans le nécrologe la mort des bienfaiteurs , à mesure qu'elle arrivait. Ceci posé, transcrivons ici quelquesuns de ces obus.

A^ 21 février mourut Aimon^ archevtêque de Tarentaise. Le Gallia christiana m'en marque l'année; c'est en 1040^

Le 4 mars est mort Humbert^ Comte de Maurienne. C'est ainsi qu'on qualifiait les Ducs de Savoie dans ce temps-là. Aucun historien n'a su le jour précis de la mort de ce Prince : ils ont même tâtonné sur l'année; c'est l'an 1048.

Il est vrai qu'il y a plusieurs Princes de Savoie qui ont porté le nom deHumbert; mais il s'agit visiblement ici de Humbertl®% et en voici la preuve. C'est qu'il n'est désigné par aucun caractère pour le distinguer des autres du même nom. On lit simplement qu'un tel jour obiit Humbertus cornes Maurienne. Son fils Humbert II naquit l'année de la mort de son père. Il aurait

fiaillu dire ou Humbert aux blanches mains^ ou Humbert le père^ est mort un tel jour^ si dans ce temps-là cela avait pu causer quelque équivoque ; mais alors on ne pouvait pas s'y mépren* dre, parce qu'alors Humbert II n'était pas encore mort, et peutélre n'était-il pas seulement né. La mort de Humbert l^^ a donc été rapportée dans le nécrologue l'an 1048 , celle de l'Archevêque Aimon huit ou dix ans plus tôt. Le missel était déjà écrit auparavant, puisque ces obits y sont d'une seconde main , et d'une encre différente. Donc ce manuscrit a pour le moins sept cents ans d'antiquité.

Enfin , la dernière preuve, c'est la forme des lettres, les abréviations et l'orthographe , qui sont précisément celles du dixième ou onzième siècle. Si nous pouvions vous voir à Genève, nous vous en ferions juge vous-même, car le coup d'œil en dit plus là-dessus que tous les raisonnements. Ce qui nous a beaucoup aidé à faire valoir cette preuve, c'est que nous avons dans notre bibliothèque publique une ancienne Bible vulgate, qui fut donnée au Chapitre des chanoines , pour l'usage de la cathédrale, par Frédéric, Évéque de Genève, comme on le lit à la fin de ce manuscrit. On sait quand vivait cet Ëvéque, et cela met cette Bible an dixième siècle : elle nous a servi de pièce de comparaison. Nous avons trouvé entre cette ancienne Vulgate et notre missel, une entière conformité sur la forme des caractères et sur toutes les petites singularités des copistes.

Je suis, etc.

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