‹ Œuvres historiques et littéraires de Léonard Baulacre (volume 2)Chapitre 33 sur 55 · ARMOIRIES DE GENÈVE · texte numérisé non relu

ARMOIRIES DE GENÈVE

(Aigle simple romaine. — Aigle éployée oa à deux tètes, pure bizarrerie « qui paraît pour la première fois sur le sceau de l'empereur Wenceslas eo IHSi. — Armes et <ievise de Genève ; épigramme d'Owen k ce sujet )

(Journal Helvétique, Mai 1745.)

Vous avez ouï dire, Monsieur, que l'on voit sur le frontispice de notre église de St-Pierre k Genève , une aigle à deux têtes , que Ton dit être fort ancienne. Vous croyez qu'en déterminant la date de cet édifice, nous pourrons trouver à peu près le commencement et l'origine de ces armes impériales. Ma tâche est

donc proprement de rechercher sous quel empereur notre cathédrale a été bâtie.

L'aigle est censée être le roi des oiseaux ; ce sont surtout les poètes qui lui ont conféré cette royauté. Les Romains avaient dans leurs enseignes l'image de cet oiseau, et voulaient marquer par là la puissance et la majesté de leur empire. On dit que ce fiit Marins qui le premier fit porter une aigle à ses légions. Les aigles romaines n'étaient pas peintes sur des drapeaux, comme c^est Tusage aujourd'hui d'y représenter certaines figures : c'étaient des aigles d'argent au haut d'une pique ; le porte-enseigne s'appelait ilfutït/W*, ou porte-aigle*.

Quelques auteurs prétendent que ce fut Charlemagne qui mit les aigles romaines dans les armes de l'empire. D'où qu'elles viennent, il n'est pas surprenant de voir cet oiseau représenté dans les sceaux des empereurs , mais ce qui doit surprendre, c'est de l'y voir sous la figure monstrueuse qu'on lui donne depuis assez longtemps. Il y est peint ayant deux têtes; quoiqu'on l'appelle quelquefois la double aigle ^ l'expression n'est pas exacte. Cette aigle n'a qu'un corps, deux jambes et deux ailes ouvertes. On lui donne le nom d'aigle éployée. Outre cela on lui donne ordinairement une couronne.

Des écrivains ont avancé que non-seulement Charlemagne avait rappelé dans ses étendards les anciennes aigles romaines , mais que c'était encore lui qui y avait ajouté la figure bizarre d'une seconde tête. Je vous prie de voir une dissertation sur les figures de la façade de P église de l'abbaye royale de la Made^ leinedeChâleauduHj que l'on trouve dans l'histoire de l'Académie des Inscriptions (tome IX, g. 181). Cette église a pour ses armoiries une aigle à deux têtes , et la tradition du pays veut que Charlemagne l'ait fondée, ou au moins restaurée. L'académicien essaie de confirmer cette tradition, par l'aigle que cette abbaye a pour ses armes.

* Les Italiens appellent aujourd'hui un enseigne Alfiert, que les étymo* légistes regardent comme une abréviation du mot latin Aquilifer.

« Cette tradition, dit-il, se trouve confirmée par les ar0H>iries de cette église, qui sont une aigle à deux tètes ou aigle impériale; non toutefois que cette aigle impériale ait été de tous les temps , ou , pour parler plus exactement , que dès l'introduction des armoiries elle ait formé celles de Tempire. Quelques auteurs veulent que ce soit Charles-Quint qui ait commencé à la prendre , ils se trompent ; on la trouve sur des sceaux de l'empereur Frédéric IV en 1459, et peut-être même de l'empereur Sigismond son prédécesseur ; mais l'aigle impériale de l'abbaye de la Madeleine est encore incontestablement plus ancienne. Le Père Menestrier {Orig, des anmnries^ ch. XVII, p. 428) fait mention d'un sceau où est un écu chargé d'une aigle à deux tètes dans un titre de cette abbaye , et il convient que c'est la plus ancienne aigle à deux tètes qu'il ait vue en armoiries. »

Il sera bon , Monsieur, d'écouter encore le Père Menestrier sur l'origine de cette double tète de l'aigle impériale.

<i Les empereurs d'Orient , dit-il , quand il y en avait deux sur le trône , marquaient leur monnaie d'une croix k double traverse, que chacun d'eux tenait d'une main, comme étant le sceptre des chrétiens. Il y a apparence qu'il sera arrivé la même chose de l'aigle dans les armoiries , et au lieu de doubler leurs écussons et leurs aigles, ils les- joignirent et y représentèrent deux têtes, ce que les empereurs d'Occident auront imité quelque temps après. » (Même ouvrage, ch. XXIII.)

Cependant le Père Papebrock, confirère du Père Menestrier, n'est pas trop favorable k cette conjecture. Il trouve bien assez vraisemblable que cet usage de l'aigle à deux têtes ait commencé à l'occasion de deux empereurs qui auront été en même temps sur le trône , mais il ajoute qu'il voudrait voir la conjecture du Père Menestrier prouvée par d'anciennes monnaies; que la croix à double traverse dont il s'autorise était purement arbitraire , et qu'il pourrait bien en être de même de l'aigle à deux têtes '.

' Papebrock, Acta Sanctonun, tome V du mois de Mai, article de Lucifer, évêque de Cagliari, page 218.

Au reste, on trouve une aigle à deux têtes dans un monument fort ancien , c'est sur la Colonne Antonine. On y voit fort distinctement ce symbole représenté sur le bouclier d'un soldat. On croit que, quand les anciens Romains employaient cette figure, c'était pour désigner que de deux légions on n'en avait feit qu'une. Le Père Papebrock ajoute que depuis l'aigle h deux tètes de la colone d'Antonin , on n'en trouve plus qu'au XFV® siècle, sous Jean Paléologue.

Enfin , Monsieur, j'ai encore consulté en votre faveur le Dictionnaire historique d'Hofman^ qui a un long article sur l'aigle impériale ; mais il est trop étendu pour le transcrire ici , et il n'éclaircit pas beaucoup la matière.

Après ces petites recherches pour essayer de répondre par moi-même à votre question , j'en ai senti l'insuffisance. Je me suis donc adressé a un habile homme, que j'ai prié de me dire son sentiment là-dessus. C'est un célèbre professeur allemand , fort au fait de tout ce qui regarde l'histoire de l'empire. Il m'a dressé un petit mémoire sur ce que vous souhaitez de savoir. En voici la copie :

c J'ai examiné ce que les meilleurs auteurs disent de l'origine de la double aigle , ou pour parler plus proprement , de l'aigle à deux têtes, qui distingue aujourd'hui les armes de l'empire. On trouve bien que l'aigle a été employée de bonne heure pour emblème de la majesté de l'empire, et qu'elle a souvent orné les étendards et les drapeaux des armées allemandes , depuis le temps où les rois de Germanie acquirent le droit de se foire couronner k Rome et de prendre le titre d'empereur. Mais le signe de l'aigle parut assez tard sur les monnaies ^ et plus tard encore dans les sceaux des empereurs. On prétend même que Louis de Bavière a été le premier qui ait placé l'aigle dans son sceau.

<c Pour ce qui est de l'usage de la double aigle , telle qu'elle est représentée aujourd'hui dans les armes de l'empire, on n'a aucune preuve sure qu'elle aille plus haut qu'au temps de l'em-

pereur Wenceslas. II est vrai qu'Octavius de Strada, célèbre antiquaire de Tempereur Rodolphe II, dans son traité de Numismatibitë Imp. fait mention de monnaies, où l'emperear Henri m et deux impératrices, l'une femme d'Albert l^^ et l'autre de Henri VU, sont représentés avec la double aigle; mais on regarde la première comme ouvertement fausse, et les dernières comme plus que suspectes. Il en est de même des sceaux dont Bircken donne la description et les empreintes, dans son Histoire de la maison d'AiUriche^ écrite en langue allemande. On y voit dans les sceaux que cet auteur attribue aux empereurs Frédéric I®"^ et II, et Henri VI, une aigle à deux tètes placée dans un petit coin a côté de l'image de ces princes. Hertius déclare ces sceaux ouvertement faux (dans sa dissertation De fide Diplomatum germanice, sect. I. § 8). Je dis que l'aigle à deux têtes avait paru, pour la première fois, dans le sceau de l'empereur Wenceslas, et cela sur le témoignage non suspect de M. Struve, professeur à léna, qui nous donne (dans son Syntagma juris publid^ cap. YIII, § 41) la description du sceau de cet empereur, tel qu'il l'a vu lui-même dans les archives de Piassembourg, attaché a un diplôme de l'an 1381. On y voit sur un des côtés de ce sceau l'empereur assis sur un trône , qui a pour ornement a la droite une aigle, et à la gauche le lion à double queue des armes de Bohême. 'Le revers du sceau représente une aigle à double tête.

c< Ceux qui ont recherché la raison de celle figure de l'aigle de l'empire, qui depuis le temps de Wenceslas a été constamment en usage, se réduisent principalement à ces deux. Les uns croient qu'on a voulu indiquer par la double tête de cette aigle, l'ancien partage de l'empire romain en celui d'orient et celui d'occident. Et comme on croyait, avant la découverte du professeur Struve, que l'empereur Sigismond avait été le premier qui avait mis la double aigle dans son sceau impérial , on a été dans la pensée qu'il l'avait empruntée des empereurs grecs, chez qui la double aigle était déjà en usage, el qu'il avait voulu mar-

quer par là le droit de l'empire germanique romain à Tempire de Torient , en cas que les Grecs en fiissent dépouillés par les Turcs , comme on avait déjà alors lieu de l'appréhender. Du Cange * et Hertius ^ adoptent cette pensée, qui n'est cependant qu'une conjecture très-légère , dont la probabilité tombe entièrement avec la supposition erronée que l'empereur Sigismond se soit servi le premier de la double aigle dans son sceau impérial.

« L'opinion de ceux qui prétendent que l'aigle à double tète signifie l'union de la couronne impériale avec la couronne germanique , a quelque chose de plus plausible , surtout si on y joint cette observation , que Louis de Bavière , qu'on regarde comme le premier des empereurs qui ont mis l'aigle dans leurs sceaux , est représenté dans le sien assis entre deux aigles, dont l'une est placée à la droite, et l'autre à la gauche du pied de son trône. Ce fut sous le règne de cet empereur que les papes Jean XXII, Benoit XD et Clément YI firent les derniers efforts pour soutenir que les rois de Germanie ne pouvaient aspirer à la couronne impériale, qu'autant que les papes auraient reconnu leur élection en Allemagne, et consenti à leur élévation à la dignité impériale. Ces contestations aboutirent enfin, l'an 13^8, à une confédération des électeurs, appelée communément l'union électorale^ dans laquelle ils déclarèrent que ï empire romain dépendait de Dieu seul , et que celui que les électeurs avaient élu pour chef de V empire, acquérait par lassons aucune approbation ou confirmation du pape^ le droit déporter le titre de roi et d'em^pereur des Romains , et faire les fonctions de cette dignité. Cette déclaration fut confirmée la même année à la diète de Francfort par une constitution expresse, et munie des plus fortes peines contre ceux qui oseraient soutenir le contraire. Les rois de Germanie avaient été en effet, depuis Othon le Grand, en possession du droit de chercher la couronne impériale à Rome après leur

* Dissert, de inferior. aevi numismat.

* A Tendroit cité ci-dessus.

élection en Allemagne , et ce droit avait été reconnu plus d'une fois par des traités exprès entre les empereurs et les papes. n méritait donc bien que dans les armes de l'empire on exprimât ce droit important par quelque marque , comme le font encore aujourd'hui les princes, en insérant dans leurs armes celles du pays dont ils portent le titre, ou sur lequel ils ont une juste prétention.

« J'avoue cependant que cette conjecture, quoique bien liée avec les circonstances du temps où les deux aigles ont pani pour la première fois dans le sceau impérial , me parait encore bien faible, quand je pense k d'autres faits h qui la postérité s'est plu de donner un sens mystique, auquel leurs auteurs n'avaient jamais pensé. On ne saurait nier que la simple aigle n'ait été et ne soit encore le symbole distinctif de l'empire romain, et que le chef du corps germanique ne soit autorisé k s'en servir dans ses armes , en vertu du titre d'empereur des Romains qu'il prend aujourd'hui dès son élection. Mais il n'était pas nécessaire d'exprimer l'union de la couronne impériale avec la germanique , ni par deux aigles, ni par une seule à deux tètes. Il me parait donc que les deux aigles que l'on trouve dans le sceau de Louis de Bavière n'y ont été placées que par pur ornement et pour la symétrie. Ce qui m'en persuade encore davantage , c'est que le sceau de Charles IV, sous le règne de qui le droit de l'empire pour élire un empereur des Romains Ait encore mieux affermi par la bulle d'or, ne nous présente qu'une simple aigle.N'esi-il pas plus naturel de croire que TempereurWenceslas, dans le sceau de qui on voit pour la première fois une aigle à deux têtes, ait suivi en cela la bizarrerie de son propre goût, ou celle d'un autre, que d'attribuer k ce prince, si peu zélé pour la dignité de l'empire , et si peu jaloux du titre d'empereur, le dessein de marquer dans les armes impériales, parla figure d une double aigle, le droit de ceux que le choix des électeurs a élevé k cette dignité.

« On rapporte que l'empereur Frédéric P^ ordonna qu'on

peignit le lion dans les annes de la Bohême avec une double queue , parce que la première figure que le peintre avait tracée du lion que cet empereur donne pour armes k Wladislas II, en le déclarant roi , fut si mal faite, que les Bohèmes le prirent pour un singe , k cause de sa courte queue. Il s'est pourtant trouvé des gens qui ont glosé sur cette double queue, et qui ont prétendu que l'empereur avait voulu exprimer par ce signe la grande valeur de ce roi. Rien n'empêche donc que l'aigle à deux têtes, qui devait paraître bizarre au commencement, n^ait pu être regardée dans la suite du temps, à cause de sa bizarrerie même, comme l'hiéroglyphe d'une des deux opinions que je viens de rapporter. »

Je crois , Monsieur, que voilà tout ce que l'on peut dire de mieux sur cette aigle à deux têtes. Il &ut , ce me semble , s'en tenir la , et ne rien demander de plus précis , puisque l'on n'en sait pas davantage. Je vais cependant joindre quelques petites remarques à cette savante dissertation, non pour approfondir la matière, mais plutôt pour voltiger autour et essayer de vous dérider un peu le front, que la sécheresse du sujet pourrait bien avoir rendu sombre jusqu'à un certain point.

Notre professeur a fini en nous faisant regarder l'aigle à deux têtes comme un symbole bizarre. On n'a pas manqué, dans diverses occasions , de l'attaquer et de lui donner quelques coups de bec , quoiqu'elle ait , pour se défendre , des ongles fort crochus et un double bec. Un poète italien a dit qu'on avait fait de l'aigle de l'empire un oiseau bien vorace et bien carnassier. Kst-ce donc , s'écrie-t-il , afin qu'il dévore davantage, qu'on lui a donné deux têtes et deux becs ?

On dit qu'un ambassadeur de Venise , qui était k la cour de France, entreprit aussi les armes de l'empire, mais que sa raillerie ne réussit pas. Il demanda donc un jour a l'envoyé de l'empereur, qui était aussi a Paris, dans quel pays il y avait des aigles a deux têtes ? Dans le même endroit , répondit l'Allemand, m l'an voit des lion» avec des ailes. S'il avait lu le Mercure histo^

tu

tique du mois d'octobre 1 723, après avoir si joliment rétorqué, il y aurait pu ajouter qu'on voit des aigles k deux têtes dans le Mexique. Voici ce qu'on lit dans ce journal k l'article des AWvelles d'Eipagne :

« Le vice-roi du Mexique a apporté de ce pays-là une aigle éployée morte ; elle fut tirée par un Espagnol dans le temps qu'elle allait fondre sur un &on. Sa compagne s'envola, et le gouverneur du lieu envoya 500 Indiens pour l'avoir en vie , avec promesse de mille écus k celui qui l'apporterait. Cette aigle a deux cous de la longueur de sept k huit pouces, qui aboutissent chacun k une tète d'une proportion presque égale, excepté que le bec de la tête droite est un peu plus fort et plus aigu. On lui a vu une de ses tètes levée, pour avoir Tœil au guet, pendant que de l'autre elle dévorait sa proie. Elle se servait de l'une et de l'autre également. »

L'auteur de ces nouvelles a raison d'ajouter, qu'il n'y a nulle apparence que^ du temps de la dimioti de V empire romain^ on ait eu dessein de faire allusion à t' existence d'un pareil oiseau, quand on s'avisa de représenter dans le blason Vaigle romaine éployée. Bien loin que le blason soit fondé sur l'existaice de cet animal , je crois , au contraire , que la prétendue existence de ce monstre n'a d'autre fondement que le blason. Il sera arrivé ici, comme k l'égard de divers autres animaux monstrueux, les licornes terrestres, les griifons, les sirènes, etc. Quand les peintres et les sculpteurs, par un caprice d'imagination , eurent exposé aux yeux du public de semblables figures , on s'avisa d'en faire des animaux réels , et on nous débita mille fables semblables k celle qui nous vint du nouveau monde, il y a un peu plus de vingt ans. Les fantaisies des peintres ont occasionné bien des récits fabuleux. Vous savez la l^ende de St-Denis, qui portait sa tête entre les mains. Il faut encore en chercher l'origine dans quelque imagination pittoresque. Ce saint qui marche sans tête, et l'aigle qui en a une de trop, viennent de la même source.

Je sais, Monsieur, que vous avez lu ï Histoire du Ciel ^ de l'abbé Pluche. D a remarqué que les Egyptiens firent quelque chose de semblable. Dans les temps anciens , on leur exposait des figures symboliques, qui avaient leur signification et que l'on entendait fort bien alors: ces images, ces enseignes devinrent ensuite autant d'êtres réels. L'ignorance du peuple les lui fit prendre grossièrement pour ce qu'elles présentaient k l'œil : on en fit des dieux, que l'on distribua dans les difierentes parties de la terre. Voila, par exemple, comment Anubis devint un dieu qui avait une tète de chien.

Mais nous n'avons que faire d'aller en Egypte chercher des exemples du penchant que nous avons à réaliser nos chimères : les philosophes nous font remarquer que c'est ce qu'on voit tous les jours dans les sciences. Après que , à force de nous alambiquer d'esprit, nous avons enfanté certaines idées singulières , après que nous avons ensuite beaucoup jargonné et disputé là-dessus dans les écoles, nous voulons leur trouver un objet réel dans la nature. Nous leur cherchons un original. C'est précisément l'aigle double du Mexique.

Ceux qui ne veulent pas que l'aigle k deux tètes soit un pur caprice des peintres , disent que cette figure est aussi ancienne que le monde, et qu'on la trouve peinte, des mains mêmes de la nature, dans la racine de la fougère. Effectivement, si vous la coupez transversalement , vous y verrez une aigle double assez bien représentée. Mais j'espère , Monsieur, que vous ne vous laisserez point imposer par cette petite subtilité. On croit voir ce symbole peint sur cette racine , mais pourvu qu'on ait déjà cette image dans l'esprit et qu'on en ait vu auparavant plusieurs représentations. Connaissez-vous la fleur de la passion? Les moines prétendent y trouver tous les instruments de la crucifixion du Sauveur. Mais ce qu'ils nous assurent qu'ils y voient, échappe entièrement a ceux qui ne voient pas ces sortes d'objets aussi fréquemment représentés qu'ils le sont dans les monastères. Une imagination un peu plus tranquille que celle des

habitants des cloitres, vous dirait, en voyant la fleur de la puS' sion , qu'elle n'en a absolument que le nom.

Mais laissons en terre cette aigle impériale imaginaire. Il vaudrait mieux s'occuper d'une autre qui est fort réelle et qui se trouve placée dans un lieu des plus émiœnts. C'est celle qui est sculptée au haut du frontispice de notre é^se de St-Pierre. Elle donne lieu k une question des plus embarrassantes, que vous me proposez dans votre lettre. Cependant , comme je m'aperçois que la mienne est déjà fort longue , nous renverrons cette discussion à une autre fois. J'ai même besoin d'un peu de temps pour y penser. Je vais seulement ajouter ici qudques remarques sur un sujet beaucoup plus de plein pied. C'est sur les armoiries de la ville de Genève.

Vous savez, Monsieur, qu'elles sont composées d'une clef et d'une aigle. Voici comment on m'a dit qu'on s'exprimait en termes de l'art. Les armes de Genève sont partie au premier miparti d'empire ; au secand^ de gueules à une clé d'or contournée et mise en pal. Cimier^ un soleil d'or^ avec le nom de Jésus. Devise: Post tenebras lux.

Quelques auteurs ont dit que nous tenions cette aigle de la main d'un empereur, et la clef de la libéralité d'un pape. Les uns veulent que cet empereur soit Charles IV, d'autres un Rodolphe, et le pontife, Martin V. Vous connaissez la jolie épigramme d'Owen, qui porte sur cette tradition. Cet ingénieux poète veut badiner sur le peu de rapport des armoiries de Genève avec son état depuis la Réformation.

Glavem Aquilamque gerit duplex insigne Geneva :

(llud papaius, hoc habet iinperii.

Hoc insigne tuum quo jure, Geneva, tenebis

Si répétai clavem Roma, Rodol[>hus avem?

Où en seras-tu, pauvre Genève, et que te restera-t-il de tes armoiries, si l'empereur reprend son aigle, et le pape sa clef?

Mais vous savez , Monsieur, que, quand une ville prend des

armoiries, et surtout une ville libre, elle na besoin de les de* mander à personne, et qu'elle se les choisit elleHUéme. Genève, ville impériale, prit donc l'aigle de l'empire ; et, k l'égard de la clef, sans envoyer k Rome des députés baiser pour cela la pantoufle du saint-père, elle en prit une des mains de saint Pierre, patron de Genève.

Une petite singularité , c'est qu'outre ces armes peintes et sculptées dans différents endroits de la ville et sur la monnaie, le public fait nourrir un certain nombre d'aigles dans une grande ^ge exposée sur le port , à peu près comme on nourrissait autrefois à Rome les oies du Capitole. Il y a donc dans le blason, comme vous voyez, des armes parlantes, et quelquefois des armes vivantes.

Mais ce qui mérite le plus d'attention dans les armes de Genève , c'est sa devise. On croit ordinairement que l'ancienne étak Po^ tenebras spero Ittcem. Après les ténèbres j'espère h lumière, et qu'à la Réformation elle fut changée en Post tenebras LUX.

On regarde la précédente devise comme quelque chose de singulier. On voudrait la prendre pour. une espèce de présage de la lumière que devait amener la prédication pure de l'Evangile , en dissipant les ténèbres de la superstition et de l'ignorance qui couvraient l'Église de Genève. On prétend que ce fut pour accomplir cette prédiction que l'on changea, après la Réformation , l'ancienne devise en celle-ci : Après les ténèbres la lumière. ,

Mais <m peut faire quelques difficultés contre cette observation. La première, c'est qu'on ne tixmve pas d'anciennes monnaies avec cette devise entière: Post tenebras spero lucem; elles ont seulement Post tenebras lucem. D'ailleurs on a remarqué judicieusement, dans la nouvelle édition de Y Histoire de Genève^ que cette même devise a été quelquefois employée sur les monnaies frappées depuis la Réforraation, comme le Post tenebras lux

se trouve aussi sur d'anciennes pièces frappées plusieurs siècles avant la Réformation.

Ce qu'il yak ajouter pour éclaircir entièrement cette matière, et à quoi il semble qu'on n'a pas pris garde jusqu'à présent , c'est que cette devise était originairement un passage de l'Ëcriture Sainte. On trouve ces paroles dans le livre de Job. Or, dans le style oriental , les ténèbres marquent l'adversité , et la lumière la situation opposée, je veux dire la prospérité. Dans le chap. XYIII, un des amis de Job dit que la lumière des méchants sera éteinte ' , c'est-k-dire que les avantages dont ils semblent jouir ne seront pas de durée, et qu'ils essuieront de tristes revers. Il l'explique lui-même dans les versets suivants : La ca-' lamité^ dit-il, les environnera de tous côtés. Quand donc Job dit dans le chapitre précédent, selon la Yulgate : Po'st lenebras spero lucem ^, il veut dire qu'après les jours tristes et sombres qu'il vient de passer, il espère d'en voir par la suite de plus sereins et même de plus riants. H se flattait que ses maux cesseraient, et qu'il jouirait de sa première prospérité, k peu près comme nous disons proverbialement : après la pluie le beau temps.

Quand donc ce saint homme casait , après les ténèbres f espère la lumière , il ne faut pas s'imaginer qu'il voulût dire par Ik qu'il se flattait d'avoir à l'avenir plus de connaissances sur la religion et les choses divines. Ainsi ce n'est que par accommodation que l'on peut regarder l'ancienne devise comme un présage de l'heureux changement que la Réformation opéra dans la religion k Genève. Quand nos ancêtres, qui vivaient avant cette révolution , choisirent cette devise , ils se trouvaient apparemment dans quelque situation fâcheuse qu'ils espéraient voir changer en des jours plus heureux.

Je suis , etc.

* JobXVm.6.

* JobXVIT, 12.

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