RECHERCHES SUR LA FONDATION DE L ÉGLISE CATHÉ- DRALE DE GENÈVE
(Ivitus, métropolitain de Vienne, consacre la cathédrale de Genève, reconstruite sous Gondebaud, après incendie de guerre. — Erreurs de Spon, roman de léti, absence de secours des historiens. — Les figures du portail montrent que l'église actuelle est du onzième siècle.)
(Journal Helvétique, Juillet 1745.)
J'ai répondu , Monsieur, à la question que vous m'aviez faite sur l'origine de l'aigle double qui fait les armes de l'empire. Je vous envoie sur ce sujet une dissertation d'un habile homme qui est au fait de ces matières. Il reste encore un article embarrassant, c'est l'aigle impériale qui est sculptée au haut du frontispice de l'église de St-Pierre de Genève. Vous me demandez comment on peut l'accorder avec l'origine assez moderne de cette aigle double; il faut, me dites-vous, ou que notre cathédrale soit moins ancienne qu'on ne le prétend , ou que l'aigle a deux tètes soit d'une date plus reculée que ne le disent ceux qui ont traité ce sujet. La difficulté n'est pas facile k résoudre ; je ne me sais pas senti assez habile pour en venir k bout tout seul: j'ai conféré avec un savant antiquaire, qui m'a fourni quelques éclaircissements que je vais vous communiquer.
Il me semble que , pour trouver la date de notre aigle impériale de Genève , il faut auparavant chercher celle du temple même où elle est exposée. Tout dépend ici de s'assurer de quel siècle est notre édifice de St-Pierre , et de voir ensuite si le fronton du frontispice où est Taigle a deux tètes, est aussi ancien que le reste de l'église.
Nous sommes assez embarrassés a bien marquer l'âge de notre
cathédrale. Les auteurs qui vivaient du temps où elle a été fondée n'en ont rien dit ; ceux qui dans la suite ont écrit l'histoire de Genève ne font que tâtonner sur cet article. Loin de nous donner quelque chose de satisfaisant là-dessus , leurs conjectures sont plus propres à nous égarer qtl'à nous mettre dans la bonne voie.
Voici ce qu'en dit Spon sur Tan 58 ï : « Contran , roi de Bourgogne , augmenta les bénéfices de TÉglise et fonda la cathédrale de St-Pierre. M. Morus , qui a fait une harangue intitulée : De duobus Genevœ miraculis^ prouve par quelques passages des homélies d'Avitus que ce fut lui qui consacra cette église. ))
Voyez. Monsieur, comment vous accorderez ces deux choses. Morus a effectivement bien prouvé qu'Avitus, métropolitain de Vienne, consacra la principale église de Genève , que l'on venait de bâtir de son temps; mais, si cela est, Gontran, qui ne commença à régner que longtemps après la mort d'Avitus , ne peut pas l'avoir fondée. Spon met la date de cette fondation à l'an 584 , et le prélat k qui il la fait bénir mourut peu de temps après le concile d'Epaone, tenu en 517 sous Sigismond. Le médecin Spon était un antiquaire estimé: la fondation d'une église ancienne était un sujet tout k fait de son ressort ; on devait s'attendre que la date de la nôtre serait bien établie dans son histoire , et il n'en est rien.
Il faut donc tâcher de débrouiller ce chaos. Commençons par la dédicace d'Avitus. Clovis fit une cruelle guerre à Gondebaud ; son armée désola le royaume de Bourgogne. La viUe de Genève , qui en dépendait , fut saccagée et presque réduite en cendres ; notre principale église fut brûlée. C'est ce qui parait par le titre d'une homélie d'Avitus, qu'il prononça pour la dédicace de cette église quand on l'eut rebâtie. On trouve des fragments de cette homélie dans les œuvres de cet archevêque de Vienne, que le Père Sirmond a données au public : il les a tirés principalement d*un précieux manuscrit sur du papier d'Egypte , que
Godefroy avait vu autrefois chez le président De Thou , a qui il appartenait. Il cite le titre de cette homélie de cette manière : Dicta in dedicatiane basilicœ Genava^ quam hostis incenderat^ c'est-à-dire : Homélie prononcée à la dédicace de l'église de Genève , que l'ennemi avait brûlée.
Quoique l'on n'ait que quelques fragments de cette homélie, qui sont même extrêmement brouillés, parce que cet ancien manuscrit a beaucoup souffert des ravages du temps , on y apprend cependant que cette église était déjà bâtie à l'honneur de saint Pierre, et portait le nom de cet apôtre comme aujourd'hui. On trouve dans un endroit de cette homélie qui s'est conservée, mais dans un latin assez obscur, que comme autrefois saint Pierre^ après avoir été en grand danger sur les eaux , en réchappa heureusement et en demeura victorieux^ il était arrivé quelque chose de semblable à rédifice qui porte son nom^ lequel après avoir essuyé de grands périls^ reparaissait avec toute sa solidité. Il insinue qu'il a été bâti d'une manière ferme et solide , et qui semble promettre une longue durée \
Ce détail était nécessaire pour bien constater que sous Gondebsmd, et pendant la vie d'Âvitus, on bàût à Genève une église dédiée à saint Pierre, et qui fut construite fort solidement. Vous voyez bien , Monsieur, la conséquence que j'en veux tirer ; c'est que ceux qui ont attribué à Gontran la fondation de l'église cathédrale de Genève, se sont trompés: la voilà fort clairement bâtie par Gondebaud. Quelle apparence qu'on l'ait rebâtie dans l'espace de cinquante ou soixante ans? Après l'irruption de Clovis , tout ce siècle-là fut tranquille pour Genève : on n'y voit plus de ces courses d'ennemis qui mettent tout à feu et à sang dans une ville.
C'est un auteur allemand qui a donné Heu à cette erreur, que Gontran avait fondé l'éghse de St-Pierre de Genève. Il se nomme Lazius , médecin de Vienne en Autriche , et il prend le titre
* Soliditas quse faciendis fabricis in principiis quaeritm*, hic ad culmen obtinuit. Firmissimo aliarum aedium fundamine,cacumina nostra tutiora sunt.
d'historiograpiie de Ferdinand I^*^, roi des Romains. Il dit, dans son livre de Migrationibus ^ publié en 1555, que « le rot Contran fonda deux églises épiscopales, celle de Genève et celle de Maurienne ^ » (p. 615). Lazius était laborieux, mais il ne passe pas pour un auteur fort exact. Il est cependant excusable de s'être mépris sur le fondateur de notre cathédrale ^ parce qu'il n'avait pas vu les œuvres d'Avitus, qui ne furent publiées qu'environ un siècle après sa mort.
Quand je dis que Lazius ne pouvait pas avoir vu les œuvres d'Avitus, cela demande une petite explication. Cet évéqu eavait composé des sermons , des lettres et des poèmes ; ses ouvrages en vers avaient bien été publiés dès l'an 1507, mais ceux en prose ne furent imprimés qu'en 1 643 , et c'est là qu'il est parlé de notre église. Ses lettres sont ce que l'on estime le plus ; il y traite plusieurs matières de religion. Vous en trouverez un extrait assez détaillé dans la BihlioiHque ecclésiastique de Dupin. Quelquefois Avitus quitte le ton sérieux et va jusqu'à badiner assez agréablement avec ses amis. Je ne ferai pas mal de vous donner l'extrait d'une de ses lettres de ce genre. Ces petites digressions doivent être permises ; dans des matières aussi sèches que l'histoire de la fondation d'une église, un peu de variété n'est pas mal à propos.
La lettre LXV est adressée à Maxime, évêque de Genève; le style en est assez obscur. Au travers d'un latin fort dur, on entrevoit que le métropolitain remercie l'évéque d'un présent qu'il lui avait fait; il ne dit pas précisément en quoi consistait ce présent , mais on voit qu'il regardait la table. On peut conjecturer, avec beaucoup de vraisemblance, que notre évêque loi avait envoyé une de ces belles truites qui font l'honneur de
* Ce qui peut avoir donné lieu à cette méprise, c'est que Contran fit quelques libéralités à Tcglise de Genève, à l'occasion de Cariatho son écuyer, qui en fut évêque. — Lazius ajoute que Théodoric, dernier roi de la race mérovingienne, n'ayant point d'enfants, multa pro fukienda religione apud Gênavam fimdavit; mais il ne dit pas où il aurait puisé ce renseignement.
notre lac. Vous savez que Grégoire de Tours a dit que, de son temps, on en péchait qui pesaient jusqu'à cent livres. Âvitus en remercie donc Maxime; il lui marque « que son présent Ta trouvé hors de Vienne , parce qu'il était allé visiter un monastère , ce qui avait été un surcroit de fatigue pour le messager (il s'appelait Leonianus , et il parait , par la lettre LXXVII , que dan» la suite il parvint à l'archidiaconat). Il ajoute que le pauvre Leonianus était arrivé très-harassé et le ventre vide ; il le compare aux corbeaux d'Élie, qui ne touchaient point à la nourriture qu'ils portaient au prophète ; que sa joie et sa reconnaissance sont d'autant plus entières, que le présent est arrivé entier et sans avoir été entamé par le porteur; qu'il traitera de son mieux ce fidèle messager , non pas cependant en lui faisant une ample portion des bonnes choses qu'il a apportées , dont assurément il ne doit manger que sobrement et ne tâter que d'une dent , comme l'on dit , mais qu'en échange il ne lui épargnera pas le bon vin de Vienne, qu'il lui en fera servir copieusement et dans les plus grands verres. » Voila le ton enjoué sur lequel était monté le métropolitain, quand il remercia notre évéque.
J'ai dit que c'est dans des fragments d'homélies d'Âvitus, que l'on trouve l'article de notre cathédrale. Elle doit avoir été bâtie entre l'an 500 et l'an 516. Si votre curiosité remonte encore plus haut, et que vous me demandiez si l'on ne sait rien de ce temple que Clovis fit brûler k Genève, je ne vous puis répondre autre chose, Monsieur, si ce n'est que l'on soupçonne avee beaucoup de vraisemblance , que le christianisme s'étant établi à Genève sur la fin du quatrième siècle, on consacra a l'usage des chrétiens un temple d'Apollon , qui était dans le même emplacement où est aujourd'hui notre cathédrale. Nos premiers chrétiens de Genève n'étaient pas aussi scrupuleux qu'Âvitus , qui voulait que, quand on s'était emparé des temples des hérétiques, on les démolit et Ton en rebâtit d'autres \ On ne reconnaît
* Voici le canon qu'il dicta au concile d'Epaone. « Basilicas haereticorura
plus la bonne humeur du prélat dans une décision si outrée. Le concile d'Orléans avait décidé d'une manière contraire quelques années auparavant.
Outre ces deu^ temples, bâtis successivement dans le même lieu , il en faut compter un troisième , qui est celui qui subsiste aujourd'hui. C'est encore une erreur de notre historien Spon, qui s'est imaginé que l'église consacrée par Avitus est la même dont nous nous servons. « Le bâtiment fut discontinué, dit-il, jusqu'à l'an 990 , que l'empereur Olhon le fit poursuivre, et Conrad l'acheva l'an 1024. i> Que dites-vous, Monsieur, de cette interruption de quatre cents ans? Vous paraît-die vraisemblable^? Il serait bien singulier qu'un temple consacré au commencement du sixième siècle , ne fut achevé que dans le onzième. C'est ici un de ces endroits où l'on a sujet de se plaindre du peu de justesse de notre historien ; il a pris des matériaux partout où il en a trouvé , mais sans se mettre fort en peine de les agencer et de les faire cadrer. On le voit souvent rapprocher des faits qui doivent être séparés par un long intervalle ; c^est encore beaucoup s'ils ne sont pas contradictoires les uns aux autres. Tous ces défauts se remarquent dans les cinq ou six lignes qu'il nous a laissées sur l'histoire de notre cathédrale. Cette matière avait donc absolument besoin d'un nouvel examen.
Après avoir réfuté ceux qui veulent que Contran ait fondé notre église, il est bon de dire aussi un mot de la pensée de ceux qui croient que Charlemagne Ta réparée et embellie. « Sur
quas tanta execratione babemus exosas , ut pollutionem earum purgabiiem non putemus, sanctis usibus applicare despicimas. i> (Can. 33.)
' Entre Contran et l'empereur Othon, on trouve plusieurs princes restaurateurs d'églises. La reine Brunehaut, par exemple, avec ses mauvaises qualités, avait ceDe-ci de bonne, qu'elle eut soin d'entrenir les églises, et d'en bâtir une foule de nouvelles. Dei et ejus sanctorum memorias excoJebat, et wjvat fabricando dévote nmltiplicabat {Xiaiomi, IV, 1). Brunehaut a régné en Bourgogne quinze ans, et n'aurait pas laissé l'église de Genève imparfaite, si Contran ne l'eût point achevée.
la fin du huitième siècle , dit notre historien , Gharlemagne vint à Genève , où il tint conseil de guerre pour aller en Italie, contre Didier, roi de Lombardie. »
Pépin, père de Gharlemagne, avait passé à Genève vers l'an 756 avec une armée formidable , qui avait traversé toute la Bourgogne pour aller en Italie, à la prière du pape, faire la guerre k Aistolphe, roi des Lombards, qui assiégeait Rome. Gharlemagne prit la même route avec son armée, quelques années après , pour combattre aussi la même nation. Ge prince fit avancer son armée auprès de Genève , pour la mener ensuite en Italie ; il vint lui-même en notre ville , où il tint conseil avec ses principaux oiBciers sur la manière dont il s'y prendrait.
Dans ce conseil de guerre, il se trouva plusieurs évéques, suivant l'usage de ce temps-là, et quelques historiens lui ont donné le nom de Synode. Gela a donné lieu a une équivoque ângnlière du Père Sirmond, qui a pris ce conseil de guerre pour un Goncile, et Ta inséré dans son grand recueil k l'an 773, et sous le titre de Concilmm Genavense, Le Père Labbe l'a copié dans son recueil des conciles , et , enfin , le Père Hardouin , avec cette différence qu'il avertit, dans une note marginale, que ce concile s'est tenu k Gènes en Italie, ce qui est absurde, puisqu'il s'agissait principalement dans ce conseil de guerre de la manière de passer les Alpes.
« Gharlemagne, dit encore Spon, confirma les libertés et privilèges de Genève et de son église , et fit mettre sur le grand portail de St'-Pierre sa statue, et, au-dessus, une aigle impériale a deux têtes. » Il ajoute judicieusement qu'il croit cette aigle plus récente. L'éditeur de 1730 remarque, dans une note, que Gharlemagne ne saurait avoir fait graver les armes impériales en 773, puisqu'il n'était pas encore empereur, et qu'il ne parvint k la dignité impériale que l'an 800. Getté preuve est sans réplique.
Ge raisonnement combat de même ce qu'avance le Citadin Genevois : « qu'au-dessus de notre aigle impériale, on avait posé
la statue de Gharlemagne, avec sa couronne impériale, et son sceptre impérial d'une main et l'épée de l'autre, que cette statue y était encore en 1 535 » (p. 28). L'auteur tenait cela d'une tradition populaire, mais qui doit nous être fort suspecte. L'aigle impériale sculptée est tout au haut du frontispice de l'église, précisément k la pointe du fronton, et on veut que Charlemagne ait été encore au-dessus. Ne vous semble-t-il pas. Monsieur, de voir Jupiter sur son aigle qui va foudroyer les Titans ? On est fort tenté de renvoyer tout cela dans le pays des fables. Voici la conjecture la plus vraisemblable : on remarque dans le frontispice de notre église une niche qui , depuis quelques siècles , a été remplie de maçonnerie , et où on a ménagé deux petites fenêtres pour éclairer la cage de l'horloge ; cette niche est audessous , et non au-dessus de l'aigle , comme l'a prétendu le Citadin. Il y a beaucoup d'apparence qu'originairement cette niche avait été destinée k la statue de l'empereur qui avait &it construire notre temple. Dans ces temps d'ignorance, on oublia son nom quelques siècles après, et on trouva à propos de dire que c'était Charlemagne. Le peuple a beaucoup de penchant à trouver Jules-César ou Charlemagne dans les bâtiments anciens. Cette statue fut renversée par quelque accident que nous ne savons pas, quelques-uns disent par le zèle indiscret de nos Genevois iconoclastes , qui , k la Réformation , prirent cette figure pour celle de quelque saint ; autre tradition fort suspecte encore. A propos des ennemis des images, ceux qui veulent que Charlemagne ait eu beaucoup de part à la construction de notre église, font remarquer qu'elle ne se ressent pas trop du culte des images. Les ornements de sculpture qu'on y voit ne sont point des objets de dévotion ; les chapiteaux des colonnes représentent ou des choses naturelles , ou des caprices de peintre: on y voit des feuillages, des serpents entortillés, des chiens , des oiseaux , des têtes d'hommes, des sirènes et même des grotesques. De semblables fantaisies de sculpteur étaient fort du goût de Charlemagne , qui a proscrit des églises les
images de dévotion, et écrit contre le culte qu'on voulait leur rendre. Mais, Monsieur, il n'est pas besoin de remonter si haut pour trouver des églises qui ne se ressentent point du culte des images. Il est vrai que dès le neuvième siècle on servait les images en orient, mais cet abus n'avait pas encore passé en occident au dixième et au onzième siècle, surtout dans les Gaules, où la mémoire de Charlemagne était trop vénérée pour qu'on s'y permit ce culte. Je me flatte de faire voir que notre cathédrale a été fondée deux siècles après cet empereur.
Je ne m'arrête point à ce que Léti à dit dans son Histoire de Genève du séjour de Giarlemagne dans notre ville et de tout ce qu'il lui fait faire pendant dix jours qu'il y demeura ^ C'est un journal des mieux circonstanciés ; il décrit d'abord la magnifique entrée qu'on fit a ce prince , les présents qu'on lui offrit k son arrivée. Il nous parle entre autres d'un beau cheval bien harnaché, avec une housse des plus riches, que les principales dames de la ville avaient brodée avec beaucoup de goût ; on y voit plu* sieurs autres traits de cette nature , dont il a lui-même brodé son roman. Charlemagne, de son côté, accorda de beaux privilèges aux habitants , et , pour nous donner un titre authentique de ville impériale, il fit graver l'aigle à deux têtes et la fit placer sur le firontispice de notre église, où on la voit encore aujourd'hui. Nous verrons bientôt que l'église même n'a été bâtie que quelques siècles après Charlemagne, piais Léti n'est pas homme à s'arrêter à ces sortes de difiicultés ; il nous débite toutes ces belles choses sur la foi d'un manuscrit qui n'exista jamais , et qu'il. a forgé à plaisir. Son Histoire de Genève^ pour ce qui regarde ces anciens temps , est si fabuleuse, qu'elle pourrait très* bien assortir les romans qui composaient autrefois la bibliothèque du brave Don Quichotte.
Ce qu'il y a de singulier, c'est que cet auteur, qui cite hardiment des manuscrits dont il n'a jamais pu prouver la réalité , et
* Historia Genevrina, tome I, page 280.
qui a farci son Listoire d'une infinité d'anecdotes qu'il prél^d en avoir tirées, a , d'un autre côté, la hardiesse de rendre suspects les actes les plus honorables à notre République , je veax dire des bulles d'empereurs, qui établissent solidement notre souveraineté et notre indépendance, dont les originaux sont cependant dans nos archives, avec les preuves les plus incontestables d'authenticité. Puffendorf avait donné ë VariUas le titre d!arclii'menteur : Léli pourrait bien partager avec lui cette honorable épithète. Mais il est temps de laisser ce misérable écrivain, pour tâcher de puiser dans de meilleures sources, afin de pouvoir découvrir la date de notre cathédrale.
Je dois. Monsieur, vous indiquer une pièce assez nouvelle, fort propre à se former le goût pour bien juger de l'âge d^uoe église. Vous la trouverez à la fin du tome P*^ de Y Histoire de Bourgogm de Dom Plancher ^ Il semble qu'elle n'est pas de la même main que le reste du livre : cette dissertation parait être d'un architecte de profession, qui est en même temps bon anti» quaire ; mais , de qui qu'elle soit , elle est assurément fort ins« tructive.
Si vous lisez l'ouvrage que je vous indique, vous y trouv^^ bien des fausses dates rectifiées. Le Père de Mont&ucon avait dit, par exemple, que les figures ou statues des rois et reines de France , qui sont au portail de l'église de Notre-Dame de Paris et à celui de l'abbaye de St-Germain , étaient des monuments des rois mérovingiens , et notre auteur fait voir clairement qu'ils ne sont que du onzième siècle. Mais ce qui fait principalement à notre sujet, et qui peut nous servir de caractère distinctif, c'est qu'il nous apprend quelles sortes de figures on avait accoutumé de représenter dans le onzième siècle , audessus du portail, je veux dire dans le fronton des églises. Il pose donc que c'était un usage constant dans ce temps-là d y mettre en sculpture un Christ, et autour de lui les quatre ani-
* Dissertation sur les anciennes églises de Saint-Benigne de Dijon, p. 476.
maux qui sont les symboles des quatre évangélistes. Il nous a donné les estampes de divers portails des églises de Bourgogne, qui sont sûrement du onzième siècle, et qui ont toujours ces mêmes figures. On ne trouve rien de semblable avant ce sièclelà, et cette coutume finit de bonne heure dans le douzième siècle. n s'agit présentement de vous décrire les figures qui se voient sur le portail de notre église , et de les comparer avec la règle que ce critique vient de nous donner. Le champ de notre fronton est chaîné de personnages et d'animaux , lesquels , quoique mij^tilés en partie , ne laissent pas d'être aisés k reconnaître ; on y voit d'abord saint Pierre, les clefs à la main, et qui par conséqijb^t n'a pas besoin qu'on lui demande son nom. Il parait Ik eonune le patron de notre église ; il est placé du côté droit. De l'autre côté , à gauche , on remarque une figure semblable et qui ne peut être que saint Paul ; il a perdu son bras droit, dont il tenait appajremmeut l'épée , instrument de son martyre , qui le caractérise. On sait qu'on associe ordinairement ces deux apôr Ires , et qu'ils ne vont guère l'un sans l'autre. Entre ces deux figiM^s , et sur un piédestal un peu plus élevé , on voit un troisième personnage , qui , a la place distinguée qu'il occupe , doit nécessairement être le Christ. La tête est tombée depuis longtemps , mais on ne saurait s'y méprendre , le sculpteur a pris de trop bonnes précautions pour cela ; il a placé sur l'épaule de saint Pierre quelques versets du chapitre XX de l'Ëvangilede saint Jean, où le Sauveur demande à cet apôtre s'il l'aime, et qui, sur sa réponse affirmative^, lui donne la commission de paitre ses brebis.