PASCE OVES MEAS
Ces caractères sont romains et ne tiennent point du tout du
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gothique, ce qu'il est bon de remarquer en passant, en faveur de l'antiquité de ce frontispice.
Le sculpteur, pour caractériser encore davantage le Sauveur, a mis précisément au-dessus de sa tête la figure d'un agneau. C'était un usage ancien de représenter Jésus-Christ sous ce svmbole : il fut même blâmé dans un concile tenu a Coustantinople, dans le dôme du palais de Justinien. Voici ce qu'on trouve Ik-dessus dans le canon 82 : En plusieurs images , Jésus- Christ est représenté sous la forme dCun agneau que Jean^Baptiste montrait au doigt, l^ concile ordonne que désormais on peigne le Sauveur sous la forme humaine^ cotnme plus convenable *. Notre fronton n'a pas tout à fait contrevenu aux décisions du concile , puisqu'il y est représenté des deux manières : je ne voudrais pas faire là-dessus un procès au sculpteur. Ce sur quoi on ne saurait s'empêcher de le blâmer, c'est que, Jésus-Christ s'étant donné dans la légende sous la figure d'un berger qui ordonne à saint Pierre de paître ses agneaux^ il n'était plus permis dans le même tableau de nous le représenter sous la figure ou l'emblème d'un de ces animaux ; mais , dans ces temps ténébreux , on ne se piquait pas d'observer si scrupuleusement les règles de Tunité.
Il est temps de venir présentement â ces autres animaux que Ton a choisis pour caractériser les évangélistes , et qui doivent caractériser en même temps le siècle de la fondation de notre église , qui est tout le but de nos recherches. On voit donc , outre ces figures, sur le fronton du portail de notre église , les quatre animaux mystérieux de l'Apocalypse , symboles des écrivains de nos Évangiles. Aux pieds de saint Pierre est le lion ailé tenant le livre de l'Évangile ; il représente saint Marc, que l'on veut qui ait été le secrétaire de cet apôtre. Aux pieds de saint Paul est un bœuf ailé, muni de même d'un livre ; il doit figurer saint Luc. Au-dessus de la tête de saint Pierre est l'aigle, qui dési*
• Voyez l'histoire ecclésiastique de Fleuri sur le Concile in trullo. T. IX, sur Fan 692.
gne saÎQl Jean ; et, vis-à-vis, une figure humaine qui caractérise saint Matthieu.
C'est saint Jérôme qui a imaginé ces symboles d'après la vision rapportée au premier chapitre d'Ezéchiel, ou celle de saint Jean dans l'Apocalypse; mais rien n'est plus forcé que l'application que ce Père a voulu faire de ces animaux mystérieux aux quatre évangélistes ' . Quelque alambiqués que soient ces prétendus rapports , ils n'ont pas laissé de faire fortune ; ces animaux ont
* Saint Jean a pour emblème l'aigle, parce que, dit-H)n, cet apôtre, dès le commencement de son évangile, s'élève jusqu'à la nature divine de Jésus- Christ, et porte son vol au plus haut des cieux, pour y contempler le fds de Dieu dans le sein du père. C'est l'aigle, dont la vue perçante ose regarder fixement le soleil.
Saint Jérôme prétend que la face humaine qui se présente la première dans la vision d'Ezéchiel, est l'emblème de saint Matthieu, qui commence son évangile par la généalogie et par l'histoire de la naissance de Jésus- Christ. Cet évangéliste en parle surtout comme fds de l'honmie, et ne s'élève pas si haut que Saint Jean.
Suivant le même Père, la face de lion figure saint Marc, parce qu'il commence l'histoire du Sauveur par la prédication de Jean-Baptiste, qui le prend sur un ton effrayant, et qui était c: comme un lion qui rugit dans le désert. »
Enfin le bœuf àé&ïgne saint Luc, parce qu'il commence son histoire évangélique par les fonctions sacerdotales de Zacharie dans le temple de Dieu. Remarquez , s'il vous plaît , que dans l'endroit de cet évangile auquel on fait allusion, il ne s'agissait point d'immoler un bœuf, mais simplement d'offrir le parfum (Luc, I, 10). Saint Augustin a attaqué avec beaucoup d'avantage ces petites subtilités. D y trouve surtout ce défaut, c'est qu'au lieu de chercher un emblème qui convînt au caractère général et constant de chaque évangéliste, les rapports sur lesquels on insiste, tout forcés qu'ils sont, ne conviennent qu'à ce qui est renfermé dans les deux ou trois premiers chapitres de chaque évangile.
Le concile de Constantinople, qui avait défendu de représenter le Sauveur sous la figure d'un mouton, aurait bien fait de défendre aussi aux peintres et aux sculpteurs de nous donner la figure d'un bœuf et d'un lion pour peindre saint Luc et saint Marc. Le Père Menestrier dit, qu'un nonce du Pape à Venise commanda à un peintre, un saint Marc. Cet artiste, pour le faire expliquer sur l'attitude où il le souhaitait, lui demanda s'U voulait qu'il montrât les dents et les griffes, ce qui surprit fort le prélat, qui ne savait pas qu'à Venise on doime |
le nom de San Marco à un hou ailé. !
servi une infinité de fois à représenter nos quatre historiens de rÉvangile. Tout ce qui nous importe présentement , c'est de bien remarquer que tout portail d'église où l'on voit ces figures, doit être du onzième siècle , parce que c'était le goût dominant de ce temps-là , de les placer de cette manière et d'en orner le fronton. Cette mode ne se soutint pas et disparut de bonne heure dans le douzième siècle.
Ces figures du portail nous sont donc d'un grand secours pour juger de Tâge de notre église. Elle ne peut être ni plus ancienne ni plus moderne que le onzième siècle; ceux qui veulent la faire remonter jusqu'à Charlemagne sont démentis par tons ces personnages places au-dessus du portail. Ce prince s'était trop déclaré contre les images, pour en souffrir dans un endroit si apparent et si propre à donner lieu k quelque culte superstitieux. Il ne faut pas non plus donner dans l'autre extrémité, qui serait de rapprocher trop de notre siècle la fondation de cette cathédrale.
J'ai déjà remarqué que le petit dialogue entre Jésus-Christ et saintPierre, gravé sur le fronton en beaux caractères romains, ne sent point le douzième ou le treizième siècle: mais le genre de figures qui ornent ce fronton décide la question, et prouve que cette cathédrale a été finie dans le onzième siècle ; car vous savez. Monsieur, que la face où est le portail est toujours celle que l'on construit la dernière.
Voici quelque chose d'un peu plus précis. Deux mots de Lazius jetés comme par hasard dans un de ses ouvrages, nous laissent entrevoir ce que nous cherchons. Cet auteur voulant étahhr la généalogie d'un des derniers rois de Bourgogne de la seconde race, dit qu'il est fils d'un tel, et qu'il eut tels et tels enfants, a comme cela parait par les lettres de fondation de l'église de Genève et de celle de Lausanne ^ » Lazius parle
* Ut ex literis fundationis Genevensis et Lausannensis ecclesiaruni apparet. De migrationibus gentiiim, p. 618.
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comme un homme qui a vu ces pièces , et on comprend aisément comment elles lui sont tombées entre les mains. Il était médecin et historiographe de l'empereur Ferdinand P^ on sait que la succession du dernier roi de Bourgogne passa aux empereurs, et qu'avec le temps les titres et les papiers de ce royaume oni versé dans les archives ou dans la bibliolhèque de Vienne, où Lazius a pu fouiller k son gré. Rodolphe m , le dernier de ces princes, eut pour successeur l'empereur Conrad le Salique. Cette succession lui fut disputée par Eudes, comte de Champagne, qui entra en Bourgogne avec une armée; mais l'an 1034, Conrad y vint avec des forces suffisantes , et se rendit maître de tout le pays. Il vint jusqu'à Genève, où il fut reçu par Héribert, archevêque de Milan , et couronné ensuite dans cette ville par les mains de ce prélat, le 1®^ août 1034.
Comme Lazius n'a cité qu'incidemment ces patentes de la fondation de notre église , on n'y voit pas bien qui c'est qui en est le fondateur. Cela peut tomber sur deux ou trois de ces princes , mais principalement sur Rodolphe III ou Conrad le Salique. Je pencherais à croire qu'elle fut fondée sous le premier et achevée par son successeur Conrad , c'est-à-dire que notre cathédrale aurait été bâtie dans les vingt ou trente premières années du onzième siècle.
Je pourrais bien vous apporter une citation où la fondation de notre église parait mieux spécifiée. On a des annales manuscrites d'un de nos magistrats nommé Savion, qui vivait au commencement du dix - septième siècle ; on y lit « qu'Abraham Bucholcerus dit que du temps d'Hugues II, qui fut fait évéque de Genève en 992 , l'empereur Othon fit poursuivre à bâtir le temple de St-Pierre, qui fut achevé par son successeur Conrad *. » Bucholcer était un chronologiste assez estimé de son temps et qui vivait lors de la Réformation. Le mal est que le passage que je
* Bucholceri Index chronologicus, Francof. 1612.
viens de citer comme étant de lui, ne se trouve point dans cet auteur ; on ne sait d'où Savion peut l'avoir tiré. Spon l'a regardé comme authentique ; il l'a employé dans son histoire , où il est assez mal mis en oeuvre. Il n'est pas vraisemblable que l'empereur Othon ait fait bâtir notre caihédrale ; il s'agit d'Othon m qui vivait dans ce temps-là ; il était encore fort jeune en 992 , et Genève appartenait alors au roi de Boui^ogne et non à l'empereur. Il n'y a nulle probabilité qu'un prince construise des églises dans les États d'un autre prince. — Le reste est plus juste, puisque Spon fait achever notre église par Conrad le Salique.
Voilà, Monsieur, tout ce que j'ai pu trouver sur l'antiquité de notre église. Il fallait nécessairement discuter cet article avant que de répondre à votre question sur l'aigle à deux têtes , qui paraît sur le frontispice. Je m'y suis arrêté plus longtemps que je ne croyais. Ceux qui ont écrit l'histoire de Genève ne m ont été d'aucun secours dans cet examen ; il m'a fallu imiter ceux qui cherchent de l'eau, et qui ne trouvent pas une bonne source ; ils parcourent bien du terrain pour y rencontrer quelques filets d'eau dispersés , qu'ils rapprochent ensuite et qui , ainsi réunis, leur fournissent à peu près ce qu'il leur faut. Une autre fois nous verrons si notre aigle impériale est aussi ancienne que notre église, ou si elle n'y est que d'une seconde main.
Je suis, etc.
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f LETTRE SUR L'AIGLE IMPÉRIALE, SCULPTÉE SUR LE