‹ Œuvres historiques et littéraires de Léonard BaulacreChapitre 14 sur 31 · U LETTRE SUR L'ANTIQUITÉ DE L'ORDRE DES CARMES · texte numérisé non relu

U LETTRE SUR L'ANTIQUITÉ DE L'ORDRE DES CARMES

(les carmes prélendent que leur ordre a été fondé par le prophète Ëlie ; Siite iV et Beoott Xlil autorisent cette prétention. — Us essayent de remonter a Enoch, et de faire considérer Pythagore, etc. comme ayant fait partie de leur ordre. — Les religieux de Saint-Jeaîirde'Dieu veulent remonter à Abraham. — les carmes n'ont été fondés qu'au douzième siècle. — le Carmel de Judée et celui de Paris. — Le poëme de la Madeleine du carme Pierre de saint louis.)]

{Journal Helvétique, Décembre 1750: Bibliothèque impartiale de Leide, ca-« hier de Novembre et Décembre 1751, tome IV, 3"»e partie.)

Monsieur ,

Vous avez lu les Nouveaux Mémoires de Critique et de LiHé-* rature de Tabbé d'Àrligni, dont il parait de temps en temps quelque volume. Dans la dernière lettre que j'ar reçue de vous, vous me parlez de quelques endroits de ces mémoires. Vous vous êtes arrêté surtout à ce que cet auteur rapporte dans le

tome n^ d'un violent démêlé qu'il y eut, sur la fin du siècle passé, entre les carmes de Flandre et les jésuites d'Anvers; qui compilaient les vies des saints ' . Ces religieux se plaignaient de ce que le P. Papebroch, qui avait parlé de leur ordre, ne voulait pas reconnaitre le prophète Elie pour leur fondateur. Cette prétention des carmes vous a paru si singulière, que vous me demandez de l'approfondir un peu. Vous vous servez, pour m'y engager, d'une raison que vous avez déjà employée plus d'une fois, c'est que ces sortes de recherches demandent une bibliothèque bien assortie, et vous supposez que rien ne me manque de ce côté-là.

Je pourrais vous répondre qu'une bibliothèque assez bien fournie peut cependant n'avoir aucune des pièces relatives à cette dispute, et c'est le cas où je me trouve. D'ailleurs le sujet que vous me donnez m'a paru un peu bizarre, et il semble que vous pouviez mieux choisir. L'origine 3e quelque ordre religieux, sa date un peu plus ou un peu moins ancienne, est une question qui doit nous paraître assez indiiférente. En général le monachisme n'intéresse guère les séculiers, et encore moins ceux d'une religion différente, comme nous.

Cependant, après y avoir bien pensé, il me parait que vous n'avez pas mal choisi. La querelle des carmes de Flandre avec les jésuites d'Anvers, qui parait d'abord un sujet des plus secs, a été regardée comme un des meilleurs morceaux des Mémoires, et je vois que vous en avez jugé de cette manière. Cette dispute est rapportée avec plusieurs autres que les savants ont eues entre eux. Notre abbé fait de judicieuses réflexions sur la modération que devraient garder les gens de lettres, quand ils ne sont pas du même sentiment. L'origine des carmes, qui fut la pomme de discorde en Flandre le siècle passé, n'entre qu'incidemment dans le chapitre de ces disputes, que l'auteur a intitulé la Chronique scandaleuse des savants. Vous me demandez donc de nouvelles lumières sur l'histoire des carmes. Elle est

* Mémoires de l'abbé d'Artigni^ tome lî, p. 204.

curieuse, au moins par uu endroit, c'est qu'elle prouve mieux qu'aucune autre de ce genre jusqu'où l'esprit de fables et de légendes peut être porté dans le cerveau creux des moines.

Les carmes prétendent qu'Elie a été leur fondateur, et qu'ils descendent en droite ligne de cet ancien prophète. Ils font même quelquefois encore remonter plus haut leur origine: ils poussent leur généalogie jusqu'avant le déluge. Us allèguent pour fondement de cette haute antiquité , une bulle du pape Sixte lY, de l'an 1477, qui les fait descendre des prophètes Ëlie, Elisée et

Enoch

Vous rirez sans doute, Monsieur, de cette généalogie^ quoique appuyée de la bulle du saint-père. Un religieux, qui a fait Y Histoire des ordres monastiques, imprimée à Paris en 1714^ n'a pas osé s'en moquer aussi ouvertement que vous et moi. II s'en est tenu à proposer des doutes sur cette descendance d'Enoch. < Il ne parait pas, dit-il fort gravement, que Noé fit entrer aucun carme dans l'arche, et s'il y avait eu quelqu'un des enfants de Noé qui eût été carme, il n'aurait pas pu avoir fait le vœu de chasteté, puisque tous les enfants de Noé entrèrent dans l'arche avec leurs femmes, et qu'après être sortis de l'arche ils eurent plusieurs enfants ^. »

Je ne sais si les carmes ont senti cet inconvénient, mais il parait que depuis quelque temps ils ont renoncé à Enoch , qu'ils n'aspirent plus si haut, et qu'ils s'en tiennent modestement aujourd'hui à reconnaître seulement Elie pour leur instituteur. Mais après avoir ainsi reculé, ils se tiennent fermes dans ce dernier poste, et ne souffrent pas qu'on leur conteste ce degré d'antiquité.

On n'a qu'k voir la fameuse thèse soutenue Ik-dessus dans leur couvent de Béziers, en 1682. Ils tenaient alors leur cha-

* Sanctorum prophetarum Helise et Ëlisei et Enoch, iiec non alionim sanctorum Patrum, qui Montem Garmeli juxta Heliae fontem inhabitarunt, successionem hœreditariam tenentes.

* Histoire des ordres Monastiques y p. 330.

pilre provincial. Le tenant était le P. Teissier, religieux de cet ordre, et Tévêque assista a la dispute. On voit la thèse entière dans la République des Lettres de Bayle , du mois de juillet

Là en pose comme un fait incontestable qu'Elie a été le fon* dateur des carmes. On range ensuite Pithagore parmi les religieux de cet ordre : on trouve fort probable que lui et ses disciples ont été carmes. Les diflTérenles métamorphoses de ce fameux philosophe sont fort connues : il fut bœuf d'abord, ensuite mulet, et puis pêcheur sous le nom de Pirrhus, et capitaine d'infanterie au siège de Troie sous le nom d'Euphorbus. La métempsycose lui fait jouer tous ces différents personnages. La dévotion le fit enfin carme ; et il fut un des principaux ornements de cet ordre.

Je ne sais, Monsieur, si vous connaissez un petit ouvrage imprimé depuis peu de temps à Genève, sous le titre de : ^^gime de vivre pithagortcien. C'est la traduction d'une harangue de M. Cocchi, habile médecin et ancien professeur de l'Université de Pise. Ce discours, qui est originairement en italien, fut prononcé à Florence en 1743. C'est une pièce intéressante de littérature choisie. L'auteur y a ramassé, avec beaucoup de goût, tout ce qui peut faire le mieux connaître cet ancien philosophe, mais il a oublié de nous apprendre que Pithagore ait été carme. Il est vrai qu'on le fait abstenir de la chair des animaux , ce qu'observaient aussi les anciens carmes ; mais cela ne suffit pas pour le faire appartenir k l'ordre. Si l'on veut absolument en faire un religieux, j'aimerais mieux dire qu'il a été chartreux que carme. Pithagore ne mangeait point de viande, et son régime consistait principalement à se nourrir des végétaux. L'usage de la chair est absolument interdit aux enfants de saint Bruno ; et ils disent ordinairement que leur boucherie est dans leur jardin potager. Mais ce qui établit encore une plus grande conformité entre eux, c'est le profond silence que Pithagore et saint Bruno ont imposé à leurs disci[)les.

Mais revenons à la thèse de Bézieis. Les anciens druides y paraissent aussi travestis en carmes. On y établit encore que saint Jean-Baptiste était prieur d'un couvent de carmes sur le Jourdain, et c'est ce qui le fit prendre pour Elie, instituteur des carmes. Vous voyez, Monsieur, que cela répand beaucoup de jour sur ce que l'Evangile dit que l'on s'y méprit.

Un historien de l'ordre rapporte aussi qu'Agbarus, roi d'E« desse, après avoir longtemps recherché en mariage la sainte Vierge, depuis mère du Sauveur, et n'avoir pu réussir dans sa poursuite, eut le chagriri de voir que Joseph, qui n'était qu'un charpentier, lui fut préféré. Il pensa mourir de jalousie, c< rompit son bâton de colère, et se fit carme de dépit. »

Il me semble, Monsieur, que je vous vois hausser les épaules, et tout disposé à me blâmer de ce que je vous mande de semblables puérilités; mais ne condamnez pas les gens sans les entendre. Croyez-vous de bonne foi que, dans un commerce familier comme le nôtre, je ne puisse pas faire usage de quelques historiettes, que de graves auteurs ont fait entrer dans des ouvrages fort sérieux? Qu'aurez-vous à dire si je vous prouve que tout ce que j'ai rapporté des amours d'Agbarus pour la Vierge, se trouve mot pour mot dans les Mémoires de TiUemontj et que je n'ai fait que le transcrire ^ ? Il me semble que mes lettres peuvent bien souffrir les légendes qui ont trouvé place dans une histoire ecclésiastique aussi estimée que celle-là.

Vous voyez. Monsieur, que je ne suis pas embarrassé à me justifier. Je voudrais qu'il fût aussi aisé de faire l'apologie de l'auteur que j'ai suivi. Mais on lui a reproché bien d'autres contes de légendes, indignes de paraître dans ses Mémoires. Ce reproche n'est que trop fondé, et l'on ne peut qu'être blessé de quantité de faits fabuleux et ridicules qu'on y Ut, sans les correctifs nécessaires. Je me souviens d'y avoir vu , par exemple, que l'apôtre saint Jean n'est pas mort, mais qu'il dort, et qu'il

* Mémoires pour servir à l'Histoire des six premiers siècles. Note IV sur saint Joseph, p. 506.

respire tranquillement dans son tombeau, où, par la force de la respiration, il fait hausser et baisser la terre.

Passez-moi ces petites digressions; elles ont leur usage dans des sujets aussi secs et arides que le nôtre, pour y mettre un peu de variété. Je vais vous présenter quelques images dont les carmes se servent pour faire valoir leurs prétentions. Si elles ne vous convainquent pas, elles pourront du moins vous amuser quelques moments.

Les carmes produisent d'anciennes peintures où leurs religieux sont représentés avec des manteaux, qui ont alternativement des raies blanches et tannées, ce qui leur avait fait donner le nom de frères barrés. Voici comment un de leurs généraux , nommé Jean le Gros, a expliqué ces peintures. La raison, dit-il, pourquoi leurs anciens religieux portaient ces manteaux bigarrés, c'est que le prophète Elie ayant été enlevé dans un char de feu et ayant jeté son manteau, qui était blanc, k son disciple Elisée, ce qui toucha aux flammes devint roux, n'y ayant eu que ce qui était caché dans les plis, et qui ne toucha pas au feu, qui resta blanc.

Le P. Daniel de la Vierge Marie, religieux carme, fit imprimer à Anvers, en 1680, un livre intitulé le Miroir du Carmel\ c'est proprement la vie du prophète Elie. Le frontispice est orné d'une estampe, où l'on voit une troupe de prophètes habillés en carmes, et même avec le scapulaire, qui, dans différentes attitudes , font de profondes révérences au petit Elie sortant du sein de sa mère. On y remarque un de ces prophètes qui lui fait avaler une cuillerée de feu. Voilà donc déjà des carmes à la naissance d'Elie.

En 1670, les carmes intentèrent un procès à des religieux de Saint-Basile du diocèse de Messine, en Sicile, sur un portrait du prophète Elie qui n'était pas habillé en carme, et que l'on voyait dans leur église depuis six cents ans. Comme il s'agissait de le renouveler, à cause de sa vieillesse , les carmes voulaient qu'on lui donnât l'habit de leur ordre. Le procès fut d'à-

bord porté à l'archevêque de Messine, et ensuite à Rome k la congrégation des rites ; vous jugez bien que c'est à cause de l'importance du cas. Je ne sais pas qu'elle fut l'issue du procès; mais je présume que c'est ce qui ne vous intéresse guère.

Voila les prétentions des carmes. Vous n'attendez pas de moi que je m'amuse à réfuter cette généalogie chimérique. Il suffit d'exposer de semblables visions pour en faire sentir le ridicule. Je me contenterai de la réflexion que l'auteur de la République des Lettres a faite sur la thèse tie Béziers, et qm porte également sur les accompagnements que j'y ai joints. « On ne devrait pas souffrir, dit-il, que de pareilles chimères fussent soutenues publiquement comme des vérités ; le moindre avantage que les protestants en tirent, c'est de faire voir que, sous le bénéfice de la tradition, on soutient tout ce que l'on veut. »

Si voua souhaitez quelque chose de plus étendu sur ces visions monacales, je vous renvoie aux Préjugés légitimes de Jurieu, qui a destiné aux légendaires un long chapitre, où il les pousse vivement ' . Mais vous me permettrez, s'il vous plait^ de m'abstenir de tout ce qui sent tant soit peu la controverse. Je trouve même qu'il n'est pas tout à fait de l'équité de charger en général l'Eglise romaine des absurdités de quelque branche de ses moines. Ce qui doit surtout nous engagera cette retenue, c'est qu'ils ont eu chez eux plusieurs auteurs judicieux qui ont combattu ces légendes.

Vous avez vu dans les Mémoires de Vabbé d'Artigni^ que le P. Papebroch, auteur des douze ou quinze premiers volumes du recueil immense des Vies des Saints^ pose comme un fait cer» tain que les carmes ne sont que du douzième siècle '. Il est

* Préjîtgés légitimes contre le papisme, l^ partie, chap. xxxu.

* Le grand ouvrage sur la vie des Saints, qui parte le nom d'Acta Sanctorum, est un très-ample recueil dont les premiers volumes parurent il y a plus de cent ans, et qui n'est pas encore achevé. On peut voir l'histoire de cette vaste compilation dans la République des Lettres de Bayle,tome I, page 455, juillet 1684. Ces auteurs n'ont peut-être pas encore fini le mois

vrai qu'il essuya de violentes contradictions. Les carmes de Flandre, indignés de ce que ce jésuite voulait retrancher plus de deux mille ans de leur généalogie, firent pleuvoir sur lui une grêle d'écrits. On l'y traite d'impie pour avoir osé nier une tradition constante, appuyée sur plusieurs bulles des papes; et l'on fait regarder comme un attentat d'avoir voulu dépouiller le prophète Ëlie de son habit de carme. Ils dénoncèrent ses quatorze volumes à'Acia Sanciorum au tribunal du pape, et en même temps à Tiirquisition . d'Espagne , qui les condamna en 1695. Heureusement pour le P. Papebroch, il fut protégé par l'empereur. La censure fut levée quelque temps après , et le pape imposa un silence perpétuel sur la question de la haute antiquité des carmes, par laquelle ils descendent en droite ligne du prophète Elie , défendant de traiter plus cette ma* tière à l'avenir, ou dans des disputes publiques, ou dans des ouvrages. Il ne faut pas oublier de remarquer que la thèse de Béziers avait déjà été censurée à Rome par un décret du 25 janvier 1684.

Croiriez-vous, Monsieur, que l'on a vu certains ordres hospitaliers renchérir encore sur les carmes pour l'antiquité de leur institution? Pendant qu'on se battait aux Pays-Bas avec le plus de vigueur, on vit tout à coup entrer dans la lice un combattant, pour disputer d'ancienneté avec les carmes : c'était un religieux hospitaHer de l'ordre de Saint-Jean-de-Dieu ; il s'appelait frère Paul de Saint-Sébastien, et avait le titre de Définiteur. Ce religieux, dans le plan d'une histoire patriarcale, qu'il avait dessein de donner au public, pour opposer à l'histoire prophétique des carmes , prétend que son ordre est plus ancien que le leur de neuf cents ans. Il lui donne pour fondateur le patriarche Abraham. Saint-Jean-de-Dieu a transféré cet ordre de la vallée de Mambré dans la ville de Grenade, en Espagne. Selon cet historien, les généraux de l'ordre, après Abraham, sont

de septembre, de sorte qu'il leur faut trente ou quarante ans pour achever le calendrier. Il en a déjà paru plus de quarante volumes in-folio.

Lot, Laban, Tobie, etc. Il désigne plusieurs lieux où ils avaient des couvents, et il en place un k la piscine probatique. II en met un autre aux limbes. Il dit positivement que le patriarche Abraham y établit un hôpital, où l'on recevait les enfants morts sans baptême.

Vous croyez peut-être, Monsieur, que c'est là une plaisanterie, et que le dessein de ce religieux a été simplement de tourner par là en ridicule la prétendue antiquité des carmes. Le tour ne serait pas mauvais , et un minime en employa une fois un semblable dans cette vue. Il dit k un carme qu'il y avait déjà des minimes du temps de Jacob, et qu'il est fait mention d'eux dans la Genèse. Joseph dit à ses frères, selon la Yulgate, Nou egrediemini hinc^ donec venerit frater vester minimus *. Voilà un frère minime du temps des patriarches ! Mais c'est du plus grand sérieux du monde que le bon P. Sébastien prétend qu'Abraham a été leur fondateur. Le P. Papebroch se vit aussi obligé d'écrire contre ce visionnaire.

Vous savez que dom Martenne, bénédictin, a fait plusieurs voyages, par ordre de ses supérieurs, afin d'amasser des mémoires pour la nouvelle édition du Gallia chrisliana. Étant en Flandre dans une abbaye, il y vint deux carmes déchaussés, dont l'un avait demeuré six ans à leur couvent de Vienne, en Autriche. Il leur apprit une circonstance remarquable du dernier siège de cette ville. Il leur dit que le commandant des troupes turques les avait souvent visités : apparemment leur monastère est hors de la ville. Il leur avait dit de ne rien craindre, qu'il su£Bsait qu'ils fussent les descendants du grand prophète Ëlie, pour qu'il les prit sous sa protection. Il est vrai que le voyageur ajoute qu'un Prémontré, qui se trouvait là, se mit à rire, et plaisanta sur cette protection ottomane*.

Les Arabes ne se sont pas trouvés aussi bien disposés pour les carmes que les Turcs. Lucas nous apprend qu'ils ont obligé

* Genèse, XLII, 15.

• Second voyage littéraire, p. 127.

ces religieux k abandonDer le mont Garmel , cet ancien palrimoine qui ne leur avait jamais été disputé que par quelques savants critiques \ Ils ont tellement pillé leur monastère, qu'ils en ont emporté jusqu'aux portes et aux fenêtres.

Le pape ayant défendu, sur la fin du siècle passé, d'agiter davantage la question de la haute antiquité des carmes, qui avait fait tant de bruit précédemment, j'ai voulu voir si cette défense avait été bien observée , et je n'ai pas trouvé qu'il se soit élevé de nouvelles disputes là-dessus dans ce siècle. Mais ce qui s'est passé de bien remarquable, c'est que deux papes ont décidé sur la prétention des carmes d'une msoiière tout à fait opposée. Voici comment la chose s'est passée :

Le pape Clément XI permit aux ordres religieux de placer les statues de leurs instituteurs dans les niches qui sont autour de la chaire de saint Pierre, dans la grande église de Rome qui porte le nom de cet apôtre. Les dominicains y firent placer, en 1706, la statue de saint Dominique, faite par Le Gros, sculpteur français. Les carmes souhaitèrent d'avoir aussi cet honneur; mais le pape ne voulut point consentir à y mettre Elie.

Us trouvèrent plus de facilité sous le pontificat de Benoit XIII. Il leur accorda cette permission en 1 726. En conséquence, ils érigèrent la statue d'Elie, avec une inscription suf le piédestal, qui apprend à la postérité que ce prophète a été leur fondateur \ Voilà donc enfin celte légende chimérique réalisée sur le marbre par l'autorité papale.

Le P. Hardouin ne lui a pas été si favorable. Ce jésuite a chassé du Carmel ces religieux, presque aussi durement que les Arabes. Il prétend, dans ses Œuvres posthumes^ que leur mont Carmel n'est autre chose que le Carmel du mont y c'està-dire, en vieux français, une charmille qui était au bas du mont de Sainte-Geneviève, hors de Paris dans ce temps-là. On leur

* Nouveaux voyages de Li/cas, 1720, tome I, p. 263.

* Universv4 carmelitarum ordo fundatori suo sancto Eliœ Prophetœ erexit,

donna une chapelle de la Vierge, qui était au milieu de cette charmille, et qui s'appelait Notre-Dame du CarmeL Le Garmel où ces religieux veulent que leur ordre ait été établi par le prophète Elie, se réduit donc, selon ce hardi critique, à un petit mont que Ton voit encore aujourd'hui à Paris , e( où il y avait autrefois une charmille qui, en vieux langage, lui donna le nom de CarmeL

Cette église leur fut donnée en 1292. Leur premier nom, comme je l'ai déjà remarqué, fut celui de Frères Barrés^k cause de leur habit où il y avait des espèces de barres de différentes couleurs. Ils s'appelèrent ensuite les religieux de Notre-Dame du CarmeL Quelque temps après, ils prirent le nom de Frères du Carmel^ tout court. Le Garmel de Paris n'avait alors aucun rapport avec le Garmel de Judée. Paris s'est augmenté; les eharmes qui environnaient leur maison ont disparu, la mémoire s'en est perdue ; et les fables qu'ils ont débitées, les titres qu'ils ont fabriqués, ont fait croire qu'en effet ils étaient venus d'Orient.

Les carmes prétendent qu'ils ont été amenés en France par saint Louis, l'an 1 254. Mais on croit, avec beaucoup plus de vraisemblance, que c'est Marguerite de Provence, épouse de ce prince, qui les amena avec elle, comme une nouvelle espèce de religieux , qui s'étaient établis dans les Etats de son père.

Je ne dois point vous dissimuler, Monsieur, qu'il y a de bons auteurs qui tiennent le milieu entre les fictions des carmes et Torigine moderne que leur donne le P. Hardouin. Voici comment ils racontent la naissance de cet. ordre. Alméric, patriarche d'Antioche et légat du pape en Orient, visitant le mont Garmel l'an 1160, ramassa plusieurs ermites qui vivaient à leur mode autour de cette montagne. Il les réduisit en un corps et leur donna un supérieur latin, appelé Bertholde. Gette congrégation ne prit même entièrement figure d'ordre que sous Honoré lU, qui approuva, il y a environ cinq cents ans, les règles que leur

avait prescrites Albert, patriarche de Gonstantinople. C'est lui qu'on croit les avoir fait passer le premier en Europe.

Cet Albert était natif du diocèse d'Amiens, et arrière-petitneveu du fameux Pierre-l'Ermite , premier auteur des croisades. Yoilk un sentiment mitigé dont peut-être vous vous accommoderez.

Quoique ma lettre soit déjà excessivement longue , et sur un sujet qui parait nous être tout à fait étranger, je ne laisserai pas d'ajouter un mot sur uâ poète singulier, que l'ordre des carmes a produit. Il s'appelait, de son nom de religion, le P. Pierre de Saint-Louis, et il était dans les grands carmes. Il était né dans le diocèse de Yaison, dans le Gomtat. Voici quelques particularités de sa vie , que j'ai trouvées dans le Mercure de France *.

Dès qu'il fut entré dans l'ordre , il pensa à employer utilement les talents qu'il avait pour la poésie. Il méditait d'abord de faire un poème sacré à l'honneur d'Elie, et il l'aurait, intitulé YEliade. Vous jugez bien qu'il n'aurait pas manqué de faire de ce prophète le chef de leur ordre. Il se promettait que YEliade immortaliserait son auteur, comme avait fait Y Iliade d'Homère. Cependant il abandonna ce dessein, apparemment par quelque caprice de poète. Il se détermina pour la Madeleine, sainte fort vénérée en Provence. A mesure qu'il y travaillait, il montrait ce qu'il avait fait, à ses confrères, qui en étaient charmés jusqu'à l'enthousiasme. Le poème étant achevé, fut imprimé à Lyon , mais n'eut presque aucun débit. Dix ans après l'impression, l'édition était à peu près tout entière chez le libraire. Le poète mourut avec le chagrin de voir son cher poème enseveli dans l'obscurité. Le libraire, qui avait besoin de la place que ce mauvais papier occupait dans son magasin, allait le faire passer chez l'épicier, quand un heureux hasard fit tout à coup revenir sur l'eau le poème de la Madeleine.

' JuiUet 1750.

Le célèbre Nicole, étant entré un jour dans la bibliothèque des grands carmes de Paris, y trouva ce livre, en lut quelques endroits, qui lui parurent si singuliers, qu'il pria qu'on le lui confiât pour quelques jours. Il en divertit ses amis de Port-Royal. Dès le moment que l'ouvrage fut connu , il y eut un si grand empressement à l'acheter, que le libraire en fit une seconde édition, qui fut bientôt épuisée. On le réimprima en Hollande l'an 1711, et on le regarde comme une pièce curieuse de bibliothèque. Si vous me demandez en quoi consiste donc le mérite de ce poëme, je ne lui en connais d'autre que la singularité des pensées. C'est une débauche d'imagination qu'on n'a guère vu poussée aussi loin. En un mot, c'est un tissu d'extravagances dévotes enfantées dans le cerveau échauffé d'un moine. Voici ce que l'on en dit dans la préface de l'édition de Hollande. Mais je ne dois pas oublier d'avertir qu'on en a une autre édition de Lyon en 1700.

c< On ne donne ce livre que pour divertir le lecteur. Tous les défauts que les écrivains judicieux évitent avec soin, le bon moine, auteur de cette pièce originale, s'est rendu ingénieux à les rechercher. On peut dire qu'il a réussi, et que si l'on avait proposé un prix de poésie pour les vers où entreraient le phébus le plus raffiné et le galimatias le plus exquis, le poëme de la Madeleine l'aurait infailliblement remporté. On ne saurait croire le débit qu'a eu ce chef-d'œuvre de pieuse extravagance. Une infinité de gens ont écrit de toutes parts, mais inutilement, à Lyon pour en avoir des exemplaires. Il y a longtemps qu'il n'en reste plus. »

Il vous faut, Monsieur, quelque échantillon de ce merveilleux ouvrage. Voici comme il débute :

Je fais voir le portrait de l'amante transie, Naïvement tracé dans cette poésie, Où ma divine Muse a voulu ra'inspirer De chanter le sujet qui la fit tant pleurer.

Je découvre les flux, les brasiers et les flammes De la plus amoureuse entre toutes les femmes.

Je prêche de Jésus la grande pénitente Qui me tint en travail, et la presse en attente, Pendant neuf fois neuf mois portée en mon cerveau> D*où comme une Pallas, elle sort de nouveau.

On voit ensuite une invocation aux anges, qu'il prie de l'aider dans son entreprise ; après quoi le poète s'adresse k Madeleine elle-même:

Choristes emplumés de la divine amante.

Celle à qui vous chantiez, et celle que je chante, Volez à mon secours, pour me faire voler.

Et soutenez ma plume aux légions de Tair.

^ Sainte, dont je commence à chanter les louanges, Relevez mon travail, aussi bien que les anges, Pour en cueillir le fruit, assistez promptement, Et soyez ma Lucine à votre enfantement.

En voilà assez. Monsieur, pour vous faire juger que Taccouchement de notre poëte n'a été qu'une fausse couche. Si j'allais plus avant, je pourrais vous régaler de plusieurs traits des plus singuliers et des plus bizarres; mais il faut finir. En voici seulement trois ou quatre que le P. Bouhours a ramassés :

a Le poème de la Madeleine^ dit-il, est une pièce originale. Les yeux de la pécheresse pénitent,e y sont des chandelles fondues ; de moulins à vent ils sont devenus moulins à eau. Ses tresses blondes, dont elle essuie les pieds de Jésus-Christ, sont un torchon doré. C'est une sainte courtisane, qui n'est plus un chaudron sale et tout noir. Dans ce poème, les larmes d'un Dieu y sont de l'eau de vie. Le Sauveur y est un grand opérateur qui a l'adresse d'ôter les cataractes des yeux de Madeleine, et l'Hercule qui purgea 1 etable de son cœur *. »

Je suis, etc.

> Manière de bienpemser sur U» ouvrages d*esfnit. Amsterdam, p. 136.

Page 1