PAR LE PAPE CLÉMENT VI
(Clément VI douneen i3S1 ao confesseor du roi de France lean et de ses successeurs, le pouvoir de le délier des serments qu'il ne pourrait tenir sans quelque incommodité. — Sentiments des païens sur rinviolabililé du serment. — Sentiments des juifs. — Senlioenls des chrétiens. — Quels motifs ont pu dicter cette bulle, et quelle explication plausible lui donner? — Conduite loyale et noble langage du roi Jean. — Particularités sur Clément VI. — Conyersation entre Guillaume III et l'Electeur de Brandebourg. — Distinction des vœux et des serments. — Authenticité de la bulle. — Nouvelles coujectures pour lui donner une explication satisfaisante.)
{Journal Helvétique, Mars et Avril 1747. Bibliothèque raisonnée, S™* trimestre de 1747, t. XXXVm, 2»» parUe ; S»* trimestre, t. XXXIX, 1~ partie.)
Monsieur ,
Vous me marquez que vous venez de lire le traité de feu M. de la Chapelle sur la Nécessité du culte public. Parmi les remarques que vous me faites sur cette lecture, vous me dites que vous avez été extrêmement surpris d'une dispense que Ton voit parmi les Pièces justificatives à la fin de Touvrage, accordée par Clément YI, l'an 1351, au roi de France Jean, et k la reine Jeanne , sa seconde femme. En voici la teneur.
Ce bref ou bulle donne au confesseur du roi et de la reine, le pouvoir de les délier, et pour le passé et pour l'avenir, de tous les engagements et contrats, quoiqu'appuyés du serment, s'ils ne peuvent pas les tenir sans quelque incommodité ^' Cette grâce est non-seulement pour eux , mais encore pour leurs successeurs k perpétuité, k condition seulement que leur confesseur
^ Juramenta per vos prœstita, et per vos et eos prœstanda in posterum, i)U8e vos et iUi servare commode non possetis.
commuera ces serments en telles œuvres de piété qu'il trouvera à propos.
Vous avez été frappé, dites-vous, de la singularité de ce bref, et cette surprise est assurément des mieux fondées. Vous ajoutez qu'une des causes de votre étonnement, c'est le silence général de nos controversistes, qui semblent avoir entièrement ignoré cette pièce. Il ne parait pas effectivement qu'aucun en ait fait usage contre l'Église romaine, quoiqu'elle ait été publiée il y a près d'un siècle *. Vous ajoutez que cette bulle mériterait qu'on la fit mieux connaître qu'elle ne l'a été jusqu'à présent. Vous ne trouvez pas que ce soit assez que ce qu'en a dit M. de la Chapelle incidemment dans son dernier ouvrage.
Vous m'invitez aussi à vous dire ce que j'en pense, et à le faire même d'une manière un peu étendue. Il ne serait pas difficile de faire un ample commentaire sur cette bulle, si on voulait relever tout ce qu'elle a de choquant ; mais il y a bien des gens qui croient que, sur ces sortes de pièces, un simple exposé suffit pour exciter toute l'indignation qu'elles méritent. Cependant, pour vous^ satisfaire, j'entrerai dans quelques détails, ne fût-ce que pour avoir le plaisir de m'entretenir avec vous.
Tout vous a surpris dans cet acte, dites-vous , et sa singularité, et l'obscurité où on l'a laissé jusqu'à présent. Je vous avouerai d*abord qu'il s'en faut bien qu'il ait fait sur moi la même impression. En voici la raison : c'est que cette pièce m'était connue depuis plus de trente années, au moins pour sa substance. Voici comment. Ayant l'honneur de diner un jour à Londres, chez M. Burnet, évêque de Salisbury, cinq ou six mois avant sa mort, avec quelques gens de lettres, et entre autres le fameux Hoadley, évêque de Bangor, le prélat chez qui nous étions nous fit connaître cette bulle singulière ; il nous en dit le contenu, et nous cita pour son garant dom Luc d'Acheri , qui l'a rapportée en entier. De retour dans ma patrie, je cherchai
* Voyez le Spicilegium de dom Luc d'Acheri, à Paris, in-quarto 1661, t. IV, p. 275.
cette pièce dans le grand recueil du bénédictin , mais j'avoue que je ne sus pas la trouveir. N'en soyez pas surpris ; elle est comme ensevelie et étouffée parmi un las d'inutilités ramassées dans le volume où elle est insérée. Voilà apparemment la raison pourquoi elle a échappé à tous nos controversistes.
Pour bien juger de cette dispense accordée au roi Jean , de tenir ses engagements , quoique appuyés du serment , en cas qu'il ne pût pas les remplir sans s'incommoder^ il ne sera pas inutile de nous arrêter quelques moments à voir ce que les principales nations ont pensé là-dessus.
On doit rendre cette justice aux anciens païens , qu'ils ont toujours regardé comme inviolables les promesses faites avec serment. Ces engagements étaient sacrés pour eux , et ils en étaient religieux observateurs ; il est vrai qu'ils distinguaient sagement les promesses avec serment qui avaient été extorquées par la force, d'avec celles que l'on avait faites librement. Ils avaient encore pour principe qu'on ne peut s'engager par serment qu'à des choses bonnes et louables; que si l'engagement qu'on avait pris était mauvais en soi, dès là ils le regardaient comme nul. Dans ces cas-là, bien loin qu'on dût tenir sa parole, ils déclaraient sans détour qu'on était obligé d'y manquer. En conséquence de cette règle, Cicéron assure, dans ses Offices^ qu'Agamemnon fut doublement coupable, et de s'être engagé par serment à immoler sa fiUe Iphigénie , et de l'avoir immolée en vertu de cet engagement^.
Si l'on excepte ces cas-là , ils condamnaient hautement tous les prétextes dont on aurait pu se servir pour essayer d'autoriser le parjure. Un subterfuge qui vient des premiers dans l'esprit pour colorer cette infidélité, c'est l'incommodité, le dommage qu'on souffrirait à garder sa parole , les promesses quœ commode servare non possetis , commB s'exprime le bref de Clément VI. Mais les sages païens décidaient qu'en aucun cas, non-
» De Offk. Lib. III.
sealement rincommodité , mais le dommage quelque grand qu'il fût , ne pouvait pas justifier un manquement de foi ; ils allé* guaient un exemple qui leur paraissait décisif, c'est celui de Ré« gulus. Jamais homme , en accomplissant son serment , ne dut s'attendre à des suites plus terribles ; il savait les tourments cruels qu'on lui préparait à Garthage: cependant il n'hésita point à y retourner, parce qu'il s'y était engagé par serment.
Je crois. Monsieur, devoir vous rappeler ici une réflexion que fait Cicéron dans le même livre de ses Offices , que je viens de citer. C'est qu'après cet événement extraordinaire, on ne fut pas même fort frappé k Rome de la magnanimité de ce grand homme. Le sentiment commun était qu'il n'avait fait que ce qu'il devait. Son action ne commença à devenir fort louable que par la corruption des âges suivants. C'était donc parmi les Romains une opinion généralement reçue que, plutôt que de manquera son serment, on devait être prêt à braver tout ce que l'exil, la prison, les supplices ont de plus affreux.
Les juifs, ayant des idées beaucoup plus saines de la divinité , ont eu aussi un très-grand respect pour le serment. Je vous invite seulement. Monsieur, k relire le psaume XV, où David marque les caractères de l'homme de bien, qui sont ceux qui peuvent espérer de jouir des effets de l'amour de Dieu , et dans cette vie et dans l'autre. c( Eternel , dit-il , qui est-ce qui
habitera dans ton tabernacle? — Celui, répond-il, dont
la vie est intègre et les actions justes. S'il a juré , fût-ce k son dommage, il ne changera rien k sa promesse \ » L'idée que David donne d'un homme juste, même sous la loi, c'est que, quand il a été obligé de jurer et de s'engager par le nom de Dieu , il observe avec une fidélité inviolable la parole qu'il a donnée; il n'y manque jamais , pas même lorsqu'il s'agit d'une chose contraire k ses intérêts, et qui doit lui être préjudiciable.
* Psaume XV, 4. LesLXX et la Vulgate après eux, ont traduit un peu différemment ce verset. Mais dom Galmet fait valoir le sens que présente l'hébreu, qui est effectivement le meilleur.
Après avoir vu ce qu'ont pensé du serment les juifs et les païens, pour en faire la comparaison avec la bulle relâchée de Clément VI, on pourrait faire voir que les chrétiens, qui ont des idées beaucoup plus sublimes des perfections de Dieu que les autres, doivent aussi porter beaucoup plus loin le respect pour le serment. Mais , Monsieur^ pour ne pas insister sur un sujet aussi connu , je me contenterai d'opposer à la dispense scandaleuse de ce pape en faveur du roi de France , une belle leçon que l'abbé du Guet donne aux tètes couronnées, dans son Ins-^ litution d*un prince ; il y prouve que les souverains doivent être religieux observateurs du serment.
c< Le serment est une dernière ressource pour finir les con» testatiôns , dit-il , pour s'assurer du cœur des hommes et de leurs intentions, pour fixer tous les doutes que l'inconstance ou la mauvaise foi peuvent faire naître , pour soumettre les rois au Juge suprême, qui seul peut les juger, et pour tenir dans le devoir toute majesté humaine , en la faisant comparaître devant celle de Dieu , à l'égard de qui elle n'est rien. Ce serait donc éterniser les défiances et les guerres , ôter tout moyen de parve* nir a la paix par des traités sérieux , laisser une porte toujours ouverte aux surprises , rendre la situation des royaumes flottante et incertaine, abuser de ce que la religion a de plus sacré et de plus formidable, et tomber dans une manifeste impiété, en méprisant tout à la fois la présence, la vérité, la justice et la puissance de Dieu , que de donner atteinte à un traité scellé par le serment ^ »
Écoutez encore , s'il vous plaît , ce que ce sage auteur dit de ceux qui insinuent à un prince qu'il peut quelquefois se dispen-^ ser de tenir les traités, quoiqu'accompagnés du serment. c< II Êiut être, je ne dirai pas bien hardi, ajoute t-il, mais bien aveugle et bien corrompu, pour oser conseiller à un prince de se rendre digne delà colère éternelle de Dieu , et d'attirer sa vengeance sur
* Institution d'un prince, tome I, p. 304.
sa propre tête et sur celle de tout le peuple, en convertissant le serment en parjure, et en méprisant la menace irrévocable, attachée dans le Décalogue à la défense d un si grand crime. »
Avouez, Monsieur, qu'on a raison de dire que les jansénistes manquent souvent de respect pour le pontife romain. Voila Clément VI, avec sa bulle, accommodé comme il le mérite ; cependant je ne crois pas que cette réflexion soit ici bien à sa place. J'oserais assurer que cet abbé n'a jamais connu cette dispense scandaleuse. Que n'aurait-il pas dit s'il avait su que, non-seulement on y c< méprise la menace irrévocable attachée k la défense du paijure » dans le troisième commandement, mais qu'on la tourne même contre ceux qui voudraient empêcher le prince de se rendre coupable du parjure, et le détourner de la pensée de se prévaloir d'une dispense si diamétralement opposée k la loi de Dieu ? Cette circonstance aurait du le surprendre beaucoup plus que le bref même , et je suis sûr qu'elle fera la même impression sur vous. Rien n'est plus certain qu'il finit en « menanaçant de l'indignation de Dieu , et de celle des bienheureux apôtres Pierre et Paul, ceux qui auraient la témérité de vouloir contrevenir k cette concession '. »
Figurez-vous , je vous prie, qu'un sage conseiller du roi Jean eût entrepris de le dissuader de profiter de cette dispense du pape, et que le voyant prêt k violer un traité appuyé du serment , il eût réveillé sa conscience sur l'énormité du parjure ; voilii ce pieux ministre anathématisé pour cela même! Et qui est donc celui qui a prononcé cette sentence? C'est ce prétendu chef de l'ÉgUse, qui prend le titre de lieutenant de Dieu sur la terre.
Sentez-vous bien , Monsieur, tout ce qu'il y a de révoltant , pour ne pas dire d'impie , dans la conclusion de ce bref? Ce
* Nulli ergo hominum liceat hanc paginam nostrse concessionis infringere, yel ei ausu temerario contraire. Si quis autem hoc attentare praesumpserit, indignationem omnipotentis Dei, et Beatorum Pétri et Pauli Apostolorum ejus, se noverit incursurura.
n'élait pas assez à ce digne vicaire de Jésus-Christ d'avoir altéré la morale de l'Évangile jusqu'à permettre et autoriser le parjure pour quelques petits intérêts temporels ; ce ne lui était pas assez d'être l'auteur de cette prévarication, il faut encore que le ciel y soit de moitié avec lui ! C'était déjà beaucoup d'oser supposer dans la Divinité de la connivence pour cette mauvaise action , il faut encore l'en rendre complice , aussi bien que les apôtres , et menacer de la colère céleste ceux qui penseraient à prévenir ce crime par de sages conseils ! Cette concession du pape doit donc être regardée comme entièrement contraire à la bonne foi , et tout à fait pernicieuse , mais la manière dont elle finit renchérit encore sur le corps de la bulle. In caudà venenum.
Voilà bien du bruit pour peu de chose , dira quelque zélé défenseur du siège de Rome. C*est là une affaire de style; cette conclusion est la formule ordinaire de toutes ses bulles> ainsi on a mauvaise grâce à en vouloir si fort presser les termes. — Je n'ai pas examiné si la chancellerie romaine finit toutes ses bulles par cette menace ; mais quand cela serait , trouvez-vous , Monsieur, que cette réponse fût bien satisfaisante? Cette conclusion a beau se trouver de même ailleurs , elle ne saurait se souffrir ici. Pourquoi ? Parce qu'elle jure tout à fait avec la teneur du bref, et qu'elle y jure de la manière la plus impie. Si je trouvais un blasphème à la fin de quelque acte, celui qui l'aurait dressé se justifierait-il bien en me représentant que c'est une affaire de style, une simple formule ? Or, rien de plus blasphématoire que d'oser avancer que Dieu punira ceux qui s'opposeront au parjure.
On dit qu'il arriva un jour à Padoue qu'on apporta au censeur des livres une traduction de l'Alcoran , pour avoir la permission de l'imprimer. Il se trouva si distrait dans ce moment-là que , sans autre examen , il mit à la fin du manuscrit qu'il en permettait l'impression, « comme n'ayant rien de contraire à la foi catholique. » Tout le monde se récria contre cette approbation ; mais l'examinateur pouvait alléguer la même excuse que
celle que je réfute. Il n'avait qu'a dire qu'il s'en était tenu à la formule ordinaire. Au reste, lequel des deux croyez-vous qui soit le plus contraire k la religion chrétienne, ou de TAlcoran, ou de la bulle de Clément VI?
J'ai ouï des gens qui ont essayé d'excuser le fond même de la bulle, et voici le tour qu'ils ont employé pour cela. « Elle est datée d'Avignon , où les papes siégeaient depuis quelque temps. Clément YI était un gentilhomme français, né sujet du roi Jean. Ces circonstances, dit-on, peuvent avoir mis le pape dans une grande dépendance du prince, qui aura peut-être abusé de l'ascendant qu'il avait sur son ancien sujet pour lui extorquer celte dispense. » Voilà tout ce que l'on peut dire de plus plausible en faveur d'une mauvaise cause. Il importe d'examiner si cette excuse est valable.
On suppose donc que le roi de France avait fortement sollicité le pape, qui se trouvait alors dans le royaume, à le délier de l'obligation de tenir les serments qui pourraient l'incommoder. Je réponds que, quand cela serait, il y aurait toujours bien de la lâcheté dans le pontife h condescendre à une telle demande. Mais il ne parait pas, ni que le roi ait exigé rien de semblable, ni que le pape se fût mis sur le pied d'avoir pour ce prince la molle complaisance qu'on lui suppose. On a même des preuves du contraire.
Après la bulle en question , dom Luc d'Acheri en rapporte une autre qui dispense le roi et la reine des jeûnes et de l'abstinence de la viande, mais avec de grandes précautions. Il faut pour cela une attestation, non d'un seul médecin, mais de plusieurs, sur l'altération que le jeûne causait à la santé de Leurs Majestés. Il faut que le confesseur et la faculté soient convenus ensemble que le roi se trouve dans un cas qui rend cette permission absolument nécessaire , et s'ils ont décidé un peu légèrement, le pape en décharge sa conscience, et met ce péché sur la leur '. Pour dispenser le roi de son serment, il suffit qu'il en
* De carnibus vesci poteritis, de consiiio lamen medicorum, quotiens
soit un peu incommodé, mais pour le dispenser des jeûnes de l'Eglise, il faut que l'incommodité soit considérable et bien attestée. Voilà un directeur dont on ne peut qu'admirer la délicatesse ! Il pousse le scrupule jusqu'à craindre que ceui qu'il dirige n'avalent un moucheron , et pour me servir de la même figure de l'Evangile, il leur permet d'avaler un chameau * . Mais il ne s'agit pas d'insister ici sur la contrariété d'une semblable conduite; ce que j'en veux seulement conclure, c'est que dans cette permission de faire gras , accordée avec tant de limitations, on n'aperçoit pas un pape qui pousse trop loin la complaisance pour le souverain. Il n'y a point de petit gentilhomme du royaume à qui on eût pu refuser cette dispense sur de semblables attestations.
Mais pour prouver d'une manière plus directe que le roi n'avait point demandé au pape d'être délié des serments qui pourraient l'incommoder, et que le saint-père lui accorda cette grâce sans en être sollicité, il n'y a qu'à faire attention au commencement de la bulle. Voici comment elle débute : « Nous acquiesçons volontiers à vos souhaits et à vos demandes, mais surtout à celles que vous nous faites sur les moyens de pouvoir vous procurer la faveur de Dieu, la paix de l'âme et le salut éternel '.» Cette bulle est datée d'Avignon, le 20 avril 1351. Dès le commencement de cette année, le roi était venu dans ce pays-là. Il est fort probable qu'il consulta le pape sur Tétat de sa con-* science , comme son directeur. Le début de la bulle l'insinue. Il alla à lui avec de très-boqnes intentions, e( à peu près telles que celles du jeune homme de l'Evangile qui vient demander à Jésus-Christ ce qu'il fallait qu'il fit pour obtenir la vie éternelle. Mais quelle différence dans la réponse! a Si vous voulez entrer
confesser et medici hoc vobis videbitur expedire, quorum conscientias oneramus. SpicUegium, p. 277.
' Math. XXm, U.
* Votis vestris libenter annuimus, iis praecipue per quae (sicut pie desideratis), pacem et salutem animae, Dec propitio, consequi valeatis.
T. IT. ii
dans la vie, gardez les commandements, » lui dit le Sauveur ^ Mais celui qui se dit son vicaire apprend a les violer ; il fournit pour cela des expédients au roi qui vient le consulter. Pour le faire jouir de la paix de Tâme , pour lui procurer la faveur de Dieu dans cette vie, et à la fin le salut éternel, on lui donne des facilités pour faire des traités frauduleux qu'il appuiera du serment, sauf à les violer dans la suite s'il en est un peu incommodé. Admirable manière de se procurer le repos de la conscience et le salut, par l'infidélité, la mauvaise foi et le parjure! N'ai-je pas eu raison de vous insinuer. Monsieur, que l'Alcoran n'était pas aussi opposé à TEvangiie que celle bulle? Quel dommage que M. Jurieu ne l'ait pas connue ! il aurait bien su en faire un autre usage que moi. Soyez persuadé que c'aurait été un article des plus vifs contre les papes, dans ses Préjugés Ugir times contre le papisme.
Je vous ai fait remarquer précédemment que la conclusion de la bulle jure avec la dispense même qu'elle renferme : il n'est pas besoin de vous avertir que la teneur de la bulle jure pour fe moins autant avec son début. Quelque confident du pape au^ rait dû lui représenter qu'avant que de lâcher une pièce aussi scandaleuse, il y avait une précaution à prendre, c'était de rayer du Décalogue le troisième commandement. Son Eglise a sup-» primé le deuxième pendant longtemps, afin qu'il ne nuisit point au culte des images; son voisin, en bonne politique romaine, ne devait pas être plus épargné.
Plus je relis ce bref, plus j'en examine les circonstances, et plus il me parait qu'il n'a point été arraché au pape. Le saint* père a fait les choses de bonne grâce, il en a gratifié le roi de son bon gré, volontairement, et, si j'ose le dire, de gaîté de cœur. Ce qui me le persuade plus que tout le reste, c'est le caractère du roi Jean , qui ne parait pas avoir été capable de faire une semblable demande. Vous savez. Monsieur, l'histoire de ce
' Math XIX, 47.
prince : il eut le malheur de perdre la bataille de Poitiers contre les Anglais, et d'être iFait prisonnier. Le prince victorieux Temniena en Angleterre Tannée suivante. Par le traité de Breligni conclu quelque temps après , et confirmé par le serment des deux rois, Jean abandonne à Edouard plusieurs provinces et quantité de terres fort considérables. Avant que cette affaire fût finie, le roi prisonnier fut reconduit en France. Si jamais traité renferma des clauses dures et onéreuses, c'est assurément celui de Bretigni. Ce serait s'exprimer bien faiblement que de dire avec la bulle qu'elles ne pouvaient pas être observées sans s'incommoder. En lisant ce traité, on se représente d'abord un roi triomphant qui tient le pied sur la gorge à son ennemi vaincu , et qui le force k subir les conditions qu'il trouve à propos de lui imposer. Cependant il ne parait pas que la pensée soit jamais venue à ce prince opprimé de faire usage de cette bulle, qui lui avait été expédiée il y avait plus de dix ans.
Loin de penser k rompre le traite, on sait qu'en 1362 il retourna en Angleterre se remettre en prison. Cette démarche a fort embarrassé les historiens pour en découvrir le véritable motif. Ce qu'on a dit de plus vraisemblable, c'est qu'il avait été fort blessé de l'évasion du duc d'Anjou, son second fils, qui s'était dérobé de Calais, où on le laissait sur sa parole. Il était un des otages qui devaient servir de sûreté au traité. Le roi son père repassa donc la mer, tant pour excuser cette faute, que pour terminer avec le roi d'Angleterre le reste des difiicultés qui retardaient l'exécution du traité de Bretigni. Il n'avait obtenu sa liberté que sous la condition de l'exécuter fidèlement. n voulait donc, à quelque prix que ce fût, en procurer l'accomplissement. On attribue à ce prince d'avoir dit, k cette occasion, une parole digne d'être élernellement conservée a la postérité, fi que si la bonne foi et la vérité étaient bannies du reste du monde, elles devraient néanmoins se retrouver dans la bouche des rois *. » On conviendra aisément, sur ces divers traits d'his-
* On attribue aussi ce beau mot à Charles-Quint. Ils peuvent l'avoir dit
toire, que ce prince était beaucoup plus hounéte homme que le pape, et que c'est faire tort à sa mémoire que de lui attribuer d'avoir été instant pour obtenir cette odieuse bulle. Le roi Jean eut le malheur de mourir en Angleterre trois mois après y être retourné.
Ne soyez pas surpris, Monsieur, si je donne à cette bulle le titre d'odieuse. Vous ne le trouverez point trop fort si vous voulez bien faire attention que non-seulement elle tend k appla* nir la perfidie, à faciliter le parjure, mais même k les perpétuer. Qu'un pape eût délié un prince de quelque serment particulier, sous quelque prétexte bon ou mauvais, il n'y aurait rien Ik de fort surprenant. Les évéques eux-mêmes, dans un certain temps, s'arrogèrent la connaissance de ces cas-la. Mais ce qui étonne, c'est de voir un pape qui donne au confesseur d'un prince le pouvoir indéterminé de le délier, non-seulement des traités qu'il a faits, mais encore qu'il fera à l'avenir. Bien plus, il accorde la même grâce à tous les successeurs de ce prioce, tant que la monarchie subsistera; c'est-à-dire que les suivants n'auraient qu'à choisir tel confesseur qu'ils jugeraient à propos, qui en leur prescrivant quelques légères aumônes ou quelques prières à marmotter en latin, les dégagera ensuite de leur serment. Le nombre des années ne devait point affaiblir ce beau privilège, en sorte que la bulle aurait pu opérer encore la révocation de l'édit de Nantes, trois cent trente-quatre années après avoir été expédiée. C'est anticiper sur l'avenir d'une manière très-dangereuse pour les mœurs et pour la sûreté publique, c'est donner lieu pour une longue suite de siècles à la perfidie et au parjure.
Je crois donc avoir prouvé que le roi Jean n'a point sollicité un privilège aussi choquant que celui-là. Il est bien vrai que, depuis Philippe le Bel, les rois de France virent avec plaisir que les papes siégeassent à Avignon, afin de )es avoir un peu mieux
l'un et l'autre. Mais il est beaucoup mieux placé chez le roi de France que dans la bouche de cet empereur ^ui n'a pas toujours réglé sa conduite sur cette belle maxime.
SOUS leur main et dans leur dépendance. Mais dans cette occasion, le lieu de la résidence du pape ne sert à rien pour excuser sa bulle.
On pourrait peut-être prendre un autre tour pour cela. Quelque catholique qui ne serait pas bien au fait de l'histoire, essaiera d'attribuer à quelque antipape cette bulle si infamante pour son Eglise. La date d'Avignon semble d'abord favoriser cette conjecture; mais quand cette supposition serait fondée, elle ne remédierait point aux mauvais effets de la bulle. En voici la raison : c'est qu'après l'extinction du schisme, il fut arrêté, dans un concile, que toutes les concessions de ces faux papes auraient force et vigueur comme auparavant ^ . Mais , Monsieur, si vous voulez bien consulter quelque histoire des papes, vous verrez que ce subterfuge ne peut pas avoir lieu. Clément YI n'a jamais été mis dans la classe des antipapes. Il ne faut pas le confondre, s'il vous plait, avec Clément YII , qui s'appelait Robert de Genève, le dernier de la race masculine des comtes de Genève, qui n'a point été mis au rang des papes légitimes. Pour Clément VI, il fut élu fort régulièrement par une vingtaine de cardinaux assemblés dans le conclave.
Pour vous épargner la peine de feuilleter quelque auteur sur la vie des papes, voici quelques particularités sur Clément YI. II s'appelait Pierre Roger, et était fils d'un gentilhomme du Limousin. Il se fit moine dans un couvent d'Auvergne. On lui fit faire ses éludes à Paris, où il réussit très-bien. Il a passé pour savant, et Pétrarque, qui était son contemporain, nous le donne pour un homme fort lettré. Yous voyez bien que ce n'est pas le moyen de faire excuser sa bulle, au contraire, c'est là une circonstance aggravante. Quoique homme d'étude, dès qu'il fut élevé au pontificat, son goût fut tourné entièrement du côté du faste. Il entretint sa maison a la royale, ses tables étaient servies magnifiquement. Il avait grand nombre de chevaliers et d'écu-
' Voyez dans le Spicilegiumy tome IV, p. ^2. Decretum Synodi Lausanensis, ubi rata Tolunt Patres quœ tempore schismatis acta sunt.
yers, quantité de chevaux qu'il montait souvent par divertissement. En général ses manières étaient des plus cavalières, et point du tout ecclésiastiques. Il eut grand soin d'enrichir ses neveux.
Ce qu'il y a de singulier, c'est qu'à l'occasion de quelque croisade qu'il avait en vue , il écrivit une lettre fort sévère aux chevaliers de Rhodes, connus aujourd'hui sous le nom de chevaliers de Malte, où il leur reproche précisément les mêmes défauts, et cela d'une manière fort vive. Il les censure de leur trop grande curiosité à avoir de beaux chevaux , et en général d'aimer trop la dépense. Il leur demande si c'est là la destination des biens de l'Eglise, et l'usage qu'il en faut faire. Mathieu Yillani, qui nous a donné le caractère de ce pape dans son His-toire de Florence^ ajoute qu'étant archevêque il ne gardait point les bienséances avec les femmes , que quand il était malade il se faisait servir par des dames , de la même manière que les parentes prennent soin des séculiers. Il mourut le 6 décembre 1 352.
Je trouve une petite particularité assez curieuse dans Ciaconius, moine dominicain qui a écrit la vie des papes. Un poète qui avait quelque grâce à demander à celui-ci, crut que, pour obtenir ce qu'il souhaitait, il devait lui présenter des vers latins qui le louaient beaucoup , et contenaient des vœux pour sa prospérité. Mais c'était un éloge normand , qui en cas de refus devenait une satire, accompagnée d'imprécations contre le pontife, à peu près comme ce jeu de perspective où, suivant le différent point de vue, la même figure vous présente alternativement une belle personne et un monstre. Voici l'éloge vu de sou beau côté:
Laus tua, non tua fraus, virtus, non copia rerum
Scandera te fecit hoc decus eximiura.
Pauperibus tua das, nunquam stat janua clausa.
Fundere res quaBris, nec tua multiplicas.
Conditio tua sit stabilis, non tempore parv.o Vivere te faciat hic Deus omnipotens*.
Le poète fut éconduit, malgré ce bel éloge. Mais il s'en vengea en en donnant la clef à ses amis. Il leur fit confidence que c'étaient des vers rétrogrades qu'il fallait lire k rebours , en commençant par le dernier mot de cette manière :
' Omnipotens Deus hic faciat te vivere parvo Tempore» non stabiUs sit tua conditio, etc.
Voici quelque chose de plus important que ce petit badi* nage, et que je ne dois pas oublier. C'est une anecdote assez curieuse que je liens de la même source que la bulle de Clément VI, je veux dire de l'ancien évêquede Salisbury. Ce prélat nous dit donc encore à sa table, que, sur la fin du siècle passé, le roi Guillaume III, et l'électeur de Brandebourg Frédéric-Guillaume, s'étant trouvés ensemble pour conférer sur la situation des affaires de l'Europe, ils avaient gémi du peu de fond qu'on pouvait faire sur les traités, et sur ce qu'on ne pouvait pas se fier aux princes catholiques. Là-dessus l'électeur dit au roi que, comme plus âgé que lui, et par conséquent devant avoir un peu plus d'expérience , il lui communiquerait une remarque qu'il avait faite : c'est que dans les traités avec les princes de TEgUse romaine, il vaut mieux s'en tenir à leur simple parole que d'y faire intervenir le serment. En voici la raison : c'est que, dans le premier cas, ils se piquent d'honneur et veulent passer pour honnêtes gens. Mais si l'on y ajoute le serment, les ecclésiastiques en prennent d'abord connaissance, et ne manquent pas d'en délier les souverains. L'évêque de Salisbury tenait cette anecdote de la propre bouche du roi Guillaume.
Recherchons encore avec vous, Monsieur, s'il n'y a pas
* Giaconius, Vita pontificumy tome II, p. 489.
quelque manière de donnera la dispense contenue dans la bulle de Clément YI un sens tolérable.
Commençons , dans ce but , par analyser cette pièce. Elle a deux parties : la première regarde les vœux que pouvaient avoir faits et pouvaient faire à l'avenir le roi de France et la reine; Tautre traite des serrmnts par lesquels ils se seraient engagés k quelque chose.
a Nous acquiesçons volontiers k vos désirs, dit le pape; c'est pourquoi, portés k favoriser vos demandes, nous accordons d^indulte^ par les présentes, tant à vous qu'à vos successeurs rois et reines de France, que le confesseur que chacun de vous aura trouvé k propos de se choisir, puisse commuer en d'autres œuvres de piété les vœux que vous pourriez avoir déjk faits , ou faire dans la suite (a la réserve seulement des vœux d'outre^ mer, — de la visite des bienheureux Pierre et Paul, —de chasteté et de continence), comme aussi de pouvoir commuer les sermentu par vous prêtés ou k prêter k l'avenir par vous et par eux, que vous ne pourriez pas tenir commodément. »
Jusqu'k présent je n'avais parlé que de ce dernier article, comme étant ce qu'il y a de plus frappant dans la bulle. Disons maintenant quelque chose des vœux. Sur ce chapitre, on ne saurait se plaindre de la trop grande indulgence du pape. Au con-^ traire, il nous parait trop rigide dans les trois cas exceptés par la défense.
Je n'aurais pas même deviné la raison de ces exceptions, si je n'avais eu l'occasion de m'entretenir Ik-dessus avec un habile ecclésiastique qui a demeuré longtemps k Rome , et qui connaît très-bien le style et les usages de cette Eglise. Nous lûmes ensemble la bulle; je lui marquiai ma surprise de ce que le pape paraissait s'intéresser si fort pour le voyage d'outre-mer, ou des croisades , premier des cas réservés ; qu'il me semblait qu'il n'en était plus question dans le quatorzième siècle, et qu'elles devaient avoir entièrement cessé. Il me répondit que le$ trois articles exceptés dans la bulle pourraient bien être
une ancienne formule qui ^ ayant commencé du temps des croisades, aurait été continuée dans la daterie romaine par une espèce de routine des secrétaires. Mais il ajouta outre cela que, du temps de Clément YI, les papes n'avaient pas tout k fait perdu de vue la conquête de la terre sainte, que ce pape avait fait entrer le roi Jean dans un nouveau projet de croisades, qui ne put pas s'exécuter.
Le deuxième cas excepté de la dispense parait beaucoup moins important : il s'agit du vœu d'aller k Rome en pèlerinage, ad Umina apostolorum, c'est-à-dire visiter les églises de Saint- Pierre et de Saint-Paul. On ne comprend pas d'abord pourquoi le pape ne veut point se relâcher sur ce vœu. Mon ecclésiastique m'en rendit raison de cette manière : ce Les papes , me dit-il , l'ont toujours regardé d'une grande conséquence. Il leur a plu de l'interpréter comme si c'était une espèce d'hommage que leur rendaient les tètes couronnées. Par ce voyage de dévotion, il semble qu'on reconnaît la supériorité du pape et l'autorité du saint-siége. » Et de plus ces sortes de pèlerinages apportent beaucoup d'argent a Rome, surtout quand ce sont des princes que la dévotion y amène.
Troisièmement enfin , le vœu de chasteté et de continence est aussi excepté de ceux que le confesseur du roi avait le pou^ voir de commuer. Le vœu de chasteté a toujours été regardé comme un des plus sacrés et des plus respectables, mais les rois doivent pouvoir en être déliés, afin qu'ils puissent avoir des fils qui leur succèdent : seulement ce n'était pas au confesseur du roi a en dispenser ; le pape se réservait ces cas-lk.
Le pape, un peu difficultueux à accorder la dispense de certains vœux qui ne paraissent pas d'une grande conséquence, se montre des plus accommodants sur le reste. Plein pouvoir aux confesseurs des rois de France, k perpétuité, de les délier de leurs serments dès qu'ils en seront tant soit peu incommodés. Ici point d'exceptions, point de limitations comme k l'égard des vœux. Cette dispense est exprimée en trois mots. Dès qu'il ne
leur conviendra pas de tenir leurs serments, les en voilk dégagés, moyennant quelques œuvres de piété que leur prescrira un confesseur qu'ils auront choisi à leur gré.
Est-il bien vrai que le chef de l'Eglise se soit commis jusqu'à rendre une décision aussi relâchée V En d'autres termes, la bulle est-elle authentique?
Pour répondre affirmativement, il semble qu'il suffit de faire remarquer qu'elle a été publiée par un religieux catholique, un bénédictin , le savant dom Luc d'Acheri, qui l'avait tirée d'un recueil manuscrit des bulles que différents papes ont données en faveur des rois de France, et que l'on conserve chez les bénédictins de Saint-Florent , k Saumur. Au roste , ce religieux n'est ni le seul, ni le premier qui ait fait mention de cette pièce. Jean du Tillet, fort connu parmi les historiens de France, en avait déjà donné la substance cent ans avant le bénédictin. Nous avons de lui un ouvrage intitulé : Recueil des rois de France^ leur couronne et maison. Dans un inventaire qu'il nous donne des privilèges et des indulgences accordées aux rois de France par les papes , on trouve ce titre : Bulle du pape Clément VI, donnant pouvoir au confesseur du roi Jean et de la reine Jeanne sa femme, de commuer les vœux par eux faits et serments , en autres œuvres de charité. Du Tillet était le chef des greffiers du parlement de Paris , et il en avait manié tous les titres. Il indique la source, le coffre même où est renfermé l'original de celte bulle * .
Ceci posé , voyons si peut-être celte bulle ne nous choque que parce nous ne l'entendons pas bien. Vous avez imaginé. Monsieur, un tour de phrase qui diminuerait un peu l'atteinte que la bulle donne k la saine morale , c'est de rapporter ce qu'elle dit des serments, aux vœux dont elle vient de parler , et non à des traités ou à des promesses que le roi avait faits. Dans ce
* Dans le coffre à bahut cotté par dedans, Bullm papales quam plurima privilégia etfacultates Reyibus concessa continentes. Du Tillel, édition de 1607, page 442.
cas , les vœax et les serments ne seraient pas deux articles différents ; la décision du pape se réduirait seulement k ceci : que le confesseur polirrait commuer les vœux, même faits avec serment. Mais la construction du texte latin ne saurait souffrir ce palliatif, comme vous le verrez en consultant l'original inséré ci-après * .
En général, les vœux et les serments sont deux choses qu'il ne faut pas confondre, et qui se rencontrent même rarement ensemble. Tout le monde sait qu'un vœu est une promesse religieuse faite au Seigneur, et qu'on fait ordinairement en demandant quelque grâce , comme la guérison d'une maladie , le succès d'une entreprise, etc., et l'on s'en acquitte ensuite pour témoigner sa reconnaissance. c( Le vœu, dit M. Barbeirac, est Hn engagement volontaire par lequel on s'impose à soi-même , de son propre mouvement, la nécessité de faire certaines choses auxquelles, sans cela, on n'aurait pas été tenu, au moins précisément et déterminément. Le vœu diffère du serment en ce que celui-ci se rapporte principalement et directement à quelque homme, k qui on le fait en prenant Dieu à témoin de ce a quoi l'on s'engage ^.
J'avoue cependant qu'un homme, pour rendre son vœu encore plus solennel et pour se lier davantage, pourrait y ajouter le serment ; il pourrait déclarer qu'en cas qu'il n'exécutât pas ce à quoi il s'engage, il veut bien se soumettre a toule la vengeance divine. Que suit-il de là? Que ce vœu doit être inviolable. Et dans votre supposition, c'est précisément celui dont le pape dégiige le plus aisément le prince. S'il s'agit d'un simple vœu d'aller en pèlerinage à Rome, le pape refuse au confesseur du roi la faculté de le commuer. Mais pour quelque autre vœu
. * l\ faudrait qu'il y ait dans la bulle : Indulgemus ut confessor valeat commutare in alia opéra pietatis, vota etiam cum juramento : au lieu qu'il y a nec non juramenta , c'est-à-dire , nous lui accordons le pouvoir de commuer les vœux, comme aussi les serments.
* Traduction de Cumberland, ch. IX, § 16, note 4.
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où le serment serait intervenu, dès lors plein pouvoir de l'annuler, pour peu que le roi y trouve d'incommodité. Avouez, Monsieur, que voilà une belle décision, et bien propre k sauver l'honneur du pontife! Aussi du Tillet et d'Acheri n'ont eu garde de confondre ainsi les vœux et les serments. Ils en font l'un et l'autre deux articles séparés. Voici le titre que le bénédictin a mis à la bulle : Que le confesseur du roi et de la reine peut commuer leurs vœux et leurs serments^.
Après tout, dites-vous, il n'est fait mention dans cette bulle ni de conventions, ni d'alliances, ni de rien de semblable. Pourquoi donc la charger d'avoir servi aux rois de France k violer la foi des traités? — ^Mais, Monsieur, quand elle parle des serments qu'eux et leurs successeurs ne pourront pas tenir commodément, cela ne peut s'entendre que des serments obligatoires par lesquels on s'est engagé à quelque chose. Le serment signifie très-souvent une promesse faite avec serment, c'est une façon de parler abrégée, qui est commune à toutes les langues. Quand nous parlons par exemple du serment de fidélité, il est clair que nous entendons par là la promesse que quelqu'un a faite d'être fidèle.
Vous alléguez encore une autre preuve pour faire voir qu'il ne s'agit point ni de traités ni de promesses : la bulle dit que les vœux et les serments faits par le roi pourront être commués en d'autres œuvres de piété. Vous appuyez beaucoup sur ce mot d'autres. Des traités sur des affaires de politique ne sont point des œuvres de piété. Il faut donc dire, ou que le pape s'est exprimé d'une manière tout k fait impropre, ou que la dispense regarde uniquement des vœux accompagnés du serment.
Il faut avouer, Monsieur, que ce dernier tour est imaginé avec beaucoup de subtilité. On peut cependant répondre que ces mots en autres œuvres de piété se rapportent principalement
* Quod confessor polest mutare vota et juramenta eorum.
aux vœux , mais ils peuvent aussi être relatifs aux promesses appuyées du serment. Tout le monde sait que le serment est un acte de religion, une branche de l'adoration, une^ manière d'invoquer le nom de Dieu ; il n'y a donc pas lieu d'être surpris de ce que la bulle le range parmi les œuvres ou les actes de piété. Les papes ont même un grand intérêt à mettre toujours les serments dans cette classe: c'est en les regardant de ce côté,
qu'ils ont attiré a eux la connaissance de ces cas-là.
Voici une remarque de M. Barbeirac propre à confirmer ce que je viens d'avancer : « Les princes chrétiens, dit-il, chargèrent souvent les évêques de connaître la validité des serments, et de dispenser de ceux qu'ils trouveraient nuls. Il est arrivé par là que te serment est une des choses par où les ecclésiastiques ont le plus avancé leurs intérêts temporels, et empiété sur les droits des magistrats. L'usage du serment s'introduisit dans la plupart des affaires de la vie , et comme les ecclésiastiques s'emparèrent adroitement du droit de juger de la validité des serments, ils attirèrent a eux, par ce moyen, la connaissance de presque toutes les causes civiles ' .
Une raison spécieuse en faveur de la bulle, c'est que la dispense semble être conditionnelle , et avoir une limitation qui sauve tout. Le confesseur du roi n'en doit faire usage que <c conformément à la volonté de Dieu , et qu'autant que cela n'aura rien de contraire au salut du roi et de la reine. » alndulgemus ut confessor valeal commutare vota^ nec non juramenla^ m alia opéra pietalis^ prout secundum Deuni, et antmarum saliUi^ vide^ rit expedire. » Il semble que ce correctif sufiît pour qu'on ne soit plus fondé à dire que la bulle fournit aux rois de France un expédient facile pour violer la foi des traités. Un sage confesseur qui fera bien attention à ces dernières paroles , ne déliera le roi de son serment qu'avec de grandes précautions. Dès qu'il consultera la volonté de Dieu et les intérêts du salut
* Barbeirac sur Pufendorf, page 483.
du prince, il ne pourra pas abuser du pouvoir remis entre ses mains.
Malheureusement cette argumentation n'est pas plus solide que les précédentes. Pesez bien les termes de la bulle, et vous verrez que cette limitation ne tombe que sur le choix des œuvres de piété que le confesseur devra imposer au .prince, pour faire la compensation des vœux et des serments dont il le déliera. Cette restriction ne peut point regarder la dispense même, k moins qu'on ne veuille dire que le pape ôte d'une . main ce qu'il a donné de l'autre. Voici vraisemblablement ce qu'il a voulu dire. Sentant combien la violation d'un traité appuyé du serment paraîtrait odieuse, et cela sur un aussi léger prétexte que celui de la simple incommodité que le roi pourrait en souffrir, il avertit le confesseur qu'il doit bien faire attention à imposer au roi, dans ces cas-lk, quelques bonnes œuvres véritablement agréables a Dieu, quelques aumônes assez fortes *pour faire une espèce de compensation.
Dès que j'eus trouvé cette explication, je me flattai d'avoir atteint le but. Je communiquai avec une sorte de confiance ma conjecture a labbé dont je vous ai déjà parlé. Mais il m'a répondu que si j'étais mieux informé des formules de la chancellerie romaine, je ne me serais pas mis en frais pour attacher des idées précises k ces expressions: ce sont, dit-il, des phrases purement de style, sur lesquelles on ne doit pas insister. — Je lui ai demandé alors comment il entendait cette dispense des serments qui pourraient incommoder le roi? Il m'a avoué avec franchise que c'était une énigme inexplicable pour lui, et qu'il n'y comprenait rien.
Après cette discussion, je trouve que la bulle n'a parlé que trop clairement : elle dispense les rois de France de tenir leurs serments quand ils les trouvent un peu incommodes, et, à l'aide d'un petit équivalent en œuvres de piété, elle leur permet de les enfreindre en sûreté de conscience. Clément VI, au cas que les rois de France fussent liés par des nœuds indissolubles, ne
s'est pas servi des clefs de saint Pierre, mais se rappelant que les successeurs de ce chef des apôtres sont aussi armés de deux épées, il en a saisi une et a coupé tout d'un coup le nœud gordien.
Voici du resle le texte de la bulle ; chacun pourra en interpréter et en peser les expressions.
BREF DE GLÉHENI VI, EN FAVEUR DU ROI DE FRANCE JEAN, EF M LA REINE JEANNE. (Qtiod Confessor potest mutare vota, et juramenta eorum.)
Glemens episcopus servus servorum Dei, carissimis in Christo filiis, Joanni Régi et JoannaB Reginae Franciae illustribus, salutem et aposlolicam benedictionem. Votis vestris libenter annuimus, iis praécipuè per quae, sicul piè desideralis, pacem et salutem animse, Deo propitio, consequi valeatis. Hinc est quod nos vestris supplicationibus inclinati, vobis, et successoribus vestris Regibus et Reginis Franciae qui pro tempore fuerint, ac vestrum et eorum cuilibet, auctoriiate apostolica tenore presentium in perpetuum indulgemus, ut confessor, religiosus vel secnlaris, quem vestrum et eorum quilibet duxerit eligendum, vota per vos forsitan jam emissa, ac per vos et successores vestros in posterum emittenda, ultramarino, ac beatorum Pelri et Pauli apostolorum, ac castitatis et continentise votis duntaxat exceptis, nec non juramenta per vos prœstita, et per vos et eos prœstanda in posterum^ quœ vos et illi servare commode non possetis^ vobis et eis commutare liceat in alia opéra pietalis^ prout secundum Deum, et animarum vestrarum, et eorum saluti viderit expedire. Nulli ergo omnino hominum liceat banc paginam nostrse con* cessionis infringere, vel ei ausu temerario contraire. Si quis autem hoc atlemptare praesumpserit , indignationem omnipolentis Dei, et beatorum Pétri et Pauli apostolorum ejus, se
iK>verit incursurum. — Datum Avinioni , XII. Calend. Maîi , pontificatus nostri anno nono.