EXPLICATION ADOUCIE DE LA BULLE DE CLÉMENT VI
(Disposition de Tanteur à admettre l'explication adoucie de H. Meuron. — Dans tons les cas, le texte est obscor, et prite à Tinterprétation sévère, qui est d'ailleurs en accord avec les prétentions des papes. -Ordres que Clément VI prétend donner aux anges du paradis.)
(Bibliothèque raisonnée^ S™* trimestre 1748, tome XO, 1» partie.)
Monsieur,
Vous me demandez ce qu'on doit penser des adoucissements que M. Meuron, jurisconsulte de Neuchâtel, en Suisse, a ap* portés ^ la bulle de Clément VI, qu'on avait fait envisager dans la Bibliothèque raisonnée^ comme scandaleuse et renversant la sûreté publique ^ .
Je remarquerai d'abord qu'on ne peut qu'approuver le dessein de cet apologiste. C'est quelque chose de fort louable dans un auteur protestant , de travailler ainsi k excuser la bulle d'un pape, qui paraît si choquante. Cette équité et même cette générosité lui font honneur. Il est beau de savoir se défaire ainsi de l'esprit de parti, pour rendre justice k ses adversaires. C'est Ik le caractère d'un honnête homme et d'un bon chrétien.
Vous vous rappellerez, s'il vous plait. Monsieur, qu'avant lui j'avais déjà fait quelque tentative pour décharger ce pape de ce qu'il y a d'odieux dans sa buUe^. J'avais essayé d'adoucir les
* Tome XXXVIII, page 133. L'apologie de cette bulle a été insérée dans le Journal Helvétique, juin 1747, p. 529.
* Journal Helvétique, avril 1747 et Bibliothèque raisonnée, tome XXXIX, page 48 (ci-dessus, p. 216).
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traits qui choquent le plus à la première lecture. L'avocat de Neuchâtel a même employé quelques-unes de mes excuses; mais il a su leur donner un nouveau jour. Il y en a aussi ajouté de nouvelles, d'où il a cru être en droit de conclure que cette bulle pouvait avoir un sens fort tolérable.
Vous n'avez pas oublié la teneur de la bulle en question, ou du bref^ pour parler plus exactement. C'est un privilège accordé au roi Jean et k la reine Jeanne sa femme, de même qu'à leurs successeurs, tant que la monarchie de France subsistera, en vertu duquel leurs confesseurs pourront commuer en d'autres œuvres de piété les vœux qu'ils auront faits. Après cela suivent ces paroles remarquables : c< de même que les serments par eux prêtés ou à prêter à l'avenir, par eux et par leurs successeurs^ qu'ils ne pourraient pas tenir commodément \ »
Les protestants qui ont fait mention de cette bulle, avaient paru extrêmement indignés de cette dispense dans la supposition que ces serments pouvaient regarder les traités que ce prince aurait faits avec quelque autre puissance, ou les promesses faites à quelques particuliers où l'on aurait fait interve-* nir le nom de Dieu ; mais l'apologiste de Neuchâtel prétend qu'il faut simplement rapporter ces serments aux vœux dont la bulle vient de parler, et que l'intention du pape est seulement d'avertir le confesseur que, quand même les vœux que le prince aurait faits seraient appuyés du serment, cela n'empêcherait pas qu'il ne pût de même les commuer en d'autres œuvres de piété.
Les raisons de M. Meuron, en faveur de cette explication mitigée, ne manquent pas de vraisemblance. « On peut supposer, dit-il, que la bulle n'a pour objet que quelques cas particuliers qui regardaient uniquement le roi et la reine, et qui n'avaient aucun rapport aux négociations publiques que les
* Nec non juramenta per vos praestita, etper vos et eos praestanda in posterum, quse vos et iUi servare commode non possetis.
rois font avec les autres souverains, vu que les reines n'y ont aucune part , surlout à l'égard de la qualité des parties contractantes. »
Ceux qui ont cru qu'il s'agissait de serments pour confirmer des traités, expliquaient de cette manière pourquoi la dispense, était accordée aux reines aussi bien qu'aux rois, c'est que dans l'absence du prince, et surtout en cas de minorité, les reines pouvaient gouverner comme régentes, et qu'alors elles pouvaient avoir occasion de conclure des traités et des alliances. Cependant je vous avoue, Monsieur, que si vous trouvez que les expressions puissent le permettre, h considérer la nature de la chose, il parait plus naturel de regarder ici les reines comme ayant fait quelque vœu de dévotion, dont il s'agit de les libérer.
Pour prouver qu'il s'agit ici de quelque cas particulier, M. Meuron remarque que cette bulle fut accordée aux souhaits du roi et de la reine conjointement , qui avaient demandé cette dispense au pape. J'avoue que le début de la bulle semble le marquer. On dirait que le saint-père y répond à la demande qu'on lui avait faite d'être libéré de quelque vœu gênant que l'on avait spécifié. Mais je crois qu'on ne doit point insister sur ce début. On le trouve tout semblable dans plusieurs autres bulles du même genre, rapportées par dom Luc d'Acheri, et où il s'agit de quelques prérogatives que l'on voit visiblement qui n'ont point été demandées par le prince.
Les papes accordaient ces sortes de grâces de leur propre mouvement sans en être sollicités. Il y a plus de mérite k le faire de cette manière. La dispense en question est une espèce de relief que le pontife a voulu donner à la couronne de France, comme quand le concile de Constance a accordé k ces souverains le privilège de communier sous les deux espèces. Mais que le roi Jean ait demandé cette dispense, ou que le pape l'ait prévenu sans en être sollicité, c'est une circonstance qui n'est pas fort essentielle dans le fond. Cependant vous allez voir, par
ce qu'ajoute notre apologiste , que je ne de\ais pas tout à fait l'omettre.
Il fait valoir le caractère de ce prince, qui se piquait de probité, et qui par conséquent ne peut pas avoir demandé une dispense pour fausser son serment, et pour tromper les autres souverains avec qui il aurait pris des engagements. Il fit paraître beaucoup de bonne foi dans l'exécution du traité de Bretigni. Gomme on lui donnait des expédients pour le rompre, sous prétexte qu'il l'avait fait par nécessité et étant en prison, il dit cette belle parole, que ce si la vérité et la bonne foi étaient perdues dans tout le reste du monde, on devrait les retrouver dans la bouche et dans la conduite des rois. » M. Meuron demande là-dessus s'il est vraisemblable qu'un prince qui avait de si excellentes qualités , eût demandé au pape une dispense de tenir sa parole donnée aux autres princes avec serment, et cela non pour d'énormes lésions , mais sur le simple prétexte d'une incommodité?
Je ne doute point. Monsieur, que vous ne soyez frappé de cette preuve comme je l'ai été moi-même. Si je voulais disputer, je pourrais bien essayer de l'affaiblir un peu. Je dirais d'abord que le roi Jean n'a rien demandé de semblable ; mais que le pape, qui ne connaissait pas encore bien le caractère de ce prince, a cru le gratifier en lui envoyant ce privilège avec plusieurs autres. Il faut faire attention a la date de la bulle ; elle est de l'an 1351, et la prison de ce prince, qui lui donna occasion de prouver ses beaux sentiments, est postérieure de plusieurs années. Cependant, pour me piquer aussi de mon côté de bonne foi, je reconnais que celte raison est d'un grand poids.
Voici un autre moyen de défense, mais qui n'est pas de la même force : « Le siège de Rome, dit M. Meuron, pouvait ressentir de funestes contre-coups d'une bulle ainsi expliquée. Le roi de France ou ses successeurs auraient pu violer et rescinder tous les concordats faits ou à faire avec les papes, sous pré-
texte de quelque incommodité que l'Eglise gallicane pouvait en recevoir. »
 ces raisons prises de la nature de la chose, l'apologiste en joint quelques autres prises des expressions. En voici une qui mérite d'être pesée : a La bulle dit que ces vœux de même que le serment peuvent être commués en d'autres œuvres de piélé *. S'il s'agissait d'autres sermenls pour des affaires civiles, pour des traités de paix ou d'alliance entre les princes, dont ils auraient promis et juré l'observation, pourrait-on dire que si l'un d'eux y trouvait quelque incommodité, il serait dispensé de son serment en faisant d^ autres œuvres de piètélCes expressions mettraient tous les traités publics ou particuliers que ces princes feraient, pour quelque négociation que ce fût, au rang des œuvres de piété. Ne serait-ce pas confondre les choses sacrées avec les profanes, le ciel avec la terre? »
On peut encore ajouter, en faveur du sens adouci de la bulle, qu'il ne paraît pas qu'aucun roi de France s'en soit jamais servi pour rompre quelque traité qui l'aurait un peu gêné. Louis XIV, par exemple , aurait pu l'employer pour la révocation de l'édit de Nantes, et c'est justement à cette occasion que M. de la Chapelle nous l'a fait connaître. Cependant il ne parait pas que ce prince ait jamais pensé à faire valoir une pièce qui aurait été si commode, preuve que la bulle n'a pas été donnée pour ces caslà, mais simplement pour dispenser les rois de France de leurs vœux de dévotion.
Si les raisons employées dans ce plaidoyer ne sont pas assez fortes pour entrahier tous les suffrages, il faut convenir qu'elles sont assez plausibles pour nous faire au moins suspendre notre jugement. Après avoir oui cet avocat de la bulle, j'ai cru qu'avant de me déterminer entièrement sur le sen& qu'on doit lui donner, je devais faire de nouvelles recherches. Quand il s'agit d'expliquer un passage d'un auteur, vous savez, Monsieur, que
* ïtidulgemus ut confessor comrautare valeatvota... nec non juramenta... in alla opéra pietatis.
le vrai moyen d'y réussir, c'est de lire ce qu'on a de lui pour connaître son style, et dans quel sens il emploie certaines expressions. Pour suivre celte méthode, je me suis mis en devoir de parcourir les autres bulles de ce pape ramassées par dom Luc d'Acheri.
Pour parvenir k mon but, je n'ai pas été obligé de faire beaucoup de chemin. Dès la bulle suivante j'ai cru trouver quelque lumière sur le nœud de la question, qui est de savoir s'il faut joindre les serments aux vœux, et s'ils n'en sont que l'accessoire. Voici de quoi il s'agit dans cette nouvelle bulle.
C'est une dispense accordée au roi Jean et à ses soldats^ lorsqu'ils seront en campagne, d'être assujettis à faire maigre les jours de jeûne, à cause de la difficulté de trouver du poisson dans la plupart des endroits où l'armée pourrait se rencontrer. Parmi quelques exceptions que le pape met à cette permission, voici celle sur quoi il appuie le plus. C'est que le confesseur du roi ne pourra point accorder l'usage de la viande au roi ou à ses soldats dans les jours défendus, au cas qu'ils se fussent engagés, par un serment ou par un vœu, à observer les lois de l'Eglise *•
Vous voyez bien, Monsieur, l'avantage que M. Meuron pourrait tirer de cette exception. Les serments s'y trouvent joints aux vœux, d'une manière k rendre presque ces expressions synonymes dans le style du pontife. On y voit au moins clairement que les serments y peuvent accompagner les vœux, ce qui est un grand point pour la cause que défend cet avocat.
Je devrais laisser cette seconde bulle, après en avoir fait usage, pour éclaircir quelques expressions qui nous embarrassaient dans celle qui nous occupe. Mais un lecteur tant soit peu intelligent s'aperçoit bientôt que ces deux bulles sont contradictoires l'une k l'autre, et cette remarque ne vous échappera pas.
* Dummodo tu, vel illi, juramento vel voto ad abstinentiam ejus hujus modi dicbus iUis alias non sitis SiàsiTicii, Dacherii Spicilegiumf tome^V, page 276, in-quarto.
Vous aimez, Mousieur, a tout approfondir, et vous ne me tiendriez pas quitte si je ne disais rien de cette contradiction. Elle est des plus palpables. Dans la première bulle, le pape donne au confesseur du roi le pouvoir de commuer les vœux qu'il peut avoir faits même avec serment. Il est vrai qu'il y a ajouté quelques exceptions, mais dans ces cas réservés nulle mention du vœu de ne point manger de viande les jours défendus. Et le voici qui, dans la bulle suivante, s'avise après coup d'excepter ce cas : la raison sur quoi portait la dispense, je veux dire l'incommodité qui en résulterait, est ici palpable. Un prince qui est k la tête de son armée ne peut pas toujours avoir du poisson, le pape le reconnaît lui-même dans cette bulle; il y a donc lieu d'être surpris de le voir ainsi retirer d'une main ce qu'il venait d'accorder de l'autre.
Vous voyez assez. Monsieur, que je pourrais tirer avantage de celte contrariété, pour rendre suspecte cette seconde bulle qui fait contre moi. Mais vous voulez qu'on agisse toujours avec droiture, et je suis aussi dans les mêmes sentiments. Je vais donc essayer d'accorder ces deux bulles. Pour cela il n'y a qu'à supposer que le P. d'Acheri ne les a pas bien rangées dans son recueil. La première est du 20 avril 1351, l'autre est de la même année, mais on n'en a pas la date précise. Il n'y a donc quh supposer que celle qui refuse au confesseur du roi le pouvoir de dispenser ce prince du vœu d'observer l'abstinence h la rigueur, a précédé celle qui accorde à ce confesseur le pouvoir de commuer les vœux du roi quand il pourrait en être incommodé. A l'aide de cette transposition tout sera aplani.
Quoi qu'il eu soit, pour revenir à notre sujet principal, il parait par celte bulle que le serment peut accompagner les vœux. Jusqu'ici j'avais été dans la pensée que les vœux et les serments étaient deux choses fort distinctes l'une de l'autre, et qui ne devaient pas même aller ensemble. Les vœux se font proprement a Dieu, et n'ont pas besoin du serment: celui-ci doit
être réservé pour appuyer les engagements que Ton prend avec les autres hommes. Cette distinction est fondée ; cependant je reconnais à présent qu'on ne doit pas trop appuyer la-dessus. Quand je l'ai fait valoir contre la bulle , je ne pensais pas que les catholiques romains font souvent des vœux aux saints, aussi bien qu'à Dieu, et alors le serment peut bien y intervenir. Supposons, par exemple, que le roi Jean et la reine eussent fait vœu a la sainte Vierge de bâtir une magnifique église à son honneur, ou à quelque autre saint: ils pouvaient y avoir ajouté un serment fait a Dieu de se soumettre à la vengeance divine s'ils n'exécutaient pas ce vœu. Cependant, quand il fut question de commencer l'ouvrage, les sommes qui y avaient été destinées se trouvèrent employées ailleurs : ils ne pouvaient plus accomplir leur vœu sans une incommodité considérable. Yôilk un de ces cas pour lesquels la bulle aura été donnée, à la prendre dans le sens le plus favorable.
Après avoir rapporté d'une manière impartiale tout ce que l'on peut dire pour excuser la dispense de Clément YI, il s'agit à présent de faire ma propre apologie sur les imputations odieuses contre ce pontife, dont je me trouve chargé précédemment.
Je vous prie, Monsieur, de relire cette bulle, et vous verrez que, dans la supposition qu'il ne s'agit que de vœux confirmés par un serment, rien n'est si aisé que de s'y méprendre. Le pape donne au confesseur du roi le pouvoir de commuer les vœux que lui ou ses successeurs à la couronne auront faits, ou qu'ils pourront faire dans la suite. Il y ajoute le pouvoir c( de commuer de même les serments faits ou à faire, dont ils pourraient être incommodés ^ »
Ces serments ne sont point présentés ici comme un simple
* Indulgemus ut confesser, vota , per vos forsitan jam emissa, ac in postenim emittenda; nec non juramenta per vos praestita, et praestanda in posterum, quae servare commode non possetis, commutare valeat in alla opéra pietatis. Spicilegium, tomeiV, p. 275.
accompagnement des vœux y mais comme un article distinct et séparé. Ce qui contribue encore à les faire regarder de cette manière, c'est la répétition de ces mots faits ou à faire. La bulle avait déjà marqué cette circonstance en parlant des vœux, pourquoi y revenir sur l'article des serments, s'ils ne sont qu'un simple accompagnement des vœux? Le serment qui appuie un vœu est censé se faire dans le même temps que l'on fait cet acte de dévotion.
Ce qui aide encore beaucoup a donner a la bulle le sens le plus odieux, c'est le caractère des papes et les droits qu'ils s'arrogent. On sait le pouvoir excessif que les suppôts du po&life romain lui attribuent. Vous avez vu dans plusieurs auteurs ullramontains qu'il est le lieutenant de Dieu en terre; non-seulement les flatteurs et les canonistes en font un Vice-Dieu, trèssouvent ils lui ont même donné le nom de Dieu. En se faisant appeler Dieu en Terre, il est naturel qu'il en soutienne le caractère et qu'il en fasse les fonctions. Aussi il croit avoir le droit de dispenser des lois divines. Il délie les sujets du serment de fidélité, et très souvent il annulle les engagements que des princes ont pris avec d'autres puissances, même avec serment. La conduite des papes peut donc servir de commentaire à la bulle de Clément VL
Non-seulement le pape est au-dessus des créatures visibles, des rois, des empereurs, mais il est supérieur aux anges, et en cette qualité il peut leur commander. C'est là l'idée que Tauleur de la bulle avait de son pouvoir. Il en avait donné une autre une année auparavant, où il fait usage de cette prérogative. Il y ordonne que ceux qui mourraient sur le chemin , en faisant le voyage de Rome pour se trouver au jubilé de l'an 1 350, fussent absous de tous leurs péchés, « mandant aux anges du paradis^ ajoule-t-il, qu'ils introduisent rame de ces pèlerins en la gloire de paix, en les exemptant des peines du purgatoire \ » Agrippa,
* Jurieu, Préjugés légitimes, tome I, page 272.
dans son traité de la Vanité des Sciences^ nous apprend que Clément V commandait aussi aux anges de tirer certaines âmes du purgatoire pour les porter en paradis. Vous savez, Monsieur, que nos controversistes attaquent TEglise romaine sur ce qu'elle invoque les anges. Le pontife romain s'est mis h couvert de ce reproche; en voilà deux qui ne s'abaissent pas ainsi audessous de ces esprits bienheureux ; au contraire, ils leur ordonnent, ils leur commandent h la baguette, comme l'on dit. Le jugement le plus modéré que l'on puisse faire de ces deux bulles, c'est qu'elles sont un peu inciviles.
Mais revenons à celle que l'on ve»t que j'aie pris de travers, et sur quoi il s'agit de me justifier. Des auteurs forts distingués l'ont entendue dans le sens le plus odieux. Le célèbre Burnet, qui me fit connaître cette bulle le premier, entendait qu'elle donnait au confesseur du roi de France le pouvoir de dispenser celui-ci de tenir les traités, appuyés même du serment, qu'il aurait faits ou qu'il devait faire avec d'autres princes ou avec ses vassaux. Un autre auteur anglais publia, en 1736, un ouvrage de controverse où la bulle est expliquée de la même manière. En voici le titre : Examen du Papisme^ tel qu'on le trouve dans la confession de foi du pape Pie IV.,.,, On y a joint un appendice touchant les indulgences pour les péchés à venir, et une dispense accordée aux rois et aux reines de France pour rompre leurs serments et leurs engagements les plus sofenne/5, par Joseph Burrhougs * .
J'ai encore pour moi quelques catholiques romains euxmêmes. Il me semble que l'on peut bien ranger dans celte classe dom Luc d'Acheri, le premier qui a publié cette bulle. S'il l'avait entendue dans le sens adouci qu'on essaie de lui donner aujourd'hui, voici le titre qu'il aurait dû mettre à la tête : Que le confesseur du roi et de la reine pourra commuer leurs vœux^même faits avec serment. Au lieu de cela voici comment il en exprime la
* Bibliothèque Britannique, tome VII, p. 220.
substance : Que le confesseur pourra commuer leurs vœux et leurs serments ^ Il en fait deux articles séparés.
Vous pouvez vous rappeler, Monsieur, que je vous ai parlé précédemment d'un abbé, homme d'esprit, qui a demeuré longtemps à Rome, et qui connaît parfaitement le style de la chancellerie romaine , avec qui je m'étais entretenu sur la bulle , au commencement de cette année ^. Je lui proposai alors de joindre les serments aux vœux , pour y donner un sens plus supportable ; mais il me dit que les expressions ne le souffraient pas, et il aima mieux avouer rondement qu'il n'entendait pas cette bulle. Il ajouta que, quand il serait chez lui, où il allait se rendre incessamment, il examinerait à loisir cette pièce, et que, s'il y pouvait donner un sens raisonnable, sans faire violence aux termes, il ne manquerait pas de me le communiquer. Il semble donc qu'on ne devait pas exiger de nous en faveur du sens adouci de la bulle , plus de pénétration que les catholiques romains eux-mêmes n'en ont fait paraître. Si nous l'avons traitée de scandaleuse , c'est la faute du pape, qui y a donné lieu par ses expressions louches et équivoques. C'est donc un scandale donnée et non un scandale pm, pour parler le langage des théo< logiens.
Concluons, Monsieur, qu'après tout Clément VI est fort blâmable d'avoir donné une bulle si obscure. Dans des matières aussi délicates que celle-ci, il y a bien de l'imprudence à^s'exprimer d'une manière ambiguë. Cette dispense est pour tous les rois de France à perpétuité ; si le roi Jean n'en a pas abusé à cause de sa probité, n'y avait-il pas lieu de craindre que quelqu'un de ses successeurs ne Tentendifcomme nous l'avons prise d'abord, et ne s'en servît pour violer la foi jurée à d'autres souverains?
* Quod Confessor potest mutare vota, et juramenta eorum.
^ Il est prévôt de la cathédrale de Vaison dans le comtat d'Avignon.
LETTRE SUR LA QUESTION, SIL EST PERMIS DE NE PAS GARDER LA FOI AUX HÉRÉTIQUES?
(L'Égtûe romaine dispense de garder la foi aux hérétiques. Cette maxime, souvent dissimulée, échappe parfois, et d'autres fois est ouvertement professée. Plusieurs papes, et le concile de Constance, agissent eu conséquence. — Clément flll et Henri IV. — Distinction que le duc d'Urbin établit entre les particuliers et les grands princes, pour tenir leurs engagements. — Amurat, Vladislas et le cardinal Julien. — Applications à la St-Barthélemy, à la révocation de VÉdit de Nantes eit à la guerre coofessionnelle en Suisse terminée par la bataille de Vilmergue.)
{Journal Helvétique, Mai 1747.)
Monsieur,
L'examen de la bulle de Clément YI, qui dispense les rois de France de tenir les serments qui pourraient les incommoder, vous a conduit à une matière assez voisine. Vous me demandez d'examiner cette question importante: s'il est vrai, comme le prétendent la plupart des protestants, que l'Eglise romaine ait décidé « qu'on nesl pas obligé de garder la foi aux hérétiques. » Vous apportez encore une raison plus particulière pour vouloir que je traite ce sujet, c'est que vous avez lu dans un sermon de l'évéque d'Oxford, prononcé l'année dernière à l'occasion de la rébellion d'Ecosse, que les papes ont déclaré, par quelques-unes de leurs bulles, que les conventions sont nulles dès qu'elles sont contraires aux intérêts de la religion romaine, ou seulement h quelque droit ecclésiastique*. Je pourrais vous renvoyer à divers de nos auteurs qui ont examiné cette matière, mais le plus court est que je vous rapporte en peu de roots ce qui m'est resté dans l'esprit de quelques lectures que
* Voyez la Bibliothèque raisonnée, t. XXXVI, page 43.
j*ai eu occasion de faire là-dessus. Je tâcherai que ce soil sans passion, et sans partialité. Outre mon penchant naturel à marquer de la modération dans ces sortes de disputes, vous m^y engagez encore par la réflexiouxque vous faites, que peut-être dans celleci l'esprit de parti y sera entré pour beaucoup. Le sentiment dont nous chargeons l'Eglise romaine vous parait si odieux, que cela vous fait soupçonner qu'il se pourrait faire que cette imputation se trouvât un peu hasardée. Je reconnais votre esprit d'équité dans cette espèce de suspension d'esprit. Il ne s'agit plus que de voir si elle est bien ici à sa place.
Je remarquerai d'abord que cette question est assez embrouillée ; je parle de la question de fait, qui consiste â savoir s'il est vrai que « l'Eglise romaine enseigne qu'il ne faut pas garder la foi aux hérétiques. »
On peut indiquer plusieurs causes qui empêchent de pouvoir bien éclaircir ce fait. La première, c'est qu'il se trouve dans l'Eglise romaine, et surtout en France, bon nombre d'honnêtes gens qui n'admettent point cette maxime, et qui vont même jusqu'à la combattre : tout ce qui sent la mauvaise foi et la perfidie excite leur indignation.
Mais une cause plus générale de l'obscurité de cette question, c'est qu'on n'a pas jugé à propos de s'expliquer bieii clairement là^dessus. Il ne convenait pas de trop s'ouvrir ; vous en devinez assez la raison. Outre ce qu'il y a d'odieux dans cette maxime, et qui engageait déjà à en faire mystère, vous sentez bieni Monsieur, que ceux que l'on veut surprendre par des traités captieux, doivent ignorer qu'on ne se croit pas obligé à leur tenir la parole qu'on leur a donnée. Si on se déclarait trop pubUquement, on perdrait toute l'utilité d'un semblable artifice, et personne ne donnerait plus dans le piège. On peut appliquer ici ce qu'a dit un poète tragique : a Une colère secrète est dangereuse, mais une haine manifestée ôte tout lieu à la vengeance * . »
* îra quae tegitur nocet,
Professa produnt odia vindinctae lociim.
Malgré le secret que la politique semble demander ici , plusieurs auteurs éalholiques romains nous ont assez laissé entrevoir ce qu'ils pensent sur cette question. Quelquefois ils disent les choses a demi , et il n'est pas difficile de deviner le reste. Dans un endroit ils conviendront qu'on est obligé de garder la foi aux hérétiques ; mais suivez leur système jusqu'au bout, et tout le mystère se dévoilera. Ils ne tarderont pas à poser quelque part ce principe , ce qu'on ne peut faire aucune promesse légitime aux hérétiques. » En rapprochant ces deux endroits, on voit clairement comment ils décident la question.
Le jésuite Martin Bécan, qui vivait il y a environ un siècle, a fait un petit traité exprès sur cette matière. Il se plaint amèrement, dès l'entrée, de ce qu'on impute à son Eglise d'enseigner « qu'on ne doit point garder la. foi aux hérétiques. » Mais dans ce même livre il lui échappe bien des choses qui trahissent son secret. Il y établit, par exemple, que les traités faits avec les hérétiques sont illicites et pernicieux à l'Eglise. Or des conventions de ce genre peuvent non-seulement être annulées, mais la conscience oblige même à ne pas les tenir ^ Les hérétiques, dit-il encore avec bien d'autres auteurs de son Eglise, manquent de fidélité à Dieu : or l'on ne peut pas garder la foi à ceux qui ne la gardent pas à Dieu lui-même.
Quelques-uns de leurs écrivains n'ont pas cherché tant de détours, et se sont déclarés ouvertement pour le sentiment odieux c( qu'on ne doit point garder la foi aux hérétiques. » Je ne sais si l'on pourrait en trouver aucun qui ait parlé avec moins de ménagement que Jaques Simanca, évêque de Badajoz. Il s'est
* Bécan, pour appuyer ce principe , dit que les hérétiques sont des infidèles, et qu'on ne doit pas garder la foi à de semblables gens, suivant cet ancien vers léonin :
Frangenti fidem fides frangitur eidem.
Cicéron, meilleur casuiste que le jésuite, dit que ceux qui établissent cette maxime cherchent un palliatif, une couverture au parjure. « Si hoc sibi sumunt, nullam esse fidem quœ infideli data sit, videantnequaeratui'latebraperjurio.
tellement laissé emporter à son zèle espagnol contre les hérétiques, que voici ce que sa passion aveugle lui a dicté sur notre question : « On ne doit nullement, nullement, nullement garder la foi aux hérétiques, » s'écrie-t-il jusqu'à trois fois, « et cela quand même on s'y serait engagé par le serment. C'est une suite de la haine qu'on doit avoir pour eux, et des peines qu'ils méritent. » Et voici son raisonnement pour appuyer cette décision : « Si l'on ne doit point garder la foi aux tyrans , aux pirates et aux voleurs, qui tuent le corps, on doit encore moins la garder aux hérétiques, qui causent la mort de l'àme^ »
Yoiik déjk des auteurs qui se sont expliqués assez clairement sur notre question. Vous en demanderez peut-être d'un rang plus élevé, de ceux qui ont fait la figure la plus distinguée dans le parti romain, comme seraient les cardinaux et les papes. Il ne sera pas difficile de vous satisfaire. On cite ordinairement Ik-dessus le cardinal Hosius, Polonais, qui a dit la même chose que l'évéque Simanca. Mais il est plus important de savoir ce qu'ont pensé les souverains pontifes.
On a une lettre de Grégoire IX a l'archevêque de Milan , qui doit être de l'an 1230, où il lui dit, en propres termes : c< Que tous ceux qui se seraient engagés k quelque chose avec des gens notés d'hérésie, doivent se regarder comme parfaitement dégagés de leurs promesses , quelque authentiques qu'elles fussent. >> Grégoire Vn, Innocent III, Pie V et Sixte V ont donné des bulles qui délient les sujets d'un prince hérétique de leur serment de fidélité. Et pourquoi les en délient-ils? Par ce principe fondamental de la cour de Rome, c( qu'on n'est pas obUgé de garder la foi aux hérétiques. » Mais, Monsieur, voici un fait des plus curieux , qui , s'étant d'abord passé dans le cabinet d'une manière fort mystérieuse , n'a pas laissé de transpirer dans la
^ NuUo, nullo, aulio modo fides haereticis est servanda, etiamsi juramento
fîrmata sit Si tyrannis, piratis et cdBteris praedouibus fides servanda non
est, qui corpus occidunt, longe minus Haereticis pertinacibus, qui occidunt animas. De cathol. institut, cap. 46, n. 52.
suite, et qui peut répandre beaucoup de jour sur notre question.
Le pape Clément YIII voulant engager Henri lY, roi de France, à se lier avec le roi d'Espagne Philippe II, pour faire la guerre à Elisabeth, reine d'Angleterre, pressait d'Ossat, ambassadeur de France à Rome, et depuis cardinal, à porter son maître à cette déclaration de guerre. D'Ossat répondit qu'il n'y avait point lieu d'espérer qu'on pût y déterminer le roi , parce qu'il venait tout fraîchement de renouveler une alliance avec l'Angleterre, a Belle difficulté ! » répondit le spint-père. « Le serment du roi de France , dans ce renouvellement d'alliance , doit être censé nul , puisqu'il y en avait un plus ancien fait à Dieu et au saint-siége. » .
Voilà donc encore la question tranchée nettement. Mais le zèle du pontife ne s'arrêta pas là. Ecoutez le reste, s'il vous plait. Il appuya de cette belle maxime ce qu'il venait de dire de la nullité du serment de Henri lY : a Les grands princes, » dit-il, <c regardent comme permis tout ce qui leur est utile, et on ne saurait leulr en faire un crime, » ajouta-t-il. Il essaya ensuite de prouver sa thèse, mais comment? Quelle autorité employer pour cela? Yous jugez bien qu'il laissa à quartier celle des Pères, et encore plus les témoignages de l'Ecriture sainte. Mais voici une autorité d'un grand poids aux yeux de ce chef de l'Eglise, c'est un mot de François-Marie, duc d'Urbin. Cet habile poli^ tique avait accoutumé de dire « qu'il serait honteux à un gentilhomme, ou à quelque seigneur qui n'est pas du plus haut rang, de ne pas tenir leur parole; naais qu'il en est bien autrement des grands princes. Toutes les fois que la raison d'Etat exige qu'ils manquent aux contrats qu'ils ont faits, qu'ils rompent leurs alliances, qu'ils trompent, qu'ils mentent, qu'ils se parjurent , ils peuvent le faire, et se regarder même comme audessus de tout reproche. » Yoilà l'auteur grave, l'expert casuiste que Clément YIII cita en faveur de son sentiment, et qui, selon lui, devait lever tous les scrupules que d'Ossat prétait à son maître.
Ces sortes d'anecdotes doivent être bien prouvées , direzvous, et vous voudrez savoir d'où je tiens celle-ci. Mais vous ne la regarderez plus comme suspecte, quand je vous aurai dit que je la tiens du cardinal d'Ossat lui-même. Il en fit confidence d'abord au premier ministre Yilleroi,et quand on a imprimé ses lettres, l'éditeur en a fait confidence au public.
D'Ossat, malgré la sagesse et la modération qui faisaient son caractère, ne peut pas s'empêcher de dire ce qu'il pense des sentiments hardis et cavaliers du pontife. « Le saint-père, ditil, qui est un assez bon homme dans le fond, se laisse tellement emporter à sa haine contre les hérétiques, qu'il lui échappe quelquefois des maximes pernicieuses et indignes d'un honnête homme. Tous les moyens de détacher notre roi de l'alliance avec la reine d'Angleterre, quelque infâmes qu'ils soient en eux-mêmes, paraissent bons au pape, par la seule raison que celte alliance a été contractée avec une princesse qui n'est pas catholique.»
Vous voyez assez. Monsieur, ce que les papes ont pensé sur notre question. Mais l'article important est de savoir si quelque concile Ta décidée. On cite ordinairement celui de Constance. Les uns veulent qu'il ait prononcé, d'autres le nient. Je ne dois faire ici que la fonction de rapporteur. Vous n'aurez donc de moi que quelques mémoires pour éclaircir ce doute.
Tout le monde sait l'histoire de Jean Huss , et comment il fut condamné à être brûlé , nonobstant le sauf-conduit de l'empereur Sigismond. Malgré la foi violée par les pères du concile, les théologiens catholiques romains n'ont pas laissé de nier que ce concile eût prononcé « qu'on n'est point obligé à garder la foi aux hérétiques.» Mais Yon der Hardt, qui a donné, il n'y a pas fort longtemps, une vaste compilation des actes de ce concile, a déterré un acte qui semble établir assez clairement cette odieuse maxime. En voici quelques endroits qui méritent votre attention.
« Les Pères se plaignent de ceux qui blâmaient, non-seule-
meDl Tempereur, mais aussi le sacré concile, disant que le saufconduit donné à Jean Huss, cet hérésiarque de damnable mémoire, avait été violé contre les règles humaines et divines, quoiqu'il combattit opiniâtrement la foi catholique , et que s'étant par là rendu indigne de tout sauf-conduit, on ne dût , suivant le droit naturel, divin et humain, lui tenir aucune parole au préjudice de la foi catholique. C'est pourquoi Ton défend à tous d'en parler contre l'empereur et le concile, sous peine d'être punis comme fauteurs d'hérésie et criminels de lèze-Majesté *•»
Le concile déclara formellement dans la session dix-neuvième^ tenue le 23 septembre 1415, que « celui qui aura promis sûreté aux hérétiques, ne sera point obligé à tenir sa promesse par quelque lien qu'il puisse s'être engagé. ^
Les protestants de France et d'Allemagne , au temps du condle de Trente, connaissaient bien ces décrets. Catherine de Médicis dit ouvertement au cardinal de Ferrare, légat en France, que les protestants demandaient, avant que de venir au concile, l'aboUtion du décret de celui de Constance, qui porte que ce les juges ecclésiastiques pourront procéder contre les hérétiques qui seront venus sous le sauf-conduit des princes sécuUers. » Mais pour bien juger si quelques auteurs catholiques ont été fondés à s'inscrire en faux contre cette accusation, comme contre une calomnie, je vous renvoie à Y Histoire du concile de Constance *. »
Il y aurait un autre moyen d'éclaircir cette question , c'est d'observer la conduite de l'Eglise romaine, et de voir comment elle agit ordinairement avec les hérétiques. Les aciions aident beaucoup à manifester les principes qu'on a dans l'esprit , et qu'on s'est proposé de suivre. Je sais bien que cette manière de découvrir qnel système de conduite certaines personne»
* Tome IV, p. 521.
• Lenfant, t. II, p. 492 et 493.
T. II. i^
peuvent avoir dans Tesprit, n'est pas toujours sûre. 11 y a longtemps qu'on accuse les hommes de n'agir guère conséquemment. Mais allons jusqu'au bout, et vous verrez, Monsieur, que les chefs de l'Eglise romaine doivent être à ,couvert de ce reproche. Rien de mieux lié que leurs principes et leurs actions sur la manière dont ils en doivent user avec les hérétiques. Je me flatte que vous en serez bientôt convaincu.
Voici un &il qui peut répandre quelque jour sur notre question , et que vous trouverez curieux en lui-même. Il suivit de quelques années le concile de Constance dont nous venons de -parler, et est à peu près de la date de celui de Baie. Vladislas, roi de Hongrie et de Pologne, avait conclu, il n'y avait pas longtemps, un traité de paix avec Âmurat, empereur des Turcs, et l'avait confirmé par un serment authentique. Le prince mahométan comptant sur la foi du traité, qu*il était bien résolu d'observer religieusement de son côté, congédia la plus grande par tie de son armée, ou la fit passer d'Europe en Asie. Le cardinal Julien , nonce du pape Eugène VI auprès du roi , lui conseilla de profiter de la conjoncture, et d'entrer avec son armée dans le pays d' Amurat, qui n'était point sur ses gardes. L'avis fut suivi; l'armée hongroise tomba sur les Turcs, peu en état de résister k une atlaque si brusque et si imprévue. Amurat se défendit comme il put , et l'on en rapporte deux ou trois circonstances assez singulières.
On dit que dans cette perplexité il prit la précaution de faire ôter la queue de cheval, qui est l'étendard ordinaire de cette nation, et qu'il fit substituer à sa place le traité même de paix attaché au haut d'une pique, et que son ennemi venait de violer d'une manière si criante. Il regarda ce nouvel étendard comme plus propre a ranimer le courage de ses troupes. La grande inégalité fit qu'elles plièrent d'abord. Mais on prétend que, pour les soutenir, Amurat, au fort de la mêlée, adressa cette courte prière à Jésus-Christ, qu'il prononça avec une ardeur extraordinaire : « Seigneur Jésus, si tu es Dieu , comme le disent les
cbrétiens , punis leur perfidie, et ne permets pas qu'ils violent impunément les traités et les serments les plus solennels! »
Vous êtes sans doute en peine de l'issue du combat, et il est difficile de ne pas s'y intéresser. Tous les historiens conviennent que le prince infidèle fut vaincu et son armée taillée en pièces. Mais, Monsieur, ne vous méprenez pas sur ce titre d'infidèle: ce n'est pas Âmurat qu'il faut entendre par là, mais Viadislas. n eut te sort qu'il méritait ; il ne survécut pas même a la défaite de son armée : il tomba de cheval et fut tué dans la mêlée. Le cardinal Julien, auteur de ce perfide conseil, y perdit aussi la vie. Depuis ce temps-là, la plus grande partie de la Hongrie tomba e^tre les mains des Turcs. Une circonstance que je ne dois pas omettre , c'est que le nonce du pape avait lui-même signé le traité de paix. Qui peut douter qu'il n'ait agi en ceci au nom de son maitre? Il n'est pas difficile de voir de quel principe il s'autorisa pour faire rompre ce traité; c'est sans doute de celui-ci : qu'on n'est engagé à rien avec les princes qui sont hors de l'Eglise romaine, quelques promesses qu'on leur ait faites, même avec serment.
Quelques auteurs ont essayé de colorer cette infidélité du roi de Hongrie, en imaginant un traité antérieur fait avec le pape^ qui rendait illégitime celui qu'il conclut ensuite avec le Turc , et qui autorisait ce prince à l'annuler. Mais si l'on ne pouvait point conclure légitimement ce traité, il ne fallait pas le faire, n y a plus, pourquoi donc le légat du pape le signait-il ? Il était censé agir au nom du pontife qu'il représentait^ Cette remarque si judicieuse et si frappante est du célèbre M. Verenfels *.
Si vous vous trouviez avec quelque zélé catholique romain qui, pour essayer de colorer cette action de Yladislas, se servit de cette raison, qu'après tout, s'il manqua de parole, ce fut à des infidèles, je ne suis pas en peine que vous ne réfutassiez bien ce subterfuge. Mais si vous vous trouvez dans ce cas-là , n'ou-
* Sam. Verenfelsii Opéra, tom. II. p. 461.
bliez pas, je vous prie, l'exemple des Gabaonîtes. C'étaient des infidèles, de ces Cananéens idolâtres que le peuple d'Israël avait ordre de détruire. Ils avaient surpris Josué et les anciens d'Israël, en leur faisant entendre qu'ils étaient d'un pays fort éloigné, et qu'ils souhaitaient de faire alliance avec le peuple du Seigneur. Sur ce faux exposé, Josué fit la paix avec eux, et la confirma par un serment. La supercherie ayant été connue dans la suite, ce chef du peuple ne laissa pas de se regarder comme engagé à leur conserver la vie. Il ne crut pas pouvoir révoquer la promesse qu'il leur avait faite. Pourquoi? Parce qu'il y avait fait intervenir le sacré nom de Dieu *.
Saûl, qui vint longtemps après, n'eut pas la même délicatesse. Il crut apparemment qu'il y avait prescription dans l'engagement que l'on avait pris avec les Gabaonites , et sous de mauvais prétextes il en fit mourir un certain nombre. Ce péché ne demeura pas impuni , et le ciel se déclara dans la suite contre la violation de ce traité. Sous le règne de David, la Judée fut affligée, pendant trois années entières, d'une violente famine. On consulta enfin l'oracle pour savoir quelle était la cause de ce fléau. Il répondit que c'était les meurtres que Saûl avait commis en la personne des Gabaonites. Dès que David eût découvert quel était le crime qui causait les malheurs de son royaume, il s'empressa à le réparer, en donnant satisfaction aux Gabaonites. Il en coula la vie à quelques-uns des descendants de leurs persécuteurs. Sept des fils de Saûl furent exécutés d'une manière fort sévère. Par cette famine et par ce supplice. Dieu voulut faire sentir que , de quelque prétexte qu'on veuille colorer la perfidie, elle lui est toujours très-odieuse.
Ne vous rappelez -vous point. Monsieur, une application singulière de cette histoire des Gabaonites, que fit autrefois le célèbre Fléchier, évêque de Nîmes? Vous savez que je suis en possession de faire des digressions, quand l'occasion s'en pré-
* Josué IX, 3, 4.
sente. En voici donc encore une pour me maintenir dans ce droit.
Le grand hiver de Tannée 1709, et plusieurs batailles perdues les années précédentes, avaient mis la France dans une fort mauvaise situation. Le froid excessif qui avait gâté la récolte, avait désolé surtout les provinces méridionales, et y avait causé une espèce de famine. Dans cette triste conjoncture, Féloquent Fléchier publia une exhortation pastorale, où il repré* seule, d'une manière fort vive, les fléaux de Dieu sur la province. Il veut que Ton en cherche la cause. Dans cette vue, il introduit le roi David , qui , voyant son pays désolé de même par une rude famine , consulta le Seigneur sur la cause de ces malheurs. Il lui fut répondu que c'était pour n'avoir pas gardé la foi aux Gabaonites.
Les protestants, dont il y avait encore un très-grand nombre dans le Languedoc , crurent entrevoir que le prélat reprochait k la cour, d'une manière indirecte , la cassation de l'édit de Nantes. Les réfugiés l'interprétèrent de même : ils firent réimprimer le mandement à la Haye , avec une préface qui faisait entendre, ou que l'évéque avait fait allusion aux malheurs des protestants et aux duretés exercées contre eux, ou au moins qu'il donnait lieu d'y appliquer cet exemple de la colère du ciel sur ceux qui n'avaient pas gardé la foi aux Gabaonites \ Il faut convenir que , quelle que fût la pensée du prélat, en citant cet exemple de l'Ecriture sainte, il donnait lieu d'appliquer à la révocation de l'édit de Nantes les verges de la Providence qui affligeaient le royaume, et surtout la disette de vivres, qui faisait mourir grand nombre de malheureux.
J'ai cru que cette digression renferme un fait assez curieux pour devoir être placée ici. D'ailleurs elle ne nous a pas trop éloigné de notre sujet, comme vous voyez, puisqu'elle nous ra-
* Lettre pastorale de M. Fléchier, évêque de Nîmes, sur les malheurs des temps; aux fidèles de son diocèse. A la Haye, chez la veuve d'Abraham Troyel, 1709.
mène à la révocation de Tédit de Nantes, qui est un événement propre & feire voir qu'on croit dans l'Eglise romaine qu'on n'est pas obligé h garder la foi à ceux qu'on regarde comme hérétiques. Je n'y insisterai pas ; M. Yerenfels l'a fait pour moi. a II fallait , dit-il dans une harangue sur notre question , il fallait que du royaume le plus florissant de l'Europe , il sortit des millions d'exilés pour aller apprendre, par tout le monde, qu'on ne leur avait pas tenu la parole qu'on leur avait donnée, et cela sur ce principe que n'étant pas calhoHques romains, on n'était obligé à rien avec eux , malgré l'édit le plus authentique , répété plusieurs fois, appuyé d'un serment solennel; édit que l'on avait infirmé peu à peu, et enfin totalement révoqué, dans le temps que les protestants de France étaient le plus attachés au gouvernement V »
Vous voyez que j'ai laissé aussi à quartier la cruelle boucherie de la saint Barthélémy, qu'on peut cependant regarder comme un commentaire de la maxime qu'on ne doit point garder la foi aux hérétiques^ mais un affreux commentaire, écrit avec une plume trempée dans des ruisseaux de sang protestant. Plug de cent mille, endormis sur la foi des traités, y furent égorgés. Les hbnnêtes gens en France ont tous témoigné de l'horreur de cette barbarie, et voudraient en abolir la mémoire. Le pape seul et ses créatures ont travaillé à en perpétuer le souvenir. Grégoire XllI, comme vous savez sans doute, fit frapper une médaille qui représente cet événement, avec cette légende : Hugonotorum strages. Celle-ci aurait été bien aussi convenable : Fides liœreticis non servanda. Ce pape ordonna une procession pour rendre grâces k Dieu de ce massacre , et Muret, dont nous avons plusieurs harangues, en fit une qu'il récita devant le pontife et le sacré collège , oà il exalta ce massacre comme une des plus belles actions dont Thistoire puisse instruire la postérité, a Pendant cette nuit fatale aux hérétiques,
I Verenfels, tome II, p. 452.
les étoiles, dit-il, brillèrent d'un nouvel éclat, et la Seine précipita son cours pour se décharger au plus tôt de ces odieux cadavres qu'on avait jetés dans son sein. » Ne serait-ce pas plutôt pour ôter de devant les yeux du public des objets qui couvraient d'une confusion éternelle, les auteurs et les exécuteurs de ce massacre ? Yoilk, si je ne me trompe, des instructions suffisantes pour vous mettre en état de décider si c'est sans fondement que nous imputons à l'Eglise romaine d'éire dans le sentiment : qu'on n'est pas obligé k garder la foi aux hérétiques.
Mais ma tâche n'est pas achevée. Vous me demandez encore quelque éclaircissement sur ce que l'évêque d'Oxford dit de cette question, dans un sermon qu'il prononça le mois d'octobre dernier, à l'occasion de la rébellion d'Ecosse. Il se faisait à lui-même, en faveur du prétendant, une objection sur laquelle les partisans de ce prince appuyaient beaucoup , c'est que cet aspirant a la couronne d'Angleterre était entré dans les obligations les plus solennelles de conserver tous les droits de la nation clans l'Etat et dans l'Eglise.
Le prélat répond que, quand cela serait , la prudence ne permettait pas de s'y fier. Ce qu'il prouve par l'exemple du roi Jacques II , qui avait contracté les mêmes engagements , mais qui bientôt les foula aux pieds, a Pouvons-nous nous flatter , ajoute-t-il, que celui qui réclame la couronne, en qualité d'un de ses descendants, sera plus favorable à notre religion et à nos libertés? » Il insinue que ce prétendant élevé h Rome , et qui doit tout a cette cour, ne peut que suivre les intentions du pape, qui peut-être a concerté d'avance avec lui les pièges qu'on tendrait à la nation, et les promesses illusoires dont on saurait la bercer, sauf à le dispenser dans la suite de semblables engagements, ce Les déclarations les plus formelles qu'il puisse faire, continue le prélat, ont été plusieurs fois données par la cour de Rome pour nulles et de nul effet, dès qu'elles sont en quelque sorte préjudiciables à la foi catholique, au salut des âmes, ou
à quelque droit ecclésiastique que ce puisse être, quoique de tels eugagements eussent été souvent ratifiés et confirmés par serment. »
Voici la clef de cet endroit du sermon de Tévêque. Vous savez, Monsieur, qu'en 1712, il y eut guerre en Suisse entre les cantons de Zurich et de Berne d'un côté, et quelques-uns des petits cantons de l'autre. Après la bataille de Vilmergue, donnée au mois de juillet, et où les Bernois remportèrent la victoire, on travailla incessammenl a la paix, qui fut conclue à Arau le mois d'août suivant. Il restait seulement à finir les démêlés avec l'abbé de Saint-Gall, qui furent aussi terminés k Bade en
Dès que la cour de Rome en fut informée, elle annula tous ces traités. Dans un bref du 20 octobre 1718, adressé k l'abbé de Saint-Gall, Clément XI cassé tout ce que venait de conclure cet abbé. Il fait regarder ce traité comme non avenu * . Il lui envoie une bulle encore plus authentique que ce bref, pour faire envisager ce traité comme nul et sans effet, et l'exhorte à la déposer dans ses archives pour eu faire usage , lui ou ses successeurs, quand ils le jugeront convenable. On voit assez le principe d'où partent de semblables bulles, c'est que, quelque engagement qu'on ait pris avec ceux qui sont hors de la communion romaine, il est censé nul, parce que ces sortes de traités ont toujours quelque clause qu'il plaît au pape de regarder comme opposée aux intérêts de son Eglise.
Avouez , Monsieur, que Clément XI a assez bien suivi les traces de Clément VI, qui donnait des dispenses des serments dont on pourrait être un peu incommodé. L'abbé de Saint-Gall ne doit point tenir son traité , parce qu'il y perdrait quelque
*■ Quamobrem pontificii nostri muneris esse ducimus de ipsa pacifi-
catione statuere , te successores que tuos, ad ea quœ in prœdicta infausta tractalione conventa fuerunt, observanda, perinde ac si nunquam conventa fuissent, nulle modo teneri.
Glementis XI opéra, Romae 1721, tom. Il, p. 678.
chose de ses droits, et l'Eglise romaine aussi. En voilà assez pour oublier son serment. Vous voyez bien que si Clément XI a soufflé sur tous ces traités conclus en Suisse, c'est en conséquence de ce principe fondamental , qu'on n'est pas obligé de garder la foi aux hérétiques.
Je suis, etc.