LETTRE SUR DE PRÉTENDUS MIRACLES MODERNES
(A, Analyse critique d'un lirre intitulé Lettres cntiques et dogmatiques sur le
Nuhes testium de M. i.-ilphonse Tnrrellin '.
B. Les miracles que Ton rcpaudit en Savoie en 1703.)
{Bibliothèque Germanique, d'Amsterdam, année 1729, tome XVIII; année
1730, tome XIX.)
Monsieur ,
On vient de m'envoyer de Lyon un petit ouvrage de controverse intitulé : Lettres critiques et dogmatiques adressées à M. /.- Alph. Turrettin^ ministre et professeur à Genève^ au sujet de son livre intitulé : Nubes testium.
Dans la première lettre , Fauteur trouve fort mauvais que « M. Turrettln veuille établir une communion ecclésiastique de tolérance entre les calvinistes et les luthériens , et éloigner les uns et les autres de celfe des catholiques. » Il propose ensuite un moyen très-bien imaginé pour se réunir tous , c'est de reconnaître l'autorité de l'Eglise catholique romaine. Les objec-
* Nubes testium pro moderato et paciûco de rébus theologicis judicio et instituenda inter protestantes concordia, J.-A. Turrettini, Genevae, ap. Fabri et Barrillot, 1719, 4o.
lions qu'il nous fait sont des plus triviales, et sa manière de les * proposer n'a rien qui les rende recommandables. Il bronche dès le commencement en confondant deux choses fort distinctes : tolérer les erreurs de quelqu'un, c'est, selon lui, les adopter. Il brouille continuellement ces deux idées, et par conséquent s'embrouille fort dans ses raisonnements. Il a si bien senti que la matière était au-dessus de lui , qu'il l'abandonne bientôt : « J'aime mieux, dit-il à M. Turrettin, en s'arrêtant tout court dans sa première lettre, p. 47, vous renvoyer aux doctes écrits de M. Papin et de M. le chevalier Minutoli ; vous feriez bien mieux de consulter aussi ceux de Mlle de Beaumont. Ce sont trois auteurs d'assez fraîche date, dont le mérite ne doit pas vous être inconnu, et dont les ouvrages sont jusqu'ici demeurés sans réponse, que je sache. »
Ce seul endroit pourra nous donner une juste idée de cet auleur. Que dites-vous d'un homme qui s'avise de faire un livre de controverse , et qui ignore que le célèbre M. Lenfant a répondu amplement et solidement à Mlle de Beaumont, dans son Préservatif contre la réunion avec le siège de Rome^ qui parait depuis quatre ou cinq ans? H y verra ses principales objections parfaitement réfutées.
Si M. Turrettin était d'humeur de faire quelque réponse, on devrait plutôt lui conseiller d'entreprendre l'ouvrage même de M. Papin : cela serait digne de lui , et il ne lui en coûterait même pas b.eaucoup, car il a réfuté fort en détail , et avec beaucoup d'exactitude, dans ses leçons de théologie, les objections que M. Papin lui fait sur la voie de l'examen. Cependant, quoique la principale dépense en soit faite, ceux qui connaissent l'état de la santé de M. Turrettin n'osent plus rien lui demander. Au reste , les objections de M. Papin se trouvent toutes dans M. Nicole et ailleurs, et nos auteurs y ont répondu il y a longtemps *.
* Ici Fauteur examine la seconde autorité que Tauteur des Lettres critiques et dogmat, oppose à M. Turrettin, et qu'il désigne sous le nom de c les doc-
Dans le dessein qu'a l'auteur des iMtres critiques de nous réunir à son Eglise, il emploie la preuve des miracles. Il établit dans une lettre la validité de cette preuve; il essaie ensuite de prouver que l'Eglise romaine oppuie sa créance sur des miracles incontestables. Enfin, dans sa cinquième lettre* il promet à M. Turrettin de lui faire voir ce des miracles d'autant plus m* contestables^ qu'ils sont permanents. »
Il lui allègue d'abord les corps de tant de saints et d^ saintes qui se conservent entiers sans corruption depuis plusieurs siècles^ par exemple celui de saint Claude; mais c surtout sainte Marie- Madeleine de Pazzi , qu'on voit à Florence dans l'église des carmélites. Cette vierge mourut en 1607; on voit encore aujourd'hui son corps., six vingt ans après son trépas, avec la consistance , la fraîcheur , le coloris et la flexibilité que donnent la vie » (p. 177). Il conclut que le corps flexible de cette sainte doit « faire plier les esprits les plus fiers des ministres confrères de M. Turrettin.»
Notre auteur baisserait d'un ton s'il avait lu une lettre de M. Caperon, ancien do^en de Saint-Maxent, insérée dans le Mercure de France d'août 1728. Il se propose de prouver que l'incorruptibiliié des corps n'est pas une marque certaine de sainteté, et apporte quantité d'exemples de corps trouvés entiers, fort longtemps après leur mort , sans qu'il y eût le moindre lieu d'en faire des saints. « L'antipape Pierre de Luna, connu sous le nom de Benoit XIII (nous dit Caperon,) étant mort dans
tes écrits du chevalier Minuloli. « Cette partie de la dissertation a été reproduite en majeure partie dans Farticle sur le Valesia Christiana de Briguet dans le Journal Helvétique, Mars 1746, ou ci-dessus, tome II, p. 30 à 32. Seulement on voit de plus, ici, que le curé de Pontverre, qui avait prétendu t bombarder la ville hérétique » par ses Motifs de la conversion de J,-F. Minutoli, fît plus tard sa paix avec Genève ; voici comment. Il avait composé un poème sur la peste de Provence, qu^il ne pouvait faire imprimer qu'à Genève. H en demanda la permission au magistrat, qui la lui accorda généreusement. Par reconnaissance, il lui dédia son ouvrage, et mit à la tête ime épître dédicatoire des plus respectueuses.
le schisme après avoir été excooimuuié par les conciles de Pise et de Constance , et ayant été inhumé sans cérémonie dans la forteresse de Paniscola , au royaume de Valence , son corps fut trouvé six ans après entier, et il est resté jusqu'à présent sans se corrompre. » Avouez, Monsieur, que cet exemple est tout à fait favorable aux Grecs, qui disent que ce sont les corps des excommuniés qui se conservent en entier.
Gaperon explique la conservation de certains corps, par des sels minéraux de la nature du salpêtre , qui se sont rencontrés par hasard dans cet endroit de la terre, et qui, s'insinuant dans les parties du corps, les affermissent, loin de les dissoudre. — c( Mais (dit Fauteur des Lettres critiques) si c'étaient des parties salines qui produisent cet effet, d'où vient que ces terres traitent différemment les corps des justes et des pécheurs ? » (page 180) — Je le renvoie encore à M. Caperon, qui prouve par quantité d'exemples, que quand les corps des scélérats se trouvent avec ceux des gens de bien, ils sont également conservés dans ces sortes de terres. Je pourrais ajouter que quand les corps des saints se trouvent dans une terre propre à pourrir et k consumer, elle ne les épargne pas, témoin le terrain fangeux et humide de la ville d'Annecy, qui n'a laissé que les os au célèbre saint François de Sales. Il est vrai qu'à l'aide d'un masque d'argent et d'un habit assez propre dont on a revêtu son squelette, il tient une assez bonne contenance sur l'autel des religieuses de la Visitation.
Autre miracle rapporté par l'auteur des Lettres critiques^ comme digne d'attention : <i C'est que par la bénédiction du saint évêque Ulric il ne peut demeurer aucun rat dans le dio-* cèse d'Âugsbourg (page 1 85). »
Voici ce que c'est. Dans la ville et dans le territoire d'xVugs-^ bourg il y a des souris comme ailleurs, et on ne s'aperçoit que trop du dégât qu'elles y font; mais on dit qu'on n'y remarque pas l'espèce de gros rats qui sont assez communs ailleurs. Ceux qui ont voyagé ne sont pas surpris de ces petites singularités.
Chaque pays a les siennes. Ainsi à Genève il y a une promenade que l'on appelle Plainpaîais, dans laquelle il ne se trouve point de taupes. Le gazon n'y est jamais soulevé par ces petits animaux, qui sont en grand nombre dans les jardins voisins. Il y a surtout un pré sur le bord de l'Arve, que Ton appelle le Pré Franconis, où ils foisonnent beaucoup. Cependant ce pré n'est pas éloigné de trente pas de la promenade de Plainpalais. Supposons pour un moment que cette promenade fût le clos d'un couvent : il y aurait aussitôt quelque saint Ulric , qui par une vertu miraculeuse, aurait proscrit les taupes de cette enceinte ! Il y a beaucoup d'apparence que ce qui les éloigne de Plainpalais, c'est la nature du terrain ; ce n'est qu'un gros gravier, où ces petits animaux ne minent pas commodément. — Dans les siècles d'ignorance, tout était miracle.
Mais voici quelque chose de plus grave, c'est la liquèfactwn du sang de saint Janvier qui se fait à Naples ; « miracle incontestable, dit l'auteur, que la Gazette de Hollande annonce régulièrement chaque année (p. 188). » Ne trouvez-vous pas la chose singulière ? Le sang de saint Jean-Baptiste, qui est congelé îi Naples, se liquéfie encore, et se raréfie lorsqu'on dit la messe de la décolation de ce précurseur du Sauveur. Je* suis surpris qu'il ait oublié cette fiole pleine du sang de saint Etienne, encore dans la même ville, qui bouillait d'elle-même le 3 août, selon l'ancien calendrier, mais qui est assez accommodante pour s'être ajustée depuis ce temps-lk avec le nouveau, en sorte que c'est le 1 3 août que le miracle se fait présentement. Quelqu'un a dit que ce changement de date prouvait que le calendrier grégorien était reçu dans le ciel; ne pourrait-on pas en conclure aussi naturellement qu'un miracle si souple sent fort la main des hommes?
« Voici quelque chose de plus surprenant, dit notre auteur, c'est qu'à Andain letole de saint Hubert guérit de la morsure d'un chien enragé (p. 190). » On prend un petit fil de cette étole, dont on fait l'insertion dans la peau du fronts comme l'on
fait en Angleterre Tinoculation de la petite vérole. Ce qu'il y a de plus merveilleux Ik-dedans, c'est que « quoique depuis plusieurs années on arrache un grand nombre de poils de cette étole, elle n'en reçoit aucune diminution. » Vous aurez peutêtre un peu de peine, Monsieur, k croire cette merveille ; elle ne me parait cependant pas si difiicile à digérer que la meule du moulin de Loches, qui, au dire de dom Martène dans sou Voyage littéraire de 1 708, « depuis environ 1 200 ans, subsiste dans son entier, sans aucune diminution^ quoique les meuniers la piquent tous les jours. »
Pour achever d'éclairer M. Turrettin, notre auteur lui présente le flambeau d^Arras « qu'on allume de temps en temps depuis 550 ans, sans qu'on s'aperçoive qu'il soit diminué (page 193). » Mais comme il faut ménager cette précieuse lumière, notre auteur ne nous le met devant les yeux qu'en passant, et k la suite d'un autre miracle.
Enfin notre auteur ajoute à tous ces prodiges accumulés, le miracle opéré dans la personne du baron de Noveri, à La Roche, en Savoie, au commencement de ce siècle. « Ne l'a-t-on pas vu (dit-il, page 1 93) se promener de son pied dans les rues de Genève, après avoir été guéri miraculeusement par l'intercession de saint François-Xavier, de l'inlpuissance habituelle où il était de marcher, depuis longues années? »
Ceci est un épisode, des' prétendus miracles de La Roche. Un jésuite nommé le P. Rome ville, se rendit en 1703, dans ce bourg, qui est à cinq ou six lieues de Genève. Il portait avec lui une relique de saint François-Xavier, par la vertu de laquelle il guérissait, disait-on, toute sorte de maladies. On venait à lui de tous côtés. Quelque petit que soit le lieu qu'il avait choisi pour son théâtre, on y voyait des milliers de malades qu'on lui amenait de trente ou quarante lieues k la ronde. On ne parlait plus que des guérisons miraculeuses opérées par ce saint homme; et le bruit s'en répandit fort loin. Plusieurs Genevois allèrent sur les lieux pour voir de près et par eux-mêmes ce dont
il s'agissait. Cependant, malgré leur attention a suivre ce qui s'y passait., ils ne virent rien du tout de surprenant, que l'affluence extraordinaire de malades près d'un homme qui ne faisait pas la moindre chose pour leur soulagement : aucune de ces guérisons, annoncées avec emphase , ne put soutenir le plus léger examen.
Le baron de Novérî, qui marchait difficilement à cause de la figure irrégulière de ses pieds, fit de si grands efforts après les prières et bénédictions du P. Romeville, qu'il marcha passablement dans la suite. Il ne manqua pas de regarder comme miraculeux le changement arrivé en lui, et il écrivit le 7 octobre 1704 à un chartreux de Lyon en l'invitant à se joindre à lui pour remercier Dieu de la grâce qu'il lui a faite « ayant été vingt-huit ans cul-de-jatte, sans pouvoir bouger de son lit ou de dessus une chaise où on le mettait, que par le moyen de ses valets ou de béquilles. * — « Vous voyez (conclut notre auteur) qu'il n'y a que le pur intérêt de la vérité et de la gloire du Seigneur qui ait pu obliger un homme d'honneur et d'une probité connue à parler de la sorte. » Ce n'est point là ce qui est contesté, mais il s'agit de savoir, s'il n'y avait pas de la prévention dans son fait, s'il n'a pas attribué à rintercession d'un saint, un changement dont il était redevable à ses propres forces, mais qu'il n'avait pas bien éprouvées avant . ce temps-là; si, pour témoigner au ciel sa reconnaissance, il n'a pas exagéré la guérison. On en jugera par le trait suivant, que je sais d'original.
Le baron de Novéri était à Chambéry un an ou deux avant sa prétendue guérison. Une dame assez bien faite lui fit visite. Elle se retirait après une demi-heure de conversation, mais elle fut fort surprise de voir ce seigneur se lever de sa chaise d'un air assez aisé, et se mettre en devoir de la reconduire. Elle s'y opposa inutilement, il continua à faire chemin sans le secours de personne, traversa une partie assez considérable de l'appartement, et ne quitta la dame que sur le palier. Elle en marqua
de rétonneraent, mais le baron lui dit galamment « qu'il n'était pas si perdus, qu'il ne fût encore en état de rendre au beau sexe ce qu'il lui devait. » Il y a donc bien a rabattre de cette impuissance habituelle k marcher que lui suppose notre auteur.
Après tout, ce qu'il y a d'important à remarquer dans cette guérison, c'est qu'elle pèche dans un point essentiel. Ce qui causait uniquement la difficulté de marcher de ce gentilhomme, c'est qu'il avait les pieds arrondis en moignon. Or tout le monde sait que cette mauvaise figure subsiste toujours depuis l'application de la sainte relique. Si le Seigneur y avait mis la main, il au«rait corrigé cette irrégularité. Le Créateur ne fait pas les choses k demi, et il achève son ouvrage. C'est le sentiment de tous les catholiques sensés qui ont vu de près M. de Novéri.
Après cela jugez de la justesse de l'application du Vœ libi Corozdin^ etc., que nous fait l'auteur des Lettres critiques ! « Malheur à toi, pauvre Genève ! s'écrie-t-il. Malheur à vous, peuples infortunés, car si les miracles qui ont été faits à votre su, et que vous ne pouvez ignorer, avaient été faits en Turquie ou eu Chine, il y a tout lieu de présumer que ces nations infidèles se seraient converties et auraient &it pénitence ! »
n faut supposer que quand cet orateur le prenait sur un ton si haut dans cette façon de parodie qu'il pousse fort loin , il n'avait pas encore vu la cinquième lettre imprimée à Genève sur le miracle de Paris de 1725. L'auteur de ces lettres, qui est un docteur de Sorbonne dont le jugement parait fort supérieur à celui de notre déclamateur, abandonne assez clairement tous ces miracles de La Roche. Il commence par se fôcher contre cet importun qui veut se mêler dans une dispute où on ne le demandait pas, puis il finit par se trouver du même sentiment que celui qui combat ces miracles. Il les traite de prétendus miracles, et il reconnaît qu'tï^ ont été désavoués par l'évéque diocésain * .
* It s*agit ici de la Suite de la réponse aux deux lettres de Genève, par Hoquiué, curé de Saint-Julien, citée dans la note additionnelle suivante.
Que les convertisseurs commencent par s*âccorder sur les miracles qu'ils veulent produire, sous peine de donner au public l'occasion de rire à leurs dépens !
Mote additionnelle «or les prétendas mlraeles de La Koehe
en Savoie, iV03,
Dans ta discussion ci-dessus, M. Baulacre se réfère à une brochure qui donne des détails sur les prétendus miracles de La Roche, et sur le baron de Novéri en particulier. Voici à quelle occasion elle fut publiée.
En 17!â5, le bruit se répandit à Paris que Marguerite La Fosse, femme d'un ébéniste du faubourg Saint-Antoine, depuis longtemps malade d'une perte de sang, en avait été guérie miraculeusement en adorant le saint sacrement à la Fête-Dieu. Le cardinal de Noailles, archevêque de Paris, fit à cette occasion un mandement, où il pressait les prolestants de se convertir à une religion qui opérait de pareils miracles. M. Jacob Yemet, ministre genevois, apnt été à même de reconnaître, par des informations prises sur place, que la guérison de la dame La Fosse n'avait rien d'extraordinaire , répondit par la publication de : Deux lettres à M. Vahhè ***, chanoine de Notre^ Dame de Paris^ sur le mandement de Mgr. le cardinal de Noailles du 10 Août 1725 au sujet de la guérison de la dame La Fosse. 1726 (br. in-8^ de 39 pages, sans nom d'auteur ni indication de lieu d'impression, mais imprimée k Genève. Il en est de même des suivantes).
M. Hoquiné, curé de Saint-Julien en Savoie, près Genève, prit la défense du miracle La Fosse dans sa Réponse aux deux lettres imprimées à Genève au mois d\ioût 1726 au sujet du miracle publié à Paris le iO Août 1725, par un docteur de Sor^ bonne du diocèse de Genève^ 1727 (br. in-8<^ de 83 pages).
M. Vemet répliqua par une brochure intitulée : Défense des deux lettres adressées à Jf ***, chanoine de Notre-Dame^ sur le mandement de Mgr. le cardinal de Noailles au sujet de la gué- T. n. 17
risan de la dame de La Fosse^ contre la Réponse d'un docteur de Sorbonne du diocèse d'Annecy, 1727 (in-8®, 96 pages). A la tin de cette brochure on a ajouté une lettre sur les miracles de La Roche en Savoie en 1 703.
Enfin M. Hoquiné dupliqua en publiant la Suite de la réponse aux deux lettres de Genève concernant le miracle publié à Paris le iO Août 1725, ou Réfutation de la défense de ces mêmes lettres par un docteur de Sorbonne du diocèse de Genève, 1728 (br. in-8^ de 96 pages *).
Nous allons extraire de la troisième de ces brochures les détails textuels suivants sur les miracles de La Roche.
Le jésuite Romeville prétendait avoir quelques petites portions des reliques de saint François-Xavier , enchâssées dans une bague. Muni de sa précieuse relique, il ne doutait point de pouvoir opérer une partie des miracles que l'apôtre des Indes avait faits lui-même. Il courait donc le monde pour essayer la vertu de ce merveilleux anneau, et il parvint dans le Faucigny en 1 703. Le bruit de son arrivée à La Roche se répandit dans tout le voisinage. Les malades s'y rendirent en foule. On neparlait que de ce saint homme et de ses guérisons miraculeuses. Malheureusement toutes ces merveilles n'existaient que dans l'imagination ou dans la bouche du peuple. De toutes ces guérisons publiées avec tant d'emphase, aucune ne put soutenir le plus léger examen.
Voici quelques faits que je suis en état de vous garantir,
* Voyez sur cette polémique, outre les deux articles de M. Baulacre dans la Biblothèqtie Germanique, tomes XVIII et XIX, une lettre de M. Vernet, et Textrait d'une lettre de Genève, même recueil, XIX, 221 et XX, 204 : enfin le Mémoire historique sur la, vie et les ouvrages de J, Vernet (par Jean-Louis Saladin), Genève, 1790, p. 8 et 119. Ces quatre brochures se trouvent à la bibliothèque publique de Genève, reliées en un seul volume, porté au catalogue imprimé sous un seul numéro (le 14<»^ de la page 206) ; à la table des noms d'auteurs, elles ne figurent pas sous le nom de Vernet, et celui d'Hoquiné n'y est pas mentionné.
qui vous pourront donner une idée assez juste des miracles de La Roche.
Le comte Costa de Saint-Rémi, sénateur de Chambéry, ayant été averti de l'arrivée du P. Romeville, le joignit au village de Bernex, à une lieue de Genève. Il lui fit de grands compliments sur les dons extraordinaires qiïe le ciel lui avait accordés. H lui marqua beaucoup d'empressement à lui faire voir quelques miracles, et il lui prései|ta en même temps un sujet. C'était la fille d'un de ses fermiers, qui avait le genou tout ployé, les nerfs retirés, et qui par la était hors d'état de marcher. Pour le piquer d'honneur, le comte lui dit « que s'il guérissait cette pauvre fille, il en instruirait fidèlement le Sénat de Chambéry, et que cette merveille serait bientôt répandue dans toute la Savoie.» Ces promesses, toutes flatteuses qu'elles étaient, ne tentèrent point notre homme. Il répondit assez sèchement : « Pour aujourd'hui, il ne se fera point de miracle. >j Le comte ne se rebuta point; il poussa jusqu'à La Roche, et y fit porter la fille infirme. Il la conduisit au jésuite, un jour qu'il le sut accessible^ Le feiseur de miracles commença par un acte d'humilité; il reconnut que le pouvoir qu'il avait n'était point atlaché à sa personne, que toute sa vertu miraculeuse consistait dans une bague où étaient renfermées des reliques de saint François-Xavier. Après qu'on eut admiré ce saint bijou, le comte montra à son tour une bague curieuse qu'il avait au doigt. C'était un talisman égyptien, extrêmement ancien, et auquel on avait attribué de grandes vertus. Ce parallèle ne plut pas au Père ; il ne laissa pas de se mettre en devoir de guérir la pauvre infirme. Il fit des prières, appliqua sa relique, mais le tout inutilement. Le genou avait pris son pli et fut rebelle à toutes ces saintes applications. Ce mauvais succès ne déconcerta point le jésuite : îl y était accoutumé. Quoique l'on nous l'ait voulu donner pour un homme d'une grande simplicité, il paya le comte d'une défaite qui n'était pas mauvaise. ((C'est(lui dit-il),votre maudite bague païenne qui a empêché l'effet de celle que je porte. Cette fille
aurait été guérie si vous n'étiez pas venu traverser sa guérison avec ces malheureux restes de la superstition des îddâtres. » Toutes les autres guérisons qu'il entreprit réussirent eomme celle-là. La seule différence qu'il y eui, c'est qu'avec les personnes du commun, il ne se mettait pas en frais d'excuses sur ce qu'il avait manqué son coup.
Il réussit un peu mieux avec le.baron de Novéri. Ce gentilhomme était né avec les pieds tournés en dedans, et la plante si arrondie, que ce n'était proprement que des moignons. Ne pouvant marcher que difficilement, il prit le parti d'avoir toujours un valet à ses côtés, et de s'appuyer sur lui. Il fit comme les autres infirmes le voyage de La Roche, et on fut surpris qu'à son retour il avait substitué à sa béquille vivante une simple canne. On ne manqua pas de se récrier à la merveille ! Ce n'était pas assez que la Savoie eût vu un changement si merveilleux. Comme il était connu à Genève, il vint un jour entendre on sermon dans l'église de Saint-Pierre, et marcha dans les rues d'un air assez dégagé, sans autre appui qu'une petite canne. Il crut qu'il n'avait qu'à se produire, pour convaincre les hérétiques du miracle opéré en sa personne. Voilà le spectacle qu'il donna au public, mais malheureusement les cordes parurent et en gâtèrent un peu la beauté. On le vit tout baigné de sueur de l'effort qu'il faisait pour marcher. La fatigue qu'il essuya l'empêcha, au retour, de parvenir tout d'une traite à son logis. Il trouva heureusement, à moitié chemin, la maison d'un membre de la Faculté de médecine, qui l'avait tmité dans quelqu'une de ses maladies. Il y entra, et fut obligé de demander au maître une chemise pour changer. Us étaient fort liés, et cela autorisa le Genevois à lui faire une petite correction sur le danger où il s'exposait de prendre une pleurésie par sa rodomontade. Il fit sentir à ce gentilhomme, qu'avec de semblables efforts, il aurait toujours pu marcher; il conclut en lui conseillant en ami, d'y venir par degrés, et de n'en pas tant faire à la fois. On voit assez que ce baron, ayant du bien, n'avait pas trouvé à propos
jusque-là de tirer tout ce qu'il pouvait de ses propres forces. Il ne s'agit plus que de tâcher de découvrir ce qui put le déterminer à s'évertuer k marcher seul, d'une manière qui devait lui coûter bien de la fatigue.
Ceux qui l'ont connu particulièrement conviendront que ce . n'est pas mal entrer dans son caractère, que de présumer qu'il peut avoir été sensible a l'idée flatteuse d'être regardé dans le monde comme un de ces sujets choisis, sur qui le ciel trouve à propos de signaler son pouvoir. Mais nous n'aurons pas besoin de fouiller dans les secrets replis de son cœur, ni de lui prêter une ambition si fine. Voici quelque chose de plus marqué et qui doit nous suffire : c'est qu'il est de notoriété publique qu'il lui prit alors la fantaisie.de se marier. C'était un vieux garçon, à qui sa famille avait toujours adroitement insinué le parti du célibat, surtout à cause de son infirmité. Pour avoir donc un prétexte plausible de changer de plan de vie, il jugea à propos de ne plus passer pour perclus. Ce préalable lui parut nécessaire, avant que de tâter du sacrement. Voilà, à ce que l'on dit, ce qui aida beaucoup l'anneau du P. Romeville, à faire marcher cette espèce d'impotent. Dès qu'une fois il eut renoncé à son appui, il continua à marcher clopin^ dopant, comme il put. La négociation de son mariage traîna en longueur, et lui donna lieu de s'afiermir dans l'exercice de ses pieds. Le mariage n'eut pas lieu, par des circonstances qui ne font rien à notre histoire. M. de Novéri mourut quelque temps après , et ses funérailles furent en même temps celles du miracle.... Je sais que des religieux, tout intéressés qu'ils sont à appuyer ces sortes de mira* des, se moquaient ouvertement de celui-ci.
Je m'informai avec beaucoup de soin, dans le temps même que ce jésuite était à La Roche, si quelque témoin pourrait attester qu'il eût guéri quelqu'un d'une guérison pleine et entière, mais je ne pus rien découvrir de semblable, à moins que l'on ne mette dans ce rang un certain nombre de pauvres malades qui, après avoir reçu la bénédiction du P. Romeville, moururent en
chemin, ne pouvant plus soutenir la fatigue du voyage. Voilà les seuls qui ont été guéris entièrement et radicalement.
L'évéque diocésain alla sur les lieux dans le temps où
le P. Romeville y était encore. Il gémit de voir l'entêtement du peuple pour ce jésuite : il aurait bien voulu ouvrir les yeux du public, mais il trouva les esprits encore trop échauffés. I| prit donc le parti de Técarter avec moins d'éclat. En quittant La Roche, il nomma une commission de sages ecclésiastiques pour informer des miracles du jésuite. Gomme ils ne purent point soutenir la coupelle, le Père prit sagement le parti de se retirer.
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