‹ Œuvres historiques et littéraires de Léonard BaulacreChapitre 18 sur 31 · RECHERCHES SUR LES CLOCHES DES ÉGLISES · texte numérisé non relu

RECHERCHES SUR LES CLOCHES DES ÉGLISES

(Origine des cloches ; elles sont an moins du septième siècle : les premières à Noie. — Les Grecs n'en ont pas. — Convocation des fidèles an brait de la trompette ou do marteau. — Croyance erronée que les cloches éloignent les orages. — Baptême des cloches, critiqué par la nation Germanique. — Privilège du fondeur sur la cloche.— -La cloche du temple de la Rochelle, convertie.)

(Journal Helvétique, Août 1750.)

Je vous ai donné , Monsieur, les éclaircissements que vous m'avez demandés sur notre cathédrale * ; cela a réveillé chez vous des idées accessoires. Nos églises ont, en effet, de certains accompagnements; elles sont ordinairement pourvues de cloches, d'horloges, quelquefois d'orgues pour soutenir le chant, quelques-unes sont ornées d'anciennes vitres peintes de couleurs fort vives, dont on dit qu'on a perdu le secret. Vous me proposez tous ces sujets différents pour vous en entretenir à diverses reprises. Vous y ajoutez encore, pour dernier article, les

* Gi-de6sus, tome I, p. 229 et suivantes.

cimetières, qu on place ordinairement autour des églises. Voila bien de la tablature; vous agréerez, s'il vous plaît, que nous nous bornions aujourd'hui au premier article^ celui des cloches, et cela sans m'engager k rien pour la suite.

La première question sur les cloches, c'est d'examiner dans quel temps on a commencé k en mettre au haut des églises. Le sentiment le plus vraisemblable , c'est que cet usage a comniencé au septième siècle, du temps de Bède. En parlant d'une religieuse dans son Hisioire ecclésiastique^ il dit qu'elle entendit subitement le son de la cloche qui l'appelait k l'église ' .

On cite encore une autorité plus ancienne, mais je ne sais si Ton peut bien y ajouter foi. Un historien a dit que Lothaire, assiégeant la ville de Sens , Loup, qui en était évêque, fit songer toutes les cloches de la cathédrale, et que cette sonnerie étonna tellement les assiégeants, qu'ils prirent la fuite. Si ce fait est vrai , il prouve que les cloches étaient peu connues , et que c'était un usage naissant.

Mais ce n'est pas Ik qu'ont été faites les premières cloches ^'église, c'est a Noie, dans la Campanie. Elles portent encore le nom de cette ville, dans la langue latine '. Saint Paulin, comme vous savez, a été évêque de Noie, et on lui attribue d'avoir introduit l'usage des cloches dans le service divin.

On demande si les Grecs ont cet usage comme nous. En général leurs églises n'ont point de cloches, et ils se conforment en cela k la manière des Turcs. Ils appellent le peuple au service avec des maillets de bois. On prétend que c'est par des raisons de politique que les Turcs ont défendu l'usage des cloches aux chrétiens qui vivent sous leur domination : ils ont 'craint que leur son ne servit de signal pour l'exécution des révoltes , et pour donner l'alarme partout en peu de temps. Un voyageur nous apprend cependant que les Grecs qui se trouvent fort éloi-

^ Audivit subito in aère notum campanse sonum, quo ad orationes excitar yel convocari solebant. Lib. IV, cap. 23, • Nolae.

gnés des Turcs ont Fusage des cloches , les moines du mont Âthos, par exemple.

n y a apparence que, dans les premiers siècles du christianisme, les grandes cloches n'étaient pas encore connues; mais quand même elles l'auraientété, on comprend que, dans le temps que l'église était persécutée, il ne convenait pas de s'assembler au son d'un signal public. Que dire d'un auteur anglais qui a prétendu que, dans ces temps-là, les chrétiens s'assemblaient au son d'un instrument de bois? La prudence voulait que leurs assemblées se communiquassent d'une manière sourde, et c'est précisément le secret que l'on y gardait qui est cause que nous ignorons aujourd'hui comment cela se faisait.

Quand la religion chrétienne fut devenue la religion dominante, et qu'on n'eut plus de semblables ménagements k garder, Bingham nous apprend, dans ses Origines ecclésiastiques^My. YIII ch. 7, qu'en Egypte on se servit de la trompette. Cet usage eut lieu au moins dans quelques monastères. Des auteurs du sixième siècle en ont fait mention. Il y avait aussi des couvents où un religieux allait frapper k chaque cellule avec un maillet ou marteau de bois. Gela se pratique encore aujourd'hui chez les char^ treux pour leurs matines. Dans d'autres parties de l'Orient on donnait aussi ce signal avec des instruments de bois. Aujourd'hui les Grecs appellent le peuple en frappant des planches de bois, ou des plaques de fer avec un marteau.

Pour en revenir aux cloches , je rappellerai ce que j'ai dit ci^devant de la principale de celles qui sont dans notre cathédrale \ Au haut est marqué son nom, Glébiencb {Clemmlina)^ tiré de celui du pape ou antipape Glément YII. Au bas sont inscrits trois vers léonins qui marquent l'usage, la destination et la vertu prétendue que la superstition ignorante attribue aux cloches qui ont été bénites solennellement par l'évêque.

JLaudo Deum verum, Plebem voco, convoco clerum * Ci-dessus, p. 43 et 44 du tome II.

Defunctos ploro, pestem fugo, festa decoro, Vox mea cunciorum, fit terror demomorum.

On a remarqué sur ce dernier vers qu'il imite assez bien le son de la cloche même. Ceux qui ont été k Paris trouvent aussi beaucoup de conformité de ce son avec celui de la grande cloche de l'abbaye de Saint-Oermain-des-Prés.

Noire cloche dit, dans le second vers, que sa destination est en partie de pleurer les morts. C'est qu'oir la sonnait aux enterrements. Remarquez je vous prie, Monsieur, la bizarrerie de l'usage. Autrefois, dans des occasions de deuil, on faisait taire les cloches, et c'était une marque d'affliction: témoin le vendredi saint où encore aujourd'hui on supprime toute sonnerie, par égard pour le jour de la mort du Sauveur. Cette coutume est assez ancienne ; mais les idées ont bien changé. L'idée que nos ancêtres avaient des grandes douleurs, c'est qu'elles devaient être muettes. Aujourd'hui on agit tout au rebours dans l'Eglise romaine : plus la personne qui vient de mourir est respectable, et plus l'on fait de bruit : toutes les cloches sont mises en branle à l'occasion de sa mort ou de sa sépulture ^

Sonner pour un enterrement, assembler le peuple ou le clergé (comme notre cloche dit encore qu'elle était chargée de le faire), tout cela est arbitraire, et le simple efifel d'une convention. Mais voici d'autres usages bien plus dignes d'attention, des vertus merveilleuses qu'a la cloche même, en conséquence de la bénédiction qu'elle a reçue. Elle « écarte la peste et les démons mêmes. »

* Cette sonnerie pour les morts incommode fort les vivants. Tout le monde connaît l'impromptu d'un homme que les cloches empêchaient de dormir ;

Persécuteurs du genre humain.

Qui sonnez sans miséricorde, Nous voudrions tous que la corde Fût au cou, plutôt qu'à la main.

En i552, la ville de Bordeaux fut privée de ses cloches pour cause de rébellion, et quand on voulut les lui rendre, le peuple s'y opposa, après avoir ressenti le repos et la commodité de n'être point importuné du son et du tintamarre des cloches.

Les superstitieux , comme vous savez , Monsieur, attribuent les tempêtes et la grêle aux esprits malins. Le bqn effet des cloches, dans les temps orageux , s'il est vrai qu'elles en produisent quelqu'un, peut être envisagé du côté physique. On croit assez communément qu'une grosse cloche peut agiter Tair d'une manière favorable, qu'elle peut écarter les nuées et garantir la récolte. D'autres regardent cela comme un préjugé mal fondé. Ils disent que quand il serait vrai que le son d'une cloche produit un mouvement qui agit sur les nues, l'effet en serait toujours fort équivoque. On prétend que par la on peut donner une issue aux feux renfermés dans la nue , avant qu'ils soient prêts à éclater sur nous ; mais il peut en résulter un effet tout contraire, c'est d'ouvrir la porte à ce fléau pour qu'il vienne un peu plus tôt fondre sur nous. On peut voir là-dessus une dissertation de M. Cayer, membre de l'Académie des beaux-arts de Lyon *.

Pour faire voir que ce n'est pas là une crainte chimérique , je vais rapporter Ik-dessus un fait remarquable arrivé en Basse- Bretagne, le 15 avril 1718, et que l'on trouve dans l'histoire de l'Académie pour l'année suivante. Le vendredi saint il y eut une tempête qui fit bien du ravage dans vingt-quatre paroisses le long de la côte. Le tonnerre tomba sur plusieurs églises, et précisément sur celles où l'on, sonnait pour l'écarter. Des églises voisines, où Ton ne sonnait point, furent épargnées. Le peuple s'en prenait à ce qu'il n'est pas permis de sonner le vendredi saint.

Ce qu'il yak dire la-dessus, c'est que les cloches qui peuvent écarter un tonnerre éloigné, facilitent la chute de celui qui est proche, et k peu près vertical, parce que l'ébranlement qu'elles communiquent k l'air dispose la nue à s'ouvrir. Le son qui dissipe les nuées, commence d'abord k dissiper les plus voisines, je veux dire celles qui sont entre le clocher et la matière

* Mémoires de Trévoux, décembre 1748, deuxième partie, p. 2717.

du tonnerre , en sorte que les nuages se dissipant de ce côtélà , le tourbillon du tonnerre en est moins pressé , et par conséquent doit être plus déterminé à éclater vers le clocher.

Quelques philosophes croient que les cloches, surtout celles de village, ne produisent a peu près aucun effet, et qu'elles sont incapables de chasser le tonnerre et les orages. Leur son n'est pas assez fort pour transporter l'air d'un lieu à un autre. Il doit y produire un simple tremblement ou une ondulation , comme quand on jette une pierre dans l'eau, on voit former des cercles sur la surface * .

Mais il ne s'agit point ici de l'effet physique des cloches. Si elles chassent la peste et les démons même , comme la nôtre ^'en vante, c'est en conséquence d'une bénédiction particulière qu'on leur donne , avec beaucoup d'appareil , dans l'Eglise roumaine , avant que de les employer. Cette cérémonie est décrite fort au long dans le pontifical romain^ et dans leurs rituels. Le peuple s'imagine, chez eux, que cette bénédiction imprime aux cloches une yertu surnaturelle, et il regarde bonnement le pouvoir de leur son sur les tempêtes, comme une preuve de l'autorité de l'Eglise. Il €st vrai que les oraisons que l'on trouve dans le Pontifical pour celte cérémonie, sont fort propres à donner cette idée chimérique.

Je vous invite. Monsieur, à lire le chapitre des cloches dans le Rationale Durandi^ ancien livre où sont expliquées toutes les cérémonies de l'Eglise.. Vous y trouverez de fort beaux sens mystiques. La cloche qui appelle et qui excite au service divin, dit xîet auteur, est l'image des évoques et des pasteurs, qui doivent

^ De bons auteurs nous apprennent que la coutume de sonner les cloches aux approches du tonnerre est assez ancienne ; mais qu'autrefois ce n'était pas dans la même vue qu'aujourd'hui. Il ne s'agissait pas proprement d'ébranler l'air pour écarter la tempête : on sonnait pour assembler le peuple dans l'église, afin qu'il y vînt prier Dieu de préserver la paroisse des effets de ce terrible météore. Il est arrivé la même chose à la cloche que l'on sonne pour les morts. Anciennement c'était pour les moribonds : on avertissait par là les chrétiens de prier pour eux dans leur agonie.

nous exhorter et nous animer à servir Dieu. Ici Durand s'échauffe contre les prélats qui ne prêchent pas. « L'Ecriture les compare à des chiens muets : et moi , dit-il , je trouve qu'ils ressemblent à une cloche sans battant. La cloche et ses accompagnements lui fournissent des images des plus sublimes mystères de la religion. Voyez, dit-il , la corde dont on se sert pour sonner, elle est ordinairement composée de trois cordons différents : c'est là un emblème de la Trinité. »

Pour vous faire un peu mieux connaître les explications mystiques de Durand, j'en vais joindre ici une, qui a beaucoup de rapport a la précédente. « D'où vient , dit-il , qu'on a l'usage de mettre des coqs^ en guise de girouettes, au haut des clochers ? Ce coq désigne les prédicateurs. Cet animal, réveillé au milieu de la nuit, nous annonce le retour de la lumière. Par un battement d'ailes il s'excite au chant, par où il vient à bout de nous réveiller. Tout cela a un sens mystique. La nuit, c'est l'état de ténèbres où se trouvent les gens du siècle. Le coq représente les prédicateurs qui doivent réveiller les pécheurs de leur sommeil , et qui les excitent à quitter leurs œuvres de ténèbres , après s'y être excités les premiers. Us annoncent le jour du jugement, grand motif à changer de conduite. Enfin, comme le coq du clocher, ils sont opposés aux vents, ils se roidissent contre les oppositions et les contradictions des mondains * . »

Voilà qui est fort beau; mais. Monsieur, ne trouvez -vous point la dernière moralité un peu équivoque ? Le coq tourne k tout vent , mauvais modèle pour un ministre de la parole de Dieu. Vous voyez que les coqs du haut des clochers ne ressemblent pas mal aux cloches qui disent tout ce que l'on veut, et quelquefois les deux contraires.

Les cérémonies usitées pour bénir une cloche portent aussi le nom de baptême. On dit communément baptiser une cloche^

<* Rationale Durandi, IJb. I, cap. 1.

pour marquer qu'on la consacre ^ l'usage de l'Eglise. J'avoue qu'il ne faut pas disputer sur les mots. Yves de Chartres dit qu'on baptisait autrefois les églises pour dire qu'on les bénissait. On peut donc bien s'exprimer de même pour désigner la bénédiction d'une cloche. Cependant il faut convenir qu'outre la conformité de nom , il y a encore de grands rapports dans le rituel de l'Eglise romaine, entre le baptême d'une cloche et celui d'un enfant. Je vais vous les indiquer ici , après vous avoir averti que ce sera moins dans un esprit de controverse, que dans un esprit de simple curiosité.

Quand il s'agit de baptiser une cloche, on commence par la laver en dehors et en dedans avec de l'eau bénite, composée d'eau et de sel. — Elle est employée de même pour le baptême d'un enfant.

La tête de celui que l'on baptise est ointe du saint-crême, et ony forme une croix. — On en trace aussi plusieurs sur la cloche avec les saintes huiles.

n me semble aussi que, dans l'une et l'autre de ces cérémonies, la Sainle-Trinité y intervient. La bénédiction de la cloche se fait au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, aussi bien que le baptême de l'enfant.

L'une et l'autre ont des parrains et des marraines. On impose à la cloche, tout comme k l'enfant, le nom de son parrain. Il y a longtemps que la chose se pratique de cette manière. Un bis* torien de France rapporte que le roi Robert, faisant faire la dédicace de 1 église de Saint-Aignan d'Orléans, fit présent d'une fort belle cloche qu'il fit baptiser, et k laquelle il fit donner le nom de Robert.

On met un linge blanc a l'enfant sur l'onction que l'on vient de faire, et cela tient lieu, en quelque manière , de l'habit blanc que l'on donnait autrefois à ceux qu'on venait de baptiser. A la confirmation on met aussi un bandeau blanc sur le front du nouveau confirmé. — On met de même une ceinture de toile blanche autour de la cloche , qui y reste quelques jours. Quel-

quefois on la revêt tout eotière d'uoe espèce de chemise de toile fine , ornée même de dentelles , suivant la qualité du parrain.

Je ne doute pas, Monsieur, que vous ne soyez frappé de tant de rapports entre ces deux cérémonies. Dès qu'on les rapproche, il n'est pas possible de n'en être pas surpris. Cependant on se plaint de nous, sur ce que nous les faisons remarquer. Vous serez bien aise d'entendre Ik-dessus Dom de Vert; c'est un savant religieux qui a donné , dans un traité , l'explication des cérémonies de son Eglise , mais d'une manière beaucoup plus judicieuse que le mystique Durand , et dans un goût diamétralement opposé. A l'article de la toile dont on couvre la cloche, voici comment il se récrie contre nous.

<i Quelques calvinistes, dit-il, voulant apparemment faire les plaisants sur cette pratique, disent que ces linges dont on entoure les cloches nouvellement bénites, représentent les habits blancs des nouveaux baptisés; mais, ajoute-t-il, il n'y a qu'à leur nier tout à plat que l'Eglise romaine ait cette vue'. »

Quelque envie que j'eusse d'éviter ce qui sent tant soit peu la controverse, Dom de Vert m'y ramène malgré moi. Il traite de simple jeu d'esprit, et même de mauvaise plaisanterie, les rapports que nous faisons sentir entre ce qu'on appelle le baptême d'une cloche, et celui d'un enfant. Je lui réponds que rien n'était plus grave et plus sérieux que les plaintes qui^ sous Charles-Quint, l'an 1522, furent communiquées, à Nuremberg, au Nonce du pape pour y remédier. Les princes allemands, et la Nation Germanique en général, qui présentèrent leurs griefs, ne voulaient rien moins que faire les plaisants, dans cette occasion. L'article 51 roule entièrement sur le baptême des cloches.

« Les ecclésiastiques, disent-ils, font accroire au peuple que les cloches écartent les tempêtes et chassent les démons; et cela en vertu du baptême qu'on leur a administré avec beau-

* Explication des cérémonies de l'Eglise, tome IH, p. 415.

coup d'apparat. Un simple prêtre peut bien baptiser un enfant, mais pour la cloche il faut que ce soit Tévéque lui-même, ou quelqu'un qu'il commet pour le faire à sa place. On choisit un parrain à cette cloche, et quelquefois on lui en donne plusieurs. Alors ils tiennent chacun la corde 'de la cloche , tandis que l'oificiant chante ou récite quelques psaumes. La cloche porte le nom du principal parrain , qui est répété plusieurs fois par les assistants. On la revêt d'un habit , comme on faisait autrefois à ceux que l'on baptisait. La cérémonie finit par un somptueux repas , que donne celui qui a l'honneur d'être parrain ^ sans préjudice d'un présent qui revient encore à l'officiant. Il y a là-dedans superstition et exaction. Il faut donc corriger cet abus. »

Il me semble , Monsieur, que c'est ce que l'on peut dire de plus modéré là-dessus. Cette bénédiction des cloches est trop chargée de cérémonies, qui ne peuvent que jeter le peuple dans la superstition. L'effet naturel de ces pratiques mystérieuses est d'attribuer des vertus chimériques aux cloches d'égUse.

Il faut convenir que cet abus est fort ancien. Quelques auteurs, qui en ont recherché l'origine, ont attribué au pape Jean XIII d'avoir commencé le premier à faire baptiser les cloches vers l'an 972; mais ils ne sont pas remontés assez haut. Âlcuin, disciple de Bède, fait déjà mention de cet usage* Bientôt après on travailla à le supprimer. On trouve déjà des lois, pour cela, dans les capitulaires de Gharlemagne. On y voit une défense expresse de baptiser les cloches [claccas bapiizart). Mais l'abus recommença bientôt après la mort de cet empereur : il se remit en vigueur dans le dixième siècle.

n ne parait pas que les remèdes qu'on a voulu apporter à ce mal aient produit aucun effet : la superstition va toujours son train. Il faudrait, pour la corriger, simplifier cette bénédiction, et y mettre un peu moins d'appareil ; mais on ne se met point en devoir de le faire. Je trouve même quelques écrivains de l'Ëglise romaine qui, loin d'en rien retrancher, voudraient en-

core y ajooter. Sous le pape Jules III, quelques évéques furent assemblés à Boulogne, et délibérèrent sur les moyens de donner encore plus de lustre aux cérémonies de leur église. On a le résultat de leurs délibérations sur le baptême des cloches : ils remarquent qu'outre Tencens et quelquefois la mirrhe, dont on parfume la cloche en finissant la cérémonie, le pape devrait ordonner qu'on y joignit du musc et de Tambre, afin qu'à l'aide de ces nouveaux parfums, on donne au peuple «une plus grande idée encore de ce baptême ; » ils devaient dire rondement, afin de nourrir encore mieux la superstition ^

Croiriez-vous, Monsieur, que malgré toutes les cérémonies que le rituel romain prescrit pour la bénédiction des cloches, que malgré leur séjour dans l'église qui est un lieu d'asile, et malgré les parrains qualifiés qu'elles ont, qui doivent être leurs protecteurs, elles ne sont pas à couvert des poursuites de leurs créanciers ? Par arrêt du parlement de Paris, en 1 603, on jugea qu'un fondeur de cloches peut les revendiquer, et les faire dépendre de l'église, quand il n'a pas été payé de la valeur , quoiqu'elles aient été bénites et consacrées.

Ce n'est pas seulement à la cérémonie du baptême d'une cloche qu'on agit avec elle à peu près comme l'on ferait à l'égard d'une créature animée et raisonnable. J'ai trouvé dans l'/ftstaire de VEdii de Nantes^ une procédure si singulière sur une cloche, que je vais la transcrire ici.

« Le temple de La Rochelle fut condamné à être démoli en 1685. La cloche eut un sort assez bizarre. Elle fut d'abord fouettée, comme pour la punir d'avoir servi des hérétiques. Elle fut enterrée et déterrée, pour représenter qu'elle devait renaître,

en passant au service des catholiques On l'interrogea, on

la fit parler : on lui fit promettre qu'elle ne retournerait plus au prêche. Elle fit amende honorable. Enfin elle fut réconciliée, baptisée et donnée à la paroisse qui porte le nom de Saint-Bar-

* Fasciculus rerum expetendarum, Lond. tom. II, p. 647.

thélem^^. Mais ce qu'il^y eut de plus beau, fut que quand le gouveraeur, qui l'avait vendue a cette paroisse, en demanda le paiement, on lui réjpondit qu'elle avait été huguenote, qu'elle était nouvelle convertie, qu'elle devait jouir du délai de trois ans pour payer ses dettes, accordé par le roi aux nouveaux convertis ^ i)

Nous dirions, vous et moi, que c'est la une comédie, et même une farce des plus risibles, n'était le sujet qui y donna lieu, je veux dire un de nos temples fermé et même démoli. Tenonsnous-en donc a l'appeler une tragi-comédie des plus singulières.

Je vous ai dit, en rapportant les usages de noire grande cloche qui sont marqués sur sa circonférence , qu'autrefois elle était destinée à sonner aux enterrements des personnes distinguées. J'ai ajouté qu'encore que cette sonnerie soit une des principales cérémonies des funérailles dans l'église romaine, les anciens s'abstenaient de sonner dans les occasions de deuil; qu'on voit des restes de cet usage antique le vendredi saint, qu'on fait taire toutes les cloches. Vous savez que ce jour-là le rituel veut aussi qu'il n'y ait point de messe : cela donna lieu, quelques années après la Reformations à une petite malice que l'on fit aux protestants de France, et par ou je vais finir ma lettre.

Environ Tan 1569, on trouva à Lyon, dans les fondements d'une maison, une inscription faite par quelque singe de Nostradamus, qui disait : « Une telle année, un tel jour (mais marqué un peu obscurément), la messe cessera. » Cette prophétie, diton, réveilla l'attention des calvinistes. Elle semblait leur promettre que tout le royaume changerait de religion, mais leur joie fut courte. Il se trouva que ce jour, désigné un peu énigmatiquement, était un vendredi saint, auquel on doit s'abstenir de dire la messe, comme de sonner les cloches. Elles se firent entendre bientôt après, et réveillèrent par leur son la messe qui n'était qu'endormie.

* Benoit, Histoire de l'Édit de Nantes^ tome V, p. 754.

T. II. iS

Page 1