RECHERCHES SUR LES HORLOGES D'ÉGLISE
(Horloges des anciens. — Qui a inventé les modernes, Paciiicas, Gerbert, ou quelque personnage postérieur? — La bougie de saint louis. — Les horloges d'église remontent au pins à Albert le Grand, (280. — Devises des appareils à mesurer le temps.)
{Journal Helvétique, Février 1751,)
J'avais presque oublié, Monsieur, la demande que vous m'aviez faite de vous entretenir des horloges d'église ; mais une circonstance récente m'en a rafraîchi la mémoire. En réparant notre grande église, nous lui avons donné une horloge neuve, travaillée par un très-habile artiste. Dès qu'elle a été mise en mouvement, elle m'a rappelé ce que je vous avais promis. En sonnant les heures, elle m'a averti qu'il était temps de m'acquitter de ma vieille dette : chaque coup de cloche semblait me reprocher ma négligence.
J'ai parlé ci-devant des machines des anciens pour mesurer le lemp«, particulièrement de leurs clepsydres, en décrivant l'inscription relative a une horloge trouvée k Taloire en Savoie '. En rapportant cette inscription, des journalistes se sont fait cette difficulté, savoir que l'inscription est du troisième ou du quatrième siècle pour le plus tard, et que l'abbaye de Taloire n'a été fondée qu'au onzième : auparavant ce lieu n'était guère habité; mais on peut aisément la résoudre en supposant que ce marbre a été apporté d'ailleurs, et que ce n'est point à Taloire que Blsesius avait établi cette horloge. Â quelques lieues de là est un village appelé Annecy-le- Vieux, qui était autrefois un bon bourg habité par les Romains depuis fort longtemps, et qui
* Journal Helvétique, mai 1739, p. JiOO ; Mémoires de TreVottOf, janv. 1742, p. U9; Mercure de France, décembre 1742, p. 2590. — Ci-dessus, tome I, p. 101 et suiv.
commençait k se ruiner au dixième ou onzième siècle. Alors la pierre a pu être tirée de là, et enchâssée dans le mur de l'église que l'on bâtissait k Taloire.
Cassiodore nous apprend que Théodoric, roi d'Italie, envoya, l'an 490, deux horloges k Gondebaud roi de Bourgogne. Ces princes étaient liés d'intérêt. Sigismond, fils de Gondebaud, avait épousé la fille du roi d'Italie. Il y a apparence qu'k l'occasion dé ce mariage, Gondebaud avait fait le voyage de Rome, et qu'il y vit des horloges curieuses, qui lui donnèrent dans la vue. Â son retour, Théodoric lui en envoya deux, comme une grande rareté, inconnue en deçà des Alpes. Il les accompagna d'une lettre où il lui dit quil est bon qu'il ait dans son pays une curiosité qui l'a frappé dans la ville de Rome*, Une de ces horloges était une clepsydre, qui avait quelque chose de singulier. L'autre pouvait être un cadran solaire ingénieusement inventé. Théodoric envoya ces machines par des gens qui en connaissaient l'usage , et qui devaient les placer convenablement dans les lieux qu'on leur assignerait.
Les anciens connaissaient une espèce à^ horloge de nuit (ainsi nommée par opposition aux cadrans solaires , qui ne servent que de jour) dont nous ignorons la construction. Yitruve (liv. IX, ch. ix) dit que cette machine jetait des cailloux qui faisaient du bruit eu tombant dans un bassin d'airain. Le roi de Perse en envoya une de ce genre k Charlemagne. Âimoin , qui l'a dé-crite, dit que c'était une clepsydre qui sonnait les heures en faisant tomber de temps en temps des boules de cuivre dans un bassin de même métal. Mais le nombre des heures n'était pas désigné par celte sonnerie comme dans nos horloges sonnantes, car il n'y avait que douze boules de cuivre, et il faut soixantedix-huit coups pour sonner les douze heures les unes après les autres.
On voit aussi dans une lettre du pape Etienne II au roi Pépin
* Habeatis in vestrâ patriâ quod aliquando vidistis in ci?itate Romana. Gassiod. epist. 46.
(dans le code Garolin), que ce pontife avait envoyé en France une horloge de nuit ; mais comme elle n'est point décrite , on ne peut pas dire précisément ce que c'était.
Malgré l'opinion commune, qui attribue l'invention des horloges à roues à Gerbert , qui devint pape en 999, sous le nom de S)'lvestre II, Ughelli et Mafifei veulent en faire honneur k un archidiacre de Vérone , nommé Pacifwus , qui naquit en 778 et mourut en 846, et se trouvait ainsi presque contemporain de Gharlemagne. Son épitaphe dit '< qu'avant lui on n'avait point vu d'horloge de nuit , et qu'il en a été l'inventeur. »
Horologium nocturnum nuUus ante viderai, Et invenit argumentum, et primus fundaverat.
Maffei dit que cela ne doit pas s'entendre des horloges d'eau , qui étaient connues des anciens , et dont l'usage avait continué dans la suite. Il en conclut qu'il y a apparence que l'horloge qu'inventa Pacificus était de métal, à roues et a contre-poids *. Gette conclusion est un peu hasardée : l'archidiacre véronais inventa peut-être quelque horloge d'eau un peu différente des autres clepsydres. En voilà assez pour donner lieu à l'épitaphe ; il ne faut pas prendre trop h la lettre ces inscriptions lapidaires, elles sont fort sujettes à exagérer, et il y a ordinairement beaucoup à en rabattre.
Il y a lieu d'être surpris qu'on ait tardé si longtemps à trouver nos horloges k roues , puisque l'on en a déjk l'équivalent dans Vitruve (livre X, chap. xiv). Il parle d'une machine par le moyen de laquelle on peut savoir en allant en carrosse , mais surtout dans un bateau , combien on a fait de chjemin ; elle est toute composée de roues et de pignons , comme nos horloges. Il les appelle des tympans j et ajoute qu'un de ces tympans pourra faire tomber périodiquement des cailloux qui, par le bruit qu'ils feront , marqueront le nombre de milhs qu'on aura faits sur
* Maffei, Verona illustrata, part. II, p. 31. — Ughelli, îtalia sacra^ t. V, page 710.
Teau. L'idée de nos horloges se trouve en germe dans celte maefaine. Les rones et les pignons, qui mesurent le chemin, peuvent de même mesurer le temps, par la proportion des progressions que les roues et les pignons oht les unes avec les autres , et qui est toujours certaine. La machine de Vitruve avait encore une roue avec des trous, pour faire tomber de petites pierres. Voilà qui peut aussi avoir conduit à la rotw de compte des horloges sonnantes. Comment donc les anciens ne se sont-ils pas avisés d'appliquer aux horloges leur industrieuse machine pour mesurer le chemin ?
Ce n'est cependant qu'un millier d'années plus tard que, selon ie sentiment le plus général, Gerbert aurait inventé les horloges. Dithmar, historien de ce temps-là , remarque comme une curiosité merveilleuse que Gerbert, qui était mathématicien, étant à la cour (le l'empereur Olhon III , construisit une horloge dans la ville de Magdebourg. Il est vrai que l'abbé Le Beuf paraît douter que ce fût réellement là une horloge à roues; il dit qu'il fi\\x le traité manuscrit de Gerbert sur les horloges solaires, où il n'est fait aucune mention de cette sorte d'horloge. Ce qui tend à faire croire qu'il ne s'agissait en effet que d'un cadran solaire, c'est que Dithmar ajoute « que, pour rendre son horloge juste , il observa au travers d'un tuyau une certaine étoile qui sert de guide aux matelots *. Ce qui signifie que Gerbert , voulant faire un cadran qui fût juste pour la latitude de Magdebourg, commença par s'assurer de l'élévation du pôle, en prenant, la hauteur de l'étoile polaire. Dans un siècle d'ignorance et de barbarie comme celui-là , il suffisait de savoir tracer un ca^ dran pour être regardé comme un homme extraordinaire.
On fait une autre objection contre l'opinion qui attribue à Gerbert le secret des horloges, c'est que s'il avait été dès lors inventé , il aurait dû être beaucoup plus connu qu'il ne le fut dans les siècles suivants. Par quelle fatalité aurait-on laissé.
* Horolo^um fecit, illud recte constituens, coAsideratâ per fistulam qua-« dam Stella, nautarum duce. Dithmari Ep. Merseb. Ghronic. lib. VI,
tomber une machine si admirable et si utile? Comment son usage et la manière de la construire ne se seraient-ils pas conservés chez quelqu'un des disciples de ce Gerbert, parvenu k une si haute fortune? Si cet ingénieux secret avait été connu au treizième siècle, saint Louis ne l'aurait-il pas préféré à la bougie allumée, dont il se servait pour mesurer la durée du temps, et régler ses lectures pendant la nuit ?
Il est eifectivement bien surprenant que saint Louis fôt réduit à mesurer ses lectures de nuit par la durée de ses bougies. Mais n'en déplaise aux bénédictins auteurs de Y Histoire liltéraire de la France , qui nous rapportent ce fait (tome VI , p. 609), cet argument prouve trop. On pourrait également s'en servir pour prétendre qu'alors les clepsydres n'étaient pas encore inventées. Cet usage de saint Louis pouvait être fondé sur quelque circonstance particulière que nous ignorons. Mais ce que nous savons bien , c'est que le règne de ce prince était un temps d'ignorance et de barbarie ; les beaux-arts étaient tout à fait tombés; la fureur des croisades faisait également tomber les sciences et l'industrie des artistes.
Nous ne ferons donc pas mal de suspendre notre jugement, ou d'adopter l'avis du cardinal Bona, qui , après avoir, dans son livre de Divinâ psalmodiâj chap. m, savamment traité des différentes sortes d'horloges et de leurs inventeurs , conclut en disant, avec Polydore Virgile, qu'on ne sait pas bien qui est le premier qui a fait cette découverte.
Quant aux grandes horloges d'église, on ne saurait les faire remonter plus haut qu'au temps d'Albert le Grand, qui mourut l'an 1280. D'autres les font commencer seulement sur la fin du siècle suivant, environ l'an 1370. L'horloge du Palais est la première grosse horloge qui ait été faite à Paris, et elle est à peu près de cette date ; Charles VI fit venir d'Allemagne Henri ^ de Vie pour la faire.
Vous savez , Monsieur, que les plus fameuses horloges de ce genre sont celles de Lyon et de Strasbourg ; elles sont extrê-
mement composées , et , par cela même , elles ne doÎTent pas être fort anciennes. La diversité de leurs mouvements et de leurs figures indique qu'elles ne sont pas les premières productions de cette sorte d'horloges. On y voit un coq battre des ailes et annoncer, en chantant, l'heure qui va sonner; l'ange ouvre la porte et salue la sainte Vierge; le St-Esprit descend sur elle, et le Père éternel la bénit.
Pour mettre ici du contraste, je vais vous décrire une horloge d'église qui mérite votre attention , par un endroit directement opposé, je veux dire par sa grande simplicité. Un curieux, qui entend fort bien la mécanique , m'a rapporté qu'il avait vu autrefois en Suisse une horloge d'église , qu'il avait admirée pour sa singularité ; il me semble qu'il m'a dit que c'était au village de Pouilly, près d'Echallens. Un paysan fort industrieux, voyant qu^m ruisseau baigne les murailles du temple , imagina d'en faire le principe du mouvement d'une horloge; il fit entrer cette eau dans une espèce de réservoir, où, k la faveur d'une grille fort serrée , l'eau n'entrait que fort claire. De ce réservoir ou bassin, il se ménagea une petite chute d'eau par un trou, qui faisait tourner une roue qui répondait à la roue de rencontre d'une horloge ordinaire. Par le moyen d'un rouage très^simple , cette eau faisait tourner d'une manière fort juste l'aiguille d'un cadran placé au haut de l'église; on comprend bien que cette horloge ne se remontait jamais. Cette eau ne manquait point en été, et avait l'avantage de ne pas geler en hiver, parce qu'elle venait d'une source chaude. Yoilk une horloge qui tenait de la manière des anciens et de celle des modernes ; elle était horloge d'eau et horloge a roues. Je ne puis pas vous dire si elle se voit encore aujourd'hui.
En vous parlant de l'horloge du Palais de Paris , j'ai oublié de vous dire qu'on y lit ce vers latin :
Sacra Themis leges ut pendula dirigit horas.
La justice administrée dans le palais règle notre conduite , comme cette horloge règle les heures.
Le mal est que cette harioge, qui est fort vieille, se dérange souvent ; ce qui a donné lieu au proverbe de Paris : Cela va comme l'horloge du palais. Les plaisants disent malignement que c'est ce qui rend la comparaison plus juste de cette horloge avec le barreau.
Je sais , Monsieur, que vous aimez les devises ingénieuses» J'en vais joindre ici deux ou trois qui ont rapport aux horloges ; peut-être s'en trouvera-t-il quelqu'une de votre goût.
Un auteur, pour nous marquer qu'il faut un exercice continuel à l'esprit, nous présente une horloge à roues avec ce mot de Virgile :
Mobilitate viget'.
Le inouvement est ce qui la maintient.
Pour donner une image de la conduite d'un prince qui doit agir par des principes cachés, quoique ses actions soient publiques , on a représenté un cadran ou une montre d'horloge avec cette devise :
Motibus arcanis.
Tout est conduit par de secrets ressorts.
On voit aussi quelquefois sur les cadrans solaires des devises fort ingénieuses, et il me semble que c'est là leur véritable place, plutôt que sur aucune autre sorte d'horloges. En voici une des plus sérieuses , que j'ai vue à Londres ;
Pereunt et imputantur.
Les heures passent, piais elles sont sur notre compte.
Elle est dans l'hôtel qu'habitent les jeunes jurisconsultes. Comme ces Messieurs vivent dans un tumulte perpétuel d'affaires et de plaisirs , rien de plus à propos que de les engager k faire cette réflexion morale, lorsqu'ils veulent s'instruire sur ce cadran de l'heure qu'il est.
» Epéide. Uv. IV, v. 174.
On voit des cadrans qu'on appelle à la capucine ; ce n'est pas l'ombre qui indique les heures, au contraire, c'est un rayon du soleil qui passe par un trou au travers d'une lame percée. Ces cadrans se font ordinairement dans une galerie qui est à l'ombre. Voici comment l'abbé Pluche les décrit : « On ne s'en est pas tenu à l'ombre d'un style pour indiquer les heures, dit-il, on a aussi employé pour cela un rayon de lumière. On le fait passer au travers d'une masse d'ombre, pour en faire mieux sentir l'éclat. Ce noir environnant fait qu'il frappe davantage. » Voici des vers que j'ai lus dans un couvent de capucins sur un de ces cadrans :
Pourquoi, sur ce cadran solaire,
Ne voit-on point l'ombre ordinaire ?
C'est que, consacrant dans ce lieu
Tout notre temps à louer Dieu, Il faut pour le marquer, la plus noble manière : C'est d'emprunter du ciel un rayon de lumière.
Il y a une autre sorte de cadrans solaires plus ingénieux encore, où le rayon qui indique les heures n'est pas direct, mais réfléchi par le moyen d'un petit miroir posé sur la tablette d'une fenêtre où on le fixe. Les heures sont marquées dans le plafond d'une chambre, ou sur le mur d'une galerie. Le père Magnan en construisit autrefois un de cette espèce k Rome , chez un cardinal , et il y mit ces beaux vers latins :
iEmula naturae manus haec depingere caelos
Tentavit ; solem pingere non potuit ; Ne tamen inceptis desisteret ausibus, en sol,
Seque, suumque suo lumine pingit iter.
Une inmn hardie voulant imiter les merveilles de la nature, a tenté de représenter ici les mouvements célestes. Pour le soleil, elle n'a pu le peindre. Cependant pour ne pas se désister tout à fait de son entreprise, elle fait voir ici le cours du soleil par le m^yen de son image.
J'oubliais d'avertir qu'outre les heures, ce cadran curieux
marquait encore les solstices , les équinoxes et peut-être les douze signes du zodiaque.
Quoique tous ayez du goût pour les vers latins marqués au bon coin, je sais, Monsieur, que vous aimez encore mieux la bonne poésie française. Voici comment un poète moderne a décrit les différentes sortes d'horl(^es qui ont été en usage : les cadrans solaires, les clepsydres, enfin les horloges à roues:
Jadis le sable et ronde, à Tart obéissants, Par un flux combiné comptaient seuls les instants. L'homme dans leur usage éprouvant trop d'obstacles, Pour répondre à ses vœux chercha d'autres oracles : Il sut forcer Phœbus d'accorder ses rayons, Avec un plan tracé sur de jastes crayons, Où d'un style élevé sur des lignes savantes, L'ombre nomme en fuyant, les heures différentes. Mais la nuit de son voile enveloppant les airs, Dans le môme chaos replongeait l'univers ; L'art fut encore vainqueur de son ombre perfide : Qui peut lui résister quand Minerve le guide?
Ici le poète décrivait les horloges à roues ; mais il est temps de finir. Vous savez qu'on donnait autrefois aux avocats et aux orateurs des clepsydres pour mesurer la durée de leurs discours; dès qu'elles étaient écoulées, ils devaient nécessairement finir. La mienne l'est aussi, et je m'arrête tout court.
Je suis , etc.