‹ Œuvres historiques et littéraires de Léonard BaulacreChapitre 20 sur 31 · D'ÉGLISE · texte numérisé non relu

D'ÉGLISE

(U verre chez les anciens. — Un passage de saint Panl- — Grosses verreries d'Allemagne ; et Gentilshommes verriers en France. — les glaces. — Vitraux d'église au sixième siècle. — Vitraux peints au douzième siècle: ceux de Tergan ou Gonda en Hollande. — Comment on doit éclairer les églises.)

{Journal Helvétique, Mars 1751.)

J'aborde maintenant , Monsieur, la troisième des questions que vous m'avez posées a l'occasion de la cathédrale de Genève, et je rechercherai quand on a commencé à fermer avec du verre les fenêtres des temples, et quand on s'est avisé décolorer le verre, et d'orner ces vitres de diverses figures.

Remontons d'abord à la première origine du verre. Sa découverte est diversement racontée, mais on s'accorde en ce point que le verre s'est offert de lui-même à des gens qui ne le cherchaient pas.

Pline dit que des marchands ayant abordé sur les côtes de la Phénicie, voulurent faire leur cuisine sur les bords du fleuve Belus. Ne trouvant point de pierres pour élever leurs trépieds, ils s'avisèrent d'y suppléer par des morceaux de nitre, dont leur navire était chargé; ils y joignirent du sable, qu'ils ramassèrent sur le rivage y et construisirent une espèce de foyer. Ces ma-r tières, échaufiees par le feu , s'étant fondues , les marchands virent avec étonneinent couler une liqueur luisante , qui se durcit après que la chaleur fut passée * . On croit que cette découverte est d'environ mille ans avant la venue de Jésus-Christ.

Je crains bien , Monsieur, que cette histoire ne vous paraisse

* PKne, Hist. tiatur. Jiv. XXXVI. chap. 26.

un peu suspecte. Vous trouverez sans doute que , pour obliger le verre à se manifester, il faut uji fén plus violent que celui d'une mauvaise cuisine en pleine campagne. Il me semble donc qu'il serait mieux de raisonner sur la découverte du verre comme sur celle des métaux. On convient que c'est l'embrasement fortuit de quelques forêts qui fit connaître les mines; en conséquence de cet accident , on vit couler de petits ruisseaux de ffer et de cuivre. Un semblable embrasement doit avoir aussi fait apercevoir le verre. La vitrification de certains corps terreux est Teffet naturel d'un feu violent. Les chimistes arabes ont appelé l'or le fils du soleil , et le verre le fils du feu.

Après cette première indication de la nature , les hommes ont perfectionné peu à peu l'art de la verrerie; on fait honneur aux Egyptiens de s'être distingués les premiers dans cet art. Le verre était peu connu à Rome dans les anciens temps. Son premier usage fut pour des vases qui servaient k boire. Pendant plusieurs années , on se contenta de faire des bouteilles , des tasses ou des gobelets. Ces vases n'étaient pas même pour les gens du commun : leur vaisselle était de terre , de bois ou de corne.

Peu k peu cette fabrique fit des progrès. On vit a Rome, chez les personnes de qualilé , des vases de verre fort propres, qui faisaient l'ornement des buffets ; on les tirait ordinairement d'Egypte , et en particulier de la ville d'Alexandrie. Quelques auteurs ont dit que les premiers étaient venus de l'Ëtrurie.

« Sous l'empire de Néron , dit Pfine , on commença à faire des vases et des coupes de verre blanc , d'une grande transparence , et qui imitaient parfaitement le cristal de roche. Ces vases, qui se tiraient ordinairement de l'Egypte, étaient fort estimés et achetés fort cher par les grands. »

Les anciens avaient aussi des miroirs de verre , et l'on donne à la ville de Sidon la gloire de cette invention ; ils employaient aussi le verre dans les cérémonies funèbres. On trouve , dans les tombeaux des Romains , des urnes lacrimales ; ce sont de

petils vases ordinairement de verre , dans lesquels ils ramassaient , dit-on , les larmes répandues pour les morts , et qu'ils avaient soin de renfermer dans leurs tombeaux. Ils faisaient même quelquefois des. urnes sépulcrales de verre pour y renfermer les cendres des morts ; on en conserve une de ce genre à Paris , dans le cabinet de sainte Geneviève. Un voyageur, qui l'a examinée, m'a dit que toute la différence qu'il y a de ce verre au nôtre 9 c'est qu'il est un peu moins transparent. Il n'en faut pas être surpris: nous voyons, par expérience, que les cloches de verre qui ont servi quelques années a couvrir nos melons, deviennent à demi opaques, et par cela même inutiles. Une singularité plus remarquable, dans l'urne de sainte Geneviève, c'est que le verre est coloré de (afférentes nuances vertes, en manière de veines , mais leur vieillesse seule pourrait bien y avoir mis ces teintes.

S'il fallait prouver que le verre des anciens élait tout à fait semblable au nôtre , je n'y serais pas embarrassé. Je vous citerais d'abord un vers de Virgile , qui compare leur verre à l'eau pour la couleur ; le voilà donc comme le nôtre pour la transparence. Je crois. Monsieur, que vous me dispensez de prouver qu^il en avait aussi la fragilité. Cependant, pour faire tant soit peu parade d'érudition , je vous rap[)e]lerai un passage d'Horace , où il applique la fragilité du verre à la faiblesse des femmes. Pubiius Syrius, autre poète, donne la même qualité à la fortune, for-luna vitrea^ dit-il. Pour le petit conte que l'on fait de leur verre malléable, vous voudrez bien que nous le renvoyions au pays des fables.

On serait presque tenté d'en dire autant du magnifique théâtre de verre de Marcus Scaurus, beau-fils de Sylla. Pline nous dit qu'un des étages était entièrement incrusté d'une mosaïque de verre, magnificence inconnue jusqu'alors. Quelques auteurs ont aussi fait mention de certaines sphères de verre fort ingénieuses, qui avaient paru dans les bibliothèques des anciens.

Si l'on avait porté cet art si loin sous les premiers empereurs

romains, avouez, Monsieur, qu'il est surprenant qu'on ne se fut point avisé d'employer le verre à un usage beaucoup plus simple, et en même temps beaucoup plus nécessaire, je veux dire à avoir des vitres. Cependant il y a une remarque k faire là-dessus, qui doit diminuer notre surprise. Il ne doit pas être fort étonnant que les anciens aient ignoré la manière de fermer leurs fenêtres avec du verre : les Orientaux , chez qui tous les ans ont pris naissance, habitaient un pays fort chaud, et où cette précaution n'était pas aussi nécessaire que dans notre climat; ils cherchaient plutôt à faire entrer l'air et le vent dans leurs maisons qu'à lui en fermer l'entrée : les grillages de bois appelés jalousies , ont paru ce qui convenait le mieux, en y joignant des rideaux. Encore aujourd'hui, dans tout l'Orient, i'Italie et l'Espagne, les maisons ne sont garanties que par ces jalousies pendant l'été, et quand la saison devient mauvaise, on a recours a des châssis de papier ou de toile, que l'on met par-dessus. Dans la Turquie asiatique et la Chine, on ajoute, dans le besoin, aux treillis , des étoffes fines enduites d'une cire luisante. C'est donc proprement dans les pays sujets aux vents froids, à la gelée et aux brouillards , que l'on a jugé nécessaire de fermer les fenêtres avec une matière impénétrable aux injures de l'air, et qui n'interceptât point la lumière.

Cependant, Monsieur, après cette petite apologie des anciens, sur ce qu'ayant connu le verre ils n'ont pas su l'appliquer à leurs fenêtres, il faut convenir de bonne foi qu'ils ont manqué d'industrie à cet égard. En voici la preuve : c'est que les Romains, quand le luxe commença à s'introduire chez eux, cherchèrent quelque chose d'équivalent au verre, pour garantir leurs appartements des injures de l'air; ils se servirent pour cela d'une matière fort inférieure à nos vitres, qu'ils appelaient pierre spé" culaire.

Il parait, par un passage de Sénèque, que cette invention avait commencé à peu près de son temps. « N'a-t-on pas trouvé de nos jours quelque chose de nouveau, dit-il , comme l'usage

des pierres spéculaires, qui transmettent la lumière dans nos appartements ^ ? »

On demande ce que c'était que cette pierre spéculaire. Il parait que c'était une pierre assez transparente, qui se fendait en feuilles minces. Quelques auteurs ont cru que c'était une sorte de marbre transparent. Félibien , dans son Traité d'architecture, dit qu'en Grèce, et presque dans tout l'Orient, on trouve une sorte de marbre blanc qui a beaucoup de transparence, que l'on en mettait autrefois aux fenêtres des bains, des étuves, et des autres lieux où Yon ne voulait pas que le vent et la pluie pus* sent entrer. Il cite un auteur moderne qui avait vu une église à Florence dont les fenêtres en étaient encore garnies '^.

D'autres croient que cette pierre spéculaire était l'albâtre. Le père de Montfaucon dit, dans son Voyage littéraire, qu'il yak Florence, dans l'église de St-Minias, des fenêtres où, au lieu de carreaux de viti*es, il y a des tables d'albâtre, dont chacune forme une fenêtre de près de quinze pieds de haut, à travers desquelles l'église est éclairée. Il me semble que ces deux autorités pourraient bien se réduire à une; il y a lieu de soupçonner que le marbre de Félibien n'est autre chose que l'albâtre du père Montfaucon.

Mais le sentiment le plus vraisemblable , c'est que la pierre spéculaire des anciens n'était autre chose que le talc, non pas tel qu'on le trouve dans la plupart des carrières d'aujourd'hui, mais un talc plus blanc et plus transparent, que les Moscovites trouvent en grande quantité dans leur pays. C'est là ce qui tenait lieu de glaces aux litières couvertes des dames romaines.

Un habile critique a su employer cette pierre transparente des anciens, pour répandre de la lumière sur un passage de saint Paul , où il y avait quelque obscurité. « Nous ne voyons main-

* Qucedam nostra demum prodiisse memoiia scimus, ut speeulatorium usum perlucente testa clarum transmittentium lumen.

* ArcJiitecturedeFolihien, p. 56.

tenant que comme dans un miroir, et imparfaitement, dit cet apôtre K »

Vous apercevez bien , Monsieur, que cette comparaison n'est pas propre à nous faire sentir l^mperfection de nos connaissances, dont il s'agit dans cet endroit. Les anciens avaient déjà des miroirs qui leur représentaient assez fidèlement les objets. Saint Paul a voulu dire plutôt que, dans cette vie, nous ne voyons que l'ombre des biens à venir, que ce qu'on nous en laisse entrevoir n'est qu'un léger crayon. Il est vrai que les objets réfléchis sur un miroir ne sont pas vus d'une manière aussi parfaite que quand on les voit immédiatement et qu'on les considère eux-mêmes, mais les miroirs ont un grand avantage sur les ombres et sur les figures. Les simples ombres ne nous font voir ni les traits particuliers, ni les couleurs différentes des objets que nous voudrions connaître ; il n'y a que la peinture qui puisse les rendre exactement. Mais les miroirs, à cet égard, renchérissent encore sur la peinture. Un tableau ne représente les objets que dans un certain point de vue. La peinture les saisit dans un certain état, dans une attitude fixe; elle ne saurait faire voir les différents mouvements d'une personne, et c'est ce qu'on trouve de plus dans les miroirs ; on n'y voit pas seulement l'objet, on s'y voit vivant, animé, agissant. Un miroir est donc une peinture des plus parfaites, et, par conséquent, saint Paul n'a point dû employer cette image pour nous donner une idée de l'imperfection de nos connaissances. Ce que l'on voit dans un miroir se voit presque aussi distinctement que ce qu'on regarde d'une manière immédiate.

M. Boos, professeur a Franeker, et fort savant dans la langue grecque, a soupçonné qu'il faut traduire ce passage autrement que n'ont fait la plupart des versions. Le mot de l'original signifie bien quelquefois un miroir, comme dans la seconde aux Corinthiens, chap. m, v. 18 ', mais il signifie aussi quelquefois

* 1 Cor. Xni, 42. Videmiis nunc per spéculum in œnigmaie. (Vulg.)

ce qui tenait lieu de vitres aux anciens, ces pierres spéculaires dont je viens de parler, et qui n'étaient que médiocrement transparentes. De quelque nature que fussent ces pierres, elles ne pouvaient qu'affaiblir considérablement la lumière. U est aisé de concevoir que ce qu'on regarde de loin, et au travers d'un corps qui n'est pas parfaitement diaphane, ne se distingue pas, à beaucoup près, aussi clairement que quand l'objet est proche, et qu'on le voit sans l'interposition d'aucun corps.

La suite du verset confirme cette explication nouvelle : a Nous voyons à présent d'une manière obscure ou énigmatiquement^ » comme il y a dans l'original, et que saint Paul oppose à a voir de près et face à face. » Le sens est donc que, pendant que nous sommes sur la terre, les choses divines, les grands objets de la religion, ont encore quelque obscurité pour nous : nous ne connaissons Dieu et ses perfections infinies que d'une manière fort imparfaite. Dans cette vie, nous apercevons la divinité au travers des ouvrages de la nature; c'est voir l'Être suprême un peu confusément et dans l'éloignement. Dans la vie à venir, nous verrons Dieu iace à face.

Quand M. Boos eut trouvé cette nouvelle explication , il la communiqua à un de ses amis, qui lui fit une réponse fort ingénieuse, quoiqu'elle roule sur un petit jeu de mots. « C'est quelque chose de singulier, lui dit-il, qu'en obscurcissant le terme de l'original , et le rendant moins clair, vous ayez trouvé ie secret d'éclaircir heureusement ce passage. »

Il est bon de vous faire remarquer. Monsieur, que notre dernière version de Genève , imprimée en 1 726 , a bien rendu la pensée de l'apôtre: « Présentement nous voyons les choses confusément et comme par un verre obscur, » La version de Berlin, si estimée d'ailleurs, a manqué cet endroit, et y a laissé le miroir. Il est vrai que M. de Beausobre, dans ses Remarques posthumes, imprimées en 1742, a changé de sentiment; il se déclare pour l'explication du professeur de Franeker.

Je me flatte , Monsieur, que vous me passerez cette digres-

sion; ici l'accessoire vaut mieux que le principal. Vous agréerez encore, s'il vous plaît, qu'avant que de venir aux vitres des églises, nous tâchions de découvrir de quel siècle est l'invention des vitres en général.

Il fajit chercher l'invention des vitres dans les pajs froids, où elles étaient plus nécessaires qu'ailleurs. La plupart des auteurs qui ont écrit sur cette matière, en font honneur aux Allemands. Ce qu'il y a au moins de certain , c'est qu'il faut chercher chez ce peuple industrieux les premiers établissements des verreries a vitres, qu'on appelle grosses verreries. Ce sont eux qui ont rendu commun et mis k la mode, dans toute l'Europe , l'usage des vitres. On prétend que les Français ont commencé assez tard k s'en servir : il parait au moins que les établissements des grosses verreries en France ne sont que du treizième siècle. Ce fut dans la Normandie qu'ils commencèrent : on accorda de grands privilèges aux entrepreneurs, qui étaient des principales familles de la province. Les ducs de Normandie, et, après eux, les rois de France, ont jugé k propos que cet ouvrage ne lut pas incompatible avec la noblesse, et vous savez qu'il y a encore aujourd'hui en France quantité de gentilshommes verriers : leur naissance ne souffre point de ce travail. — L'empereur Théodose avait déjà encouragé les ouvriers k verre , en les exemptant des charges publiques, dans le deuxième livre de son code. Cette exemption leur fut confirmée par tous les souverains qui , des débris de l'empire romain , composèrent dans la suite diverses monarchies.

Dès qu'on eut trouvé dans les pays froids l'art de faire des vitres, cette invention amena bientôt celle des glaces de miroir. Les Vénitiens sont parvenus les premiers à en faire d'une blancheur parfaite. Cette industrieuse fabrique mérite bien que nous en disions un mot en passant. C'est dans cette ville qu'on trouva le secret de faire des glaces d'un beau poU, qui avaient jusqu'à cinquante pouces de hauteur. Mais il faut convenir que la France a porté cet art a un degré de perfection où l'Italie n'a jamais

pu atteindre. On sait aujourd'hui que les glaces de St-Gobîn ^ près de Laon, ont jusqu'à 120 pouces de hauteur. Le procédé en est tout différent et plus simple , car au lieu de les souffler, comme celles de Venise, on les coule sur une table de fonte.

L'abbé Pluche a donné un mémoire foit circonstancié et fort exact de cette fabrique dès glaces de St^Gobin , k la fin du tome VII de son Spectacle de la nature. Il est bon d'écrire fort en détail les procédés des artistes : cette précaution peut empêcher les arts de se perdre ; c'est aussi un moyen de les perfectionner. On s'est plaint que le Dictionnaire des arts n'a* exécuté ce plan que d^une manière fort imparfaite. Plusieurs secrets des anciens se sont perdus, faute d'avoir été rapportés dans quelqu'un de leurs ouvrages.

Pour revenir à l'invention des vitres , il est fort difficile d'en fixer l'époque; mais je la crois beaucoup plus ancienne qu'on ne la fait ordinairement. Il me semble d'avoir lu dans l'historien Vopiscus , qui vivait dans le troisième siècle , que l'empereuT Âurélien fit fermer avec des vitres plusieurs appartements de son palais.

Je n'ai pas présentement cet auteur sous ma main , mais voici quelque chose de plus précis : c'est un passage de Lactance qui prouve que de son temps on connaissait déjà les vitres. Cet au^ teur voulant expliquer la vision, dit que c'est prq>rement notre âme qui voit les objets ; « elle les regarde, à travers de l'œil , ajoute-t-il , comme nous voyons k travers la vitre de notre chambre ce qui se passe au dehors ' . » On a un passage de saint Jérôme qui est aussi formel, mais que je ne rapporte pas, parce qu'il ne prouve que pour le cinquième siècle.

Il est fait mention de vitres d'églises a peu près à cette date. Grégoire de Tours parle déjà de vitres cassées. C'est dans son livre sur les miracles. Il dit dans le chapitre xiii qu'un parti de soldats ennemis entrèrent dans l'église de Saint Julien-de-Brioude,

* Mens per oculos ea quse sunt opposita transpicit, quasi per fenestras^ hicente vitro, aut speculari lapide obductas. De opificio Dei.

où tous les habitants s'étaient retirés avec leurs effets. « Ayant trouvé la porte fermée, dit Thistorien , un de ces soldats cassa la vitre d'une fenêtre derrière l'autel, et étant entré par là dans Téglise, il alla ouvrir les portes aux autres '. » La date est du sixième siècle, car l'historien parle des troupes de Théodoric, roi d'Austrasie, fils du grand Clovis, et il doit être croyable sur ce fait, puisqu'il vivait dans le même siècle.

Le même Grégoire de Tours nous dit encore dans le I®*" livre de la Gloire des Martyrs^ qu'un voleur emporta les vitres d'une église de la Touraine, et il nous apprend même, que, dans ces vitres, les carreaux de verre étaient enchâssés dans du bois '. Ils n'avaient pas encore imaginé d'employer le plomb k cet usage; mais ils n'y perdaient rien, puisque nous-mêmes avons trouvé k propos de l'abandonner aujourd'hui pour revenir à leur manière.

Le poète Fortunat, de la fin du sixième siècle, parle des vitres de l'église de Paris, dans la description poétique qu'il a faite de cette église.

Saint Ouen, évêque de Rouen, a donné la vie de saint Eloy, dans laquelle il fait mention d'un grand vitrage qui était dans l'église où ce saint avait été inhumé. Il écrivait ceci au septième siècle.

Peu de temps après, les Anglais firent venir des vitriers de France, pour apprendi*e d'eux à fermer de verres les fenêtres de leurs églises. C'est ce que l'on voit dans Bède, et dans les actes des évêques d'York.

L'art de faire des vitrages pour les fenêtres fut si fort perfectionné dans la suite, qu'on ne s'en servit pas seulement pour garantir les églises des injures de Tair, mais encore pour les orner. C'est ce qui parut par les peintures que l'on fit sur ces vitres.

* Unus elTractam in altari sancto fenestram vitream, ingreditur. Mirac. lib. II, cap. 13.

' Fenestras ex more habens, quae vilro lignis incluso clauduntur, cap. 59.

La date de ces vitres peintes est aussi une des questions que vous m'avez données k examiner. Il serait fort difficile de dire précisément quand elles ont commencé, et qui en a été le premier inventeur. En voici la raison : c'est que ces sortes d'ornements ont des commencements si grossiers et si imparfaits , qu'on ne s'est pas avisé de conserver la mémoire de celui qui a imaginé de travailler dans ce goût-là. Voici ce qui s'est passé à cet égard.

Les anciens ont eu de bonne heure le secret de peindre le verre de différentes couleurs , et d'imiter assez bien la plupart des pierres précieuses. Pline le dit en termes formels. Quand, k leur imitation, on eut fait, dans les fourneaux des verreries, de ces verres de couleur variées , on en prit quelques morceaux qu'on arrangea par compartiments , et que l'on employa ainsi aux fenêtres. On trouva que ces morceaux rangés de celte manière faisaient un effet assez agréable, mais c'était peu de chose que cet assemblage de pièces simplement colorées d'une manière uniforme : on peut appeler cela une triveline d'assez mauvais goût.

Les arts se perfectionnent insensiblement. On imagina dans la suite qu'on pourrait représenter sur les vitres toutes sortes de figures, et même des histoires entières. On essaya d'abord sur du verre blanc, en se servant de couleurs détrempées avec ta colle; mais on remarqua bientôt qu'elles ne tenaient pas contre les injures de l'air. On chercha donc d'autres couleurs qui, après avoir été couchées sur le verre blanc , et même sur celui qui avait déjà été coloré dans les verreries, pussent se parfondre . et s'incorporer avec le verre en les mettant au feu. On y réussit parfaitement, témoin les beaux ouvrages en ce genre que nous voyons encore aujourd'hui.

Ce que l'on connaît de plus ancien en matière de vitres peintes, ce sont celles que Suger, abbé de Sainl^-Dems, fit faire à la cathédrale de Paris, il y a plus de six cents ans. Au reste,

ees sortes d'ornements n'étaient pas réservés aux églises, les princes en décoraient aussi leurs palais.

Mais on peut dire que tout ce qui s'est fait dans ce genre avant le seizième siècle tient beaucoup du gothique , et pèche surtout du côté du dessin. Quand la peinture se fut perfectionnée en France et en Flandre, les vitres peintes s'en ressentirent. Félibien dit que ce fut un peintre de Marseille qui apprit aux Italiens à peindre élégamment sur le verre , quand il alla travailler à Rome sous le pontificat de Jules IL Depuis lui on a fait une infinité d'ouvrages admirables en ce genre, surtout chez les Flamands.

Les vitraux de Tergau ou Gouda ont toujours passé pour des chefs-d'œuvre dans cette espèce de peinture. C'est un des plus précieux monuments dont les Pays-Bas puissent se glorifier. On ne saurait assez vanter la hardiesse du dessein et la vivacité des couleurs de ce beau vitrage. On admire surtout une de ces vitres qui représente la venue de la reine de Séba vers le roi Salomon. Le donateur était Philippe II, roi d'Espagne, et alors souverain des dix-sept provinces. C'est l'ouvrage de Crubetb, célèbre peintre de ce temps-lb.

Quoique l'art de peindre sur le verre soit très-beau, vous conviendrez. Monsieur, que c'était dommage d'employer l'industrie des plus habiles artistes à travailler sur un corps aussi fragile et exposé à mille accidents. D'ailleurs le plomb qui fait tout l'assemblage , demande d'être réparé de temps en temps , ce qui ne se peut faire sans rompre plusieurs pièces. Les vitres de Tergau se sont ressenties de ces inconvénients : il y a eu plusieurs carreaux cassés , qu'on a refaits comme on a pu : mais il s'en faut bien que cette seconde main n'approche de la première. Pour sauver en quelque manière des injures du temps ces admirables peintures, on a pris la précaution de les faire graver, et même sur les cartons originaux qu'on a eu le bonheur de recouvrer. Ces estampes sauveront au moins pour quelque temps ces morceaux précieux.

Un autre inconvénient de ces vitranx en couleur, c'est qu'ils obscurcissent beaucoup une église, au lieu de l'éclairer. Je sais. Monsieur, que vous êtes ami de la lumière, et qu'un édifice qui manque de jour ne vous plaira jamais. Vous serez sans doute surpris qu'il y ait des gens qui ne sont pas tout k fait de votre sentiment. Cependant je puis vous citer un architecte qui approuve l'obscurité des églises , c'est Félibien. « On ne saurait avoir trop de jour dans les maisons des particuliers, dit-il; mais à l'égard des églises , où la trop grande lumière dissipe la vue, 6t où un jour faible, et même un peu d'obscurité, tient Tesprit plus retiré et moins distrait , les vitres peintes y conviennent f)arfaitement , ei ont quelque chose de grand et de beau tout ensemble, comme on le voit dans les anciens temples ^ » Il n'est pas nécessaire de vous avertir que cet auteur étail catholique romain; vous le connaîtrez assez k cette décision. Il pouvait ajouter encore, pour appuyer son sentiment , que le luminaire paraissait davantage et faisait plus d'effet dans une église obscure.

M. La Placette pensait bien différemment, comme vous pourrez juger par ce trait-ci. Il avait quitté le Danemark pour venir finir ses jours en Hollande. Il entendait à la Haye, pour la première fois, un des plus habiles prédicateurs de l'Eglise française. Le sermon était fort travaillé, mais trop chargé d'ornements de l'art oratoire: le style était des plus élevés , mais trop figuré, et par cela même un peu obscur. C'était un de ces peintres qui dherchent à faire admirer les richesses de leur imagination, en se jouant du pinceau. Je me trouvai assis auprès de M. La Placette k ce sermon, et nous sortimes ensemble. Comme c'était la première fois qu'il entendait cet habile orateur, il fut frappé de son éloquence, et il ne manqua pas de lui rendre justice sur son génie et sur ses talents. Mais un peu revenu de sa première sur^ prise, voici ce qu'il me dit ensuite :

* Félibien, Principes d'architecture^ p. 260.

« Voilà sans contredit une belle pièce oratoire, mais qui doit être un peu obscure pour le peuple. Ce sermon n'est pas assez k sa portée , et après Tavoir admiré, je ne saurais m'empécher d'y remarquer ce défaut. Il m'arriva l'autre jour quelque chose de semblable à Tergau. J'eus la curiosité de voir l'église, qui est une des plus anciennes du pays. Celui qui me la montrait, après m'en avoir vanté l'architecture, me fit faire une attention particulière au vitrage. On y voit de très-belles peintures, dont les couleurs sont d'une vivacité extraordinaire. Je fus d'abord frappé de leur éclat, et pendant quelque temps j'admirai Fart de l'ouvrier ; mais je m'aperçus bientôt que cette peinture obscurcissait beaucoup l'intérieur de l'église, et que ces belles vitres tant vantées lui dérobaient le jour qu'elles devaient naturellenoent lui donner. Après tout, dis-je donc en moi-même, voilà bien de la dépense perdue. Du verre ordinaire , mais clair et net, coûterait beaucoup moins, et éclairerait mieux. J'en dis autant du sermon que nous venons d'entendre : ce sont des vitres peintes qui nuisent fort à la lumière. »

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