‹ Œuvres historiques et littéraires de Léonard BaulacreChapitre 3 sur 31 · EXTRAIT D'UN LIVRE INTITULÉ: LE VALAIS CHRÉTIEN · texte numérisé non relu

EXTRAIT D'UN LIVRE INTITULÉ: LE VALAIS CHRÉTIEN

(VeTise de la ville de Saint -Maurice. — Non du bourg de Saiut-Pierre, prétendu témoignage du passage de TapAtre saint Pierre en \alais : inscription de son église. — Les Sarrasins en Valais. — Hugues II, évéque de Genève. — Minnloli, et le livre du curé de Pontverre sur sa conversion : liste fabuleuse des évéques de Genève, donoée par cet auteur. Saint Théodnie, patron du Valais; qui il était; prétendue doBatioo da Comitat du Valais à cet évéque ; ses prétendus miracles. — Saint Guérin et les saints invoqués par suite d'un jeu de mots sur leurs noms).

{Journal Helvétique, Mars et Avril 1746.)

Monsieur ,

Vous me demandez raison d'une histoire ecclésiastique du Valais ( Vallesia chrisliana) qui parait depuis peu de temps (1744), et qui doit m'être connue, dites-vous. Je Tai effectivement entre les mains , et je suis en état de vous dire ce que c'est.

L'ouvrage est écrit en latin. L'auteur est M. Briguet, chanoine de Sion, connu par une dissertation qu'il donna, il y a quatre ou cinq ans , sur le concile d'Epaone , qu'il prétend placer dans le Valais. J'ai lu avec empressement son nouvel ouvrage. Le sujet est neuf, et personne ne l'avait encore traité, k ce que nous dit l'auteur dans sa préface. Ces sortes de recherches paraissent aujourd'hui assez intéressantes, mais j'ai eu une raison particulière de faire attention au Valais chrétien^ c'est que je me suis flatté qu'à cause du voisinage j'y trouverais quelques lumières sur l'histoire de notre Église de Genève. On sait que les évéques de ces deux diocèses ont eu de grandes relations les uns avec les autres.

Plusieurs savants ont travaillé à Thistoire ecclésiastique de leur pays. Vous connaissez Yllalia sacra d'Ughelli et la Gallia christiana de MM. de Ste-Marthe, dont on donne actuellement une seconde édition, parvenue au huitième volume in-folio. Le livre dont je dois vous rendre compte ne saurait figurer avec ceux-là dans une bibliothèque ; c*est un petit in-douze fort mince, et il n'en faut pas être surpris : le Valais est un pays fort resserré, et qui ne renferme qu'un seul évêché. Mais vous êtes trop équitable pour juger du mérite d'un livre par sa grosseur. Déjà tout ce qui vient du Valais peut être regardé comme une pièce rare dans une bibliothèque ; un ouvrage publié dans ce pays est une espèce de phénomène dans la république des lettres. D'ailleurs les petits livres sont quelquefois les plus excellents. Voyons si celui-ci doit être rangé dans cette classe.

L'auteur débute par l'établissement du christianisme dans le Valais. Il nous fait d'abord remarquer qu'Ughelli a dit que St-Barnabé avait apporté l'Evangile à Milan dès l'an 46 de l'ère chrétienne, et qu'il avait prêché dans plusieurs villes voisines ; d'où l'on doit conclure que les disciples de ce{ apôtre peuvent être venus planter la foi jusque dans le Valais.

Mais notre chanoine n'est pas encore content de cette origine de la religion chrétienne dans son pays : il veut la tenir des apôtres eux-mêmes, et il a beaucoup de penchant à croire que c'est saint Pierre en personne qui leur a apporté l'Évangile. Quelques auteurs ont dit que ce chef des apôtres avait parcouru les Gaules, et qu'il y avait établi la religion de JésusriChrist, ou par lui-même, ou par ses disciples qu'il avait constitués évêques dans diverses villes. On nous cite pour garant de ce fait Metaphraste dans son sermon sur les apôtres Pierre et Paul. Vous savez de quel poids est ce témoignage. On y ajoute celui d'un jésuite qui a avancé que saint Pierre avait prêché à Besançon et dans les autres lieux de Franche-Comté , qu'il avait parcouru presque tout l'occident après que l'édit de Tempereur

Claude l'eut chassé de Rome. Pour venir dans les Gaules, ii dut traverser les Alpes par le passage connu aujourd'hui sous le nom du Grand^Saint^Bernard. Cette route le jeta nécessairement dans le Valais, où il prêcha l'Evangile. Il porta ensuite le flambeau ^àe la foi aux Suisses, et on nous cite pour cela GuilHman , et quelques autres auteurs qui ont été de ce sentiment.

Un capucin , nommé le Père Sigismond , de Saint-Maurice , avait déjk avancé ce paradoxe, que saint Pierre était venu luimême prêcher l'Evangile à Sion et k Martigny ' . Il allègue précisément les mêmes autorités que M. Briguet. En voici une que je ne dois pas oublier, c'est que les bourgeois de Saint-Maurice, qui ont une croix blanche pour armoirie, y ont mis pour devise ; Christiana sum ab anno LVIII^ c'est-k-dire qu'ils font profession du christianisme dès l'an 58 de Jésus-Christ. Le capucin appuie beaucoup sur cette preuve, et montre que les habitants de Saint-Maurice sont trop honnêtes gens pour avoir voulu imposer ainsi à la postérité, si la chose n'était pas ^. Notre auteur cite aussi cette devise. Je crois que vous conviendrez , Monsieur , qu'elle est mieux à sa place, entre les mains d'un capucin qui la faisait valoir il y a plus de 80 ans , qu'entre celles d'un chanoine qui écrit aujourd'hui, c'est-k-dire dans un siècle beaucoup plus éclairé sur les antiquités ecclésiastiques.

Quand on vient d'Italie et qu'on a traversé le Grand-Saint- Bernard , on trouve dans la vallée d'Entremont un bourg qui porte le nom de Saint-Pierre. Il est au pied des Alpes, k trois lieues de l'hospice : c'est un lieu de repos pour les voyageurs

* Histoire du glorieux saint &gismond, martyr et roi de Bourgogne. Â Sion, 1660. In-40, chap. XXI.

* La maison de Meathoi est une des plus anciennes de Savoie. On lit sur la porte d*un vieux château qui lui appartient, à quelques lieues d'Annecy, cette inscription: i4n^e^Maw Christus natus esset, Baro sum, c'est-à-dire qu'ils portaient le litre de baron, sept ou huit siècles avant que ce titre fût connu.

fatigués d'un passage aussi rude. Non-seulement ce bourg porte le nom de Saint-Pierre, mais Féglise lui est encore dédiée. La répétition du nom de Tapôlre dans ce lieu parait à notre chanoine une preuve de son système. Il prétend que saint Pierre ayant passé les Alpes pour venir en France, se délassa dans cet endroit, et qu'on jugea k propos de faire porter son nom au premier endroit du Valais qu'il avait honoré de sa présence. Le zèle de cet apôtre ne lui permit pas de demeurer oisif dans ce lieu, il y jeta les premières semences de l'Ëvangile, et voilà la raison pour laquelle l'église lui est aussi dédiée.

Je vous prie. Monsieur, de remarquer que nous aurions intérêt de faire valoir ce raisonnement du chanoine. Il prouverait l'antiquité de notre Eglise comme de celle du Valais. Si saint Pierre a traversé ce pays-là pour venir dans les Gaules , il doit aussi avoir passé à Genève. Notre ville, comme il paraît par la carte Théodosienne, est sur la grande route qui conduisait des Alpes Pennines en France. Et dire qu'un apôtre a passé chez nous, c'est dire qu'il y a prêché l'Evangile. Nous avons aussi, comme le Valais, une église dédiée à ce chef des apôtres : notre cathédrale porte le nom de Saint-Pierre, de temps immémorial ; mais nous n'aspirons pas si haut , et nous reconnaissons modestement que l'établissement du christianisme dans notre ville n'est que du quatrième siècle.

L'auteur se trouvant, il y a quelques années, dans ce bourg de Saint-Pierre, en considéra l'église avec beaucoup d'attention, se flattant d'y trouver quelques indices d'une haute antiquité, quelques marques qui désigneraient les temps apostoliques. Il aperçut bientôt une inscription sur le portail. Il s'appliqua incessamment à la déchiffrer et à la transcrire. Dès qu'il l'eut examinée avec quelque soin, il se trouva fort loin de son compte, je veux dire fort éloigné du premier siècle de l'Eglise. Il le reconnaît de bonne foi. Cependant il n'a pas laissé de nous faire part de cette inscription. Nous devons lui en savoir gré, d'autant plus qu'elle ne subsiste plus aujourd'hui, Téglise ayant été re-

bâtie depuis ce temps-là. Je vous en envoie la copie. Eiie donnera lieu à quelques petites discussions que je sais qui sont de votre goût. Ce sont des vers léonins qui étaient à la mode dans ce temps-Ik :

Ismaelita cohors Rhodani cum sparsa per agros Igné famé et ferro saeviret tempore longo, Vertit in hanc vallem Pœninam *■ messio falcem, Hug. Praesul Genev» XPti* post ductus amore Struxerat hoc templum Pétri sub honore sacratum, Omnipotens illi reddat mercede perenni, In VI décima domus haec dicata kalenda, Solis in Octobrem cum fit descensio mensem.

Il y avait quelque chose d'effacé dans ce dernier vers. M. Briguet avait laissé une lacune dans sa copie ; mais je me flatte que nous l'avons rétabli comme il doit être. Les trois premiers, qui sont les plus obscurs, peuvent être traduits de cette manière :

a Après que les bandes sarrasines, répandues dans les pays le long du Rhône, en eurent longtemps désolé les campagnes , par le feu, le fer et la famine, enfin la moisson tourna sa faucille dans cette vallée pennine , etc. » c'est-à-dire qu'elle y fit revenir l'abondance. On sait que les Sarrasins, dans le neuvième ou dixième siècle, ravagèrent toutes les Alpes, jusqu'à la source du Rhône, et qu'ils brûlèrent la fameuse abbaye de St-Maurice dans le Valais.

Le quatrième vers nous apprend que Hugues, évêque de Genève, plein d'amour pour Christ, fit bâtir ce temple et le dédia à saint Pierre.

Il y a lieu d'être surpris qu'un évêque de notre ville fasse édifier une église dans un diocèse autre que le sien. Un hardi critique, embarrassé de cette difficulté, couperait le nœud et

* Vallis Pœnina, le Valais. — Messio pour messis^ moisson : on en trouve quantité d'exemples dans le Glossaire de Du Cange, » Christi.

dirait qu'il faut lire ici Prœsul Seduni^ Hugues, évêque de Sion . C'est effectivement le nom de Tévéque qui siégeait alors k Sion : souveiit on a corrigé des auteurs sur des fondements plus légers. Mais outr^ que la mesure des vers s'y oppose, nous ne saurions refuser d'en croire le chanoine qui a examiné lui-même l'original avec trop de soin pour attribuer k un évêque étranger l'honneur d'un ouvrage qui serait dû a l'un de ses propres évoques.

L'évêque de Genève, dont cette inscription fait mention, est Hugues n, qui vivait environ l'an 1000. Il était neveu de l'impératrice Adélaïde. Le bourg de Saint-Pierre ayant été bâti pour la commodité des voyageurs qui passaient les Alpes, il était nécessaire qu'un lieu aussi fréquenté ne fût pas plus longtemps sans église. On sait qu'Adélaïde était venue, en 999, k Saint-Maurice, visiter les reliques des martyrs de la légion thébéenne. On put lui représenter alors le triste état du bourg de Saint-Pierre, qui n'avait plus d'église depuis l'incursion des Sarrasins, et il était digne de cette princesse de donner ordre de la réédifier, et d'en charger l'évêque de Genève son parent.

Après tout, si l'église ancienne de ce bourg sur laquelle on lisait l'inscription, n'était pas plus vaste que celle qu'on y voit aujourd'hui, il n'était besoin ni des ordres de l'impératrice, ni de ses finances, pour la construire. Un de mes amis, qui a passé par Ik il n'y a pas longtemps , m'écrit de Turin qu'elle n'est guère au-dessus des églises ordinaires de village. Sur ce pied-lk, notre évêque de Genève, qui était un gros prélat, a pu la rebâtir de ses propres deniers, voyant que les gens du lieu n'étaient pas en état de le faire.

M. Briguet nous avoue, avec beaucoup de franchise, que lorsqu'il s'était aperçu que cette inscription parlait des courses des Sarrasins, il s'était trouvé tout k fait dépaysé, et dans un siècle bien éloigné de celui des apôtres. Mais il s'est encore trompé sur le temps que doit avoir vécu notre Hugues H. Cet

évêque est moins ancien d'un demi-siècIe qu'il ne le fait. H lui fait construire l'église de Saint-Pierre avant l'année 944 , qui fut , dit-il , celle de la mort de cet évêque. Rien n'est moins exact que cette date. Hugues II souscrivit aux conciles de Rome et de Francfort en 998 et 1 006. Il fut à l'assemblée d'Agaunurriy en 1014, avec le roi Rodolphe lU.

Guichenon, dans son Histoire de Savoie^ page 185, dit que l'on voit k Saint-Maurice une donation datée de l'an 1014, par laquelle Rodolphe , roi de Rourgogne, donne divers villages à l'abbé de Sainte-Maurice, présents et a la prière d'Hugues, évêque de Genève, et de Rurchard, évêque de Lyon, son frère. Notre chanoine dit lui-même, page 136, que cette année 1014, Hugues II vint trouver au monastère de Saint-Maurice le roi Rodolphe Illet sa femme Hermengarde. Il n'était donc pas mort soixante et dix ans auparavant. Hugues assista encore, en 1019, à la dédicace de l'église de Râle.

MM. de Sainte-Marthe, dans leur Gallia christiana, peuvent avoir donné lieu à cette erreur. Ils disent que cet évêque soumit à l'église de Gluny le monastère de Saint-Victor de Genève, l'an 930 ^ Cet évêque n'établit les moines de Cluny k Saint-Victor que quelques années après le voyage qu'Adélaïde fit k Genève en 999, comme il parait par l'acte de fondation rapporté par Guichenon dans sa Bibliothèque Sébusienne. L'erreur est de près de quatre-vingts ans. Il faut espérer que les nouveaux éditeurs du Gallia christiana corrigeront cet anachronisme.

Cependant ce n'est pas MM. de Sainte-Marthe qui ont proprement fait broncher ici notre chanoine. Il allègue pour son garant un Minutolius qui avait fait mourir Hugues II l'an 944. C'est son auteur banal, et il le cite continuellement dès qu'il s'agit de quelque point qui regarde l'histoire ecclésiastique de Genève. Ce qu'il y a de singulier, c'est que nous ne savons qui

* Hugo II submisit eccIesiaB Guniacensi monasterium S. Vicions Genevensis, Rodulphî Burgundiac Régis consensu, sub anno 930. Ex Gartulario ecclesias Gluniacensis.

est cet historien, et que nous ne Tavons jamais vu cité sur ces matières. Rappelez-vous, je vous prie, Monsieur, ce que je vous marquais il n'y a pas bien longtemps , que , travaillant k débrouiller quelques antiquités de notre ville, je trouvai dans un auteur italien une liste de ceux qui avaient écrit l'histoire de Genève, et il en nommait plusieurs qui nous étaient entièrement inconnus. C'était une équivoque: ces prétendus historiens de Genève avaient écrit l'histoire de Gênes , et l'on avait confondu ces deux noms. Peut-être y aura-t-il ici quelque dénouement semblable?

Il parait donc beaucoup plus vraisemblable que cette église du bourg de Saint-Pierre fut bâtie au commencement du onzième siècle, une vingtaine d'années avant la fondation de notre cathédrale de Genève. On a vu précédemment que c'était le temps où l'on bâtissait partout des églises. Je me flattais que l'ancienne inscription que le chanoine nous a conservée, nous marquerait l'année où fut fait cet édifice. Je l'ai d'abord cherchée dans ces vers obscurs de la fin :

In VI décima domus haec dicata kalenda, Solis in Octobrem cum fit descensio mensem.

Mais j'y ai trouvé seulement le jour du mois que se fit la dédicace. Ces deux vers, réduits à leur juste valeur, ne nous disent autre chose, sinon que cette église de Saint-Pierre , bâtie par Hugues , fut dédiée le 1 6 de septembre. Le nom du mois n'ayant pu entrer dans le vers précédent , est marqué dans le dernier par cette périphrase poétique. Le soleil descendait alors vers le mois d'octobre, La prose aurait dit tout uniment X Pi® kalendas octobris^ ou le 1 6 septembre.

J'allais finir ici ma lettre, Monsieur, mais j'ai cru que je ne ferais pas mal d'essayer auparavant de découvrir qui est ce Minutolius, qui a si mal marqué l'année de la mort de notre Hugues II, et qui a si souvent égaré le chanoine lorsqu'il a voulu

parler de quelqu'un de nos évéques. J'avais d'abord soupçonné que Minutolius était un nom déguisé sous lequel le véritable auteur a trouvé à propos de se cacher. Ma conjecture s'est trouvée fondée. Un heureux hasard m'a fait enfin découvrir tout ce mystère. Cherchant quelque autre chose dans un ancien volume de la Bibliothèque germanique^ j'y ai trouvé qu'un jésuite de Lyon, nommé le Père François-Pierre, avait attaqué, en 1728, l'ouvrage de M. Jean-Âlphonse Turretin, intitulé: Nubes testium. Il s'était avisé de citer aussi les doctes écrits du cheva-^ lier Minutoli. Voici ce qu'on lui dit Ik-dessus dans une lettre insérée dans ce recueil, tome XYIII, page 53.

« Il faut vous dire ce que c'est que cet ouvrage, qui est trop obscur pour avoir percé jusqu'à vous. U est de la façon d'un vieux curé du voisinage de Genève, grand convertisseur de son métier. Celui qui s'est ainsi travesti en chevalier, est une espèce de Don Quichotte qui, par le passé , a toujours eu sa lance en arrêt contre les réformés ses voisins. Pour M. Minutoli dont on décrit la conversion, c'est bien un personnage réel , mais il n'est point l'auteur du livre en question. C'était un jeune homme de notre ville qui , se trouvant saus bien et sans conduite , négocia son changement de religion, il y a quinze ou vingt ans. Il ne lui restait d'autre ressource que de se tourner du côté de Luques, d'où sa famille était originaire. A la faveur de quelques lettres de recommandation que lui donnèrent les ecclésiastiques de notre voisinage , il obtint une petite pension dont il jouit encore.

« Le curé de Pontverre fit donc imprimer, en 1714, une espèce de brochure, sous ce titre : Motifs de la conversion de noble J.'F. Minutoli, où il donne les caractères de quarante ministres de Genève. C'est un mauvais mélange de traits satiriques et de controverse, mais où domine une satire fort plate. Pour la fidélité dans les portraits, vous jugez bien que l'auteur s'en est dispensé. Pas un ne ressemble. Mais afin qu'on ne s'y méprit pas, il a eu recours à l'expédient des peintres ignorants des

siècles passés, c'est d'écrire le nom de chaque ministre tout au long et en gros caractères. Le public et les personnes intéressées ont k peu près également méprisé ce mauvais livre. Mais savez-vous bien qui a marqué le plus d'indignation dans cette occasion? C'est Tévéque du diocèse. En voici une bonne preuve : Le curé donna une nouvelle forme à son ouvrage , et y fit des additions considérables. Avant que de hasarder une seconde édition, il lui fallait une permission de son évéque. Làdessus , ce sage prélat nomma douze examinateurs pour voir cette nouvelle production. Le résultat de cette assemblée , où l'éyéque présidait, fut que l'on condamna l'ouvrage: défense à l'auteur de le faire imprimer, et censure à l'égard du passé. C'est au synode qui se tint à Annecy, en mai 1717, que cela se passa. »

Le curé ne laissa pas de faire imprimer clandestinement , hors du diocèse, cette seconde édition. Quand l'évéque le sut, il en marqua beaucoup d'indignation devant plusieurs ecclésiastiques, mais il ajouta qu'il avait de bonnes raisons pour laisser tomber la chose : qu'il venait de voir un certain poème, que ce curé s'était aussi avisé de faire imprimer, où Ton reconnaissait visiblement un cerveau fêlé. Il conclut sagement qu'il fallait ménager cet esprit faible.

c( Cette seconde édition est augmentée de petits lieux communs de controverse fort usés. Mais pour leur donner un air de nouveauté, le curé s'est avisé de mettre dans la bouche des ministres de Genève ce que les docteurs de l'Ëglise romaine disent ordinairement pour défendre leur religion. Le premier qui parait sur les rangs fait voir que c'est une calomnie Rappeler le pape Hantechrist. Le second prouve qu't7 ne fallait point avoir rompu Vunité avec VEglise romaine. Un troisième, qu^elle n*est point idolâtre. Un quatrième , que f Ecriture n'est pas la seule règle de la foi^ etc. L'auteur avait assurément raison de dire dans son épitre dédicatoire au cardinal Spada, évéque de Lucques, que quarante ministres de Genève venaient se présenter

k lui, mais qu'il apercevrait bientôt que leur langage est un lan^ gage de mensonge et de contradiction. »

J'ai enfin trouvé ce livre, quoiqu'avec beaucoup de peine, n y a apparence que ce sont les épiciers qui ont causé sa rareté. L'exemplaire qui m'est tombé entre les mains est imprimé a Fribourg , en 1 720. On y lit, dans le titre, que c'est une seconde édition, augmentée d^une chronologie historique des évé" ques qui ont occupé le siège épiscopal de Genève , depuis le pre^ mier jusqiià l'apostasie de cette ville. Voila précisément ce qu^il me fallait, puisque c'est cette pièce que M. Briguet a citée fréquemment dans son ouvrage. Il est bon de vous dire. Monsieur, comment le curé de Savoie l'a (ait entrer dans son livre.

J'ai déjà dit qu'il fait alternativement plaider la cause de l'Ëglise romaine à divers ministres de Genève. Dans ce beau plan, où la vraisemblance est si bien gardée, il en introduit un k qui il fait jouer le rôle suivant : c'est de prouver la vérité de l'Ëglise catholique par son ancienneté. Il dresse k cet effet une suite des évéques de Genève, continuée depuis les apôtres jusqu'à Pierre de la Baume, où il débite avec assurance, sans citer jamais ses garants, mille particularités concernant la patrie, la famille, le caractère et les actions de ces évéques. Tannée de leur élection, leur sacre ou leur confirmation par un tel pape, la maladie dont ils sont morts, et la durée de leur siège. Vous me dispensez, sans doute. Monsieur, d'examiner ici en contreversiste la conséquence qu'il tire de la succession des personnes k celle d'une même doctrine, durant l'espace de quinze siècles. Je ne toucherai qu'k la partie historique. Ces discussions sont un peu sèches, mais outre qu'elles ont leur utilité , je sais que votre goût est tourné du côté de ces sortes de recherches , quand elles sont exactes. J'ose vous en promettre de ce genre. Pour ne point m'égarer dans l'obscurité des premiers siècles de notre histoire ecclésiastique, j'ai pris soin de consulter un sa-

vant, de mes amis, fort versé dans ces matières. Je ne marcherai qu'avec ce guide.

Pour atteindre jusqu'aux apôtres, notre curé savoyard fabrique d'abord sept évêques. Le premier est Nazaire^ disciple de saint Pierre^ et qui convertit Celse^ Genevois. Le chanoine valaisan, en parlant de son église du bourg de Saint-Pierre dans la vallée d'Ëntremont , fait valoir cette tradition, d'après notre curé, qui qualifie Nazaire de premier fondateur de la religion catholique à Genève , sur les ruines du paganisme. Les savants soupçonnent qu'on aura confondu Gênes avec Genève. Il y avait une église de Sainl^Nazaire k Gènes, dont les habitants, selon un historien^ de cette ville, s'étaient éclairés a la prédication de Nazaire et de Celse.

2. ParacodèSy que le curé fait mourir âgé de 97 ans, l'an 104, fut un évéque de Vienne et non pas de Genève,quoiqu'il y ait fait annoncer l'Evangile, selon le peu de monuments qui nous restent. Les évêques de Vienne sont dans cet ordre : Vérus qui souscrivit au condle d'Arles, en 314, Justus^ Denis, Paracodès^ et Florent qui souscrivit au concile de Valence, en 374. Parococlës vivait donc vers le milieu du quatrième siècle. Je vous ai dit ci-dessus que c'est là la véritable époque du christianisme de notre ville.

3. Donnelius^ sacré par le pape Anaclet^ ajoute le catalogue, fit bâtir à Saint^Gervais^ sous l'empire d^ Adrien , la première église à V honneur des saints martyrs Nazaire et Celse. Pure fiction, jusqu'au nom même de l'évéque, qui n'est pas de ce temps-là, non plus qu'une église publique bâtie à la vue des païens ; ni même le faubourg de St^ervais, auquel l'église d'aujourd'hui, qui n'est pas fort ancienne, a donné son nom.

Le quatrième évéque du catalogue est Hyginus^ natif du Falais , évéque d* Alexandrie , puis de Genève^ où il est envoyé par le pape Sixte P^. On a une liste fort exacte des anciens évêques d'Alexandrie, où celui-ci ne se trouve point. Peut-être le curé a-t-il voulu parler d'Alexandrie dans le Milanais ; mais , malheu-

Si

reusement, elle n'a élé bâtie que dans le douzième siècle. Hyginus mourut dam le pays du Valais^ où il était allé pour tâcher de convertir ses parents , l'an 155. Le chanoine de Sion a copié cette particularité pour montrer la grande correspondance qu'il y avait dans ces anciens temps entre leur église et celle de Genève. Il est vrai qu'il parait surpris que cet évéque , originaire du Valais , leur soit entièrement inconnu , et que leurs auteurs n'en aient jamais fait aucune mention.

5. Fronze^ grand prêtre du temple d'Apollon, et converti par saint Pèlerin. Celui-ci n'a point d'autre fondement qu*une épitaphe romaine ou fragment d'inscription qu'on voit dans le mur de l'église de St-Pierre , vis-à-vis de l'évêché , et au même endroit où était le temple d'Apollon ; on y lit le nom de frontoni. Cela ressemble assez à ce que le père Mabillon rapporte de s. viAB. fragment d'inscription romaine dont on avait fait un saint!

6. Thelesphore doit être placé dans les espaces imaginaires ; il n'a jamais siégé que dans le cerveau creux du curé.

7. Tiburne lui succéda. Il n'est pas moins imaginaire que son prédécesseur, quoiqu'on le fasse confirmer par le pape Zéphyrin, l'an 209. Cette pratique n'est pas ancienne. L'auteur la suppose pour avoir une succession d'évéques orthodoxes; il ne cherche point qui a confirmé le contirmateur, de peur de se jeter dans un cercle dont jamais il ne sortirait. Pouvait-il savoir si saint Pierre, saint Léon même, ou saint Grégoire, etc., ont pensé comme Clément XI ? La fiction se fût trop montrée , s'il eût fait confirmer tous ces évéques des premiers siècles ; il ménage tellement la chose, qu'elle se fasse a peu près tons les trente ans, pour éviter la prescription, car sa méthode conduit à croire qu'il y a même une prescription contre la vérité. Je m'arrête tout court , me rappelant que je me suis engagé à ne pas faire le controversiste ; il ne s'agit point de rompre ici une lance avec ce Don Quichotte. Je dirai seulement, pour finir cet article, qu'il a pu trouver aisément les papes contemporains des évéques qu'il imaginait; mais il a manqué d'habileté pour bien

placer les évoques véritables. Il lui arrive très-souvent de fai^e i'encontrer ensemble Tévéque, le pape, l'empereur, le roi, le prince ou la princesse , les uns déjà morts , les autres encore à naitre. U a cru pouvoir se sauver dans l'obscurité des temps , à travers laquelle il y a pourtant certains rayons de lumière qui vont le surprendre en défaut.

8. Diogénus^ Français de nation^ élu après le rétablissement de Genève par Aurélien, et confirmé par le pape Eutychien^ sacra la nouvelle église bâtie, fut proposé pour remplir le siège de Rome , vacant près de trois ans , à cause de la fameuse persécution de Dioclétien, et mourut en 298. Remarquer, s'il vous plaît , Monsieur, que cette date ne s'accorde guère avec la persécution qui ne commença qu'en 303. Le nom seul de Diogène^ que portait cet évéque , désigne qu'il n'était pas originaire de France. Vous savez même que les Français ne s'établirent dans les Gaules qu'au cinquième siècle. Il est faux encore que Genève ait été rétablie par Âurélien , c'est Genabum ou Orléans qui le fut par cet empereur. Enfin , au lieu de faire siéger Diogène à Genève , il faut le placer à Gènes; il souscrivit au concile (fAquilée, en 381, de cette manière: Diogenus Episcopus Ge^ nv£nsis. Admirez comment on a pu le faire contemporain d' Aurélien , et sacré par le pape Ëuty chien , mort en 283 !

9. Simon Domnus , Bourguignon , élu à sa place ^ par le pape Marcel. N'admirez-vous pas de voir aussi un Bourguignon sur le siège de Genève, plus d'un siècle avant l'arrivée de ses compatriotes dans les Gaules? Vous venez de voir que Diogène, son prédécesseur, a souscrit au concile d'Aquilée ; comment donc le pape Marcel, mort en 309, aurait-il pu élire son successeur ?

Je suis sûr, Monsieur, que vous vous lassez de suivre plus longtemps ce misérable chronologiste, et j'en suis aussi ennuyé que vous. Croiriez-vous qu'à la tête de ce beau catalogue des évêques de Genève , il ne laisse pas de nous dire , avec beaucoup de confiance, quil a fouillé les historiens} J'ai essayé de deviner dans quelle source il pouvait avoir puisé , et j'ai trouvé

que c est dans Y Histoire de Genève de Léti , qui est un tissu de fictions très-mal concertées , surtout quand il s'agit des temps anciens. J'ai parlé ci-devant du goût romanesque de cet auteur, et je vous y renvoie *. — Ajoutons cependant que notre curé a quelques erreurs qu'il faut mettre sur son compte , car elles ne se trouvent point dans l'auteur italien '.

Hais revenons au Valais.

Le plus fameux de tous les évêques de ce diocèse, c'est sans contredit Théodule, qu'on regarde comme saint, et qui, en celte qualité, a été choisi pour le patron de Sion et même de tout le pays. L'église cathédrale lui est dédiée. Notre auteur nous dit des merveilles de ce prélat. Il commence par sa naissance qui était des plus distinguées. On veut qu'il soit de l'illustre maison de Gramont en Franche-Comté ; mais Léti en fait un simple bourgeois de Genève. L'une et l'autre origine me paraissent également douteuses.

Le fait qui illustre le plus ce Théodule, c'est ce qui lui arriva avec Charlemagne, dont on le fait contemporain. Ce prince fit assembler un certain concile, et voulut y assister en personne.

* Joum. Helv, Juillet 1745, p. 16, ou ci-dessus, tome I, p. 237, 238, et aussi p. 304 et suiv.

' M. Baulacre essaye ici d'établir la liste des huit premiers évoques de Genève, d'après « la meilleure source où nous puissions puiser des lumières pour ces siècles si peu connus, savoir un ancien catalogue de nos évêques qu'on voyait encore, il n'y a pas longtemps, dans une vieille bible manuscrite de la bibliothèque de Genève, qui est du neuvième ou du dixième siècle.» Toutefois il en élimine le premier, Diogène, comme appartenant à Gênes, et le remplace par Isaac, mentionné par Eucher dans sa lettre à Salvius. H met ensuite Domntts, — Salonius, fils d'Eucher, — Ekuthère, — Théoplaste, en 475, — Fratemus^ — Palascus, — Maxime, élu en 513, qui assista en 517 au concile d'Ëpaone, en 524 et 529 à ceux d'Arles, d'Orange et de Vaison. Enfin il dit qu'il n'y met pas Florentin^ élu immédiatement avant Maxime, parce qu'il renonça à son élection (Greg. Turon. Vitœ patrum, cap. VIII). Mais il a repris ce sujet trois ans après, en mai 1749, dans un article inséré cidessus, tome 1, p. 310 — 323,

En présence de tous les évéques qui composaient cette assemblée, l'empereur s'avoua coupable de quelque grand crime, mais qu'il ne jugea pas à propos de spécifier. Il demanda seulement aux prélats leurs prières pour en obtenir le pardon, et de dire des messes pour lui dans le même but. Les évéques lui en promirent un grand nombre. Théodûle ne se chargea que d'en dire une seule. En la célébrant, le ciel lui révéla la nature du crime de Gharlemagne, et en même temps qu'il en avait obtenu le pardon. Il communiqua incessamment cette révélation à l'empereur,- et par Ik rétablit entièrement le calme dans sa conscience. Celui-ci, par reconnaissance, lui donna le gouvernement du pays, et l'établit, lui et ses successeurs à perpétuité, préfet et comte du Valais.

Vous voudriez peut-être, Monsieur, que je vous marquasse le nom que porte cette assemblée d'évéques, afin de la chercher dans les recueils de conciles que Ton a dans les bibliothèques? Mais notre auteur avoue qu'il ne l'a pas pu découvrir, et je n'en sais pas plus que lui. Ce qu'il y a de fâcheux, c'est que les BoUandisles, dans leurs Actes des Saints^ & l'article de Théodûle, rendent cette histoire un peu suspecte. Us disent dans une petite note, <x qu'ils voudraient bien savoir où et quand s'est tenu ce concile. » Mais on trouve ce fait dans la légende et dans les bréviaires \ et cela doit suffire. Heureusement on ne s'est pas avisé de contester aux évéques leur droit de gouverner le pays, quoique fondé sur un titre aussi douteux.

Notre auteur, après avoir établi le fondement de l'autorité temporelle de Théodûle, nous apporte aussi les preuves de sa sainteté. U s'est rendu illustre par divers miracles. Le premier que Ton nous cite, c'est qu'il contraignit un jour le diable de lui porter une assez grosse cloche de Rome k Sion. Le pape lui en avait fait présent ; mais il était un peu embarrassé pour

' Le bréviaire de Sion a une hymne avec ces paroles :

Fusa prece Theodoli.

Nudatur culpa Garoli.

le transport. Étant un matin en prière, le démon, selon sa coutume, essaya de le venir troubler dans ses dévotions. «Puisque te voici, méchante bête , lui dit le prélat, tu me porteras cette cloche d'ici à Sion. » Et il fallut obéir. Afin qu'il ne vous reste. Monsieur, aucun doute là-dessus, j'ai entre les mains une médaille, ou plutôt une monnaie, qui constate ce fait. On y voit d un côté saint Théodule debout, avec ses attributs, c'està-dire la crosse d'une main, et l'épée dans l'autre pour marquer son autorité sur le temporel, et pour légende S. Théo- DOLUS Eps. Sedunensis. Saint Tliéodule Evêque de Sion, On voit à ses pieds le diable dans une posture humiliée et de suppliant, chargé sur les épaules de la cloche qu'il parait porter malgré lui. Si les armes du bourg de Saint-Maurice , avec la date de leur christianisme fixée au premier siècle, comme je vous l'ai dit dans ma lettre précédente, font foi sur cet article, devons nous douter d'un miracle frappé sur la monnaie du pays? Le revers de cette pièce d'argent a les armes d'un évoque qui se nommait Nicolas Schiner, et qui fut élu en 1496. Voici la légende : Nicol. S. D. N. P. Vicar. El. S. E. Ntcolaus Sanclissimi Domini nostri Papœ Vicarim^ Ecclesiœ Sedunensis Episcopiis. Il se qualifie Vicaire de Notre Saint Père le Pape^ apparemment parce que le pontife l'avait chargé de quelque commission particulière. On ne voit point que les autres évoques aient pris ce titre.

J'ai vu une autre monnaie du successeur de cet évéque , qui était aussi son neveu. Il s'appelait Matthieu Schiner, et il parvint à 1 episcopat l'an 1500. C'était un habile homme, dont Paul Jove nous a donné l'éloge. Voici les titres qu'il prend sur sa mon-^ naie : Matthpus Eps. Sedun. Pre. et Com. Vales. Matlhoem Episcopus Sedunensis^ Prœfectus et Cornes Valesiœ. Ses titres sont différents de ceux de son oncle.

Vous voyez par là. Monsieur, que la monnaie du Valais se bat au coin de l'évéque, sous son nom et à ses armes. Il se qualifie aujourd'hui de Prince du Saint Empire, Evêque de

Sion, Comte et Préfet du Valais, Avec tous ces beaux titres pour le temporel, il n'a proprement que le gouvernement du pays, et il n'en est pas souverain absolu. Il préside dans les États avec une autorité à peu près égale a celle du doge de Venise. L'autorité souveraine est entre les mains de l'assemblée générale du pays.

Sur cette seconde monnaie de l'évéque Matthieu Schiner, on voit aussi saint Théodule, dans toute sa hauteur, mais assis, et cette légende : S. Thbodolus Patroncs Seduni. Ce qu'il y a de singulier, c'est que le diable a disparu, et que l'on ne voit plus que la cloche posée aux pieds du saint. Homme d'esprit, comme était Matthieu Schiner, n'aura-t-il point eu honte de cette légende ? Mais achevons l'histoire de la cloche.

Dès qu'elle fut à Sion et que le saint s'y fut rendu, il la bénit d'une manière fort solennelle. Par là il lui infiisa la vertu de mettre en fuite le démon, de dissiper ses assemblées et celle de ses suppôts. Au premier coup de cette merveilleuse cloche, tous ces esprits infernaux étaient expulsés. Remarquez, je vous prie, que, quand saint Théodule contraignit le diable de la porter de Rome à Sion, outre le poids accablant dont il le chargeait, il forçait de plus son ennemi à porter une arme qui devait servir contre lui-même, une arme dont le bruit seul devait ie faire fuir. Quelle confusion pour cet ange de ténèbres ! Le son de cette cloche jetait chez lui l'épouvante, et dans l'instant lai faisait abandonner la place.

Celte cloche avait aussi une efficacité admirable pour dissiper les tempêtes et les orages. Mais voici le plus merveilleux : c'est qu'ayant été cassée par quelque accident , on se vit dans la nécessité de la refondre , mais beaucoup moins grande. La bénédiction que lui avait imprimée le saint résista à toute l'ardeur du fourneau, et la cloche en sortit avec sa vertu primitive.

Un évéque faisant la visite de son diocèse passa dans un village et y donna la bénédiction à des paysans ; ils étaient tous dans une posture respectueuse pour la recevoir, excepté un

seul qui restait son chapeau sur la tête. Ceux qui se trouvèrent près de lui Ten reprirent fortement. c< Voilà notre évêque qui nous donne sa bénédiction , lui dirent-ils , et tu ne daignes pas te découvrir! — Oh! répondit le manant, si la bénédiction est bonne , elle traversera bien le chapeau. » Celle de cet ancien évêque du Valais avait une bien autre efficacité que de percer du feutre , elle pénétrait les métaux les plus durs , la substance même des cloches ; elle était si tenace qu'elle ne s'évaporait point au fourneau quand on refondait une de ces cloches bénites*

Mais voici bien autre chose, à ce que nous assure notre cha* noine : quand on fait encore aujourd'hui une nouvelle cloche dans le Valais , on a soin d'y jeter une petite portion de ce qui était resté du métal de la première cloche de saint Théodule, quand on fut obligé de la refondre. C'est là un germe de bénédiction qui se répand sur toute la cloche, et elle a la même vertu contre la grêle que si elle avait été bénite immédiatement par saint Théodule. On a cette attention dans toutes les cloches qui se font dans le pays , de faire entrer dans leur composition tant soit peu de la matière de l'ancienne, et l'on ne craint plus que la récolte soit endommagée par les tempêtes. On a remarqué , il y a longtemps , que les miracles que l'on débite dans de ceriains lieux sont ordinairement proportionnés au degré de créduUté des naturels du pays. Sur ce pied-là nous ne devons pas être surpris si ceux du Valais nous paraissent si incroyables.

Non-seulement saint Théodule prévenait et dissipait les orages par le son de sa fameuse cloche , mais lors même que la récolte était gâtée par l'intempérie des saisons, il savait y apporter du remède. Il arriva dans une certaine année qu'une gelée, survenue avant le temps, désola les vignes du pays; on ne voyait presque aucune grappe de raisin qui méritât d'être cueillie. Nous nous rappelons d'avoir vu parmi nous quelque chose de semblable l'an 1740. Grande consternation dans tout le Valais. Le peuple, dans cette calamité, eut son recours à Théodule ; on le consulta sur ce qu'il y avait à faire dans cette perplexité. L'évéqoe leur

répondit qu'ils ne laissassent pas de préparer leurs iutailles ; il leur ordonna de les mettre toutes en état comme dans une année d'abondance. H leur commanda ensuite de cueillir tous les raisins , quelque mal conditionnés qu'ils fussent , et de les porter tous dans un grand cellier commun, après quoi on les distribua dans les cuves de chaque particulier. Le prélat se rendit ensuite dans tous ces celliers ; il fit le signe de la croix sur chacune de ces portions , exprima quelques grappes de raisins dans chaque cuve , et admirez la merveille, ce peu de jus fut sur-le-champ si admirablement multiphé, que tons les vaisseaux se trouvèrent remplis du plus excellent vin, jusqu'à verser par-dessus. Notre chanoine a célébré ce miracle dans un éloge de saint Théodule qu'il a mis k la tête de son livre, et il en remercie leur patron *. On trouve aussi une hymne la-dessus dans le bréviaire de Sion '.

Le chanoine panégyriste de saint Théodule se trouverait bien loin de son compte, si on lui faisait voir qu'il n'y a jamais eu d'évéque de ce nom qui ait été contemporain de Gharlemagne , et qu'on n'en trouve aucune trace dans les siècles voisins de cet empereur. Dans ce cas-lk, que deviendront tous les beaux miracles qu'on lui fait opérer ? Que deviendront encore tous les prétendus privilèges accordés k cet évéque par Gharlemagne ?

Il faudrait examiner quels sont les auteurs qui ont parlé des concessions &ites par cet empereur, et voir de quel poids est leur témoignage. J'ai bien lu dans V Histoire de Genève de Léti : c< que l'an 805, Gharlemagne donna k Théodule, citoyen de

* Arenti VaUensium vite, pressa cados locupletas uvâ, Fitqae infusa gra- |ius unda merum.

' Luxit terra VaUensium ;

Per gelu namque nimium Anierant vindemiae Sedunenses et aliaB.

Vasa, lagenas, dolia Nihil liquoris habentia, Facto Grucis signaculo, Vini replevit poculo.

Genève et évêqae de Sion, qui avait été 8on aumônier, le domaine et la seigneurie du pays de Valais, dont il avait été fait évéque à sa recommandation, avec le droii d'établir de nouveaux magistrats, et que cela ne fit pas plaisir aux principaux du pays, qui n'oublièrent rien pour le traverser. »

Il nous serait fort glorieux de pouvoir réaliser cet évéque, dont cet historien fait un de nos concitoyens ; mais il suffit qu'un fait ait été avancé par cet infidèle auteur, pour que, par cela seul, il soit déjà regardé comme suspect.

Il se peut que quelque écrivain plus croyable que Léti ait dit que Gharlemagne avait donné à saint Théodule de grands privilèges. Mais voici comment les bons critiques expliquent la chose : l'église cathédrale de Sion était dédiée depuis longtemps à un saint Théodore ou Théodole , évéque du Valais , qui vivait quelques siècles avant Gharlemagne, c'est-k-dire du temps de Sigismond, roi de Bourgogne. Quand cet empereur accorde à saint Théodole telle ou telle prérogative , c'est , disent-ils , non a la personne de cet évéque mort depuis longtemps , mais à l'église qui porte son nom, et par conséquent aux évéques de ce diocèse ; c'est assez le style de ces sortes de donations. Si un empereur qui aurait passé autrefois k Genève, disait, dans une de ses bulles , qu'il donne tel et tel titre , tel et tel pouvoir à saint Pierre, ce serait visiblement a notre cathédrale qui porte son nom, et non pas a la personne même de cet apôtre. Gette explication a été mise dans tout son jour par les Bollandistes, et l'on voit assez qu'ils l'adoptent. *

Après tout , il est bien plus conforme à l'histoire de placer cette autorité des évéques du Valais longtemps après Gharlemagne. Ges grands honneurs attachés à l'épiscopat , et surtout leur titre de princes de l'Empire^ doivent être reculés jusqu'au onzième siècle. Les empereurs et, après eux, les rois de Bour* gogne , jouirent paisiblement du Valais j usqu'k Rodolphe III ,

• Acta Sanctorum, août t. HI, p. 277.

SOUS lequel on sait que les évêques s'érigèrent en princes. Ce roi eut le surnom de lâche ou de fainéant , en partie parce qu'il souffrait et autorisait ces usurpations.

Je ne dois pas omettre les conjectures qui font soupçonner que Ton a confondu Théodore et Théodole. Ces deux noms se ressemblent assez pour avoir donné lieu à l'équivoque, mais on trouve bien d'autres conformités. Je n'insiste pas sur ce qu'ils sont tous deux saints, à cause du prodigieux nombre qu'on en compte dans l'Église romaine. Mais remarquez , je vous prie , Monsieur, que leur fête tombe au même jour, savoir le 16 août ; outre cela la légende leur fait découvrir à tous deux les reliques de la légion thébéenne. Le hasard peut-il produire toutes ces conformités? Les Bollandistes , dans l'article de saint Théodole, insinuent assez clairement qu'il est le même que saint Théodore, qui vivait deux ou trois cents ans avant Charlemagne. Cependant , pour ne se faire des affaires avec personne , ils ajoutent qu'ils s'en rapportent à ce qu'en diront les pères bénédictins qui travaillent k la nouvelle édition du Gallia chrisliana.

Quand je vous ai rapporté , d'après notre auteur, les vertus admirables de la cloche de saint Théodule , je devais vous rappeler (ce que vous n'ignorez pas sans doute), c'est que dans les siècles passés la superstition ignorante a attribué une grande efficace aux cloches baptisées, et que cette opinion se soutient encore dans bien des endroits. On a une fort grande cloche dans la cathédrale de Genève, puisqu'elle n'a pas moins de vingt pieds de circonférence ; elle se vante d'avoir aussi de merveilleuses propriétés. Outre les usages ordinaires, qui étaient d'assembler le peuple et le clergé , de sonner en faveur des morts, d'annoncer les fêtes et de les illustrer, si on l'en croit, elle chassait la peste et était la terreur de tous les démons. C'est ce que vous trouverez dans ces trois vers léonins que j'ai copiés au bas de la cloche :

Laudo Deum verum, Plebem voco, convoco Clerum,

Defunctos ploro, pestem fugo, festa decoro, Vox mea cunctorum est terror Daemoniorum ^ .

Vous voyez , Monsieur, que notre cloche , comme celle de saint Théodule , prétendait d'avoir la vertu de mettre en fuite tous les démons. Ce que je vois de fâcheux pour celle de Sion, à qui Ton attribue encore aujourd'hui cette merveille, c'est qu'il n'y a point de pays où l'on parle plus de sorciers , de magiciens et de maléfices que dans le Valais ; ce n'est pas seulement le peuple qui est infatué de ces vieilles erreurs, ce sont ses conducteurs , les magistrats , les juges. On fait le procès , avec la dernière sévérité , a ceux qui sont soupçonnés de sortilège ; il n'y a que deux ou trois ans, qu'à la honte de l'humanité, on brûla encore un certain nombre de ces prétendus sorciers. Une personne fort digne de foi, qui se trouva alors à Sion pour quelques affaires , nous a attesté le fait comme témoin oculaire. Je voudrais connaître quelque saint qui pût guérir les gens des opinions superstitieuses, surtout quand elles sont aussi funestes que celles-là ; je conseillerais aux Valaisans de s'y adresser. Le meilleur expédieut , c'est de recommander à leurs gens de lettres une bonne philosophie, qui, après les avoir éclairés, les mette en état d'éclairer aussi les autres ; c'est là le remède spécifique contre les erreurs populaires.

Je vais finir par un autre évéque de Sion , qui , après Théodule, est un de ceux qui a fait le plus de bruit, c'est saint Guérin, qui siégeait l'an 1138. Il était d'une famille noble de Lorraine; il se fit religieux dans le monastère des Alpes, connu aujourd'hui sous le nom de l'abbaye A'Aulps^ dans le Chablais, ordre de Giteaux. Il en fut abbé dans la suite et y établit la réforme, ce qui lui attira de grands éloges de la part de saint Bernard. On les peut voir dans une longue lettre de ce saint , que les BoUandistes ont rapportée toute entière '. La grande idée

' Guillaume de Lomai, évéque de Genève, fit faire cette cloche Tan 1407. * Acta SancUn', tome I, sur le VI de janvier.

qu'on avait de sa sainteté lui valut ensuite Tévêché de Sion. Après sa mort, il fut enseveli dans le chœur de son couvent des Alpes. Les peuples , dit notre auteur, viennent en foule à son tombeau, où il se fait quantité de miracles, surtout pour la guérison des malades , et même pour celle du bétail. Les moines n'ont qu'a toucher les malades avec une clef que le pape avait donnée autrefois à saint Guérin, et les voilà guéris.

Cependant les Bollandistes paraissent lui contester sa sainteté ; ils disent qu'il ne leur parait pas qu'il ait jamais été canonisé. Baillet, dans ses Vies des saints^ n'en fait non plus aucune mention ; je l'y ai cherché inutilement au 6 de janvier, quoique M. Briguet le cite parmi ses autorités. Ce sont les moines de Citeaux qui en ont fait un saint assez gratuitement , pour faire honneur à leur ordre , et cela sur quelques vertus monacales par où il se distingua , surtout pour avoir rétabli la régularité dans son couvent. Ils débitèrent ensuite, pour l'accréditer, quelques miracles faits à son tombeau , qui trouvèrent facilement créance.

Savez-vous, Monsieur, ce qui peut avoir contribué à leur faire prendre faveur ? C'est le nom même du saint. Il y a eu un temps où l'on était assez superstitieux pour s'imaginer que le nom d'un saint indiquait ce que l'on pouvait attendre de lui , à peu près comme ce que les médecins appellent signature en matière de plantes, qui doit marquer leurs vertus pour la guérison des maladies. Or le saint dont nous parlons porte un nom d'un heu^ reux augure; il paraît renfermer l'idée de guérison. Qui dit saint Guérin , semble dire le saint qui guérit.

A vous permis de vous moquer de ma conjecture , mais ne vous croyez pas pour cela autorisé à la rejeter. Je sais bien qu'une conséquence fondée sur un simple jeu de mots ne sera jamais admise par un philosophe comme vous, mais il ne s'agit pas de votre manière de penser. La question est de savoir si^ dans des temps d'ignorance, on n'a pas pu raisonner ainsi. Faites encore attention que quand on est malade, le désir de recouvrer

la santé fait qu'on se paie de la moindre probabilité. Vous n'avez qu'a vous rappeler les temps passés , où l'astrologie judiciaire était en vogue : les astrologues tiraient du nom des constellations des conséquences toutes semblables à celle que je viens de tirer du nom de Guérin. Les noms des signes du zodiaque sont aussi arbitraires que les noms de famille : cependant on disait gravement alors qu'un enfant né sous le signe à'Aries ou du mouton , ne pouvait pas manquer d'être d'un caractère fort doux; ce n'était pas seulement le peuple ignorant qui raisonnait ainsi , c'étaient les gens de lettres et les savants eux-mêmes. J'ai lu , dans un bon auteur, que Louis XIII fut appelé Louis le Juste, parce qu'il était né sous le signe de la balance. Vous pouvez donc rire de la simplicité de ceux qui ont cru que saint Guérin , a cause du nom qu'il porte , les guérirait plutôt que tout autre saint , mais vous n'êtes pas pour cela fondé k la révoquer en doute. Les anciens Romains donnaient beaucoup dans cette superstition des noms. Les Romains des derniers temps, je veux dire les peuples de l'Église romaine , les ont imités en cela.

Je puis m'auloriser d'un passage de M. Bajle dans ses Pensées diverses sur la comète; il nous dit que c( le nom d'un saint a souvent déterminé le peuple k s'attacher à son culte pour obtenir certaines grâces. Il ne faut pas douter, par exemple , que les femmes qui ont mal au sein ne se soient mises sous la protection de saint Mammand , k cause de la ressemblance de son nom avec celui des mammelles. Par la même raison, ceux qui ont mal aux yeux se recommandent à saint Clair ; ils croient qu'à cause du nom qu'il porte, Dieu lui accorde la vertu de guérir le mal des yeux, plutôt qu'à un autre ^ »

Il y a quelques années que j'allai promener dans une espèce d'ermitage, a deux lieues d'Annecy, en Savoie, nommé le Prieuré de St-Clair. C'est un endroit fort escarpé, qui a appar-

* Pensées diverses, t. J, p. 76.

tenu autrefois aux bénédictins , et qui est desservi aujourd'hui par un simple prêtre. J'y vis plusieurs bonnes gens qui , pour le mal des yeux, venaient faire dire des messes, et adressaient des prières à saint Clair, afin qu'il leur éclaircU la vue. Si saint Clair doit faire voir clair à cause du nom qu'il porte, saint Guérin doit guérir. La conséquence est la même.

Au reste , Monsieur, je vous renvoie à La Mothe le Vaier, qui, dans son Hexaméron rustique^ vous donnera une ample liste de saints à qui l'on a recours principalement à cause de leurs noms * .

Je suis, etc.

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