‹ Œuvres historiques et littéraires de Léonard BaulacreChapitre 21 sur 31 · REMARQUES SUR LA SÉPULTURE ET SUR LES · texte numérisé non relu

REMARQUES SUR LA SÉPULTURE ET SUR LES

GIHETIËRES.

(Manières do traiter les corps morts, très-différentes snirant les nations, barkires on civilisées, ancieoiies on modernes. — Liem de sépalture des Romains, et inscriptions tamolaires. — La sépulture dans les églises, défendue ani premiers siècles da christianisme et jusqu'au temps de Charlemagne. — L'usage contraire s'introduit, et les ci« metières viennent entourer les églises. — Abus de cette pratique. — Elle est proscrite à Genève depuis la réformation, à p;u d'exceptions près.)

(Journal Hdvétique^ Avril 1751.)

Vous m'avez demandé, Monsieur (et c'est la quatrième des questions que notre cathédrale vous a suggérées), si le malheu*

reux usage .de placer des cimetières autour des églises, est ancien, et quand on a commencé k enterrer dans les églises mêmes.

Je pourrais me dispenser tout d'un coup de cette tâche, en vous représentant que nous ne sommes pas dans ce cas. Notre grand cimetière est hors de la ville, à la double portée du fusil. Nous n'en avons qu'un seul attenant k un de nos temples, c'est dans le faubourg de Saint-Gervais , encore on n'y enterre que très-peu de personnes.

 l'égard de la sépulture dans notre cathédrale , rien n'est plus rare. Je n'en connais que deux exemples depuis la Réformation. Le premier est de la princesse d'Orange Emilie de Nassau, sœur du prince Maurice et veuve de d«in Emmanuel, fils d'Antoine roi de Portugal. Elle mourut a Genève en 1 629, et fut enterrée dans l'église dé Saint-Pierre, dans une chapelle k la gauche du chœur. L'autre est le fameux duc de Rohan , dont le corps fut apporté k Genève l'an i 638, et enterré dans la chapelle k la droite du chœur. On y voit encore son tombeau de marbre , et sa statue au-dessus.

Cependant, Monsieur, je ne recule point. Si l'article des cimetières est le moins gracieux de tous ceux que vous m'avez proposés, c'est, après tout, celui qui convient le mieux k un vieillard octogénaire comme moi. Après ce petit préambule, je viens k ma matière, mais sans m'engager k la traiter avec toute la précision requise. Vous savez que je suis en possession d'envisager les objets par les côtés qui me frappent le plus , ou que je me trouve plus k portée de développer. Vous me permettrez donc de prendre un peu le large. Je vais supposer que votre question roule d'abord sur la sépulture en général, après quoi nous viendrons aux cimetières.

Le soin d'ensevelir les morts est un devoir de l'humanité. Gomme nos pauvres corps, dès qu'ils ont perdu la vie, sont très-désagréables k voir, et même bientôt insupportables par leur puanteur, on est obligé de les éloigner de la présence des hommes ; mais par un reste de tendresse, ou si vous voulez par

respect pour la nature humaine , on en a toujours pris quelque soin, tantôt d'une manière et tantôt d'une autre, suivant les différents usages des peuples.

Il n'y a guère de nations qui ne se soient fait une espèce de religion de prendre soin de la sépulture des morts. A peine se trouve-t-il quelque peuple assez barbare et assez sauvage pour négliger ce devoir de l'humanité. S'il est inutile à ceux a qui il est rendu, c'est au moins une espèce de consolation pour ceux qui s'en acquittent.

Mais la barbarie de certaines nations s'est montrée dans leur manière d'ensevelir les morts. Vous en trouverez des exemples dans le P' livpe des Questions tusculanes de Gicéron. Il parle de certains peuples qui exposaient les cadavres et leur donnaient pour tombeaux les entrailles des animaux voraces. Les Hircajniens nourrissaient k cet usage des chiens, qu'ils appelaient les chiens sépulcraux. Saint-Jérôme rapporte qu'ils avaient tant de vénération pour cette sorte de sépulture, que Nicanor, qui avait été établi leur gouverneur par Alexandre le Grand, voulant la supprimer comme barbare, faillit non-seulement a faire soulever toute la province, mais encore à se faire assommer lui-méaie comme un impie.

Elien nous parle aussi de certains peuples qui trouvaient que la sépulture la plus honorable était d'être déchiré par des vautours. Toutes les personnes distinguées qui mouraient parnii eux, ou les braves qui avaient été tués dans une bataille, étaient aussitôt exposés en des lieux où les vautours pouvaient en faire curée : ils en donnaient pour raison que ces oiseaux signifient l'éternité par leur longue vie. En général tous les peuples qui donnaient à leurs morts des sépultures vivantes , disaient que par Ih ils prévenaient la putréfaction, qui, selon eux, dégradait plus l'humanité que tout autre chose. Mais ne doutez pas, Monsieur, que leur opinion de la métempsycose n'y entrât aussi pour beaucoup.

Diodore de Sicile nous apprend aussi qu'il y avait certains

peuples qui se nourrissaient de. poissons, et qui par celte raison étaient appelés icthyophages^ dont la coutume était de jeter les corps morts dans la mer, au temps du reflux, afin que les poissons les dévorassent. Admirons, s'il vous plait, le caprice des hommes. Ce qui dans un certain lieu et dans un certain temps est un usage ordinaire, a passé dans l'esprit des autres pour le plus grand des malheurs. Les Grecs et les Latins ne concevaient rien de plus déplorable qu'un semblable sort. Ovide craint» cette triste destinée dans son voyage par mer pour se rendre au lieu de son exil*. Virgile vous apjJrendra que l'héroïsme d'Ënée ne pouvait pas tenir non plus contre ce malheur : il aurait cent fois mieux aimé avoir été enseveli dans les ruines de Troie , que d'être mangé par les soles. Mais laissons ces usages qui tiennent de la bizarrerie , et voyons quelle a été la pratique des peuples civilisés.

La coutume la plus ancienne , et en même temps la plus naturelle, c'est de mettre les corps morts en terre, pour les y faire consumer. Grotius *. sur l'origine d'enterrer les mort-s, dit que les hommes ont voulu payer par-là d'eux-mêmes le tribut que la nature leur demande, bon gré, malgré qu'ils en aient. Le corps de l'homme ayant été formé de la terre, doit retourner dans la terre, comme Dieu Ta déclaré à Adam '.

Les anciens Hébreux enterraient leurs morts. On voit dans les livres de Moïse que quelques patriarches décédés furent mis en terre : telle fut la sépulture d'Abraham et de Jacob. Vous trouverez dans divers auteurs comment se faisaient les funérailles chez les Juifs. Je n'en rapporterai que deux ou trois qui me paraissent propres à éclaircir quelques endroits de l'Ecriture sainte. Il parait qu'ils ne mettaient point , comme nous , leurs morts dans un cercueil. Voici ce qu'ils pratiquaient du

* Sive per immensas jactabor naufragus undas,

Nostraque longinquus viscera piscis edat.

* De jure belli et pacis, lib. Il, cap. 19.

* Genèse, IIÏ, 19.

temps de Jésus-Christ. Après avoir préparé les corps , ils les posaient liés de bandes, et enveloppés d'un linceuil, sur de petits lits, et les plaçaient ensuite dans des grottes qui étaient leurs sépulcres. Voyez, je vous prie, l'histoire de la résurrection de Lazare. S'il avait été enfermé dans un cercueil, Jésus- Christ ne pouvait pas lui dire u Lazare sors dehors. » Il aurait fallut ouvrir le cercueil auparavant, comme il fallut ôter la pierre qui fermait l'entrée du sépulcre. De même dans l'histoire de la résurrection du fils de la veuve de Nain, Jésus s'approche du mort et lui dit : « Jeune homme , levez-vous *. » Comment aurait-il pu se lever s'il eût été enfermé dans une bière?

Il est vrai qu'il y a dans nos versions, que Jésus as'approcha du cercueil et le toucha.» Mais M. deBeausobre le père, de qui je tiens cette remarque, a répondu à cette difficulté. L'évangéliste a pris le mot de l'original dans une signification générale, c'est-a-dire pour ce qui portait ou soutenait le mort. L'interprète syriaque l'a rendu par celui de Ut^ et c'est ainsi qu'il faut traduire : « Jésus toucha le petit lit où le mort était couché. »

Les Juifs avaient des pleureuses à gages et des joueurs d'instruments lugubres qui accompagnaient le convoi. Ceux qui rencontraient une pompe funèbre devaient, par honneur, se joindre k elle, et mêler leurs plaintes à celles des parents du mort. Le Sauveur semble faire allusion a cette coutume lorsqu'il dit, dans ce même chapitre de saint Luc que je viens de citer : « Nous avons fait des lamentations, et vous n'avez point pleuré

avec nous ^. »

Vous savez aussi. Monsieur, que dans la Palestine c'était un usage ancien d'embaumer les corps des personnes un peu distinguées. Vous avez vu dans saint Jean que notre Seigneur fut enveloppé de linges et frotté d'aromates, «suivant la coutume qu'ont les Juifs d'ensevelir les morts ^. »

« Luc, VII, 14.

« Luc, VII, 32.

5 Jean, XIX, 39.

Je pourrais, en remontant plus haut, vous citer le cinquantième chapitre de la Genèse, où il est dit que Joseph fit embaumer le corps de Jacob, son père, par ses médecins, qui y employèrent quarante jours. Mais ce ne serait pas là une bonne preuve, parce que cela se fit ainsi plutôt selon la pratique des Egyptiens, que selon celle des Juifs.

Il faut avouer que les anciens habitants de l'Egypte ont, entre toutes les nations, poussé le plus loin leur piété pour les morts. Autant qu'il a dépendu d'eux, ils ont assuré, pour ainsi dire, l'immortalité aux personnes qui avaient été l'objet ou de leur respect ou de leur amour. Que n'ont-iis pas imaginé pour faire revivre les hommes après leur mort? Ils savaient les préserver de la pourriture et conserver jusqu'à leurs linéaments. Conservant ainsi leurs parents et leurs amis plusieurs siècles, c'était arracher à la mort une partie de sa proie. Ils gardaient dans leurs maisons les corps ainsi arrangés, ou ils les mettaient dans des grottes ménagées exprès pour cela.

On prétend que le soin extraordinaire qu'ils prenaient pour conserver les corps était fondé sur une ancienne opinion païenne, que les âmes accompagnaient les cadavres. Ils croyaient qu'elles demeuraient auprès des corps autant de temps qu'il en restait quelque vestige. C'était donc pour empêcher les âmes d'aller sitôt dans d'autres lieux, que les Egyptiens embaumaient avec tant de soins les cadavres. C'est dans cette vue qu'ils prodiguaient la myrrhe, les parfums, les bandes de fin lin, enduites de gomme. Saint Augustin dit que, par là, ils rendaient leurs cadavres à peu près aussi durs que le marbre. C'est pour la même raison qu'ils firent bâtir ces superbes pyramides, dont les voj'ageurs nous font des descriptions si surprenantes : c'était les tombeaux de leurs souverains. Les grands en avaient aussi fait construire quelques-unes pour leur servir de mausolées: on les appelle les petites pyramides. .

Les Romains avaient aussi un soin particulier des morts. Ils les ont enterrés pendant quelque temps; mais l'usage le plus

ordinaire chez eux élait de les brûler. Il parait , par une loi des Douze Tables, que la coutume la plus ancienne était de mettre les cadavres dans la terre, pour les y faire consumer. Sylla fut le premier qui ordonna que son corps fût brûlé, parce qu'il appréhenda, dit-on, qu'il ne fut traité comme il avait traité celui de Marins. C'est des Grecs que ce dictateur romain emprunta cette idée de consumer les cadavres par le feu. Vous trouverez plus d'une fois cette pratique dans Ylliade d'Homère. On n'a qu'à voir surtout les funérailles de Patrocle. Il est assez surprenant que les Grecs ayant eu , pendant un long espace de temps, Tusage naturel d'enterrer leurs morts, se soient avisés dans la suite de les brûler sur un bûcher. Il y a quelque chose qui révolte l'humanité, à réduire ainsi en cendres ceux qu'ils avaient le plus aimés pendant leur vie. Aussi Lucien les raille Ik-dessus dans ses dialogues.

Les bûchers furent en usage chez les Romains jusqu'aux Anionins. Ces princes philosophes et vertueux ne purent souffrir qu'on exerçât plus longtemps cette espèce de cruauté sur des corps humains , et ils rétabtirent l'ancienne sépulture.

Les Romains n'ont point eu, comme nous, de cimetières publics. Ils évitaient avec soin d'enterrer leurs morts dans la ville. La loi des Douze Tables, que j'ai déjà citée, le défendait expressément ^ Il n'y avait de lieu fixe pour la sépulture de chaque particulier, que celui que sa volonté , celle de ses héritiers ou de ses amis déterminait. Ordinairement leurs tombeaux étaient sur les grands chemins. On donne diverses raisons de cette manière de les placer : les grands étaient bien aises que leurs épitaphes annonçassent k tout ce qui abordait à Rome, le rôle qu'ils avaient joué dans le monde : pour les autres , cette place leur convenait aussi, non pour satisfaire leur vanité, mais par un motif de religion: ils croyaient de profiter par-lk des souhaits que feraient pour leurs mânes ceux qui passeraient

* In urbe ne sepelito.

dans le cbemin. Quelque vile que fût la conditioa d'un Romain, il était rare que son tombeau ne fût pas chargé de quelque inscription : elle commençait ordinairement par ces mots : Siste viator (arréle-toi passant).

On donne encore une raison morale de cette manière de placer les tombeaux. Les Romains enterraient leurs morts le long des grands chemins, dit Yarron, pour avertir les passants de leur propre mortalité. On lit encore ceci dans une homélie attribuée k saint Chrysostôme : « Il n'y a point de ville, point de bourg où l'on ne trouve, avant que d'y entrer, des sépulcres; et cela afin d'obliger ceux qui y arrivent k réfléchir sur ce qu'ils deviendront avant de contempler dans les villes les richesses, le pouvoir et les dignités qui y éclatent. »

Vous n'attendez pas de moi sans doute , Monsieur, que je vous décrive ici en détail les cérémonies funèbres des Romains : c'est ce que vous trouverez dans divers auteurs qui ont traité des antiquités romaines. Il est plus k propos que je m'arrête quelques moments sur une question épineuse qui regarde ces funérailles, et que je tâche de la résoudre.

Les anciens, après avoir brûlé le corps de leurs parents, en renfermaient les cendres dans des urnes et les conservaient avec soin. On demande comment ils pouvaient distinguer les cendres du cadavre de celles du bûcher même ? On dit ordinairement Ik-dessus que cela se faisait par le moyen de la toile nommée asbeste, et composée de la pierre amiante^ que l'on sait qui donne un fil incombustible. On ne peut pas nier que celte toile ne fût employée quelquefois pour faire cette distinction. Pline le dit positivement, et ce qui le confirme, c'est qu'en 1702 on trouva k Rome, dans un sarcophage, une pièce de cette toile, que l'on montre encore aux curieux. Mais le même Pline ajoute encore une circonstance qui nous oblige k chercher une autre réponse k cette difficulté, c'est que ce lin incombustible était aussi rare et aussi cher que les perles, et que l'on ne s'en servait que pour envelopper les corps des rois, afin de pouvoir

démêler leurs cendres. Ce n'était donc pas la manière ordinaire de faire celte séparation.

Il semble donc que la meilleure réponse à cette difficulté, c'est de dire qu'il y a beaucoup d'apparence que les Romains, après avoir brûlé les corps , n'avaient soin que de recueillir les restes des ossements calcinés par le feu. Ce qui confirme cette explication, c'est que Ion trouve quelquefois des urnes sépulcrales où il y a des os brûlés encore en nature, et presque point de cendres. Le peu qu'on en trouve peut venir des ossements mêmes, dont une partie s'est réduite en poudre par la longueur du temps. Ce qu'il y a de constant, c'est qu'on appelait ordinairement les petites urnes ossuaria^ c'est-k-dire urnes aux ossements, et ce service qu'on rendait aux parents et aux amis, de conserver les restes de leurs cadavres, se nommait o&sUegium^ c'est-à-dire ramas de leurs os.

A l'égard des urnes lacrimatoires , dont je vous avais parlé, pour vous prouver que les anciens avaient l'usage du verre de temps immémorial, elles pourraient bien avoir en un autre usage que celui qu'on leur assigne ordinairement. Ces vaisseaux tantôt de terre, tantôt de verre, servaient, dit-*on, à ramasser les larmes des parents. Un académicien de Paris croit qu'il est plus probable que ces vases étaient destinés a mettre des baumes et des onguents liquides, dont ils arrosaient les ossements brûlés *.

Mais il est temps de répondre à votre question. Il s'agit de déterminer, comme vous l'avez souhaité, quand on a commencé à enterrer les morts autour des églises. On dit que les Lacédémoniens sont les premiers qui ont placé leurs cimetières autour de leurs temples : il s'est passé bien des siècles avant qu'ils aient eu des imitateurs.

Aujourd'hui c'est un usage universel dans les pays catholiques, de mettre les cimetières attenant les églises, et cet usage est encore resté dans quelques pays protestants.

* Mémoires de V Académie des Inscriptions ^ tome X, p. 462, édit, in-A».

Chez les catholiques, un cimetière voisin de l'église est censé terre sainte, quand il a été béni avec les formalités requises. Celte cérémonie est décrite fort en détail dans le Rituel romain. Mais quand on a le privilège d'être enterré dans 1 église même, c'est encore tout autre chose : la bénédiction faite dans ces lieux saints l'emporte de beaucoup sur celle d'un cimetière en plein air : on est censé participer d'une manière plus immédiate au sacrifice qui s'y célèbre et aux prières que l'on y fait.

L'usage des Juifs était d'enterrer hors des villes. Cela parait par la sépulture d'Abraham ^ Je vous ai déjà parlé de la sépulture du fils de la veuve de Nain, et de celle de Lazare : l'une et l'autre se faisaient hors de la ville. Le tombeau de Joseph d'Arimathée était de même hors de Jérusalem *.

Les lois romaines défendaient expressément d'enterrer aucun mort dans l'enceinte de la ville ; elles furent uniformes làdessus pendant plusieurs siècles. Les premiers empereurs chrétiens confirmèrent ces lois , et défendirent surtout d'ensevelir dans tes églises. Il parait qu*auparavant, dans les temps de per«sécution , les tombeaux des martyrs étaient hors des villes. Il est vrai que quelquefois les chrétiens s'assemblaient dans le lieu même où les martyrs avaient été enterrés, et en faisaient, pour quelque temps, des espèces d'églises; mais on ne peut pas conclure de là qu'ils eussent été enterrés dans l'église. Peu à peu les abus se glissèrent parmi les chrétiens : quand leur religion fut devenue la dominante, ils commencèrent par transporter les ossements ou les cendres des martyrs : on les tira des cimetières de la campagne, pour les placer honorablement dans les églises mêmes.

Vous pouvez donc, Monsieur, regarder comme un fait certain que dans les trois premiers siècles du christianisme on ne voyait point de cimetières dans les villes, et que les chrétiens, quand ils eurent des églises, n'y enterraient pas encore leurs

* Genèse, XXV, 9.

« Jean, XIX, 41.

morts , quelqae distingués qu'ils fussent. Je ne dois pas oublier de remarquer que la première consécration de cimetière se trouve dans Grégoire de Tours, auteur du sixième ou septième siècle.

Non-seulement on n'enterrait pas dans les églises , mais même il n'était pas permis d'en bâtir dans des lieux où il y avait eu quelqu'un d'enterré. Dans toutes les lettres de saint Grégoire, où il s'agit d'en construire quelque nouvelle, ce pape y met toujours cette restriction : « pourvu que dans cet endroitlà il n'y ait aucun cadavre ^ » Plusieurs conciles ont défendu d'ensevelir dans les églises. Les capitulaires de Charlemague ont encore une défense expresse là-dessus ^,

Les abus se sont glissés insensiblement. D'abord on jugea convenable d'enterrer honorablement les fondateurs des églises. Ëusèbe nous apprend que le grand Constantin fut inhumé dans le vestibule de celle qu'il avait bâtie à Constantinople. Dans la suite, les corps des bienfaiteurs passèrent du portique dans l'église même. Cet honneur fut encore déféré aux évéques, aux prêtres, et à quelques particuliers qu'on crut qui méritaient cette distinction.

M. Haguenot , académicien de Montpellier, lut, dans une de leurs assemblées, en 1747, un mémoire pour faire sentir le danger des inhumations dans les églises. Il prouve très-bien que c'est là un usage abusif, et il rapporte plusieurs exemples de personnes étouffées subitement dans les caves des églises pendant les inhumations. En voici un des plus frappants.

Au mois d'avril 1 744, on voulut enterrer dans une église de Montpellier un particulier qui était d'une confrérie de pénitents. Il s'agissait de le placer dans la cave commune destinée à tous les confrères. Deux ou trois personnes descendirent successivement dans cette cave: elles furent étouffées par la vapeur maligne qui en sortit.

* Si nulluni corpus ibi conslct humaluii).

* NuUus dcinceps mortuum in ecclesia sopeliat.

Ces caves, où l'on inhume tant de cadavres, sont des espèces de méphitis très-dangereux. Vous savez, Monsieur, que c'est le nom que l'on donne à certaines grottes ou k certains puits, d'où il sort des exhalaisons infectées et très-funestes à ceux qui en approchent de trop près.

Non-seulement les caves communes, mais encore les caveaux particuliers, et généralement toutes sortes de lieux souterrains, ou creusés dans les églises, dans lesquels on ensevelit les morts, quoique moins dangereux que les caves communes , ne laissent pas de l'être encore beaucoup.

La puanteur excessive qui sort de ces souterrains quand on les ouvre, démontre la malignité des exhalaisons qui y étaient renfermées. Elle est telle que l'on en voit des effets tout à fait funestes. Ces exhalaisons corrompues suffoquent ceux qui se trouvent dans leur atmosphère. Mais elles peuvent avoir des suites encore plus tragiques, dont on ne s'aperçoit pas d'abord. En se répandant dans l'air circonvoisin, elles peuvent infecter une ville entière, et par là donner occasion à des maladies po«pulaires, malignes et même pestilentielles. L'académicien de Montpellier qui a publié une dissertation la-dessus, conclut qu'il serait d'une bonne police, et de l'intérêt public, d'interdire toute inhumation dans les églises.

Si vous souhaitez quelque chose de plus sur cette matière, vous pouvez. Monsieur, consulter le Journal des savants de Paris du mois de septembre 1748 : vous y verrez des lettres qui insistent principalement sur le danger des caveaux. Vous n'ignorez pas qu'un homme de qualité qui a fondé une chapelle, ordonne par son testament qu'il y sera inhumé. La plupart des gens croient que c'est simplement parce que c'est une place plus honorable; mais il y a une raison. secrète qui y entre pour beaucoup. Ce bienfaiteur , qui a fondé un certain nombre dé messes pour soulager son âme dans le purgatoire, s'imagine que plus son corps sera près de l'officiant, plus il participera a l'efficace du sacrifice. Un sage médecin de Paris, qui devait na-

turellèment être enterré dans l'église, le défendit par sod testament, et voulat êire simplement placé dans le cimetière. On lui a dressé une épitaphe où Ton en rend la raison , c'est qu'ayant travaillé toute sa vie k procurer la santé de ses concitoyens, il ne voulait pas leur nuire après sa mort*.

Les cimetières attenants aux églises, quoique situés en plein air, ne laissent pas de l'infecter jusqu'à un certain point, et il serait beaucoup mieux de les placer hors des villes, selon l'ancien usage.

Je me serais moins étendu sur l'abus d'enterrer dans les églises ou dans les cimetières qui y sont attachés, si c'était seulement la pratique de l'église romaine. Mais vous savez que quantité de pays protestants ont conservé celte dangereuse coutume.

C'est encore l'usage en Hollande. Voici les plaintes que faisait là-dessus un auteur fort judicieux: « Les anciens Romains dit-il, ne voulaient pas qu'on enterrât dans la ville les corps de ceux qui étaient morts. Les chrétiens, qui ont tant emprunté de mauvaises choses des païens, les devraient imiter dans une conduite si sage. Il ne faut pas être grand physicien pour savoir que les particules qui s'exhalent perpétuellement des corps morts et corrompus, sont capables de causer un grand nombre de maladies aux vivants, surtout si ces corps sont morts de quelque maladie contagieuse. Cependant, par un faux préjugé qu'il y a des endroits plus saints les uns que les autres, on ensevelit jusque dans les églises, afin qu'on puisse humer plus souvent les parties infectées qui s'exhalent perpétuellement des tombeaux. L'homme n'est pas sujet à un assez grand nombre d'infirmités naturelles, il faut encore qu'il tende lui-même des pièges à sa propre vie, et qu'il s'ouvre de nouveaux chemins pour arriver plus promplement à la mort*! »

Un autre journaliste plus moderne a fait k peu près les

' Ul nemini noceret mortuus, qui nemini nocuerat vivus. * Bernard, République des lettres, février 1703, p. 138.

mêmes réflexions. Il mérite aussi d'être écouté, d'autant plus qu'on le croit médecin de profession.

« Un abus fort dangereux, dit-il, et qu'on peut regarder comme un reliquat du papisme, c'est celui d'enterrer les morts dans les églises, ou dans des cimetières qui les environnent, comme cela se pratique en Angleterre, en Hollande et dans d'autres pays protestants. Lorsqu'on croyait qu'il fallait adresser à Dieu des prières pour les âmes des défunts, sur leurs tombeaux; lorsqu'on croyait que ces âmes brûlées dans les flammes du purgatoire en étaient retirées ou du moins recevaient du soulagement par le moyen des messes qui se disaient dans les églises où reposaient les corps qu'elles avaient animés ; lorsqu'on croyait que plus ces corps étaient près de l'autel où les messes se disaient, plus les âmes y avaient de part, il était tout naturel de souhaiter d'être enterré dans une église, et le plus près du maltre-autel que faire se pouvait. Mais aujourd'hui qu'il est de foi que les prières des vivants ne sont d'aucune utilité aux morts, aujourd'hui que nous avons aboli la messe et rejeté les superstitions, que viennent faire les cadavres dans les églises? Empoisonner l'air que les vivants y respirent, et porter par ce moyen dans leur sang le levain de diverses maladies. II n'y a point d'église, surtout dans les grandes villes comme Londres, où l'on ne sente une odeur infectée dans des jours pesants où l'air ne circule pas. Pourquoi les guerres sanglantes ont-elles été si souvent suivies de la peste? Par la même raison , parce que l'air corrompu par la multitude des cadavres donnait la mort aux vivants K »

Vous jugez bien, Monsieur, que la sépulture dans l'église s'achète ordinairement, et que les places les plus honorables se paient assez cher. Si cette manière d'ensevelir fait mourir bien des gens, elle en fait aussi vivre d'autres. Le profit qui en revient a beaucoup contribué a introduire cet abus, et apparemment le fera durer encore bien longtemps.

* Bibliothèque raitonnée, tome XLIII, p. 148.

SfiPTISIHEE PARTIS

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