LA DATE DE
(GircoDStances qui proaveDl qoe sa Traie date est 1491. — Lettre de Belzébalh an clergé do quinzième siècle. — Trait analogue do Livre des saints Anges»)
(Bibliothèque Germanique d'Amsterdam, année 1734, tome XXIX.)
Monsieur ,
J'ai toujours compris que la Bibliothèque germanique ue se borne pas à rendre raison des livres nouvellement imprimés en Allemagne. Les ouvrages anciens et rares qui parurent dans ce pays-là, dès les commencements de la découverte de Timprimerie, sont aussi du ressort de ce journal. J'ai déterré, dans la bibliothèque publique de notre ville, un bouquin qui m'a paru
mériter rattention des curieux, et par sa matière, et par l'année de l'impression. Je vais donc vous le faire connaître, persuadé qu'il doit être rare dans votre pays.
Voici le titre du livre dont il s'agit: Reformatoriummte^ mo~ rumque et lionestatis clericorum salubernmum^ cuni fratema quadam resipiscendi à victis exhortalione^ et ad penitenlie porlum appUcandi admonitione : cvm eocpressione qtwrundam signorutn ruine et tribulaXionis ecclesie.
C'est un petit in-8^ qui a appartenu a Simon Goulart, ancien ministre de Genève. A la fin de l'ouvrage on retrouve encore le titre, répété de cette manière : Explidl féliciter Reformatorium vite morumqne clericorum^ etc.^ in urbe Basilea per Michaëlem Furter impressorem salubrher consummatum. Anno incarnationis Dominice M. CCCC. XLIIII^ in Kathedra Pétri. Ces derniers mots de Kathedra Petri^ désignent apparemment le 22 février, où l'on trouve dans l'almanach la Chaire de Saint-Pierre.
Mais il importe peu de savoir au juste le jour que cet ou-vrage fut achevé d'imprimer; le point essentiel c'est d'en connaître l'année. On lit nettemeni, dans les exemplaires qui restent de ce livre , qu'il fut imprimé en 1 444. Si cette date est exacte, voilk le premier ouvrage imprimé avec quelque régularité. Ce n'est plus Mavence ou Harlem qui auront donné la naissance à ce bel art, ce sera la ville de Bàle. Faust et Coster en doivent céder la gloire à Michel Furter. Cet imprimeur est cité sous l'année 1494. (Voyez le tome I®"*, page 253, des An-nales typographiques de Maittaire, édition de 1 733, à Amsterdam, chez P. Humhert.)
Il y a environ vingt ans que quelque savant de Halle en Saxe, ayant déterré un exemplaire de ce Reformatorium^ n'hésita point k décerner k la ville de Bàle tout l'honneur de la découverte de l'imprimerie. Ce paradoxe se trouve dans un des vo-- Iiimes des Actes littéraires de Halle, et dans un Recueil d'Observations de Daniel Francus. Je n'ai point ces ouvrages , ainsi vous me dispenserez de vous citer précisément l'endroit où ceh
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se trouve. Je ne vous allègue ceci que sur le rapport d'autrui ; mais j'ai de bons garants de ce que j'avance.
Vous voyez assez, Monsieur, que rien n'est plus hasardé que ce nouveau système sur la découverte de Timprimerie. Il ne saurait se lier avec tout ce qui nous reste de monuments historiques sur les commencements de cet art. Pour détruire entièrement la pensée de ces Messieurs de Halle, il n'y a qu'à jeter un coup d'œil sur notre Reformatoriumy qui est trop bien imprimé pour pouvoir être regardé comme un des premiers essais de cet art. Mais comme cette preuve n'est sensible qu'à ceux qui ont sous leurs yeux le livre même, en voici quelques autres dont tout le monde [)Ourra sentir également la force.
J'ai déjà dit que ce livre a un titre au commencement ou au frontispice, et chacun sait que les premiers livres imprimés marquaient seulement à la fin de l'ouvrage quel en était le sujet, avec ces mots qu'ils avaient imités des manuscrits : Explicit féliciter^ etc. Il n'est donc pas de la plus ancienne date de l'impression.
Une autre manière de nous assurer de la fausseté de la date en question, c'est d'examiner quand vivait ce Michel Furter. Les curieux ont plusieurs livres donnés au public par cet imprimeur, depuis 1480 jusqu'en 1510. Il faut donc nécessairement que le Reformalorium ait été imprimé dans cet intervalle. D'ailleurs on ne connaît aucun autre livre imprimé à Bâle avant
Autre indication qui nous aidera beaucoup à fixer cette date. On trouve dans le milieu du livre une lettre du jurisconsulte Sébastien Brand à Tauteur de l'ouvrage. En voici le titre : Venerabili viro magialro Jacobo Philippin sacre pagine baccalario formato dignissimo ^ insignis ecclesie Basileensis Plebano bene merito^ Sebastianus Brand humilis ulrimqm Doctor S. D. P.
Sébastien Brand ou Brant, littérateur fort connu, est né environ Tan 1458: donc il n'a pas pu avoir écrit une lettre d'approbation à un auteur dont l'ouvrage aurait été imprimé dès
Fan 1444. — C'est le même savant qui a célébré rinvenlion de l'imprimerie en Allemagne par ces deux vers :
Qu3B doctos latuit Graecos, Italosque peritos, Ars nova Germano surgit ab ingenio.
Cette lettre de Brand nous apprend aussi le nom de l'auteur du Reformatorium : c'est Jacques Philippi, bachelier, et curé de Bâle. On sait qu'il desservait l'église de Saint-Pierre, qui est la seconde paroisse de cette ville. Il était un peu plus âgé que Brand; sa patrie était Fribourg en Brisgau, ou quelque village voisin. On trouve son nom pour la première fois en 1 463 dans les actes de la Faculté de théologie de Bàle : il paraît qu'alors il n'avait aucune cure. Les registres de l'Université parlent encore de lui en 1491, et lui donnent le titre de PUbanus. Il faisait alors ses exercices académiques pour prendre le degré de docteur.
Après ces éclaircissements, il me parait assez vraisemblable que notre Reformatorium a été imprimé en 1494. L'imprimeur ajant marqué la date en caractères latins, rien n'était plus facile que de mettre un L au lieu d'un C, c'est-à-dire que voulant marquer MCCCCXCIIII, on aura mis à la place MCCCCXLIIIL On sait que, dans le caractère gothique, le C et l'L se ressemblent beaucoup.
La méprise est facile. On a dans la bibliothèque de Genève une vieille traduction du Fasctculus temporum^ faite par Pierre Farget, de Lyon, sous le titre de Fardelet Historiai où la plupart des gens lisent a la fin : M.CCCC.XLV, quoiqu'il y ait M.CCCC.XCV. C'est le caractère gothique qui cause cette méprise.
La date que je voudrais donner k notre Reformatorium est précisément le temps que Brand, qui a approuvé le livre, faisait le plus parier de lui. Trithème ayant fini, en 1494, son livre De vins illustribm^ dit de Brand, que c'est un savant qui ma erudi'^ iùme atque lucubrationibus Basileam^ inclytam GermanicB urbemy
du
mirum in modum exornaL Je trouve encore dans le catalogue de la bibliothèque d'Heilsbronn, que Sébastien Brand fit imprimer k Bâle, en 1494, un livre dont voici le titre : Clarmimi tnrî jurium doctorîs Hemmerlin, Cantoris quondam Thuricensis^ variœ oblectalionis Opuscula et Tractalus^ Hermanno Archiep. Coloniensi dicati^ a Sebast. Brant, Basileœ 1494. Celui qui a publié ce catalogue dit là-dessus : « Hoc in libre plures RovMr nw Ëcclesiœ àbusus mira libertate perstringuntur. » Vous verrez bientôt que le Reformatorium auquel Brand donne, dans sa lettre, une approbation entière, est monté sur le même ton.
Je m'aperçois, Monsieur, que rien n'est plus ingrat que ces sortes de discussions pour rétablir une date. Ceux qui ont un peu fréquenté les bibliothèques, savent que l'année de l'impression est mal marquée dans quantité d'anciens livres. Le meilleur, dira-t-on, est de l'y laisser telle qu'elle est, sans s'en embarrasser; par-là on s'épargne de la peine, et on épargne de l'ennui au lecteur. J'avoue que ce serait perdre son temps que de vouloir corriger toutes tes fausses dates des anciennes éditions. Mais celle dont il s'agit est d'un genre particulier : c'est une antidate des plus captieuses , et qui approche beaucoup de la vraie époque de l'invention de l'irapriraerie. Elle la devance de si peu d'années, qu'on pourrait facilement s'y méprendre, et la chose est effectivement arrivée.
Après tout, direz-vous, Monsieur, si quelqu'un vous sait gré de cet éclaircissement, ce ne sera pas du moins Messieurs de Bâle. Cette date du Reformatorium leur servait de titre pour disputer, à la ville de Mayence et à celle de Harlem, la découverte de l'imprimerie. Ils ont même trouvé des avocats à Halle qui ont plaidé pour eux. C'est donc mal leur faire sa cour, que de travailler à prouver que leurs titres ou leurs actes sont faux.
Mais, Monsieur, vous pouvez être tranquille là-dessus. Il est bon de vous dire comment les savants de Bâle regardèrent la dissertation de Halle, qui leur attribuait la gloire d'avoir imprimé
les premiers : ce fut avec la deroiëre indifférence; ils virent de sang-froid des étrangers s'échauffer pour leur déférer un honneur qu'ils ne recherchaient pas. Ils allèrent même jusqu'à rire de la facilité avec laquelle quelques gens de lettres se laissaient imposer à une simple antidate. Ces Messieurs ne se sont pas même contentés d'en rire sous cape : ils ont déclaré nettement que leur ville renonçait à une gloire qu'ils ne croyaient pas qu'elle eût méritée. Le célèbre M. Iselin , professeur en théologie, a donné la-dessus un éclaircissement des plus désintéressés, dans le Diclionnaire historique allemand de Bàle; je crois que c'est à l'article Imprimerie. C'est même sur les mémoires qu'il a eu la bonté de me fournir que j'ai essayé de remettre en 1 494 la véritable date du Reformalorium.
Pour vous tirer de l'ennui que celte sèche discussion vous aura causé, je crois qu'il n'y a qu'à copier quelques endroits de ce Reformalorium de Philippi. C'est un livre écrit dans un trèsbon dessein. D'un bout à l'autre on voit un homme de bien qui gémit des désordres du clergé : il dépeint les ecclésiastiques de son temps avec les couleurs les plus vives: il ne les ménage nullement, et on doit bien lui tenir compte de son courage.
Voici un échantillon par où vous pourrez juger de la pièce. Il raconte qu'un prêtre débauché étant revenu de l'enfer, pour exhorter un de ses compagnons de débauche à mener une vie plus chrétienne, en rapporta une lettre du diable pour \t clergé d'alors, dont voici la teneur :
« Beelzebub, princeps demoniorum et dux tenebrarum^ cum satellitibas suis, omnesque tarlareepoteslales^ — archiepiscopis^ eptscopis, abbalibm^ prepositis, presbiteris^ ceterisque ecclesiarum rec^ toribus^ suis carissimis amicis^ — nunc et in evum tartareas sa* lûtes et tnviolate socieiatis fédéra , que dissolvi non possint in eternuml
<c Magna fiducia nobis est in amicitia vestra, amici carissimi, <x multum vobis gratulamur quod sentitis optime nobiscum, et c que nostra sunt diligenterqueritiset procuratis,ubiquetuendo
€ atque fovendo quicquid ad jus nostrum pertinere cogoos- « citis. Sciatis ergo universitati nostre vos mullum esse accep- « tos, multaque gratiarum actione studia vestra prosequimur : « eo quod infinité maltitudines animarum per ministerium ves- « trum, vite exemplum, atque negligentiaoi faciendi in populis c( opus Dei, a via veritatis abducte et relicte, cottidie nobis cap- <( tive adducuntur : unde et regni nostri poteniia magnifiée ro- <v boratur. Perseverate ergo,tanquam fidèles et intimi nostri, in <c amicitia nostra, per opus quod cepistis ac tenetis , quia proc( fecto parati sumus pro bis omnibus rependere vobis retri- (( butionem condignam, et mercedem congruam in inferioribus « inferni. Yalete, et salus nostra sit vobiscum in eternum. n
J'allais finir ici parle compliment ordinaire; mais je m'aperçois que mes offres de service ne figureraient pas bien si près de celles du diable. Pour laisser donc quelque distance entre deux , je m'avise de transcrire ici un passage d'un vieux auteur qui n'assortira pas mal la lettre de Beelzebub. C'est un portrait des ecclésiastiques du quatorzième siècle , qui se trouve dans un ancien livre que l'on conserve avec soin dans la bibliothèque publique de Genève, parce que c'est le premier ouvrage imprimé dans celte ville. H est de 1478, et a pour titre : Livre des saints Anges. L'auteur suppose que le bon ange d'un ermite l'exhorte à aller dans le monde prêcher à chaque ordre de genif pour les corriger de leurs dérèglements. Le chapitre des gens d'église vient k son tour. Pour ne pas nous en rapporter uniquement au témoignage de l'esprit malin , il sera bon xl'entendre aussi la -dessus un ange de lumière. Yoici donc les instructions qu'il donne k son ermite avant que de l'envoyer en mission :
« Tu diras aux prélats, que comme il soit ainsi qu'ils soient « donnez aux aultres en exemple de bonne vie, qu'ils en ont « par leur mauvais exemple trop perdus et menez jusques aux c( portes d'enfer.... ils ont laissé les povres mourir de faim.... ^< ils ont dépendu le patrimoine de Jésus-Christ en abomina-
« bles œuvres, en orde goule et des puantes délectations de « leur char, en vestemens et chevaux excessifs, en folies, en « compaignies de ruffians et ors ribaux... Regardez les encore « comme ils sont cruels tirans a leurs subjects, en tant que <i tout le monde confesse que la plus cruelle Seigneurie qui c< soit, c'est la Seigneurie des Ecclésiastiques. Et qu'il soit « ainsi que de Dieu ne leur soit point ottroie toute prospérité « d'enfans, mais leur est deffendue pour eschever toute espèce « davarice, toutefois en ont ils, et ainsi comme les séculiers « habundent en enfants. Et pour ce ils erracheroient voluntiers « les entrailles de leurs subjects, pour donner k leurs cham- « brières ou enfans et amis charnels... Et les chetifs prebtres (( vivent sans quelque devocion, sans oroisons, sans charité, « sans pitié, sans miséricorde. Et les trouveras avec les hommes « dissolus, oiseux, scandaliseurs... Sur tous autres hommes « presumptueux, orgueilleux, avaiicieux, vindicatifs, charnels, « publiques concubinaires , malicieux et deshonnetes, ors par- « liers jurant laidement.... Ils vont par les rues et par les pla- « ces, levans les yeulx aux fenestres a contempler les Dames... « Jamais ne parlent se non damours charnelles, et de femmes « sans vergongne... Et quand ils ont le ventre plein de nobles « viandes et bons vins, ils crient à tout le monde, disans que c( tants et tels sont les travaulx quils passent nuy t et jour pour « la Sainte Eglise, que cest merveilles... Les maulx diceux, dit « le Saint Ange, sont tant grands et tant horribles, que ja sont c( montez jusques au ciel a la Majesté divine. Et leur diras que « sils ne samendent, notre Seigneur leur appareille finablec< ment en la court souveraine prisement de peuple quil ne « leur obéira ne les prisera ung ail, mais deux se truffera et fi les poursuivra jusques a la mort. Lequel peuple sera favorise « par les Princes et Seigneurs de la terre, qui de tout leur « cuer se esmouveront encontre eulx. Et après ce leur appa- « reille la mort perdurable et paine inestimable... »
Je ne doute point, Monsieur, que vous n'ayez quelque curio-
site de savoir qai est cet honnête homme qui parle si franchement. C'est un cordelier nommé François Eximenes. Il y a beancoup d'apparence que c'est le même que François Ximenés de Girone, qui fleurissait vers la fin du quatorzième siècle^ et fut évêqiie d'Elne ou Perpignan , avec le titre de patriarche de Jérusalem. Dupin, dans sa Bibliothèque ecclésiastique^ exCacve dans son Histoire littéraire des écrivains ecclésiastiques , nous disent a qu'il a laissé des ouvrages de piété, entre autres un livre de la vie angélique. » Il est probable que notre livre n'est pas autre chose que cet ouvrage traduit en français.