SUR L'HISTOIRE DE L0RI6INE DE LIHPRIHERIE
(Origine de rimprimrrie dans plnsieors \i\k&. — les deux Ximenès. — Les deni éditions des Offices de Cicéron, parFnst, en 1465 et (466. — hh\\é de rinvenlion de rimprimerie, 1740. — Médaille de Dassier.)
(Bibliothèque raisonnes 4"»® trimestre de 1740, tome XXV. — Nouveau Journal ou Recueil littéraire, de Genève, 1740, 2""* partie, article 5.)
J'ai lu avec beaucoup de plaisir l'ouvrage de M. Marchand sur V origine et les progrés de lUmprimerie. Il est rempli de recherches curieuses dont le public doit lui savoir gré. La liste qu'il nous a donnée des éditions qui ont précédé le seizième siècle, est la plus complète que l'on eût encore vue. Cependant il n'est pas possible qu'il ne lui en soit échappée quelqu'une. Pour perfectionner ce catalogue des premiers livres imprimés dans chacune des villes où l'imprimerie s'est établie, il faut, ce me semble, que tous ceux qui font quelque découverte Ik-dessus la communiquent. Ce n'est que par Ik qu'on peut achever d'éclaircir l'histoire de l'imprimerie. Voici quelques petites remarques pour commencer à fournir notre contingent.
M. Abrchand a bien marqué Tannée de rétablissement de l'imprimerie à Genève (1478), mais il n'a pas connu le premier ouvrage qui y a été imprimé. Il dit que ce fut le Livre de Sapience^ et il avertit qu'il a tiré ce titre d'un article de la Biblio-thèque Germaniqm \ mais il ne l'a pas lu avec toute l'attention requise, car il y aurait vu que ce premier produit des presses genevoises fut le Livre d£S saints Anges, achevé d'imprimer le 23 mars 1478*. Ce qu'il y a de singulier, c'est qu'il pouvait voir la même chose dans la huitième pièce qu'il a insérée lui-même dans la deuxième partie de son Histoire de V imprimerie, p. 94. C'est une digression curieuse de Gabriel Naudé sur la découverte de l'imprimerie, dans son Addition à l'histoire de Louis XL « Le plus ancien livre de Genève (dit-il) est le Li^re des Anges du cardinal Ximenès. » La Caille a copié cette assertion sur la foi de Naudé, et bien d'autres les ont suivis sans examen. Or Naudé ne se fondait que sur ce qu'il avait lu à la fin du livre cette souscription : t Ci finit le livre des saints Anges^ compilé par Frère François Eximines, de l'ordre des Frères mineurs. Or Eximines et Ximines sont le même nom , et le cardinal Ximenès s'appelait François et était cordelier.
Cependant cette conformité ne prouve rien, puisqu'on lit à la fin de ce traité qu'il fut composé en 1392, c'est-à-dire quarante ou cinquante ans avant la naissance du cardinal. On avait déjà dit un mot de cet anachronisme dans la Biblio* thèque Germanique^ ^ mais l'auteur de cet article n'en savait pas alors davantage , et soupçonnait seulement qu'il pouvait y avoir eu deux Ximenès auteurs, de même nom et de même
' Bibliotfièque Germanique, tome XXI, p. 101. Cet article, de M. Baulacre, est imprimé ci-dessus, tome I, p. 450 et suivantes.
* Dans l'article de la Bibliothèque Germanique (ci-devant I, 451) on a dressé une liste de sept ou huit livres qui avaient paru à Genève avant 150O. Nous en avons même découvert depuis peu encore trois ou quatre, de sorte que nous pouvons produire dix ou douze volumes de la fin du quinzième siècle.
^ Bibliothèque Germanique, XXI, p. 100, ou ci-devant, tome I, p. 45i.
habit de religion, mais dans deux siècles différents. Quelques années après, il commença à démêler un peu ces deux Sosies, et trouva un François Ximenès de Girone, qui fut évéque d'Elne ou de Perpignan ; M. Du Pin le place dans le quatorzième siècle, et lui attribue un Livre de la vie Angélique^ qui pourrait bien être la même chose que le Livre des saints Anges ^.
Mais il nous manquait encore la Bibliothèque Espagnole de Nicolas Antoine, ouvrage essentiel pour bien connaître les auteurs de cette nation. Nous l'avons acquis depuis peu parmi des doubles de la bibliothèque du roi Louis XY, et il a changé cette dernière conjecture en démonstration. Il nous apprend « que sur la (in du quatorzième siècle fleurissait François Ximenez ou, suivant le langage du pays, Eximenez, de Tordre des Frères mineurs ; qu'il fut évéque d'Elne en Catalogne, quoique les Frères de Sainte-Marthe l'aient omis dans leur catalogue; qu'il composa plusieurs ouvrages de dévotion en langue catalane, et entre autres un de la nature des saints Anges ; que ce livre fui dédié au maître d'hôtel de Jean, roi d'Aragon, etc. »
Au reste, ce livre est une imitation de la Hiérarchie céleste faussement attribuée à Denys l'Aréopagite, et qui doit avoir été fabriquée dans le cinquième siècle : ainsi, en ôlant le Livre des Anges au cardinal Ximenès, on ne lui fait pas perdre grand'chose. Ce qu'il y a seulement de passable, ce sont quelques moralités dont le fond est assez bon. Il y a des traits assez vifs contre les mœurs des ecclésiastiques de ce tèmps-là^.
M. Marchand peut donc regarder comme un fait certain, que le premier livre imprimé à Genève est le Livre des saints Anges de François Ximenès, évéque d'Elne ou de Perpignan, qui le composa en 1392.
Si nous lui fournissons cet article, nous devons lui rendre la justice qu'il nous a appris la date de l'imprimerie dans plusieurs lieux, même de notre voisinage, comme Lyon, Chambéry,
* Bibliothèque Gennaniqm, tome XXIX, p. 96 (ci-dessus, p. 318). » Bibliothèque Germanique^ tome XXIX, p. 94 (ci-dessus, p. 316).
et quelques endroits de la Suisse, où nous n'aurions pas soup** çonné que ce bel art eût pénétré si tard.
Le Père de Colonia doit partager la reconnaissance avec nous. Quand je lus sou Histoire littéraire de Lyon^ je fus fort surpris de voir qu'il n'y fait venir l'imprimerie qu'en 1487'. Nous avons dans la bibliothèque de Genève un livre de droit, imprimé à Lyon dix ans auparavant ; en voici le titre : Joannis Pétri de Ferrariis Practica juris^ Lugduno Francie^ h.ggcg.lxxvii. Mais M. Marchand remonte encore plus haut, et nous produit le Livre de Baudoin comte de Flandres^ etc., imprimé k Lyon dès l'an 1474. C'est donc douze ou treize années qu'il donne de plus à l'imprimerie de Lyon que son bibliothécaire, qu'on sait être si bien inlentionné k déterrer toutes les antiquités qui peuvent illustrer cette ville. /
De Lyon je suis allé k Vienne en Dauphiné, toujours sur la carte typographique de M. Marchand. J'ai été surpris de voir que, malgré la proximité de ces deux villes, il ne met une imprimerie k Vienne qu'en 1484. Mais nous pouvons rendre k notre ancienne église métropolitaine le même service que M. Marchand a rendu a la ville de Lyon. On conserve dans notre bibliothèque les statuts d'un concile de Vienne imprimés six ans auparavant ; en voici le titre : Statutd provincialia concilii Viermensis, 1478, in-4®.
M. Marchand nous apprend encore, que Baudoin comte de Flandres^ le premier ouvrage imprimé k Lyon, fut aussi la première production de l'imprimerie de Chambéry. C'est Ik ce que nous ignorions entièrement, quoique assez k portée de cette ville, n y a lieu d'être surpris d'y voir imprimer des livres en 1484, puisqu'on n'y en imprime point aujourd'hui. On ne voit sortir de cette capitale de la Savoie que quelques ordres du gouverneur, ou quelques affiches imprimées.
Notre auteur, qui a fouillé partout, nous apprend que l'im**
* Histoire littéraire de Lyon, tome II, p. 586.
primerie pénétra jusque dans les montagnes de Grayëre en Suisse, dès Tan 1481 ; et qu'on imprima le Fasciculus temporum dans un prieuré de ce pays-lk, connu sous le nom de Mont- Rouge : autre surprise pour nous, qui croyions bonnement que la presse n'avait jamais roulé en Gruyère que sur les fromages, pour les rendre plus compactes.
Nous allons, en échange, fournir à M. Marchand un nouvel article du même genre pour son Spicilegium^ et d'une date encore plus ancienne. On voit dans notre bibliothèque publique, le Spéculum vilœ liumanœ avec cette souscription : « Exaralus sine calamo^ in Villa Beronen$i^ 1473, in-folio. » Nous avons été embarrassés quelque temps à reconnaître le lieu de cette impression. Enfin nous avons su qu'k quelques lieues de Lucerne, canton de la Suisse, il y a un bourg appelé aujourd'hui Munster^ avec une riche abbaye de chanoines réguliers, fondée dans le dixième siècle par un comte de Lentzbourg nommé Bero ; ce qui fit donner k ce monastère le nom de Berona^ ou Beronense monasterium. Voilà la clef de Villa Beronensis. Ce qu'il y a de remarquable, c'est qu'on voit à la fin du livre, que c'est un chanoine même de celte abbaye qui l'a imprimé, et qui apparemment, ayant quelque connaissance de l'imprimerie, en établit une lui-même dans ce monastère. Les caractères sont mal formés et inégaux; ils sentent tout à fait les premières ébauches de cet art. Mais quelque grossière que soit cette édition, il y a lieu d'être surpris de voir des impressions si hâtives dans les endroits les plus obscurs de la Suisse, et où l'on se piquait le moins de science ; car, à cette date, on n'imprimait pas encore dans Bâie même.
Je n'ai plus qu'une remarque a faire qui regarde les Ofjices de Cicéron^ imprimés à Mayence, par Faust aidé de Schœffer son second, et qui parurent deux années consécutives, c'est-àdire en 1465 et 1466. On est surpris de voir deux impressions du même livre se suivre de si près dans ces commencements. M. Marchand tranche la difficulté, eu disant que c'est la même
édition dont on ne fit que rafraîchir la date l'année suivanle. 4 II parait par là, ajoute-t-il, que les imprimeurs et les libraires ont commencé de bonne heure de mettre à profit le préjugé vulgaire pour la nouveauté. » Cependant je vous avoue, Mes-* sieurs, que j'ai bien de la peine à me persuader que cette petite supercherie soit si ancienne. J'ai voulu m'assurer du fait par moi-même, et j'ai été en état de faire cet examen, ayant eu à ma disposition un exemplaire de chacune de ces deux années.
Il faut avouer qu'au premier coup d'oeil ces deux éditions paraissent n'en être qu'une par leur grande ressemblance. Toutes les pages se rapportent exactement l'une à Tautre : le même mot commence toutes les deux, et le même mot les finit toujours exactement. Cependant , après une comparaison plus suivie, on y trouve assez de différences pour conclure en faveur de deux éditions :
1 ^ Quoique les pages se rapportent, les lignes ne sont pas toujours conformes. J'en ai remarqué quelques-unes qui étaient autrement disposées dans l'une que dans l'autre.
2^ On trouve des mots en abrégé dans l'un des exemplaires, qui ont toutes leurs lettres dans l'autre. La conjonction et, se trouve fréquemment dans la première édition avec ses deux lettres, et dans l'autre elle est souvent exprimée par un simple petit trait a peu près perpendiculaire. Mais pour mieux persuader M. Marchand, il faut donner quelques exemples de ces différences.
Édition de 1465. Édition de U66.
Page 5, ligne 14, repîtur*. tepevitut.
ligne 21, tnqrat. tnqufrat.
ligne 23, ))cteantt caufa. )>cr(>ant>t ca.
3^ Quoique le mot soit composé des mêmes lettres, la figure en est quelquefois différente. Les noms propres dans la première édition commencent ordinairement par une petite lettre,
* Les p et les q des mots abrégés ont la queue trayersée d'un trait, qu*on n*a pu représenter ici.
et dans la seconde par une capitale. Dans la page 4, on voit deux fois panetim de cette manière ; et daoïs k seconde édition, il a toujours une capitale, Panelms. Cette différence re* vient très-souvent. L'apostrophe fréquaite de Gicéron h son fils, varie aussi dans ces deux éditions. La dernière a ordinairement Marceau y comme nous récriricms aujourd'hui; et la plus ancienne donne une tout autre figure h cette première capitale : elle ressemble assez à un oméga renversé. G^est la manière d'autrefois, que nous imitons encoi^ dans la date de nos livres imprimés placée au bas du titre, quoiqu'on Yy défigure un peu.
V Enfin on peut remarquer de véritables variantes. On y trouve des mots essentiellement différents poor le sens. A la dernière page des Offices^ on trouve, par exemple, dans une édition,, dum àberù , et dans l'autre, dum àbieris. Il n'en £aiut pas davantage pour décider la question.
Après avoir coliationné de cette manière une partie des Offices^ j'ai fait la même chose pour les Paradoxes qui suivent immédiatement, et j'y ai trouvé les mêmes variétés. Le résultat a été, que le sentiment de M. Marchand sor l'identité de ces deux éditions est lui-même un paradoxe, que toute l'éloquence de Gicéron aurait bien de la peine k rendre probable. Il est vrai que d'autres avaient avancé la même chose il y a longtemps, mais d'un ton un peu moins afiBrmatif. Gheviher avait dit: « qu'il est bien probable que le volume des Offices de Cicéfon, daté de 1465, et celui de 1466, sont d'une noême impression; » mais il ajoute eu même temps, que « pour en être certain, il faudrait les avoir comparés ensemble. » C'est apparemment ce que n'a pas fait M. Marchand ; il est trop expert sur ces matières pour s'y être mépris. H faut convenir que l'on a très-rarement la commodité de faire cette comparaison : il n'y a guère de bibliothèque qui soit fournie des deux éditions, c'est beaucoup quand on possède l'une ou l'autre. M. Marchand peut les
avoir vues successivement ; mais il ne les aura pas eues toutes deux sous sa main pour les coUationner.
Je ne dois pas omettre de dire que si j'ai été à portée de faire cette comparaison, je le dois k M. Luilin, professeur d'histoire ecclésiastique k noire académie, qui possède l'un et l'autre de ces exemplaires, et a eu l'obligeance de me les confier pour les examiner chez moi à loisir. Ils lui proviennent de la belle bibliothèque du conseiller Alexandre Petau : on y voit encore son nom et ses armes. Ces deux exemplaires sont sur de très-beau vélin, et très-bien conservés. Le nom du premier possesseur parait aussi k la fin de l'édition de 1466 ^
Peut-être trouvera-t-on que ces détails sont un peu minutieux, mais on voudra bien considérer que la présente année est privilégiée pour creuser un peu cette matière, car il y a précisément trois siècles que l'on conçut le premier dessein d'imprimer, et on a célébré en Allemagne une espèce de jubilé pour conserver la mémoire de celte découverte. Nous y avons aussi pris part dans notre ville.
Ce jubilé est cependant venu un peu trop tôt, et il aurait été mieux à sa place si on l'eût renvoyé au milieu du siècle, avec celui de Rome. La véritable époque de l'établissement de Tîmprimerie est en 1450, ou mieux encore en 1452 que l'on trouva les caractères mobiles. C'est ce que M. l'abbé Salier a fort bien prouvé dans une assemblée de l'Académie des inscriptions k Paris, en avril 1739.
M. Jean Dassier , notre concitoyen , très-habile graveur , a donné au public une très-belle médaille sur l'imprimerie. On voit d'un côté les têtes des deux premiers inventeurs de cet art avec leurs noms autour, Ioh. Guttbnberg. Ioh. Faustus. Dans l'Exergue, Typographiœ Invenlores Magontiaci^ mccccxl, Au revers, une femme assise sur un ballot de papier auprès d'une presse d'imprimerie. Pour devise, Ars victura dum litteris ma-
* M. Baulacre donne ici cette souscription^ et fait remarcpier le jour qu'elle jette sur la fin de la vie de Faust. 11 y reviendra dans la dissertation suivante.
nebit pretium. Et dans l'exergue, Ànno Typ. Sœcul. IIL grata posteritas excudit. mdccxl.
Note addliloimelle. «
Dans sa Lettre sur la découverte de l'imprimerie publiée dans le Nouveau journal ou Recueil littéraire de Genève, M. Baulacre donne les noms des trois éditions genevoises du quinzième siècle découvertes depuis son article publié en 1731 dans le tome XXI de la Bibliothèque Germanique (ci-dessus tome I, p. 450). Ce sont :
Le roman de Fier-à^Bras^ 1478, in-folio.
Bremarium Gebennense^ 1487.
Antonii Champion^ Episcopi Gébennensis^ Constitutiones «Sj/noddles, 1493, in-8<^.
Il ajoute que la bibliothèque de Genève possède un des premiers essais d'impression au moyen de lettres taillées à rebours sur des planches en bois. C'est une portion du premier chapitre de la Genèse en allemand. M. d'Uffenbach, magistrat de Francfort-sur-le-Mein, possesseur de la planche même, en donna une empreinte à M. Vernet, professeur et recteur de notre académie, qui l'a mise dans notre bibliothèque. Voici le titre que l'on voit dessus : Typus tabulœ ligneœ cui litlerœ^ ml potiui lineœ intégras^ insculptœ^ insigne primœ artis typographicœ inven" tionis monumentum^ quod in suâ asservat bibliothecâ Zach. Conr, pb Uffenbach.