‹ Œuvres historiques et littéraires de Léonard BaulacreChapitre 24 sur 31 · RECHERCHES SUR JEAN FAUST OU FUST , LE PREMIER · texte numérisé non relu

RECHERCHES SUR JEAN FAUST OU FUST , LE PREMIER

IMPRIMEUR DE MATENCE.

(Une note maDuscrile sur un livre imprimé par Fiost, qui est ï la bibliothèque de Genève, aide a connaitre Tépoque de sa mort. — Très-vieille Bible imprimée, achetée à Aouecy, provenant de la bibliothèque du président Favre: son prix. — Schœffer. — Guttemberg.)

{Journal Helvétique, AvriJ 1745. — Bibliothèque rai^onnée, 3f°^ trimestre de

1745, tome XXXV; Ire partie.)

Monsieur,

Vous savez que Jeao Faust, ou Fust, comme d'autres récrivent, passe pour un des principaux inventeurs de Timprimerie. Son nom a paru avant aucun autre dans les premiers livres imprimés : il y a là de quoi l'immortaliser. Ce qu'il y a de surprenant, c'est que l'on nous a conservé très-peu de particularités sur cet homme illustre.

On sait seulement qu'il était orfèvre de profession , quoique d'une bonne famille de Mayence. Jean Fust, son frère, était bourguemestre en 1461 . Leur famille était originaire d'Âschaffenbourg. M. Marchand , dans son Histoire de V imprimerie , a ramassé tout ce que l'on peut savoir de cet illustre Allemand, qui a fait tant d'honneur à sa nation. Il nous a même appris que les descendants de Fust, reçus parmi les familles patriciennes de Francfort vers la fin du seizième siècle , s'y sont perpé-f tués jusqu'en 1704, et peut-être au delà, et que deux d'entre eux se sont rendus illustres par leurs écrits.

M. Marchand , qui nous a rassemblé tout ce qu'il a pu découvrir de la vie de Fust, avoue qu'il ne peut rien nous apprendre de sa mort ; il n'a pu trouver aucun mémoire sur cet article, et il est réduit k tâtonner là-dessus.

f( On ne voit plus le nom de Fust, dit-il , sur aucune éditioD, après celle des Offices de Cicéron^ achevés le 4 de février 1 466, et la première avec le nom de Schœffer seul , est du 8 octobre 1 467. n est donc fort apparent que Fust mourut peu auparavant, en 1466 ou 1467 ^ i> La conjecture de M. Marchand paraîtra encore plus vraisemblable, si l'on descend plus bas. Voici encore deui^ ou trois livres où il ne parait d'autre nom que celai de l'associé de Fust : Instùutiones Juris civilis cum Glossis^ 1468; Thomœ de Aqutno QucosUones^ etc.^ 1469; Vcderim Maximus^ 1471 ; Augustinusy de civitate Dei^ t473. Ces trois ou quatre livres sont imprimés à Mayence par Schœffer seul.

Il est surprenant qu'aucun auteur ne nous ait rien dit de plus précis sur la mort d'un homme qui s'est rendu aussi célèbre. Personne n'a eu soin de nous apprendre ce qu il devint. Oo peut dire que nous ne savons ni où , ni quand il a fini ses jours. Quoiqu'il ne soit pas fort important d'en être instruit , il me semble que tout ce qui regarde cet habile artiste, à qui la répa* blique des lettres a de si grandes obligations, doit paraître intéressant Je suis sûr, Monsieur, que les curieux comme vous sauraient gré à celui qui leur fournirait quelques documents sur la mort de Fust; c'est ce que je vais essayer de débrouiller. Je me flatte qu'à l'aide de quelques recherches^ que je soumets à votre jugement, je pourrai indiquer le lieu où Fust a fini ses jours, la date de cette mort, et jusqu'au genre de maladie qui lui a ôté la vie.

On voit dans la bibliothèque de Genève deux anciens exem-* plaires des Offices de Cicéron , imprimés à Mayence par Fust en 1465 et 1466; ils sont sur de très-beau vélin, et très* bien conservés. Celui de 1466 avait appartenu à messire Louis de la Yernade, chancelier du duc de Bourbon, et il le tenait de la main de Fust , qui lui en avait fait présent. Voici ce qu'il avait écrit au-*dessous de la souscription de l'imprimeur, et qu'on y lit encore fort distinctement.

* Histuire de l' imprimerie ^ p. 46.

dS9

Hic liber pertinet michi Ludovico de la Vemade^ Jfi7dt\ Can-eellàrio Domini mei Ducis Borbonii et Àlvernie ^ ac Presidenti Parlamenti lingue Occitanie , quem dédit michi lo, Fust supradictas, Parisiiê^ in mense Julii^ Ànno Domini M.GCGG.LXYI, me tune eadstente Parisiis pro generali reformatione totius Fran* coTum regni.

On ayait déjà publié cette note manuscrite dans la Bibliothèque raisonnée , en donnant la notice de ces deux éditions des Offices de dcéron ^ On l'avait communiquée au public, dans la pensée qu'elle pourrait être de quelque usage pour l'histoire de l'imprimerie; mais peu de personnes ont aperçu tout ce qa'on en pouvait tirer. Je vous avouerai même , Monsieur, que je fus un peu prévenu contre cette note la première fois que je la lus. Je ne comprenais rien dans le titre fastueux que prend le possesseur du livre ; il se donne pour un homme chargé de remédier à tous les abus qui se commettaient en France. Quel est donc ce réformateur général du royaume, disais-je en moimême? Ce Monsieur de la Yemade ne fait-il pas un peu trop l'important ?

J'ai fait quelques perquisitions pour connaître mieux le personnage, et je n'ai pas découvert grand'chose. J'ai seulement trouvé dans les Mélanges de Baluze un Charles de la Yernade , maître des requêtes k Paris, dont il est fait une mention honorable dans des instructions que Charles YIII donne à des ambassadeurs qu'il envoyait à Rome en 1484 '. Il y a apparence qu'il était fils de notre Louis de la Yernade. Mais quelque figure que cette &mille puisse avoir fait dans la robe, on ne voit point encore comment un Chancelier du Bourbonnais pouvait avoir été chargé de la réformation générale de la France.

Ne pouvant point deviner cette énigme, qui n'était même qu'une pure curiosité qui ne semblait mener à rien , je m'en tins à ce qu'il y a de clair dans la note manuscrite. Elle nous

* Bibliothèque raisonnée, tome XXV Jp. 282 (ci-dessus, p. 325, note). ' Baluftii Miscellaneoy tome VD, p. 572.

apprend que Fust était à Paris en juillet 1466, qu'il y était venu pour débiter ses Offices de Cicéron^ et qu'il en donnait quelques exemplaires a des seigneurs pour acheter par là leur protection.

Voila déjà des particularités qui ne se trouvent point ailleurs, et je doute que qui que ce soit nous ait rien appris de Fust postérieurement k cette date. Mais, Monsieur, lorsque je ne peu* sais plus k cet imprimeur, ni au patron qu'il avait voulu se procurer par son présent , le hasard m'a mis entre les mains un livre nouveau où j'ai trouvé bien des éclaircissements sur ce qu'il y avait d'obscur dans la petite note de la main de M. de la Vcrnade.

Vous avez vu, sans doute, Y Histoire de Louis XI par M. Duclos de l'Académie des Inscriptions, qu'on a publiée en France il n'y a pas longtemps. J'y ai trouvé le commentaire de ces paroles obscures : me lune exisienle Parisiis pro genercdi reformatione totius Francorum regni , et en même temps la condamnation du jugement précipité que j'avais fait de ce seigneur^ comme ayant un peu trop enflé ses titres.

« En 1466, dit M. Duclos, il se tenait une assemblée à Etampes pour la réformation de l'Etat. On était convenu , par le traité de St-Maur, qu'on nommerait trente-six personnes notables, savoir: douze prélats, douze gentilshommes et douze magistrats , pour travailler k la réformation de l'Etat. La contagion qui affligeait Paris avait retardé l'exécution de cet article « mais enfin les réformateurs, au nombre de vingt et un, ouvrirent leurs assemblées k Paris le 15 juillet 1466 ^ »

Le nom des commissaires vient ensuite. La Vernade, Chancelier du Bourbonnais , s'y trouve des premiers. Le chef de la commission était le comte de Dunois; il devait toujours être présent, et approuver ce qui serait réglé k la pluralité des voix. L'assemblée fut transférée k Etampes , k cause de la contagion qui régnait toujours k Paris.

' Histoire de Louis XI, tome II, p. 23.

M. Duclos nous décrit cette année-là comme fort funeste à la France. La récolte ftit perdue , et la peste , suite ordinaire de la disette , désola cruellement Paris et les environs. Dans les seuls mois d'août et de septembre , il périt quarante mille personnes.

La circonstance n*était guère favorable pour un imprimeur qui avait apporté des ouvrages curieux à vendre k Paris. Ce que j'y vois de plus triste, c'est que, suivant toutes les apparences, le pauvre Fust se trouva enveloppé dans cette mortalité. Nous avons vu qu'il était a Paris en juillet 1466: au mois d'août et de septembre, la peste emporte un prodigieux nombre de personnes dans cette capitale ; il est vraisemblable que Fust n'aura pas su se retirer à propos. Un homme qui a de précieuses marchandises dans un lieu, ne sait pas s'en arracher quand il le faudrait; et, quand le danger est imminent, et qu'on voudrait se sauver, on ne le peut plus. Ce qui rend celte conjecture fort probable , c'est que , depuis celte époque , il n'est plus fait mention de Fusl ; s'il est mon de cette manière , il ne faut pas être surpris de ce qu'aucun auteur contemporain ne nous a rien dit de sa mort. On sait que le sort de ceux qui meurent de la peste est ordinairement le plus ignoré , à cause de la confusion qui r^ne dans ces tristes conjonctures. Un étranger surtout, enveloppé dans une semblable désolation , n'est remarqué de personne.

Si Fust a fini ses jours si tragiquement , comme il y a tout lieu de le croire, avouez, Monsieur, qu'il a essuyé de rudes traverses. Après qu'il eut vendu à Paris plusieurs exemplaires de sa Bible, qu'il avait achevée en 1462, sa patrie fut désolée. D s'éleva de grands troubles à Mayence sur la fin de cette même année. Deux concurrents se disputèrent cet archevêché * . Adolphe de Nassau surprit la ville, la mit au pillage, tailla en pièces plus de quatre cents bourgeois. Ceux qui n'y périrent pas, prirent la fuite. Tout le commerce fut interrompu ; le travail de

*■ Adolphe de Nassau, et Diétherick d'Isembourg.

Fust et de son associé cessa pendant plus de deux ans. D rétablit sa presse et la fait rouler en 1465 et 1466. Il est obligé de retourner k Paris pour y vendre ses livres ; cette grande ville était fort propre pour débiter le fruit de son travail, surtout à cause de son Université. Mais après un très-petit séjour dans cette capitale, il y meurt tragiquement de la peste. Ce qui restait de ses livres dut même être perdu pour ses héritiers, soit par la difficulté de les retrouver, soit k cause du droit d'aubaine qui a lieu en France ^

Ne vous semble-t-il pas, Monsieur, que le triste sort de Fust donne lieu k faire une objection contre la Providence ? Il serait digne du Créateur de l'univers de protéger ces génies inventifs, qui, après bien des efforts et avec un courage que les difficultés n'avaient point rebuté, étaient venus k bout de procurer aux hommes un art aussi utile que l'imprimerie ; un art surtout propre k multiplier k l'infini les Livres sacrés, et qui met tous les chrétiens en possession de ce trésor k fort peu de frais. Cependant ces habiles artistes , qui ont si bien secondé les vues de la divinité, sont ceux qui semblent avoir essuyé les plus rudes traverses.

Yoilk comment nous raisonnons, quand nous ne regardons que superficiellement les événements de la vie. Mais un examen un peu plus approfondi nous fait juger bien autrement, et ce qui donnait lieu auparavant k une difficulté contre la Providence, devient une preuve de sa sagesse. L'imprimerie, encore dans <flon berceau k Mayence» fut bouleversée par le sac de cette ville. "Quelles furent les suites de ce désastre? Plusieurs ouvriers que Fust et Schœffer employaient, et de qui ils avaient exigé le secret, s'enfuir^t de Mayence; ils allèrent porter dans d'autres villes une industrie qui, sans cet accident , aurait été renfermée encore longtemps dans l'enceinte de la maison des inventeurs de l'imprimerie. Les malheurs de Mayence avancèrent donc Té-

^ Sur le droit d'aubaine , voyez Hùtaire de l'Académie dei InscriptûmSy tome XIV, p. 344. Édit. de Paris.

tablissement d'un art si utile, en différents lieux de l'Europe. Ce sont donc là des calamités heureuses, et qui favorisent les sages vues de la Providence divine. On doit prononcer sur le désordre et la confusion de Mayence, comme sur la confusion des langues a la tour de Babel. Elle donna lieu k une dispersion et à des établissements qui entraient dans les desseins du Maître de l'univers.

Mes petites remarques sur l'imprimerie auraient été plus à propos il y a quatre ou cinq ans. Il parut en 1740 une prodigieuse quantité d'écrits sur cette matière. On peut dire que c'était alors l'Evangile du jour. On fit une fête dans la plupart des universités d'Allemagne pour célébrer le troisième jubilé de la découverte de l'imprimerie, et les éloges de ce bel art occu<pèrent beaucoup la presse. Mais on n'a pas laissé depuis ce temps-la de régaler le public de diverses productions, pour ré* pandre de nouvelles lumières sur un sujet qui en avait encore besoin. Nous avons reçu, il n'y a pas fort longtemps, deux volumes de l'Académie des Inscriptions de Paris, où l'on y est revenu plus d'une fois. Vous trouverez dans le tome XIY® jusqu'à trois mémoires sur l'imprimerie, qui se suivent immé"» diatement. Le premier roule sur quelques endroits des Annales typographiques de Maittaire; le second sur quelques circon* stances de Y Histoire de V Imprimerie ; et le troisième est la Notice du premier livre imprimé avec une date certaine.

Dans le premier de ces mémoires, M. de Boze examine la date d'un livre imprimé à Venise en 1461, par Nicolas ienson. C'est le Décor Puellarum. On fait voir évidemment , contre le sentiment de Maittaire, que cette date est fausse, et qu'il faut nécessairement la reculer jusqu'en 1469. La seule remarque que j'aie à faire Ik-dessus, c'est que M. Iselin, qui est mort pro» fesseur de théologie à Baie, et qui était aussi de l'Académie des Inscriptions, avait déjà prouvé la même chose dans une dissertation insérée dans le journal qui s'imprime à Neuchâtel, en

Suisse '. Quand on compare ces deux pièces, on est surpris de leur conformité.

Dans le second mémoire, M. Tabbé Salier donne la nolice d'une ancienne Bible découverte il n'y a pas longtemps, et il en fait l'histoire. M. Boudot, employé dans la bibliothèque du roi, a eu le bonheur de la tirer d'Annecy en Savoie, et l'a cédée au roi, qui l'a placée dans sa belle bibliothèque. Elle n'a aucune indication d'impression ; mais M. l'abbé Salier a de fortes raisons de la croire imprimée k Mayence en 1450. Gomme voisin d'Annecy, j'ai eu la curiosité de m'informer de qui le libraire de Paris avait acheté cette Bible. Voici ce que m'a répondu un religieux bénédictin, dont le monastère n'est pas éloigné, et qui a beaucoup de goût pour la littérature:

H La belle Bible qui a été achetée dernièrement pour la bibliothèque du roi de France, est sortie d'Annecy, de la bibliothèque de notre fameux jurisconsulte le premier président Favre. Ses héritiers la vendirent, ou plutôt la donnèrent pour un morceau de pain , k un ecclésiastique de notre diocèse, professeur ou régent de seconde a Annecy, nommé M. Vittoz, qui la revendit au sieur Boudot, libraire de Paris, pour un écu de trois livres. 11 l'a mise dans la bibliothèque du roi , et cela lui a valu, dit-on, une gratification de trois ou quatre mille livres. Le bon homme Vittoz vient de demander à son évêque un bénéBce dans les montagnes du Faucigny d'où il est originaire, et il s'y est retiré pour le reste de ses jours. »

Ne soyez point surpris , Monsieur, de la manière dont celte Bible a été payée. Sans parler de la libéralité du prince, qui n'a pas voulu s'en tenir précisément k la valeur du livre , on a vu vendre presque autant des Bibles postérieures k celle-lk. Il y a

* Mercure Suisse, novembre 1734. (Ce recueil mensuel se composait de deux parties, Tune plus petite, intitulée : Mercure ou Nouvelliste Suisse, était consacrée aux nouvelles ; Tautre, plus considéable, intitulée : Journal Helvétique, était exclusivement littéraire, comme les revues modernes: chacune avait sa pagination à part.

un peu plus de vingt ans que, dans une vente publique qui se fit à Paris , la Bible de Mayence de 1 462 s'y trouva parmi les livres rares. L'abbé de Rothelin la poussa jusqu'à 3,000 livres; mais le comte d'Oim , ambassadeur du roi de Pologne , renchérit sur l'abbé et l'emporta. Il est vrai que celte dernière Bible de Fust est beaucoup mieux imprimée que la première ; mais on sait qu'en matière des premiers essais de l'imprimerie , les plus informes et les plus grossiers sont les plus recherchés, parce qu'ils marquent une date plus ancienne. Avouez, Monsieur, que si ces inventeurs de l'imprimerie revenaient au monde, ils seraient bien surpris de voir l'empressement des curieux pour les premières productions de leur art , dont' eux-mêmes avaient honte vingt ans après les avoir produites !

Dans le troisième mémoire de l'Académie des Inscriptions, M. de Boze donne la notice du femeux Psautier imprimé k Mayence en 1457, qui est le premier livre portant une date certaine. L'inscription qui est à la fin apprend qu'il a été imprimé par Jean Fust et Pierre Schœffer, et qu'il fut achevé le 1 4 d'août. Ce Psautier a des singularités que M. de Boze décrit avec une grande exactitude, et qui donnent beaucoup de jour à l'histoire de l'imprimerie.

L'académicien nous dit, k la fin de son mémoire, que «si Fust et Schœffer ne sont pas absolument les premiers inventeurs de l'art de l'imprimerie, ils sont du moins les premiers et les seuls qui l'aient exercé publiquement jusqu'en 146!â, qu'ils donnèrent en deux volumes in-folio cette fameuse Bible encore si recherchée des curieux. »

Avec quelque soin que l'on ait fouillé dans les bibliothèques pour y déterrer les premiers essais de l'imprimerie, on n'en a pu trouver aucun qui porte le nom de Guttemberg. Cependant on convient presque généralement aujourd'hui qu'il doit passer pour le véritable inventeur. Dès Tan 1 450 il avait mis la plus grande partie de son bien a chercher le secret de Timprimerie. Commençant k désespérer du succès, il communiqua le tout k

Fust, son voisin, citoyen de la même ville y dans la bourse de qui il trouva de quoi fournir aux dépenses qu'il fallait encore hasarder pour parvenir à son but. Us travaillèrent ensemble, et Ton prétend qu'en 1452 ils avaient porté la chose à pea près au point où ils le souhaitaient.

M. Schôpflin, professeur des belles-lettres et d'histoire a Strasbourg, a entre les mains plusieurs pièces originales propres à éclaircir l'origine de l'imprimerie , et qui en font honneur a Guttemberg. Ce sont plusieurs de ses lettres, par où il parait qu'il avait réellement trouvé les caractères mobiles et sculptés. Peut-être n'étaient-ils qu'en bois, et propres seulement à imprimer des Fivres d'église en fort grosses lettres. Le Psautier de 1457 est de ce genre. Quoi qu'il en soit, Fust et Guttemberg se brouillèrent en 1455, après avoir travaillé de concert pendant quelque temps, et cette rupture donna lieu à Fust de s'attribuer toute la gloire de la découverte. M. Schôpflin a envoyé un o)émoire Ik-dessus à l'Académie des Inscriptions, dont il est membre : il y a apparence qu'il ne tardera pas à paraître. Ce savant m'a appris qu'il travaille actuellement à l'histoire d'Alsace, en deux volumes in-folio. Le premier aura pour titre : AUalia illustrata, et le second : Alsalia UUerata, Dans ce dernier, il donnera les pièces qui regardent l'imprimerie. Les lettres de Guttemberg y seront imprimées en allemand et en latin.

Tout le monde sait que le génie de Pierre Schœffer, que Fust s'était associé , et à qui il donna sa fille , contribua beaucoup à perfectionner cet art naissant. C'est lui qui trouva le secret de fondre les caractères , article des plus essentiels dans l'imprimerie. M. de Boze nous apprend que le premier livre qui fut imprimé avec des caractères de métal, fut le Rationale Durandiy imprimé à Mayence en 1459. U me semble, Monsieur, que l'on sait présentement k quoi s'en tenir sur l'histoire et lorigine de l'imprimerie, sur quoi on a tant écrit depuis quelque temps.

Je suis, etc.

LETTRE SUR UNE ANCIENNE ÉDITION DU Catholieon iIoanniB de Janua, INCONNUE JUSQU'A PRÉSENT.

(L'aneieD CathoUeon, diclioBoaire et granmiire. — Les aDciennes édilions. — Cirae- 1ères et date présumée de l'éditioa qo'uo curé de Savoie vendit à la biUiothèqse de Genève. — Considérations sur les incunables, leurs éditions de dates rapprochées, cependant distinctes, le petit nombre de leurs exemplaires, etc.)

(Nouvelle Bibliothèque Germanique, 3"« trimestre de 1751, t. IX, !'• partie.)

Monsieur ,

Un curé de Savoie , curieux d'anciennes éditions , et qui en fait un petit commerce depuis assez longtemps , a apporté k Genèye un livre ancien, qu'il a voulu nous vendre. H est connu souâ le nom de Catholicon. Si j'avais affaire k tout autre qu'à vous, je commencerais par avertir qu'il ne s'agit pas de celte satire ingénieuse qui porte le même titre, et qui fit tant de bruit du temps de la ligue ^ . Notre Catholicon fut imprimé plus de cent trente ans avant l'autre, et il est d'une tout autre étendue. C'est un des plus grands in-folio que l'on voie ; il est composé de diverses parties, dont la principale est un ample dictionnaire latin, qui était fort en usage dans le quatorzième et le quinzième siècle. Outre ce vocabulaire , on trouve encore une grammaire fort étendue, qui embrasse tout ce qu'un grammairien doit savoir. Voilh pourquoi il porte le titre de Catholicon , c'est-à-dire ouvrage universel.

L'auteur était un dominicain, de la famille noble des Balbi, de Gènes. Quand il se qualifie de Janua ou Januensis^il a voulu

* La satire Ménippée de la vertu du Catholicon d'Espagne, etc., à Paris i59i.

dire qu'il était Génois. Il acheva son ouvrage l'an 1286. Vous verrez dans le Dictionnaire de Bayle que ce religieux savailplus de latin que tous ses confrères \ Erasme ne laisse pas, dans divers endroits de ses ouvrages, de se moquer de la mauvaise latinité du dominicain ; mais l'équité veut que l'on fasse attention qu'il a fait entrer dans son dictionnaire plusieurs mots de la basse latinité. Bayle lui fait un mérite « d'avoir su le grec, chose fort rare dans ce temps-lk.» Mais s'il savait du grec, il n'en savait guère, comme il parait par quantité d'étymologies ridicules qu'il a voulu tirer de cette langue, qu'il ne possédait pas assez. C'est ce qu'il avoue lui-même dans un endroit de son livre : « Uœc difficile est scire^ dit-il, prœsertim mihi non bm menti linguam grœcam. Mais vous savez que, dans ce genre de livres, l'imperfection de l'ouvrage et la grossièreté de l'imprefrsion n'en diminuent point le prix. Il s'agit d'y voir les différentes tentatives de ces premiers inventeurs de l'imprimerie, el leurs progrès dans cet art. Ce sont de précieux monuments de l'industrie humaine.

On convient que la Bible et le Caiholicon sont les premiers essais des imprimeurs de Mayence. On débite, sur un passage de Trithème qui ne contient que deux ou trois lignes, que les inventeurs de cet art firent d'abord graver un Catholicon sur des tables ou des planches de bois, n'ayant pas encore imaginé des caractères mobiles. Le témoignage est des plus positifs ; cependant il y a lieu de douter que cette édition ait jamais vu le jour. De semblables tentatives doivent se faire en petit. On conçoit bien qu'ils purent imprimer avec des planches de bois quelque livre de peu d'étendue , un Donat , par exemple ; mais vouloir exécuter la même chose sur un immense dictionnaire, il y avait de la témérité. Il ne paraît pas probable qu'ils aient entrepris, dans ces commencements, un ouvrage qui demandait autant de temps et de frais. Ils étaient déjà épuisés par les dépenses qu'ils avaient faites. Il y a donc apparence qu'ils firent l'essai seule-

^ A Tarticle Balbus.

ment sur quelques feuilles, mais qu'ils s'arrêtèrent bientôt. La pensée des caractères mobiles put leur venir alors dans Tesprit^ c'est le sentiment d'Orlandi. Ce qu'il y a de certain , c'est que si le Catholicon a été imprimé de cette manière , cette édition ne se voit plus nulle part. Je ne parlerai donc que de celles dont il est resté quelques exemplaires dans les bibliothèques.

L'édition ancienne la plus connue est celle de 1460: celte date parait au dernier feuillet. Il est vrai que les noms de Faust ni de Schœffer n'y paraissent point ; mais l'année, la forme des caractères et la marque du papier, indiquent assez que ce volume est sorti de leurs presses : on en voit un bel exemplaire sur vélin dans la bibliothèque du roi de France, et un autre sem-* blable dans le curieux cabinet de M. de Boze. D y en a aussi quelques exemplaires en Hollande.

On a une autre édition du Catholicon aussi fort ancienne, et imprimée de même par Jean Faust et Pierre Schœffer. Elle est sur le papier qu'ils employaient. Il est vrai que leur nom n'y parait point: on n'y voit non plus ni le lieu de l'impression, ni la date. Il y a lieu de soupçonner qu'elle a été faite dans un temps qu'ils faisaient encore mystère de leur art, et que c'est la raison pourquoi ils ne mirent aucune adresse à la fin du livre. Cette édition doit avoir été faite avant 1455, qui était l'année que Guttemberg se brouilla avec les deux autres, et qu'il se sépara d'eux.

Cette édition est fort différente de celle de 1460. Le format est plus grand; les colonnes d'impression ont deux pouces de plus de hauteur; le papier en est plus grossier et plus épais. Le partage en deux volumes se fait après la lettre I, et dans celle de 1460 après la lettre H. Enfin, la dernière édition est ornée de quelques rubriques, et dans la première tout est encore noir. M. Marchand a marqué fort exactement en quoi diffèrent ces deux éditions, dans son Histoire deV Imprimerie ^ Vous pourrez le consulter.

* Dans les additions, p. 134.

Les curieux peuvent voir dans les bibliothèques de Paris quelques exemplaires de cette première édition. Il y en doit avoir un k Sainte-Geneviève , un autre chez les jésuites ^ leur collège de Clermont, et M. Marchand en possède aussi un qu il nous a dépeint fort exactement \

Jusqu'à présent on ne connaissait que ces trois exemplaires, mais on vient tout nouvellement d'en découvrir un quatrième, et voici comment. J'avais écrit au P. Beraut , habile jésuite de Lyon, pour le prier de voir dans leur bibliothèque s'il n'y aurait point quelque édition bien ancienne du Catholicon^ et de nous en donner la notice. Il m'a répondu que leur édition n'était pas assez ancienne pour nous en occuper; mais qu'à leur défaut il dvait cru devoir aller fouiller dans les bibliothèques de quelques autres monastères, et qu'il avait heureusement trouvé chez les cordeliers de Lyon un exemplaire de cette première édition. La notice qu'il nous en donne se rapporte parfaitement à celle de M. Marchand. Il n'y a pas longtemps que ces religieux ont fait cette acquisition. Nous aurions souhaité de savoir d'où ils FoDt tiré, mais le P. Beraut les a questionnés inutilement Ik-dessus: c'est un mystère sur quoi le bibliothécaire n'a point voulu s'expliquer. Il n'est pas fort difficile d'en deviner la raison.

Il était absolument nécessaire d'être au fait de ces deux premières éditions, pour entendre ce que j'ai a vous dire d'une troisième, que je crois qui a été inconnue jusqu'à présent, et que nous avons entre les mains ; nous la tenons de notre curé brocanteur. Quand il nous l'apporta, il nous dit que les derniers feuillets, où devrait être la date, y manquaient, qu'ils étaient tombés de caducité; mais que c'était l'édition de 1460, qu'il n'y avait qu'à examiner son Uvre pour y trouver toutes les bonnes marques d'ancienneté. Il nous parut tel effectivement. Cependant nous répondîmes au vendeur que la perte de ces derniers feuillets ôtait à son Catholicon beaucoup de son prix ;

* Histoire de l imprimerie, p. 23.

qu'il était dans le cas où se trouverait un gentilhomme d'une maison ancienne, mais qui aurait eu le malheur de perdre ses lettres de noblesse.

Nous avons encore répondu à notre curé, qu'à la vérité l'accident des derniers feuillets perdus peut être arrivé naturellement; la vétusté est la cause la plus ordinaire de ces vieux livres imparfaits ; mais que quelquefois aussi on les mutile à dessein pour les donner pour plus anciens qu'ils ne sont; que de peur de surprise, il fallait qu'il nous donnât du temps pour bien examiner la chose.

Sans perdre de temps , nous avons incessamment consulté M. de Boze à Paris, et M. Marchand à la Haye, qui nous ont donné toutes les instructions nécessaires. Ils ont ajouté l'un et l'autre une liste exacte de toutes les éditions qui se sont faites de ce livre jusqu'en 1500. Munis de ces secours, nous avons aisément convaincu le curé que son exemplaire n'était point de

M. Marchand nous apprend d'abord que cette édition de 1460 a les colonnes d'impression hautes de dix pouces, et celle que nous avons entre les mains a deux pouces de plus. — ^M. de Boze, qui possède un bel exemplaire de cette édition datée, nous donne plusieurs indices pour la distinguer des autres. A la tête de la première colonne on voit cette espèce de titre disposé en deux lignes et en lettres routes : Incipit Summa quœ vocant Catholicon^ édita à fratre Johanne de Janua^ ordinis fra^^ trum prœdicatorum. L'exemplaire de notre curé a ce titre en encre noire. — Celui de M. de Boze est relié en deux volumes, dont le second commence à la lettre I. Le nôtre est en un seul volume, et si on voulait l'avoir en deux, le partage ne pourrait se faire qu'à la lettre K, parce que la lettre I ne commence point au haut d'une page.

Le curé nous a dit, sur cela, que si son Catholicon n'était pas de 1460, il devait être encore plus ancien; qu'il savait qu'il y avait une édition qui avait précédé de quelques années , que ce

Berait la sienne, et que par 1& son livre acquérait un nouveau prix.

Il a fallu un examen plus approfondi pour le débusquer de ce retranchement. Nous avons étudié la notice que M. Marchand nous a donnée de cette édition non datée, mais que Ton croit de 1455. Nous avons encore fait attention aux indices que nous donne le P. Beraut de Texemplaire qui est à Lyon. Il faut convenir que du premier coup d'œil les apparences ont toutes été pour la nouvelle prétention du curé. Le jésuite, qui est un bon géomètre, nous apprend d'abord qu'ayant mesuré fort exactement la hauteur des colonnes imprimées, il les a trouvées de douze pouces et quelques lignes: elles sont précisément de cette mesure dans notre exemplaire. — ^Chez les cordeliers, le second volume commence par la lettre K : chez nous le partage ne peut se faire non plus qu'à cette lettre. Le papier est le même dans les deux exemplaires, c'est-k-dire un papier fort grossier et extrêmement épais.

Ces conformités nous ont frappé d'abord, mais un examen poussé plus loin nous a fait apercevoir plusieurs différences, qui ne nous permettent pas de confondre ces deux éditions.

M. Marchand, dans son Histoire de V Imprimerie^ a marqué plusieurs fautes d'impression qui s'étaient glissées k la lettre A du dictionnaire ^ : nous avons trouvé qu'elles sont presque toutes corrigées dans notre édition. — Le P. Beraut s'était encore heureusement avisé de compter le nombre des lignes d'une page dans l'exemplaire de Lyon : il en a trouvé soixante-cinq dans la première colonne du livre; et nous, nous en comptons deux de plus. Yoilk la différence des éditions bien constatée.

Le marchand de livres s'est rendu à ces preuves , mais en persistant toujours sur l'ancienneté de son exemplaire. U le mettait toujours a un fort haut prix, et n'en demandait pas moins de cinquante écus. Nous trouvions la somme trop forte pour

^ Page 37, dans la note.

une simple curiosité, et que bien des gens regardent comme de pure fantaisie. Nous nous trouvions donc un peu combattus sur cette acquisition , mais cette perplexité n'a pas duré longtemps : un généreux bienfaiteur a incessamment fixé nos irrésolutions, en achetant lui-même le livre et en le donnant k notre bibliothèque.

n s'agit présentement, Monsieur, de tâcher de deviner la date de notre Calholicon^ et c'est ce qui parait assez difficile. Avant toutes choses, je dois m'appliquer k prouver qu'il n'est d'aucune des éditions connues.

M. de Boze nous apprend que Schœffer seul donna une édition du Catholicon en 1472. Ne serait-ce point la nôtre? Mais j'ai fait voir clairement la grande conformité de celle que nous avons avec celle de 1455. L'édition de 1460 a divers avantages sur la précédente. Schœffer ne peut qu'avoir choisi la dernière pour faire la sienne. M. de Boze nous marque que cette édition de 1472 ne difiere presque de celle de 1460 que par l'inscription qui se trouve a la fin. On conçoit aisément que Schœffer, habile comme il l'était dans son art, a dû la rendre encore un peu plus correcte.

M. Marchand nous en a fait connaître une autre qui a précédé celle-lk, mais qui ne saurait non plus être la nôtre. Voici ce qu'il m'écrivit sur cette édition, dans une lettre du 14 juillet 1750 : « Elle est d'Augsbourg, par Gunther Zainer de Rutlingen, en 1469, grand et immense volume, que pour partager en deux le possesseur avait estropié, et recopié quatre ou cinq lignes k la main pour finir le volume. Toutes les fautes de la première édition s'y trouvent, par la raison que cet imprimeur n'a pas connu, ou n'a pas pu avoir l'édition de 1460, qui est corrigée, et qu'il a copié la précédente. »

Vous ne soupçonnerez pas, Monsieur, que cette mauvaise édition soit la nôtre, si vous faites attention k ce grand nombre de fautes qu'elle a conservées , et k la difficulté de la partager en deux volumes.

Je ne trouve pas d'autre édition du Catholieon que dix ou douze ans après. La première qui reparait est de 1483, k Nuremberg, chez Antoine Koburger. Outre qu'on ne saurait placer si tard notre édition, j'ai vu plusieurs livres qui sont sortis de cette presse ; ils sont dans un tout autre goût que le nôtre, et le caractère tire fort au gothique. On peut donc soupçonner avec beaucoup de vraisemblance, que notre édition a été ignorée jusqu'à présent, et que notre exemplaire peut passer pour l'unique que l'on connaisse, ce qui doit lui donner beaucoup de prix.

La rareté de cette édition et l'accident qui a emporté le dernier feuillet de notre exemplaire , sont cause qu'il est difficile d'en bien déterminer la date. Je vais hasarder quelques conjee^ tures, sur lesquelles je vous prie de me dire votre sentiment.

Il n'est pas difficile de prouver que notre édition du Cath<h licon est des premiers imprimeurs de Mayence, et il y a même quelque vraisemblance qu'elle peut avoir précédé celle de 1460. Le papier a l'empreinte d'une tète de taureau surmontée d'une croix. Ailleurs on y voit une rosette, autre marque du papier qu'employaient Faust et Schœffer.

La ponctuation en est aussi imparfaite que celle de l'édition de 1455 : dans l'une et dans l'autre on ne voit que le point seul, même dans l'ebdroit où l'auteur traite ex professa de la ponctuation: c'est k la fin de sa grammaire, et immédiatement avant le commencement du dictionnaire. Là il divise la ponctuation en com7na^ ou point avec virgule au-dessus; en colum^ ou point sans virgule , et en periodus^ ou point avec virgule au-dessous. Les figures de ces différentes ponctuations sont toutes demeurées en blanc , comme les lettres initiales qui devaient être peintes à la main. Cela sent un art encore naissant, et une imprimerie mal assortie de caractères. La lettre i , dans notre exemplaire, a presque partout, au lieu de point, un petit accent aigu, ce qui se remarque aussi dans la première édition non

datée. Ces i accentués sont beaucoup plus rares dans cdle de

Dans cette édition datée, Tencre rouge parait pour la première fois; le titre et l'inscription de la fin sont des rubriques. Dès que ces imprimeurs de Mayence eurent trouvé ce petit ornement, ils l'employèrent toujours partout où il convenait. Aux Offices de Cicèron de 1465, non-seulement le titre et l'inscription de la fin sont en rouge , mais encore les titres de tous les chapitres, ce qui y rend les rubriques fort fréquentes. Rien de semblable dans notre Catholicon^ tout y est en noir.

L'édition datée ayant été un peu raccourcie, en devint plus facile à manier, ce qui n'est pas indifférent dans un livre que l'on feuillette aussi souvent qu'un dictionnaire. Le partage en deux volumes y est aussi fait différemment, et beaucoup mieux que dans notre édition.

Quoique dans notre édition on ait corrigé bien des fautes de la première, il y en est resté encore de bien grossières, qui ont été exactement corrigées dans celle de 1460. En voici, par exemple, une des plus choquantes. Au mot Àddicius on cite ce vers:

Nullius addictus ïurare in verba magistri.

Au lieu de iurare , on lit intrat , ce qui gâte tout ii fait le sens.

De toutes ces remarques il résulte clairement que notre édition est plus parfaite que la première non datée, et qu'elle l'est moins que celle qui a sa date. La conclusion qu'il semble qu'on en pourrait tirer, c'est qu'on devrait la placer entre les deux : elle doit avoir suivi 1 455 et précédé 1 460.

Ce qui peut encore nous donner le soupçon que cette édition n'est pas postérieure, c'est le papier qu'on y a employé. J'ai déjk parlé de sa marque et de son empreinte, mais il faut à présent en examiner la nature : ce papier est grossier, grisâtre et épais comme une espèce de carton. « Celui de l'édition de

1460, dit M. Marchand, est plus mince et assez blanc. ^ L'abbé Salier a fait le même raisonnement pour prouver que la Bible, qui a été mise depuis quelques années dans la bibliothèque du roi, a précédé celle de 1462 : « Le papier est mal fabriqué, dit-il, dune pâte grossière, grise, inégalement distribuée, ce qui le rend clair dans un endroit et épais dans un autre ; le papier de la Bible de 1462 est mieux fabriqué. 7>

Voilà qui semble devoir rendre assez probable la supposition d'une édition moyenne entre celles de 1455 et 1460, et qui serait la nôtre. Mais je vous avoue, Monsieur, que je commence à être effrayé des difficultés qu'on va me faire.

Est-il vraisemblable, dira-t-on, que ces premiers imprimeurs, dans l'espace de sept ou huit années, aient fait plusieurs éditions d'un aussi gros ouvrage que le Catholiconl Comment concevoir qu'elles se suivissent de si près, dans un temps où la presse ne faisait presque que commencer de rouler?

J'avoue que la chose est difficile a croire. Cependant elle deviendra probable, si l'on fait attention que dans ce temps-la on tirait peu d'exemplaires d'un livre que l'on imprimait. La raison en est, l'incertitude du débit dans les commencements de cet art, les grandes avances qu'il fallait faire soit pour le papier, qui était encore cher dans ce temps-là, soit surtout pour le vélin, qui était alors la matière la plus ordinaire d'un livre. Il faut penser encore que ces imprimeurs s'étaient épuisés pour la découverte de leur art. II leur convenait mieux, quand ils faisaient une édition du Calholicon^ de n'en tirer que quarante ou cinquante exemplaires , sauf à revenir à une seconde dès que la première serait à peu près écoulée.

Tai dit que le papier était cher autrefois , ce qui devait les rendre retenus sur le trop grand nombre d'exemplaires. C'est ce que l'on peut confirmer par les impressions qui se font encore aujourd'hui en Angleterre. Le papier n'est jamais à un prix modique dans ce pays-là , c'est ce qui fait qu'on y tire

beaucoup moins d'exemplaires d'un livre que partout ailleurs; il arrive assez souvent qu'on se borne à deux cents.

Une autre dépense qu'il ne faut pas oublier, c'est celle des lettres initiales ou capitales. Ceux qui ont manié de ces anciens livres, savent que ces grandes lettres devaient se former à la main avec l'azur et le cinabre. On y employait un peintre en miniature. Ces initiales se trouvaient en beaucoup plus grand nombre dans un dictionnaire que dans tout autre livre, puisqu'il y en a presque autant que de mots latins; nouvelle dépense qui devait encore rendre retenu sur le trop grand nombre d'exemplaires. Les premiers imprimeurs de Rome, pour n'avoir pas eu cette prudence, s'en trouvèrent fort mal : ils avaient tiré jusqu'à onze cents exemplaires du gros Commentaire de Lira, et furent ruinés, comme il parait par une requête qu'ils présentèrent au pape Paul II , pour avoir quelque assistance * .

Ces remarques doivent déjà rendre assez vraisemblable cette répétition d'éditions ; mais voici quelque chose de plus précis que des raisonnements, ce sont des faits qui ne nous permettront plus d'en douter : M. de Boze nous a donné la notice d'un Psautier très-ancien et très-rare; c'est un in-folio en gros caractères gothiques. C'est la première production de l'imprimerie de Mayence avec une date certaine ; elle est du mois d'août 1457. Deux années après, c'est-k-dire en 1459, on vit paraître une édition de ce Psautier, différente de la première. On peut les voir , l'une et l'autre , dans le cabinet de M. de Boze ^.

Les Offices de Cicèron furent imprimés à Mayence en 1465, et l'année suivante 1466. La plupart des auteurs qui ont fait l'histoire de l'imprimerie, étant dans le préjugé ordinaire que dans ces temps-là les éditions ne pouvaient pas se suivre de si près, ont cru que c'était la même, et qu'on n'avait fait que changer un peu l'inscription qui est à la fin ; mais on a fait voir clairement, dans un mémoire inséré dans la Bibliothèque raisonnée,

* Annales Typographiques de Maittaire, tome I, page 50.

* Histoire de lAcadémU des Inscriptions, tome XIV, p. 254.

que ce sont deux éditions réellement différentes ^ On peut les voir l'une et l'autre dans la bibliothèque publique de Genève, et en faire la comparaison ^ Ces deux éditions se voyaient aussi dans la riche bibliothèque Harléienne. Bien plus, dans le catalogue qui fut publié en 1743 , on donne la notice de deux éditions différentes de ces Offices dans une seule année , c'est-àdire en 1465. L'une est le n® 5103, qui est sur vélin, et l'autre le n° 5104, qui est sur du papier. On y prouve la distinction de ces deux éditions par la figure différente de plusieurs lettres, et surtout par les abréviations, qui ne sont pas les mêmes. Si Faust et Schœffer ont fait trois éditions des Offices de Cicéron dans deux années , comme cela parait clairement par le catalogue Harléien , on doit être moins surpris que dans l'espace de sept ou huit ans ils aient imprimé trois fois le Catholicon.

Il est vrai que c'est un ouvrage d'une beaucoup plus grande étendue , mais c'était en même temps un livre d'un plus grand usage, et dont ceux qui voulaient entendre le latin ne pouvaient point se passer. Il devait être d'un rapide débit. Jugez-en par les fréquentes éditions qui s'en firent dans la suite. Koburger, qui en avait donné une en 1483, le réimprima en 1486. Lichtenstein fit la même chose à Venise en 1483 et 1487. On a encore trois autres éditions de Venise, de 1491, 1495 et 1497.

On est étonné d'entendre parler de plusieurs éditions du Catholicon^ fort près les unes des autres, presque k la naissance de l'imprimerie; mais ce qui doit diminuer notre surprise, c'est que la même chose est arrivée à la Bible; ces deux livres se ressemblent assez pour la grosseur. On a été assez longtemps dans la pensée que la Bible de Mayence de 1462, dont il y a huit ou neuf exemplaires dans les bibliothèques de Paris, est la

• Tome XXV, p. 281 (ci-dessus, p. 323).

* C'est un présent qu*a fait M. Lullin, professeur d'histoire ecclésiastique, et bien d'autres d'un grand prix, comme les sermons de saint Augustin sur du papier d'Egypte, que nous tenons aussi de lui. C'est un MS du sixième ou septième siècle. (Voy. tome I, p. 73, 90, etc.)

première qui ait paru. Naudé et bien d'autres ont été dans cette erreur. Mais on en voit une k Paris au collège Mazarin, imparfaite à la vérité, et qui a perdu son premier volume , mais qui est généralement reconnue pour avoir précédé celle de 1462. Et, depuis dix ou douze ans, voici encore celle que Tabbé Salier a fait mettre dans la bibliothèque du roi de France, qu'il donne pour aussi ancienne que celle de ce collège. L'une et l'autre doivent avoir paru depuis 1452 à 1462. Voilà donc trois éditions de la Bible dans l'espace de dix ans, comme trois éditions du Catholicon à peu près dans le même espace. Cette analogie doit rendre ma supposition vraisemblable.

La conséquence n'est pas juste, direz-vous. Au contraire, on pourrait conclure d'une manière opposée. Ces premiers imprimeurs ne sauraient avoir donné tant de livres dans un si petit nombre d'années. Par cela même qu'ils avaient imprimé trois Bibles les dix premières années, ils n'ont pas pu venir encore à bout de trois Catholicon. C'est ce qui était au-dessus de leurs forces. En 1459 ils imprimèrent Rationale Durandi\eXen 1460 les Constitutions de Clément K, ouvrage assez considérable. J'ai déjà dit qu'ils avaient fait deux éditions du Psautier^ l'une en 1457 et l'autre en 1459.

< Demandons-nous présentement, dit là-dessus M. de Boze, s'il est vraisemblable que Faust et Schœffer aient encore imprimé ce grand nombre d'autres volumes, presque tous répétés, qu'on leur attribue si légèrement, et que l'on veut faire remonter à ces premiers temps, souvent sous le seul prétexte qu'ils ne portent ni date, ni nom * . »

Celte objection vous paraîtra très-forte ; mais je vous prie. Monsieur, de remarquer qu'elle prouve trop : elle va non-seulement à dégrader notre Catholicon^ mais encore la première édition non datée dont M. Marchand a si bien prouvé l'ancienneté. Il y a plus , c'est que c'est une réfutation indirecte de

* Histoire de l'Académie des InscriptionSy t. XIV. p. 265, édit. de Paris.

tout ce que l'abbé Salier venait de dire en faveur de sa Bible, et qui est rapporté dans l'article précédent de Y Histoire de VA" cadémie des Inscriptions,

Pour faire voir qu'il n'y a rien d'excessif dans le travail qu'on attribue a ces premiers imprimeurs de Mayence, il n'y. a qu'aie comparer avec celui de leurs deux élèves, qui allèrent s'établir à Rome quelques années après. Il parait par la requête qu'ils présentèrent au pape, et que j'ai déjà citée, que dans l'espace de quatre années ils avaient donné près de trente éditions de différents livres, dont il y en avait de fort amples, comme une grande Bible en deux volumes, et le Commentaire de Lira, J'avoue que ces réponses ne lèvent pas entièrement la difficulté, mais vous savez que dans le pays des conjectures on est réduit à marcher k tâtons.

Ces fréquentes éditions, qu'il faut supposer pour mettre la nôtre entre la première non datée et celle de 1460, ont donné lieu k une autre conjecture de quelques-uns de nos gens de lettres.

c< Après les grands troubles de Mayence qui désolèrent cette ville sur la fin de 1462, disent-ils, les ouvriers de Faust, dégagés du secret k quoi ils s'étaient liés même par sermeut, se dispersèrent dans divers lieux et y établirent des imprimeries. Le Catholicon dont il s'agit peut être une des nouvelles productions de ces nouvelles presses établies dans diverses villes d'Allemagne. Ce nouvel imprimeur aurait dû, k la vérité, faire son édition sur la meilleure, c'est-k-dire celle de 1460, mais apparemment il ne put pas la recouvrer dans le lieu de son refuge. Cependant il n'a pas laissé de mettre, de son chef, quelques améliorations dans son édition. Pour la rendre plus lisible, il a retranché, par exemple, beaucoup d'abréviations. Quoique le papier soit le même qu'employait Faust, il n'aura pas été difficile k cet ouvrier dispersé d'en tirer de la même fabrique. Dans cette supposition, la date du Catholicon doit être retardée de dix ou douze ans. Le plus tôt que cet ouvrier dispersé ait pu donner cette production, ce serait en 1466. »

Je ne contesterai point avec ceux qui préfèrent cette dernière conjecture; elle ne manque pas de vraisemblance. Je remarquerai seulement que moins on fait cette édition ancienne, et plus il est surprenant qu'il n'en soit resté aucun autre exemplaire que celu* que nous avons entre les mains. Il pourra peut-être s'en trouver quelque autre qui est demeuré caché dans quelque bibliothèque d'Allemagne, surtout dans celles des monastères. Si vous faites insérer ce mémoire dans la Bibliothèque germa^ nique, il pourra donner lieu à quelque Catkolicon^ frère du nôtre, à lever la tète et k se montrer au public. Pour aider k le reconnaître, je vais mettre ici un indice qui empêchera de s'y méprendre. Il n'y a qu'à consulter la première page ; elle est partagée en deux colonnes hautes de douze pouces et quatre lignes, mesure de France; si l'on veut prendre la peine de compter les lignes de chaque colonne, on en trouvera soixantesept. La dernière ligne de la seconde colonne contient ces mots : — parles orationis a^pirantur^ ut hamus, hereo, habens.

Veuillez, Monsieur, excuser ces minuties typographiques.

Je suis, etc.

SUR UNE VERSION ITALIENNE DE LA BIBLE, MAL A PROPOS ATTRIBUÉE A SIXTE V.

(Les traductions italiennes de la Bible, qui ont en cours d'abord, défendues depuis la réforme. — les catholiques ne peuvent plus lire le teite sacré qu'avec autorisalion de Rome. — La Bible en Espagne, et les officiers espagnols à Genève. — L'idée d'attriboer à Sixte V une traduction italienne de la Bible, est une invention mensongère de Uti: Sixte V n'a publié que la Vulgate (Bible latine), en iS90.)

(Journal Helvétique, Février 1749; Bibliothèque impartiale de Leyde, cahier de septembre et octobre 1750, tome II, â"» partie.)

* Vous me demandez, MoDsieur, des éclaircissements sur une

version italienne de FËcriture sainte que Ton dit que fit faire le pape Sixte V, et qui doit être dans la bibliothèque publique de Genève. Vous souhaitez que je vous en rende raison, que j'en examine la préface, où apparemment le pontife explique ce qui l'a déterminé à mettre les livres sacrés en langue vulgaire, ce qui parait opposé aux principes de son Eglise.

Vous avez raison d'être surpris qu'un pape ait pris sur lui de mettre la Bible entre les mains du peuple. Cependant, pour diminuer un peu votre surprise, je dois vous dire, qu'a-* vant ce pape il avait déjà paru en Italie quelques Bibles en lan*^ gue vulgaire. Le père Simon nous cite entre autres celle d'An-* toine Bruccioli, dont il y a eu même plusieurs éditions*. Il s'en fit une en 1540, dédié k Renée de France, duchesse de Ferrare. Cependant l'étonnement ne doit pas entièrement cesser par là, parce que ces différentes éditions de la Bible en langue vulgaire étaient toutes de Venise, où l'on s'est toujours donné un peu plus de liberté qu'à Rome sur cet article. D'ailleurs le P. Simon nous apprend dans le même endroit de son livre, qu'après que les protestants eurent paru, on s'aperçut que ces versions troublaient l'Etat et la religion , et qu'on fut beaucoup plus réservé dans la suite. Ainsi une Bible italienne, commandée par un pape et imprimée à Rome dans l'imprimerie du Vatican, cinquante ans après que les protestants eurent rompu, avec l'Eglise romaine, aurait quelque chose de bien singulier.

On sait quelles ont été les maximes de Rome depuis le concile de Trente. La pratique reçue dans les pays soumis à l'Inquisition est , qu'un particulier ne peut lire aucune partie des Livres sacrés sans une permission par écrit, et ce n'est ni le confesseur, ni le curé , ni le supérieur régulier, qui la donnent , l'évéque même n'en a pas le pouvoir. Il faut pour cela recourir ^ Rome.

On trouve dans les dernières éditions de Y Indice expurga-

I Histoire critique du Nouveau Testament ^ p. 873.

taire , parmi les livres défendus , les Bibles en quelque langue vulgaire que ce soit. Et dans les Règles de P Index, publiées et confirmées par les papes Pie IV, Sixte V et Clément Vin , on lit ces paroles : c< Parce que la lecture de l'Ecriture sainte pourrait être dangereuse, si elle était permise indifféremment: les évéques n'ont pas même le pouvoir d'accorder la licence de lire la Bible \»

Pour justifier cette défense , on dit que la témérité des hommes et l'expérience ont rendu cette précaution nécessaire. On fait entendre aux simples fidèles que les livres de l'Ancien et du Nouveau Testament sont des livres dangereux , dont la lecture ne peut que leur inspirer des mouvements d'orgueil et des sentiments contraires k cet esprit de soumission et d'obéissance qui, leur dit-on, doit être leur unique partage. Que cette défense ait eu , et ait encore lieu dans plusieurs diocèses , dans plusieurs provinces, dans plusieurs royaumes, surtout dans ceux où est érigé le redoutable tribunal de l'Inquisition, c'est ce qu'on ne saurait nier. En Italie, en Espagne, en Portugal, les peuples^ croient commettre une impiété digne du plus grand supplice s'ils osaient seulement jeter un regard sur ces précieux livres , sans une permission expresse.

Je puis vous en parler. Monsieur, comme témoin oculaire. Nous avons eu les quatre ou cinq dernières années quantité d'officiers espagnols autour de Genève ; ils occupaient la Savoie , qu'ils n'ont quittée qu'à la paix. Pendant cet intervalle, il en venait fréquemment chez nous voir les curiosités de notre ville, et surtout notre bibliothèque. Le livre le plus rare à leur montrer, c'était une Bible espagnole. Ils marquaient tous un étonnement extraordinaire à l'aspect d'une Bible en leur langue, et ils avouaient qu'ils n'en avaient jamais vu aucune ; c'était pour eux

* Gum experientia constat, si sacra Biblia vulgari lingua permittantur, plus inde detrimenti quam utilitatis oriri, prohibentur Biblia cum omnibus eorum partibus, sive excusa sive manuscripta, in qualicunque vulgari lingua. (Régula IV.)

un phénomène nouveau et des plus frappants: ils ne le regardaient qu'avec une sorte de frayeur peinte sur leur visage. H ne faut pas être surpris si les laïques ne connaissent pas la Bible en Espagne : le roi Ferdinand avait défendu , sous de grosses peines, de la traduire en langue vulgaire; et, depuis ce tempslà, l'inquisition a été fort attentive h l'empêcher. Celle que Ton montre à Genève n'est point venue d'Espagne ; elle fut imprimée eu Hollande l'an 1 602. Le traducteur se nommait Cassiodore de Reyna , et l'éditeur, dont le nom seul parait dans le litre, était Cyprien Valère ; tous deux zélés protestants espagnols.

Pour revenir à l'Italie , la défense de lire l'Ecriture sainte en langue vulgaire était dans toute sa force sous le pontifical de Sixte V. On ne comprend pas comment ce pape aurait pensé à donner une Bible italienne. Loin de publier une nouvelle version en cette langue, il ne devait pas même procurer une nouvelle édition de celle de Bruccioli, car c'est une loi établie dans les pays d'inquisition, qu'on ne réimprime jamais les livres dé- ^ fendus, par l'intérêt que l'on a à les rendre extrêmement rares.

Cependant nous lisons dans l'histoire de ce pape que, nonseulement il forma le dessein de faire traduire la Bible en italien, mais encore qu'il le fit exécuter. Un semblable projet ne pouvait que causer bien des rumeurs. C'est aussi ce qui arriva. Grégorio Léti, qui nous a fait l'histoire de cette version, nous a appris plusieurs particularités curieuses sur les murmures qu'elle excita.

Elle fut surtout un grand scandale pour les Espagnols. Leur ambassadeur Olivarès criait hautement dans Rome, que c'était une honte qu'on y suivit la méthode des hérétiques. « Eh, Monsieur, ne vous fôchez pas, lui répondit Sixte, nous avons fait faire cette version pour vous, qui n'entendez pas le latin. »

L'ambassadeur ne se paya pas de cette raison , il en écrivit k son maitre. Plusieurs cardinaux y joignirent des lettres où ils représentaient à Sa Majesté qu'il était plus de son intérêt que de celui des autres puissances de travailler k la suppression de

cette Bible , k cause des grands Etats que le roi d'Espagne possédait en Italie. Olivarès, ayant reçu réponse, vint ensuite trouver Sixte et lui dire que, s'il ne supprinoait cette version, S. M. la défendrait dans ses Etats. Mais ce fier Espagnol, qui parlait si haut, fut relancé de la belle noanière. Le pape ne parlait pas moins que de le faire jeter par la fenêtre. Comnie son caractère était de ne plier jamais , il passa outre et exécuta son projet. Léti ajoute qu'on ne saurait douter de la réalité de cette version, puisqu'on etk conserve encore des exemplaires dans quelques bibliothèques, et il cite celle du grand-duc de Toscane (Laurentienne). la bibliothèque Âmbrosienne de Milan, et celle de Genève*.

Le père Le Long, bibliothécaire des prêtres de l'Oratoire de Paris, saisit avidement cette anecdote pour en faire usage dans sa Bibliothèque sacrée , qui a été imprimée ii Paris en 1 723 ; mais il prit la précaution de chercher encore de nouveaux éclaircissements sur cette version. En 1711, il eut la visite d'un homme de lettres de Genève^. Il ne manqua pas de s'informer de l'exemplaire que nous devons avoir de cette Bible rare et curieuse. Le voyageur lui répondit qu'il avait beaucoup fréquenté notre bibliothèque , et qu'il avait surtout fait beaucoup d'attention à une collection de Bibles qui s'y trouve, et qui est assez complète . mais qu'il pouvait l'assurer que celle en question n'y était point , et n'y avait jamais été.

Le bibliothécaire de l'Oratoire ne s'en tint pas là ; il exami^9 avec soin les catalogues de trois autres bibliothèques d'Italie , citées par Léti, où il trouva dans toutes la Yulgate publiée par Sixte Y en 1590, qui est bien un livre rare, mais il n'aperçut aucune trace de la prétendue version italienne.

Le père Le Long commença dès lors à regarder cette aneçr dote comme fort suspecte. Léti a prévu que quelques-uns dfi ses lecteurs porteraient le même jugement. « Plusieurs hooi^

' Vita ai Sisto V pontifice romano. 1685, p. 390. * M. Samuel Turrettin, mort professeur de théologie à Genève, en 1727. Voyei son article dans le Moreri de Bâle.

catholiques soutiennent, ajoute-t-il, que Sixte n'a jamais pensé k faire imprimer une Bible italienne ; » mais il les réfute en assu* rant que d'autres écrivains en ont parlé. Effectivement, on en trouve quelque chose dans un ouvrage italien intitulé : Il Vaii^ cano languente ; c'est une petite satire de la cour de Rome en forme de dialogue. Pasquin affirme que Sixte , pour remédier à quelques désordres dont on se plaignait dans l'Eglise, trouva k propos de faire imprimer une version italienne des Livres sacrés, qui était de sa main. A quoi Marforio répond : «t Cette bonne intention du pontife fut si mal prise, qu'un certain cardinal, ayant vu cette Bible, s'écria : ou l'Eglise périra^ ou ce pape ne sera pas longtemps en vie. Il mourut effectivement dans l'année ; mais on dit que le prophète ne contribua pas peu k l'accomplissement de la prédiction , que l'on ne laissa pas cependant d'attribuer il la vengeance divine. »

Mais , Monsieur, afin que vous ne vous laissiez pas imposer par cet auteur anonyme, je dois vous avertir incessamment que l'inconnu, qui a composé ce dialogue, n'est autre que Léti luimême. Vincent Placcius l'a démasqué dans ses Anonymes^.

Après un examen fort exact de ce que l'on pouvait dire pour ou contre la réalité de cette version , le père Le Long est demeuré convaincu que c'est un être imaginaire. Je ne doute pas , Monsieur, que vous ne soyez aussi du même sentiment, quand je vous aurai communiqué une espèce d'aveu de Léti lui-même. Le trait est trop curieux pour ne* pas vous en faire part. On a de lui un recueil de ses lettres, imprimé en Hollande en 1 700 ; elles sont en italien. On trouve dans la CXXXV*, adressée à M. Justel, une relation fort détaillée de l'honneur qu'il eut k Fontainebleau d'être présenté k Louis XIV : il fit aussi la révérence au dauphin et k la dauphine. Cette princesse, de la maison de Bavière, comme vous savez, lui paria de la Vie de Sixte F, qi^'elle avait lue. <c Monsieur Léti , lui dit-elle en riant , dites-

« Page 659.

moi , je vous prie , si toutes les belles choses que vous avez débitées dans cette histoire, et qui m'ont fort amusée, sont Traies, et si l'on peut faire fond là-dessus? » Il lui répondit, avec beaucoup de franchise , « qu'un roman bien imaginé ne laisse pas, tout faux qu'il est, de faire plus de plaisir au lecteur qu'une histoire vraie , racontée d'une manière trop simple et trop nue. »

Léti avoue de bonne foi k cette prmcesse que , dans les histoires qu'il donne au public , il ne s'embarrasse pas beaucoup du vero^ qu'il n'en veut qu'au ben tramto, Yoilk désormais la clef de tout ce que nous trouverons de douteux dans ses ouvrages. U ne s'agit plus de savoir si l'histoire de la version italienne de la Bible par Sixte Y est vraie , il faut voir seulement si elle n'est pas bien imaginée, si l'on n'y trouve pas des incidents curieux. Tenons-nous-en Ik, Monsieur, et n'allons pas plus loin : pourvu qiie le mensonge soit bien habillé, on doit en être conlent.

Voilà un certificat qui peut aller de pair avec celui qu'on a déjà donné dans quelque journal sur la fausseté d'un prétendu manuscrit que Léti disait avoir trouvé dans un château de Suisse, chez le général Balthasar ^ U y avait puisé je ne sais combien d'anecdotes curieuses sur noire ancienne histoire de Genève, et qui auraient aussi fort amusé la dauphine , si cet ouvrage lui était tombé entre les mains. Voilà donc Léti convaincu , par son propre aveu fait à cette princesse, qu'il cherchait plus à divertir ses lecteurs par d'agréables mensonges, qu'à ne rien dire que de conforme à la vérité.

Il vous paraîtra sans doute. Monsieur, et à bien d'autres aussi , que, si de semblables fictions peuvent être tolérées dans l'histoire profane , elles ne sauraient l'être sur le sujet dont il s'agit , je veux dire sur une version de la Bible. Ce n'est pas là une matière où il fût permis à Léti d'exercer son talent roij^a-

* Historia Genevrim^ tome I, p. 46 (Voy. ci-devant, tome I, p. 300.)

nesque: le seul titre de ce livre sacré devrait inspirer du respect pour la vérité.

Cependant vous savez qu'il n'est pas le premier qui ait débité des histoires suspectes sur les versions de l'Ecriture sainte. On en a une sur celle des LXX, fabriquée par Âristée, Juif de naissance , mais qui , sous le personnage d'un païen , a publié son roman. Il dit que Ptolomée Philadelphe, roi d'Egypte, ayant résolu de faire une bibliothèque, voulut avoir les livres des Juifs; que pour cela il envoya une ambassade avec de grands présents à Eléazar, alors souverain pontife, le priant de lui choisir d'habiles gens de chaque tribu, pour travailler k cette version. Âristée nous apprend qu'il était lui-même de l'anibassade. Eléazar envoya soixante et douze Juifs, qui furent reçus avec joie à Alexandrie et se mirent incessamment k travailler. Josèphe, pour embellir le roman, ajoute la Êible des soixante-dix cellules, où il prétend qu'ils se renfermèrent. Dans le même nombre de jours , l'ouvrage fot achevé k la grande satisfaction du roi.

Ce récit d' Aristée peut être comparé k celui de Léti , mais avec cette différence, que la version des LXX existe , et que la fiction ne roule que sur la manière dont on veut qu'elle ait été faite , au lieu que chez Léti , la version italienne , dont il fait l'histoire d'une manière si circonstanciée qu'elle occupe six ou sept pages de son livre, est cependant une pure chimère ; tout est supposé et pour le fond et pour la forme. Voilk donc un nouveau titre pour être placé k côté de Varillas , que Pufendorf a dit qui méritait d'être appelé par excellence Yarchimentetur,

Quelques personnes, par un grand fond de charité» essaieront peut-être d'excuser un peu cet infidèle historien ; ils se contenteront d'appeler méprise ce que j'ai taxé d'imposture. Léti , diront-ils , qui allait fort vite dans tout ce qu'il écrivait , aura confondu la version latine de la Bible que Sixte donna k peu pr^ k la même date, avec sa prétendue version italienne. Ce qui semble appuyer cette conjecture , c'est que cette Bible , qui est devenue extrêmement rare, se trouve justement dans les trois

bibliothèques d'Italie que Léti cite comme possédant chacune un exemplaire de celle dont il fait l'histoire. S'étant une fois trompé sur la réalité de cette version, il a ensuite donné essor à son esprit romanesque. Il a imaginé ce qu'aurait dû dire Olivarès, ambassadeur d'Espagne , sur le danger qu'il ) avait h donner la Bible en langue vulgaire. Il l'introduit à peu près comme un personnage de tragédie, et il faut convenir que le dialogue entre Sixte et lui fait une scène fort curieuse. Mais , Monsieur, vous allez voir que Léti ne s'est pas trompé lui-même , et qu'il a eu le dessein formel d'imposer en tout à ses lecteurs. Il n'a point confondu la version italienne avec laVulgate, puisqu'il parle très- *" distinctement de l'une et de l'autre; il dit positivement que « Sixte avait fait imprimer la Vulgate l'année précédente , que quelques personnes s'en plaignirent , mais que ce fut tout autre chose quand il publia sa version italienne. »

Ayant relu votre lettre, j'ai trouvé que vous me faîtes une autre question , c'est sur la rareté de cette Vulgate, et vous en "voulez savoir la cause. On est assez embarrassé à la donner bien précisément ; voici ce qui s'est dit de plus vraisemblable làdessus :

Le pape ayant beaucoup travaillé à la correction de la Vulgate, pour en donner une édition qui pût devenir authentique, suivant l'intention du concile rie Trente , la mit enfin sous la presse dans l'imprimerie qu'il venait de faire construire au Vatican. Son intention étant qu'elle fût entièrement correcte , il la relut dès qu'elle fut imprimée, et corrigea de sa propre main, non-seulement toutes les fautes d'impression, mais il fit imprimer encore diverses corrections pour les coller dans tous les exemplaires, et couvrir par ces petites bandes de papier les fautes qui étaient échappées. Dans cet état on en débita plusieurs. Le pape en fit des présents que l'on reconnaît encore aujourd'hui dans les bibliothèques, à la magnifique reliure et aux armes de Sixte qui la décorent. Mais jetant les yeux ensuite sur le grand nombre de corrections qu'on avait été obligé de faire , il se dégoûta de son

ouvrage. On prétend qu'il le supprima^ el qu'il forma le dessein de donner une nouvelle édition plus correcte, mais que sa mort, qui arriva le 17 août 1590, c'est-à-dire peu de temps après, ne lui permit pas d'exécuter ce nouveau projet.

D'autres croient que cette suppression ne vint pas de Sixte lui-même , mais qu'après sa mort , sa Bible ayant été examinée avec soin , ne fut pas trouvée assez correcte ; qu'on jugea k propos de la faire disparaître, et qu'on travailla à une nouvelle correction qui parut deux années après, sous le pontificat de Clément VIII. Voilà ce qui peut avoir rendu très-rares les exemplaires de la Bible de Sixte V. Les curieux les recherchent avec avidité et les paient fort chèrement ; on n'en compte que sept dans les bibliothèques de Paris. La seule qui fût en grand papier, se trouvait dans la bibliothèque du comte d'Hoim, ambassadeur du roi de Pologne en France; elle fut vendue, en 1 738, sept cent Uvr^s. Il l'avait eue de la bibliothèque Colbertine, dont il avait acheté plusieurs livres rares.

La dernière question que vous me faites, c'est à quoi l'on, peut reconnaître bien sûrement la Bible de Sixte V, au cas qu'il se présentât quelque occasion de l'acquérir. Vous avez ouï dire qu'on peut y élre trompé, et que des libraires , en déguisant un peu celle de Clément, la font passer pour celle de Sixte. Il ne faut pas s'arrêter au titre, que l'on peut aisément contrefaire, mais j'ai ouï dire que le meilleur caractère, pour n'y être pas trompé, ce sont ces petites bandes de papier que je vous ai dit que Sixte fit coller sur ses fautes qu'il voulait couvrir.

Je ne vous dissimulerai pas. Monsieur, que je trouve que vous m'avez mis aujourd'hui sur des sujets assez secs, et qu'il me semble que j'aurais été plus à mon aise sur quelques matières de raisonnement. Il n'est pas fort satisfaisant de rechercher, et cela quelquefois avec assez de peine , si telle et telle édition d'un Hvre est d'une certaine année ou d'une autre date, si cette édition est bien réelle, ou seulement imaginaire, comme il m'a fallu faire sur la version italienne attribuée à Sixte V. On n'est

guère plu8 savant quand on a épluché avec soin ces petites questions qui regardent proprement la librairie. Cependant, pour vous faire voir que je ne prétends pas faire trop valoir les recherches que demandait votre dernière lettre, je veux bien vous avouer naturellement que le Père Le Long m'a épargné la plus grande partie de la peiiie, et que j'ai trouvé dans sa Bibliothèque $acréé des éclaircissements suffisants pour bien constater l'imposture de Léti.

SUR UN SECOND TRAITÉ DES CONFORMITÉS DE SAINT FRANÇOIS D^ASSISE AVEC NOTRE SAUVEUR.

(Le monachisme da qualorzième siicle avait prodait le lirre des Cùnfarmités.tic., parallèle inpie et ridicole entre le fondateur de Tordre des Franciscains et N. S. J.-G. — Malgré les justes reproches qui lui ont été adressés par les réformés et mène par des auteurs catholiques, un moine espagnol renchérit encore de beaucoup sur cet ouvrage, dans son Prodigium naturœ, en 1651. — Inscription analogue sur l'église des Gordcliersde Reims.)

{Journal Helvétique, Féviier 1744 ; Bibliothèque raisonnée, second trimestre

de 17U, tome XXXII, 2<"e parUe.)

Tout le monde connait le fameux livre des Conformilés du patriarche des frauciscains avec N. S. Jésus-Qirist. Ceux qui n'ont pas lu l'ouvrage même, en ont vu au moins des extraits qui se trouvent dans quantité d'auteurs différents. Il fut composé par un cordelier, connu sous le nom de Barthélémi de Pise, qui le présenta, en 1399, au chapitre général de son ordre, assemblé k Assise. Il fut reçu avec des applaudissements extraordinaires. On fut seulement embarrassé comment on pourrait marquer à l'auteur combien on lui savait gré de cet admirable ouvrage. Il n'y aurait pas lieu d'être surpris qu'un moine de ce temps -Ik eût produit un semblable livre; mais que

tout un Chapitre de religieux ait applaudi à ce tissu d'impertinences, ou plutôt d'impiétés, c'est ce qui doit surprendre. Après avoir mûrement délibéré sur la manière de récompenser l'auteur d'un parallèle si glorieux à leur ordre, ils ne trouvèrent rien de plus convenable que de lui faire présent de l'habit complet que saint François avait porté pendant sa vie, que Ton gardait comme un dépôt précieux. Le P. Oudin dit là-dessus que la récompense était parfaitement assortie à l'ouvrage. La crasse du couvent frappait également dans l'un et dans l'autre. « Dignum tali patellâ operculum^ » dit le proverbe. Le froc de saint François était un couvercle convenable au plat que le cordelier avait présenté au chapitre, et qui avait été si fort de leur goût.

Après avoir attaqué Barthélemi de Pise sur son misérable livre, pour vous montrer mon impartialité, je crois devoir le justifier sur une production d un autre genre, qu'on s'est avisé de lui attribuer depuis quelque temps. Vous savez. Monsieur, qu'on imprima ii Genève, chez Pérachon, il y a environ dix ans, le premier volume d'une Bibliothèque Ecclésiastique^ en latin, que la mort du libraire a fait discontinuer. A l'article Albizzi, on avance que Barthélemi de Pise eut un fils, nommé Humbert, qui se fit dominicain, et fut ensuite évéque de Pistoie. Je vous avoue que je crois ce fait un peu hasardé. On soupçonne que c'est une méprise causée par la conformité de nom. Notre auteur s'appelait Barthélemi Albizzi: l'évêque de Pistoie était fils d'un autre Barthélemi de la même famille, et qui vivait un peu après le cordelier. Voilà ce qui aura causé l'équivoque. Je crois donc qu'on ne doit le charger d'aucun autre enfant bâtard que de son livre des Conformités. L'accusation ayant été faite à Genève, il est juste que la réparation d'honneur se fasse dans le même lieu.

Il m'est tombé entre les mains un recueil d'un de vos bibliographes allemands, dont je dois à cet occasion vous dire quelque chose. En voici le titre : Augusti Beyeri Memoriœ historico-

criticœ librorum rariorum , Lipsise 1 734 , in-8**. C'est un catalogue raisonné des livres les plus rares qui sont venus à la connaissance de l'auteur, après bien des recherches, et après avoir fouillé dans les bibliothèques les mieux assorties * . Il met dans cette classe le livre des Conformités^ de la première édition faite k Milan chez Gérard Ponticus, en 1510, Elle est devenue extrêmement rare. Elle Tétait déjà du temps de Scaliger : ce savant dit quelque part qu'elle se vendait jusqu'à cinquante écus. C'est tout autre chose aujourd'hui, On dit que le seul exemplaire complet qu'il en reste k Paris, et peut-être ailleurs, est celui qui est dans le cabinet de M. de Boze. Ce qui fait rechercher cette édition, c'est qu'outre son antiquité, on y trouve quelques passages singuliers qui ont été rétranchés dans la suite. L'un regarde une araignée tombée dans le calice, que saint François avala par respect pour le sacrement : quelques jours après, il sentit une petite démangeaison k la cuisse, il gratta l'endroit, et il accoucha fort heureusement de son araignée. Un autre trait curieux qui a disparu dans les éditions postérieures, c'est qu'un jour saint François, de gaité de cœur, tua le fils aine d'un médecin, afin d'avoir ensuite le plaisir de le res-

^ Dans Farticle du Journal Helvétique de février 1744, M. Baulacre indique parmi les livres considérés comme rares par Beyer, malgré leur nouveauté, un ouvrage que la bibliothèque de Genève a reçu de M. Arlaud, ce sont Les amours pastorales de Daphnis et Chloé, avec figures gravées par Audrand, peintes par Philippe duc d'Orléans, édition originale, Paris, 1748, in-12. M. Arlaud le tenait de la main même du prince, qui, au reste, n'avait pas jugé à propos de paraître dans le frontispice du livre, quoique Tauteur allemand Tait décoré de ce nom illustre. Il est vrai qu'on le trouve au bas de chaque estampe, avec cette petite formule ; Philippus invenit et pinxit, 1714, Auérand sculpsU, On en compte 28, gravées sur le même nombre de tableaux, inventés et peints par ce prince : ils sont h l'huile et ornent encore aujourd'hui le Palais-Royal. Ces peintures marquent également, et sa connaissance des beaux-arts, et le grand loisir dont il jouissait pendant la vie de Louis XrV. Ce qui fait la rareté de ce livre, c'est qu'il n'est point entré dans le commerce de la librairie : S. A. R. n'en fit tirer qu'un très-petit nombre d'exemplaires, qui ont été donnés à quelques personnes privilégiées.

susciter. M. Beyer cite exactement ces passages, qui donnent du prix à cette première édition.

Mais dans la notice qu'il nous donne du livre des Conformités^ on a remarqué quelques petites méprises. Il critique d'abord Wadding, qui a donné au public les Annales des Franciscains^ sur ce qu'il a mal désigné le lieu de la naissance de l'auteur des Conformités, a Bartholomaeus Pisanus, dit-il, non Albisius, sicuti Waddingus in Scriptoribus Ordinis Minorum ignoravit. » La critique n'est point fondée, et le reproche d'ignorance va tout retomber sur le censeur. L'historien des Frères Mineurs n'a rien dil que de fort juste. L'auleur du livre des Conformités^ comme je l'ai dit, s'appelait Barthélemi Albizzi, et il était de Pise. Le critique a donc pris mal à propos dans Wadding, le nom de la famille pour celui de la patrie de Barthélemi. C'est donc lui seul qui a bronché, et non l'historien de l'ordre.

Le bibliographe fait ensuite des réflexions sur le livre même. Il en parie en bon protestant, et nous rappelle l'indignation que ce parallèle impie excita dans l'esprit de tous les réformés. II cite entre autres le jugement qu'en avait porté l'auteur de YAlcoran des Cordeliers. « Cependant , ajoute-t-il , les violentes censures qu'essuya cet ouvrage, n'ont pas empêché qu'il n'ait trouvé des approbateurs et des défenseurs. Jean-Baptiste Thiers est de ce nombre. Il a poussé l'extravagance jusqu'à oser écrire en faveur d'une inscription, mise sur le grand portail des cordeliers de Reims, où l'on voit le même' esprit qui a dicté le livre des Conformités. On dédie cette église à V Homme* Dieu^ et à saint François^ crucifiés l^un et Cautre. » U est bon de rapporter les propres termes de notre auteur. « Yerum enim vero, quamvis Pisani fœtus censura, prout meruerat, vehementissima a nobis exagitaretur, non tamen catulo suo qui lamberet derelictus est; eo enim dementiae se agi passus est Joh. Baptista Thiers, ut anno 1683 dissertationem gallica lingua emitteret, de inscriptione super portam Conventus Franciscanorum Durocortori Remorum extante : Deo Homini et Beato Francisco^

utrtque crucifixo, Haec parallela ex turpi sceleratissimi libri veneratione fluxerunt. )>

Voilà, Monsieur, une méprise qui renchérit sur la précédente, qui ne regardait que le nom de Barthélemi de Pise. Étant aussi au fait de la littérature que vous Têtes, je ne doute pas que vous n'ayez d'abord senti le quiproquo. Ce Thiers, que Ton accuse ici d'être complice des blasphèmes du livre des Confor^ mités^ et qu'on prétend avoir écrii en faveur du parallèle impie mis en lettres d'or sur le frontispice du couvent des cordeliers de Reims, est précisément celui qui a montré le plus de zèle contre cette scandaleuse dédicace. La dissertation qu'on veut qu'il ait donnée au public pour l'appuyer, l'attaque au contraire avec toute la vigueur possible. Je l'ai entre les mains, et je puis en parler avec connaissance de cause. Il est vrai que Thiers n'y parait pas sous son véritable nom. En voici le titre : Dissertation sur Vinscripiion du grand portail du couvent des cordeliers de Reims^ par le sieur de Saint-Sauveur, a Bruxelles, 1670. Il en parut une seconde édition en 1 673. C'est apparemment celle qu'a voulu désigner le bibliographe allemand, mais qu'il date de 1683, par une petite erreur qui n'est peut-être qu'une faute d'impression. L'auteur de cette dissertation y combat fortement les superstitions idolâtres des dévots de l'Ëglise romaine, n attaque vivement l'inscription des cordeliers, él il venge la cause de Jésus-Christ, contre saint François, que ces moines avaient eu l'audace d'égaler au Sauveur. On y trouve de forts raisonnements contre ce parallèle, et on fait sentir par plusieurs comparaisons combien les oreilles un peu délicates en " doivent être choquées, n Quelle association , dit-il , que de mettre ainsi le patron des franciscains à côté du Sauveur ! Quelle témérité que d'oser avancer que le moine a été crucifié comme le Rédempteur ! N'est-ce pas quelque chose de plus étrange que si l'on* dédiait un livre ou une thèse au pape, et à un de ses camériers, avec cette formule, Utrique sanctissimol On au roi de France et k un de ses ministres, avec ces mots, Utrique

Christianissimo ? Ces titres dédicatoires ne pourraient être regardés que comme très-offensants pour le pape ou pour le roi. »

On attribua d'abord cette dissertation à Baillet^ mais il prit soin d'informer lui-même le public quel en était le véritable auteur. Il dit dans ses Auteurs déguisés sous des noms étrangers^ que le sieur de Saint-Sauveur n'est autre que le célèbre Thiers. Il n'eut pas de la peine k persuader la chose : cette pièce est tout à fait dans le génie de Thiers. On sait qu'il a montré beaucoup de zèle pour épurer le culte de son église, et qu'il était l'ennemi déclaré des faux saints et des reliques suspectes. Presque tous les ouvrages qu'il a composés ont pour but de reprendre quelques abus. Il â donné au public un traité contre les superstitions en trois ou quatre volumes. On a encore de lui un écrit contre la Sainte Larme de Vendôme^ qu'il publia en 1699. Il est surprenant qu'on ait pu prendre pour un défenseur du livre des Conformités^ et de l'inscription de Reims, un auteur qui s'est signalé par son courage k attaquer, non-seulement les pratiques superstitieuses de quelques moines mendiants, mais qui a osé même s'en prendre à un ordre aussi distingué et aussi éclairé que celui des bénédictins, et qui a fait voir qu'ils étaient aussi en faute k cet égard.

On a beau écrire contre ces excès et ces abus, surtout de^ moines mendiants, il ne faut pas se flatter de venir k bout de les réprimer. Vous en trouverez la raison dans le Diciionnaire de Bayle, k l'article de François d'Assise. « L'empire des penr sées monacales touchant le crédit de certains saints, n'est guère diminué, dit-il, quoique les siècles d'ignorance aient passé. Les prédicateurs et les écrivains leur donnent un pouvoir ex-? cessif, non-seulement en Espagne, eu Italie, en Allemagne, mais aussi en France. Les besoins des moines mendiants, donneront toujours cours k ces exagérations. » Il ne laisse pas de reconnaître, dans le même endroit, qu'ils avaient eu de la confusion du livre dea Conformités. « Apparemnient , dit-il , les

franciscains auraient été plus sages, et n'auraient pas publié cet ouvrage, s'ils avaient prévu ce qui arriva par le moyen de Luther et de Calvin. On avait eu l'imprudence d'en permettre ^i^lpression, et il a fallu en porter la peine. »

Cette réflexion pourrait peut-^tre avoir lieu en France, mais pour l'Italie et l'Esppgne, je ne la crois pas fondée; il ne parait pas que dans ces pays-lk on ait eu la moindre confusion du livre des Conformités, Après la manière dont les gens sages s'étaient récriés sur cette audacieuse comparaison, on aurait cru que personne n'aurait osé travailler de nouveau sur un semblable plan, à moins que ce ne fût pour y apporter bien des correctifs et des adoucissements. Cependant^ depuis moins d'un siècle, il a paru en Espagne un nouveau traité sur ces rapport^ où l'auteur donne tout autrement carrière à son imagination que Barthélemi de Pise. Au lieu d'avoir corrigé et retranché cette première production, on Ta au contraire rendue beaucoup plus ample. Et jusqu'où croyez-vous, Monsieur, que puisse être allée cette augmentation? Vous savez que le Pisan avait trouvé quarante rapports entre saint François et Jésus-Christ. Ce serait beaucoup, direz-vous, si l'Espagnol était allé jusqu'^ quatre cents. Vous n'y êtes pas encore. Quoiqu'un zéro ajoutjé à quarante fesse upe différence énorme , il a su y en ipettre deux de plus, et il a pousç^é son par^Uj^le jusqu'à qmtre milk conformités. Voilà, de quoi piquer votre curiosité. Je vais do»p tâcher de la satisfaire en entrant un peu dans le détail de ce livre singulier.

Je dois commencer par vous en donner le titre. Le voipi ; Prodigium natwrcB^ et gratm port^ntuj(ij à Madrid, 1651, in,-? folio. Nicolas Antoipe en parle daQ$. ^ bibliothèque espagnole\ Vous jugez bien que ce Prp^igis de la N^tujre et de la Gjràce, apnoncé si pompeusement, ne peut-être que Ip Père sérapbique saint François. L'auteur espagnol se nomp)^ Pierre de Alva

* Bibljotbeca IJispaifa, tome II, p. 133.

Aslorga. Il était religieux de l'Observance. Il se donne le titre de lecteur jubilé^ et de quaiificaUur de Vinquisition. L'ouvrage est muni d'approbations authentiques.

On pourrait croire que cet auteur, en publiant ce nouveau Traité des Conformités^ qui renchérit si fort sur le premier, avait ignoré les violentes railleries que les protestants en avaient faites, dès le commencement de la réforroation. Mais il parait par sa préface qu'il les connaissait parfaitement. Il ne sera pas mal de vous en transcrire quelques lignes : il y déb ute par un passage de Grégoire de Nazianze.'

c( Solers et ingeniosa ad cogitanda mala impietas. Testis « hujus veritatis fuit liber ille aureus a R. P. F. Bartholomaeo c( Pisano elaboratuSv de Conformitalibus Vitœ seraphici P. N. c< Francisci, ad vitam Domini, quadraginta continens similitu- « dines seu parallela, adversus quem insurrexerunt quadraginta « haeretici Lutherus, Galvinus, Alberus, Erasmus, etc., voce cantes prsedictum librum Âlcoranum Chordigerorum, ipsum- « que oppugnantes impudenter, et conspnrcantes inique. »

Notre moine espagnol avait donc vu YAlcoran des Cordeliers^ cette violente critique du livre des Conformités. Il en connaissait même l'auteur, puisqu'il le nomme parmi les quarante hérétiques qui ont eu l'audace d'attaquer l'ouvrage de Barthélemi de Pise , cette excellente production qui , selon lui , est aussi estimable que l'or. Vous savez. Monsieur, que l'auteur de cette critique était un protestant du pays de Brandebourg, nommé Erasme Albère, qui vivait en 1531. Cet Alcoran parut d'abord en allemand: on le traduisit ensuite en latin, et en français. Il s'en est fait plusieurs éditions ; il n'est pas nécessaire de vous marquer la dernière de 1724, avec des figures de Picart. Vous la connaissez, sans doute.

Le docteur allemand , dans son Alcoran des Cordeliers^ ne fit presque que copier divers traits du livre des Conformités. Je vais imiter sa méthode, et vous donner quelques échantillon» du parallèle de l'Espagnol. Il a pris soin de numéroter tous ces^

afin que son lecteur, k qui il en a promis quatre mille, voie qu'il lui tient exactement parole.

Dans la conformité 37, il dit que comme la venue de Jésus- Christ avait été annoncée par les prophètes, celle de saint François avait aussi été prédite. Elle le fut 1^ par saint Jean, le chancelier du Sauveur, quand il dit dans TÂpocalypse : « Je vis aussi un autre ange qui montait du côté de l'Orient , et qui avait la marque du Dieu vivant. » Elle fut prédite en second lieu par l'apôtre saint Paul , quand il dit : « Je porte en mon corps les stigmates du Seigneur Jésus. » Elle fut encore prédite par l'abbé Joachim, quand il dit : « Je vis deux hommes, l'un d'un côté, qui avait la figure d'une colombe , c'était saint François ; l'autre, sous la figure d'un corbeau ; c'était saint Dominique. »

Il éclaircit ensuite cette vision dans une note. « La colombe et le corbeau , lâchés hors de l'arche par Noé , marquent visiblement les deux ordres religieux que Dieu devait envoyer sur la terre, celui des Franciscains et celui des Dominicains. La colombe est de différentes couleurs : les Frères mineurs sont aussi partagés en différentes branches, dont les habits ont des teintes assez variées. Les Dominicains , c^omme les corbeaux , sont tout habillés de noir , d'une manière uniforme. On a lâché ces deux ordres pour le même dessein. »

La sibylle, qui vivait du temps du roi Priam, avait aussi prédit que deux étoiles, c'est-à-dire l'ordre des Frères mineurs et celui des Frères prêcheurs, se lèveraient contre l'antechrist.

Dans la conformité 46, l'auteur remarque que les sibylles avaient prédit les miracles de Jésus-Christ et sa passion ; elles ont aussi prédit les actions et les miracles de saint François. La sibylle Erithrée a fait des vers sur Jésus-Christ, dont les premières lettres composent ces mots : Jésus Christus Dei Filiusj Sakator ; c'est saint Augustin qui le dit. Une religieuse, nommée Laurence Strozza a fait aussi des acrostiches à l'honneur de saint François.

On trouve dans l'Ancien Testament plusieurs types de ce

T. IT 2i

saint : par exemple, quand le patriarche Joseph fit remettre l'argent dans le sac de ses frères, et la coupe dans celui de Benjamin. Cette coupe, cachée dans le sac du cadet, désigne le ministère de la prédication que les franciscains n'ont que furtivement, et qui appartient de droit aux dominicains, qui, a cause de ce privilège, portent le nom de frères prêcheurs.

Dès qu'il est fait mention de sac pour mettre des provisions, cela conduit assez naturellement l'esprit a la besace capucine. Il est vrai qu'on pourrait trouver dans ce type une circonstance qui ne cadre pas tout à fait , c'est que dans ces sacs des frères de Joseph, on y avait remis leur argent, et l'on sait que c'est un objet interdit dans la besace des enfants de saint François ; mais les cordeliers se sont affranchis de ce scrupule.

Notre auteur ne nous donne pas toujours des rapports si recherchés; il est quelquefois dans le vrai et dans le simple , qui est le goût d'aujourd'hui. La conformité 78 est tout a fait de ce genre. « Le Sauveur, dit-il, fut dans le ventre de sa mère pendant neuf mois complets; saint François aussi. »

Je prévois que quelque critique s'écriera ici dans sa belle humeur:

Rare et sublime effort de l'imaginative !

Qui est-ce, ajoutera t-il , qui n'en aurait pas su dire autant? Mais vous savez. Monsieur, que c'est là précisément le caractère d'une pensée naturelle. Il semble au Içcteur qu'elle lui serait venue dans l'esprit sans aucune peine; mais faisons chemin. Notre subtil espagnol va bientôt dépayser ces railleurs par une foule de rapports si ingénieux, qu'aucun autre que lui ne les aurait su imaginer.

Le Sauveur est né dans la même année qu'il avait été conçu : il fut conçu en mars, et naquit en décembre. Saint François de même fut conçu en janvier et naquit en octobre. — Autre rapport beaucoup plus subtil encore, mais qui n'est que pour ceux qui entendent le latin : Chn'slus Dominus conceplus est in mense

Martio^ in quo abundanl imbres et plubiœ. C'est ainsi qu'il écrit ce mot a la gasconne. Seraphicus Franciscus conceptus et natus in Umbria^ sic dicta ^ quia abundat imbribus. Auriez- vous deviné celui-là ?

De la ville de Nazareth, lieu de la conception du Sauveur, jusqu'au Calvaire, ofi il fut crucifié, il y a environ vingt-cinq lieues , et Ton va toujours en montant. De la ville d'Assise, qui est la patrie de saint François, jusqu'à l'Apennin, ou la montagne d'Alverne , où il fut stigmatisé, il y a la même distance de vingt-cinq lieues, et il faut aussi toujours monter. — Jésus-Christ est né au solstice d'hiver, et il a été crucifié à I equinoxe du printemps. Saint François est aussi né au solstice d'hiver, et il a été stigmatisé à l'équinoxe d'automne. — Le Sauveur est né sous l'empereur Octavien Auguste, premier du nom ; samt François sous l'empereur Frédéric, aussi premier du nom. Admirable conformité !

Notre auteur, pour pouvoir fournir les quatre mille conformités auxquelles il s'est engagé, est souvent obligé de recourir k la tradition. Il fait de fréquentes excursions dans ce pays-là, d'où il rapporte ensuite bien des richesses : c'est une source féconde, , où l'on peut apprendre mille circonstances de la vie du Sauveur que les évangélistes ont entièrement ignorées. Il a su par cette voie qu'à la venue de Jésus-Christ il était arrivé quantité de prodiges, une pluie de sang, de morceaux de fer et de chair, de laine, de briques, etc.; deux montagnes qui s'entre-choquèrent, une femme qui accoucha d'un éléphant, un bœuf qui parla, etc.

De semblables prodiges furent remarqués à la naissance de saint François. On entendit à Constantinople des voix horribles en l'air, une femme en France accoucha d'une couleuvre , l'Espagne fut conquise par les Sarrasins , et on vit en lair des armées qui semblaient se battre , des soldats armés de lances de feu, c'est-à-dire que les aurores boréales furent de la partie et illustrèrent la fête. Cela pourra servir à M. de Mairan , pour

rendre plus complète l'histoire que cet habile physicien nous a donnée de ce phénomène.

Quand la sainte Vierge fut en Egypte avec son enfant, un jour qu'elle craignait d'être arrêtée, elle se colla contre un mur, afin qu'on ne l'aperçut pas. Le mur s'amollit comme de la cire , et elle s'y fit une niche où elle se cacha heureusement. — ^La même chose arriva k saint François , qui fuyait la colère de son père : il se plaqua contre un mur de l'église de St-Damien , qui obéit de même, en sorte que la concavité que forma le corps du saint se montre encore aujourd'hui.

De temps en temps , l'auteur trouve k propos de redevenir scripturaire, et nous ramène à l'Evangile. On parlait avec mépris des parents de Jésus-Christ, dit-il: ce N'est-€e pas ici le fils du charpentier; sa mère n'est-elle pas Marie?» — Même mépris pour la généalogie de saint François. Frère Léonard, surtout, s'échappa un jour à parler avec beaucoup de dédain des parents de notre saint. c( Il s'en faut bien , dit-il , qu'il soit d'aussi bonne maison que moi. »

Jésus exerça le métier de charpentier dans la boutique de Joseph. Saint François était aussi employé dans la boutique de son père,Pierre Bernardon, marchand. — Jésus-Christ sedésignait souvent par le titre de Fils de V homme ; saint François s'appelait aussi tout simplement le Fils de Bernardon. — ^Le Sauveur disait: « Les oiseaux ont des nids, les renards ont des tanières , mais le Fils de l'homme n'a pas où reposer sa tête ^ » Saint François disait que le fils de Bernardon se trouvait dans le même cas.

Jésus-Christ défend à ses disciples d'avoir souci du lendemain *. En conséquence de ce précepte, saint François ne voulait pas que, dans son couvent, quand on devait manger des légumes le jour suivant, on les mit tremper dès la veille pour les attendrir. On sait qu'il avait en horreur toute sorte de prévoyance pour l'avenir; cela allait jusqu'à ne pouvoir pas souffrir les

* Matth. VUl, 20.

« Matth. Vï, 24.

fourmis. Son antipathie pour elles venait de ce qu'elles amas sent des provisions. L'endroit par où le sage Salomon les loue, était précisément un caractère de réprobation pour lui. Ce prince nous donne pour modèle ces petits animaux si actifs; mais le saint, fort au-dessus de cette prudence charnelle, veut que ses enfants prennent le contre-pied, et qu'ils vivent au jour la journée.

Jésus-Christ promettait la vie éternelle à ceux qui se soumettraient à son Evangile. Saint François dil de même, dans sa règle, au novice qui fait profession : a Si tu l'observes, je te promets la vie étemelle. »

Les conformités de Barthélemi de Ptse roulaient principalement sur les miracles. Vous jugez bien, Monsieur, que le moine espagnol n'a pas oublié cet article; mais il faut lui rendre la justice que , quelquefois , il fait ce parallèle d'une manière un peu plus réservée que son prédécesseur. Le Pisan avait eu l'audace d'avancer « qu'en matière de miracles, Christ n'a rieu fait de comparable à ce que saint François et ses frères ont fait; ils ont rendu la vue k plus de mille aveugles , guéri plus de mille boiteux, ressuscité plus de mille morts. » L'Espagnol parle d une manière un peu plus mesurée, au moins à l'égard de quelques miracles. « Le Sauveur jeûna quarante jours dans le désert, dit-il, saint François fit la même chose; mais, par humilité, il mangea un pain dès le commencement du quarantième jour, de peur qu'on ne crût qu'il voulait s'égaler à Jésus-Christ. »

Quand Jésus alla dans le désert, une grande quantité d'animaux vinrent a lui et l'adorèrent. Saint François étant aussi arrivé au mont Alverne , une grande foule d'oiseaux vinrent à sa rencontre, et le reçurent avec la mélodie de leur chant. — Quand le Sauveur fit son entrée triomphante dans Jérusalem , le jour des rameaux , les palmiers et les oliviers abaissèrent leurs branches, comme par respect. Saint François de même, entrant dans Rome avec ses douze disciples, un arbre d'une fort grande hauteur abaissa sa cime jusqu'à terre pour lui faire la révérence.

Mais voici un trait de la subtilité espagnole qui , k mon sens , efface tous ceux que nous avons vu jusqu'ici. Le Sauveur guérit l'oreille de Malchus, qui, en hébreu, signifie roi. Saint François a fait un miracle qui doit faire symétrie avec celui-là: sa légende nous apprend qu'il convertit Malachadin , Soudan d'Egypte. Or, comme la foi est de l'ouïe, le convertir c'est lui guérir l'oreille, comme le Sauveur fit à Malchus.

Judas trahit son maître , et se pendit de désespoir. Si un peintre veut le représenter dans un tableau , il trouvera dans l'histoire de saint François de quoi faire le pendant. Jean de Gapella, un de ses premiers disciples, s'étrangla aussi après avoir apostasie.

Il n'est pas nécessaire d'avertir qu'aux yeux de notre moine, les stigmates de son patron le font ressembler a Christ crucifié. Selon lui, le rapport est palpable; mais il en trouve aussi entre le corps du Sauveur ressuscité et celui de saint François, tel qu'il nous le décrit. On nous apprend que le corps du pèreSéraphique n'est pas couché dans son tombeau comme les autres; il y est debout, dit-on, sur une espèce de colonne, et sans être appuyé d'ailleurs; or un homme, dans cette posture, a tout l'air d'un ressuscité. S'il ne l'est pas tout k fait, il est a présumer qu'il doit être un des premiers qui sera*rendu k la vie; il n'attend pour cela que le son de la dernière trompette. Notre auteur ayant établi ces principes, en conclut que l'on peut, par une légitime conséquence , regarder son saint comme le Preinier-né des morts et les prémices des dormants^ titres que l'Ecriture donne a Jésus- Christ.

Le Sauveur, au dernier jour, apparaîtra aux hommes avec ses cinq plaies , comme autant de blessures glorieuses. Saint François se montrera de même avec ses stigmates ; il aura l'étendard de la croix ; il fera la fonction de porte-enseigne de Jésus , et il combattra l'antechrist. Il est fâcheux , pour l'ordre des franciscains , que leur instituteur ait prédit que cet ante*

christ devait sortir d'entre eux \ Notre subtil Espagnol avoue même que , dans le nom Franciscus, en ancienne langue étrusque, on trouve le nombre de la bête six cent soixante-six.

En voila assez. Monsieur, et peut-être beaucoup trop, sur ce ridicule ouvrage ; il est si rare , qu'il n'y a aucune apparence qu'il vous tombe jamais entre les mains; c'est ce qui m'a engagé à vous le faire connaître un peu en détail. On le conserve parmi les livres curieux dans la bibliothèque de Genève ; c'est une acquisition faite seulement depuis quelques années. Si vous me demandez d'où nous l'avons déterré, en voici l'histoire en deux mots.

Ce livre a appartenu originairement à un couvent de franciscains de Rome ; de la il a passé dans la bibliothèque de Clément XII. Il y a huit ou dix ans que ce pape donna ordre à son bibliothécaire de se défaire des livres qui étaient à double, et de les négocier contre quelques ouvrages essentiels qui manquaient. Un libraire de notre ville, qui se trouva alors à Rome, eut la commission de fournir divers livres imprimés en France, et se chargea d'une partie de ces exemplaires superflus. Notre espagnol fut du nombre. La Vie de Marie Alacoqm eut le même sort. L'évêque deSoissons, qui en est l'auteur, dès qu'elle fut imprimée, en avait envoyé deux exemplaires au saint Père, qui comprit bientôt qu'il en avait assez d'un ; celui qu'il avait de trop prit donc aussi la route de Genève. Ces deux ouvrages, qui sont à peu près marqués au même coin, pouvaient fort bien faire le voyage ensemble. L'exemplaire venu de Rome a cet avantage, qu'il est dans sa pureté primitive, c'est-à-dire, en bon français , qu'on y trouve beaucoup plus d'impertinences dévotes que dans ceux qui ont été vendus et qui avaient été farcis de cartons.

* Ego vellem quod istum habitum non invènissem, Dominus enim mihi revelavit quod de Ordine meo exibit antichristus.

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