SXFUCATIOH DE LA QUATRIÈME ËGLOGUE DE VIRGILE
liutfi est Yttiui doDt la naissaDce est maj^nifiquement annoncée dans la quatrième églogitt? — LeSiovear, soivaiit quelques Pères de l'Église: un fils de Pollion, suivant Servîtes: Ih^osas on Harcellus, suivant quelques modernes. — Suivant F. Abauzit , e'et>t Teifant dont devait accoucher Timpératrice Scribonie, femme d'Auguste, et qui fut MW: c«tle opinion résont toutes les difficultés.)
{Journal Helvétique, Février 1744.; Bibliothèqm française d'Amsterdam,
tomeXXXVm, â»»* partie, année 1744.)
Yii^iie, dans cette églogue, dit des merveilles d'un enfant dont il annonce la naissance. Il lui fait les promesses les plus magnifiques. Ce jeune héros doit ramener sur la terre Tâge d'or, comme l'avait prédit la sibj lie deCumes. Quelques Pères de rÊglise, frappés de la pompeuse description que le poète fait des avantages que cet admirable enfant devait procurer à l'univers, sont allés jusqu'à appliquer cette églogue k la naissance du Sauveur ; mais le sentiment ordinaii^e des interprèles est qu'elle avait été composée simplement à l'occasion de la naissance d'un fils de Pollion. Cette explication a prévalu longtemps, et cela sur la foi de Servius, ancien commentateur de Virgile. Je ne m'arrêterai pas a réfuter ces deux sentiments. On sent d'abord que les uns et les autres ont manqué le but, les Pères pour avoir visé trop haut , et le gros des commentateurs pour avoir visé trop bas. Il nous faut donc éviter ces deux extrémités. iH'cr Uflrumque tene^ inedio tutissimus ibis,
to P, ïouruemine , jésuite , est un des premiers qui a su u uu <v milieu, qui doit conduire au véritable sens de cette .-^^►^uo, U croit qu elle regarde Drusus. Voici comment il s'ex-
piique là-dessus dans une dissertation qu'il donna à peu près au commencement du siècle. « Je crois, dit-il, que cette églogue a été composée k l'occasion de la naissance de Drusus, fils de Tibère Néron et de Livie, lequel naquit cette même année chez Auguste; car Livie, enceinte de Drusus, avait épousé ce prince du consentement de son premier mari, qui n'avait pas cru pouvoir la refuser au maître de Rome^»
Mais le P. Gatrou, dans les remarques qui accompagnent sa traduction de Virgile, n'est point pour l'explication de son confrère. Il fait voir que l'ordre des temps s'y oppose, puisque Drusus ne naquit pas sous le consulat de Pollion. Dion le fait naître l'année de Rome 716, c'est-à-dire environ deux ans après que Pollion eut été consul. Le P. Calrou trouve plus à propos d'appliquer cette églogue à Marcellus , fils de Marcellus et d'Octavie sœur d'Auguste. « Il m'a paru plus vraisemblable, dit-il, que Marcellus, ce prince charmant , que les destins ne firent que montrer à l'empire romain, est le héros dont ou honore ici le berceau. »
Malheureusement on fait au P. Gatrou la même difficulté qu'il a faite au P. Tournemine : c'est que la chronologie s'oppose à son explication. Il est conslant que Marcellus vint au monde deux années avant le consulat de Pollion. Par cela seul il paraît qu'il ne saurait être le héros de ce poème. Voilà donc nos jésuites à deux de jeu, comme l'on dit. L'un nous offre un enfant deux ans trop tôt, l'autre deux ans trop tard. Gherchons donc ailleurs la clef de cette églogue.
Je m'attendais que l'abbé Des Fontaines, nouveau traducteur de Virgile, nous tirerait d'embarras, et nous donnerait quelque explication nouvelle, qui satisferait à tout ; mais j'y ai été trompé. Il se déclare pour le sentiment du P. Tournemine, qu'il essaie de raccommoder un peu. Après quelques petites réparations qu'il a faites à cet édifice ruineux, il nous le donne pour fort
* Mémoires de Trévoux, juillet 1702, p. 117.
solide. Il est si sûr de son fait, qu'il n'a pas hésité à débusquer Pollion qui avait paru jusqu'à présent au titre de cette églogue, pour y metire en gros caractères celui de Drusus.
Pour mettre son héros en état de figurer dans cette place éminente, notre traducteur a emprunté le secours de M. Ribaud de Rochefort qui, en 1736, publia une dissertation sur ce sujet, que l'abbé adopie entièrement*. Ne pouvant pas nier que Drusus ne soit né en 716, ces Messieurs essaient de fixer à cette date la naissance de l'églogue. Forcés de reconnaître qu'elle est adressée à Pollion, ils se retranchent à dire qu'on ne saurait prouver que ce soit à Pollion consul. Voilà, Monsieur, deux paradoxes également insoutenables, mais que vous me dispenserez, s'il vous plaît, de réfuter en détail. Je me contenterai de faire là-dessus deux remarques.
La première, c'est que pour soutenir que celte églogue ne fut composée que deux années après le consulat de Pollion , il faut donner la torture à plusieurs endroits de ce petit poëme. Voyez, je vous prie, le vers onzième et les suivants :
Tuque adeo, decus hoc aevi, te consule inibit, Pollio, et incipient magni procedere menses.
Ce sera som votre consulat^ que ce nouvel âge^ ces jours heureux commenceront. Selon ces Messieurs, le poète aurait dA dire que ces jours heureux ont commencé, puisque c'était une chose passée. L'époque de ces jours heureux, c'est la pacification de l'empire qui, comme tout le monde sait, se fit Tan 714, sous le consulat de Pollion. Comment veut-on que, deux années plus tard, le poète en parle comme d'un événement à venir? C'est lui faire prédire le passé. Ce qu'il y a de singulier, c'est qu'en 716, date favorite de nos deux auteurs, il ne fallait plus parler des douceurs et des avantages de la paix. La guerre avait recommencé, et l'empire était menacé de nouveaux malheurs.
La deuxième remarque, c'est que, quand on aurait prouvé
* Mémoires de Trévoux^ juillet 1736, p. 1709.
que Drusas est né la même anoée que Féglogue a été composée, on De serait pas fort avancé. La date de la naissance ne suffit pas, il faut encore pouvoir fixer au même temps la date de l'adoption , et c'est ce qui est démenti par Thistoire. Quand ce prince naquit, personne ne pouvait savoir que la famille de Tibère dût fournir des successeurs a Fempire. Ce ne fut qu'a la dernière extrémité, et quand la famille d'Auguste eut manqué, qu'on tourna ses vues de ce côté-là. C'est la difficulté que ces Messieurs font eux-mêmes au P. Catrou. « Outre l'embarras qu'il yak prendre Marcellus pour le héros de la pièce, disentils, on se jette encore dans la nécessité de supposer qu'Auguste adopta Marcellus naissant. Et si l'on fait voir que Marcellus ne fîit adopté par Auguste que lorsqu'il épousa Julie, on détruit tout d'un coup cette explication. Or Plutarque, sur la fin de la vie d'Antoine, nous apprend qu'Auguste fit tout k la fois Marcellus son gendre et son fils. » L'objection est précisément la même contre Drusus.
Quand Virgile composa cette églogue, Auguste n'avait point perdu l'espérance d'avoir des enfants. Par conséquent il ne songeait point à adopter des princes d'une autre maison pour être ses successeurs. L'impératrice Scribonie était actuellement enceinte et lui promettait un héritier. Peut-il entrer dans l'esprit que, dans cet état des choses, notre poète se fût avisé de prédire a quelque prince adopté par Auguste, que l'empire lui était réservé , et que son règne serait marqué par les plus glorieux événements? Reconnaîtriez-vous là, Monsieur, le sage Virgile? Un poète capable d'une semblable étourderie, n'aurait pas le cerveau trop bien timbré. Dans cette églogue expliquée de cette manière, on méconnaît également Virgile et le traducteur. On est surpris que l'abbé Des Fontaines , ce critique si exact et si sévère, ait pu gober un système si rempli d'absurdités.
Mais où trouver quelque chose de mieux? Où rencontrerat-on l'assemblage de tous les caractères parsemés dans cette églogue? Il nous faut d'abord un enfant qui soit né sous le
consulat de PoUion, qui soit lenfant des dieux, l'illustre rejeton de la race de Jupiter. Il nous faut un prince dans qui le sang des dieux soit mêlé à celui des héros, et à qui, dès le berceau, on ait pu promettre l'empire de l'univers.
Pacatumque reget patriis virtutibus orbem.
// gouvernera Vunivers pacifié^ avec les mêmes verlm que son père. On voit assez, par tous ces traits, que le poète a voulu célébrer la naissance d'un propre fils d'Auguste, que cependant nous ne trouvons point dans l'histoire. Comment donc débrouiller cette énigme ?
Je conviens. Monsieur, qu'il y a la de quoi intriguer un interprète, mais cela ne justifie pas l'abbé Des Fontaines. Le parti qu'il a embrassé est insoutenable, et c'est ce qu'un homme d'esprit comme lui devait sentir. S'il n'avait rien de meilleur k donner là-dessus, il n'avait qu'a suspendre son jugement, et avouer de bonne foi qu'il n'avait rien trouvé de satisfaisant. Un non liquet^ écrit même en lettres majuscules, lui aurait fait plus d'honneur que son Drusus, mis d'une manière si frappante au titre de la pièce.
Faudra-t-il donc abandonner cette églogue, après les inutiles tentatives que les plus habiles interprètes ont faites pour l'entendre? Il faut voir auparavant si l'on ne pourrait point se tourner de quelque autre côté, s'ouvrir quelque nouvelle route pour débrouiller ce mystère.
Les commentateurs ont tous cru qu'il fallait chercher dans l'histoire romaine l'explication de cette églogue. Peut-être se sont-ils trompés en cela. Je sais bien que, quand il s'agit d'expliquer quelque prédiction, on dit ordinairement que c'est dans l'événement qu'il faut en chercher le véritable commentaire. La règle est fort bonne quand il est question d'une véritable prophétie. Mais on ne saurait mettre dans cette classe les inspirations d'un poète qui essaie de dire l'avenir. Quand je vous demanderais donc. Monsieur, de m'accorder que Virgile pourrait
bîen s'être trompé dans ses prédictions, je ne crois pas que ce fut trop exiger de vous.
Autre erreur des critiques sur cette églogue. Us ont tous cru que lenfant dont il s'agit était déjà né quand elle iîit composée. J'avoue qu'il y a quelques endroits propres à causer cette méprise. Ces vers de la fin , par exemple, semblent supposer que cet enfant avait déjà vu la lumière du jour :
Incipe, parve puer, risu cognoscere matrem, Matri longa decem tulerunt fastidia menses.
Aimable enfant^ votre mère malgré les peines et les dégoûts que lui ont causé neuf ou dix mois d^une ennuyeuse grossesse^ est prête à vous caresser par un doujc sourire. Mais on sait que, dans le style prophétique, on regarde comme existant actuellement ce que l'on prédit qui doit arriver bientôt. On trouve d'ailleurs dans le commencement de l'églogue une invocation à Lucine, qui ne signifierait rien si la mère avait déjà accouché :
Tu modo nascenti puero... casta fave Lucina.
Chaste Ludne^ favorisez cet enfant qui va bientôt naître. A quoi bon s'adresser ainsi à la déesse qu'on croyait présider k l'enfantement, si la mère l'avait déjà mis au monde ?
A l'aide de ces suppositions, nous nous mettrons peu à peu dans la véritable situation où était Virgile quand il composa son églogue. Sur la fin du consulat de PoUion , la paix générale venait d'être conclue à Brindes : l'impératrice Scribonie était dans le neuvième mois de sa grossesse , ou ^ans le dixième, suivant la manière des anciens qui comptaient par mois lunaires. Le poète, dans cet état des choses, publie son églogue. Il commence par y promettre un héritier à l'empire. Ce n'est pas que l'événement ne fût douteux et équivoque, mais en habile homme qui voulait faire sa cour, il fallait tabler là-dessus. Un poète, en semblable cas, ne peut pas se dispenser de flatter les espérances du souverain ; il doit lui promettre ce que lout le monde voit qa'il désire ardemment. Après avoir fait naitre ce prince, il fal-
lait encore en faire un héros, et laisser espérer à ses sujets mille douceurs sous son règne; mais qu'arriva-t-il ? L'événement démentit toutes ces belles prédictions. Ces magnifiques promesses tombèrent en quenouille:
La Signora mit au monde une fille.
C'est la fameuse Julie, qui naquit précisément k cette date, sur la fin de 714, ou au commencement de 715, selon Dion. Ce premier quiproquo est la véritable cause de toutes les méprises de ceux qui, dans la suite, ont expliqué cette églogue. On a voulu y trouver quelque objet réel, et par l'événement ce jeune héros, annoncé si pompeusement , est devenu un être imaginaire. Ce sont donc de belles fictions, et rien de plus.
Voila, Monsieur, la clef ingénieuse que nous a fournie un de nos bibliothécaires, qui est un savant dont l'esprit est également juste et pénétrant. J'aurais bien voulu pouvoir l'engager h communiquer lui-même au public sa découverte. Il l'aurait mise dans un tout autre jour que je n'ai su le faire : il l'aurait surtout appuyée de preuves chronologiques, qui lui auraient donné un nouveau degré de vraisemblance. Mais il est d'une modestie si outrée, que ses productions demeurent ensevelies dans ses portefeuilles. Il a fallu se contenter de le mettre sur la matière, et de tirer de lui ce que j'ai pu dans une simple conversation. S'il y a quelque chose qui vous paraisse ne pas bien cadrer dans son système, prenez-vous-en h moi, qui apparemment ne l'aurai pas bien rendu. *
C est présentement à vous. Monsieur, à prononcer sur cette ouverture. Sans vouloir prévenir votre jugement, il me semble que l'on peut dire que si la naissance de Julie fut un événement malheureux pour l'empire , et pour les belles prophéties de Virgile, cela n'empêche pas qu'elle ne fasse un dénouement fort heureux pour l'éclaircissement de cette églogue.
Je prévois qu'on fera une difficulté à quoi il faut tâcher de parer, Julie, dira-t-on, venant au monde si mal à propos pour
l'honneur du poète, et jetant un ridicule assez marqué sur cet horoscope prématuré, il semble qu'on aurait dû supprimer cette églogue. Vous voyez assez, Monsieur, qu'il n'est pas difficile de répondre. On a trouvé à propos de la conserver, nonobstant le peu de justesse des prédictions, à cause de la beauté de la poésie. D'ailleurs dès que cette pièce fut composée, il s'en répandit dans Rome une infinité de copies, et il aurait été impossible de les retirer.
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