‹ Œuvres historiques et littéraires de Léonard BaulacreChapitre 26 sur 31 · VIRGILE ACCUSÉ DE MAGIE AU MOYEN AGE · texte numérisé non relu

VIRGILE ACCUSÉ DE MAGIE AU MOYEN AGE

(Anliquilé de ce préjugé, sa diffusion, son origine probable. — Dom Mahillon et le trésor de Sainl-Denis. — Les raalbéraaliciens accusés de magie.)

{Journal Helvétique, Mars 1741 ; Mémoires de Trévoux^ Avril 1743.)

Parmi les opinions absurdes et extravagantes qui ont pris naissance dans les siècles ténébreux qui précédèrent le renouirellement des sciences, on ne doit pas oublier le sentiment de ceux qui faisaient passer Virgile pour un grand magicien. On sait bien que, dans ces temps de crédulité et de superstition, on taxait fort légèrement les gens de magie et de sortilège, mais od n'aurait pas cru qu'un aussi honnête homme que Tétait ce poète eût été exposé à une semblable accusation plus de mille ans après sa mort. Les journalistes de Trévoux nous ont rappelé cette extravagance. Dans un extrait qu'ils ont donné de VHûtoire des grands chemins de l^ empire romain , par Bergier, ils nous disent que « Thevet * assure avoir vu un grand chemin « ancien en Italie , qui conduisait de Gaèle a Capoue , qui était « tout pavé de carreaux de marbre noir si grands , qu'il y en

* Cosmographie de Thevet, chap. 28.

« avait que vingt hommes ne pouvaient pas lever de terre. » H ajoute « que la tradition du pays portait que Virgile le fit faire « en une nuit par art magique. » — « Il est apparemment le <c premier, disent ensuite les journalistes , qui ait écrit que ce «t grand poète ait passé pour magicien * ? »

Il est surprenant qu'ils nous donnent cette folle tradition pour si récente. Thevet vivait sous Henri III ; il dédia ses Portraits des hommes illustres à ce prince, et ce mauvais bruit est assurément beaucoup plus ancien. On voit dans la bibliothèque de Genève un précieux manuscrit sur vélin, enrichi de quantité de belles miniatures , qui est antérieur de plus d'un siècle aux ouvrages de Thevet, et où l'on trouve un long chapitre sur les prodiges magiques de Virgile. On ne peut pas beaucoup se tromper sur l'âge de ce manuscrit, parce qu'on voit, au commencement , qu'il Alt fait pour Philippe , duc de Bourgogne , et destiné à son usage. Quand il ne s'agirait que de Philippe le Bon, la date du manuscrit serait entre 1420 et 1430; il est intitulé: La fleur des histoires , et est différent de quelques autres de la bibliothèque du roi de France qui portent le même titre. Cette différence est sensible par la notice que le Père De Montfaucon a donnée de ces derniers dans sa Bibliothèque d£s manuscrits *.

Il n'est pas surprenant que les journalistes de Trévoux n'aient pas vu un manuscrit qui est peut-être unique ; mais on peut leur indiquer des auteurs connus , qui sont d'une date encore plus ancienne que cette Fleur des histoires^ et qui ont fait de Virgile un magicien du premier ordre. Naudé leur épargnera la peine de les chercher eux-mêmes. Dans Y Apologie des grands personnages accusés faussement de magie ^ l'article de Virgile fait un fort long chapitre ' ; il nous apprend que le plus ancien auteur qui ait fait de Virgile un magicien , c'est Gervais de Tilleberi. n avait été chancelier de l'empereur Othon III, k qui il dédia

* Mém, de Trévoux, Juin 1740, page 1048.

* Bibllot. Bibliothecar. Manuscrîpt. Tom. II, page 786, » Chap. XVI.

son livre De otiis Imperatoris, que Ton peut définir, sans lui faire lort^ un tissu d'impertinences. Quoique ce Gervais fût tout à fait indigne de croyance, l'imputation faite à Virgile d'avoir été im magicien consommé, ne laissa pas de faire ctiemin. Un moine français, nommé Helinand, qui mourut l'an 1223, a laissé une (Chronique universelle où Ton trouve plusieurs traits de la magie de Virgile. Tout ce qu'on a dit du docteur Faustus est peu de chose en comparaison.

On lit donc, dans cette merveilleuse chronique, que Virgile lit une mouche d'airain , qu'il plaça sur une des portes de la ville de Naples, qui y resta pendant huit années, et que, dans tout cet espace de temps , aucune mouche n'osa entrer dans la ville. Un autre moine \ Anglais de nation, a ajouté que Naples étant affligé d'un nombre infini de sangsues, en fut délivré par un talisman : c'était une sangsue d'or que notre prétendu magicien avait jetée dans un puits. Si ces sortes de figures, faites sous de bénignes constellations , ont quelque efficace contre les sangsues qui sucent le peuple, elles pourraient avoir encore leur usage aujourd'hui !

Virgile rendit un autre service important à la même ville: il y établit une boucherie où la chair ne se corrompait jamais. Il fit encore la grotte de Pausilippe par art magique, et à la prière d'Auguste; elle est longue d'environ quinze cents pas et haute de soixante. C'est un chemin ou un passage dans une montagne, qui épargne la fatigue de la mcmler et de la redescendre. Cette voûte souterraine est fort ténébreuse, ce qui aide encore à persuader le peuple que c'est une production de la magie. Sur le haut de l'entrée de celte voûte, on montre le tombeau de Virgile, comme de celui à qui on en est redevable. Ce célèbre magicien ne se contenta pas de percer la montagne, on dit encore qu'il fit en sorte que ceux qui la traversaient pour aller à Naples, n'étaient jamais ni blesses ni insultés. En général , tout ce que Ton voyait de merveilleux à Naples ou

* Alexandre Neckam. (Voyez ci-dessus, tome J, p. 107 à iil). T. II. 25

aux environs, était attribué à la magie de Virgile. Heureusement pour rhonneur de notre poète on ne le chargeait d'aucun maléfice. Sa magie n'est point la magie noire ; on sait qu'on appelle ainsi celle qui fait ses opérations par le moyen des démons. Et tout ce qu'on a attribué a Virgile était proprement les fonctions de la fée bienfaisante ; il travaillait toujours a soulager et à faire du bien.

Il ne laissait pas de se divertir quelquefois a signaler son pouvoir magique , simplement pour en faire parade. On dit que dans une ville d'Italie il avait fait une tour, ou un clocher de pierre , avec un si merveilleux artifice , qu'il branlait en même temps que la cloche, et qu'il en suivait tous les mouvements. Il n'y avait qu'à mettre la sienne à Pise, et dire qu'on la voit encore aujourd'hui penchée, et qu'elle est demeurée dans cette situation par une suite de ce branle!

Naudé nous dit encore que le grand-duc de Florence avait dans son cabinet un miroir que la tradition voulait qui eût servi à ce poëte à exercer la catoptromancie. Il me semble d'avoir lu dans la vie du Père Mabillon, qu'on en montrait autrefois un semblable a St-Denis, qu'on disait aussi avoir été le miroir de Virgile. Ce Père, qui était alors chargé de montrer le trésor de cette abbaye , eut le malheur de le laisser tomber un jour qu'il le faisait voir à des étrangers , et le miroir magique fut cassé. Le bénédictin le fut aussi , et on ne voulut plus lui confier la clef du trésor. Une réflexion qui se présente naturellement làdessus, c est que Dom Mabillon fit par accident ce qu'il aurait dû faire a dessein. Un antiquaire, qui suit les mouvements de son zèle, brise les médailles fausses qui lui tombent sous la main, afin qu'elles ne trompent plus personne. C'était une action digne d'un savant de cet ordre, de supprimer ce monument de l'ignorance et de la superstition des siècles passés, qui rejaillissait sur l'ordre même de saint Benoit , dépositaire de semblables niaiseries. Une seconde réflexion , que je crois avoir lue dans léloge historique du Père Mabillon, c'est que cette mala-

dresse, qui le lit gronder de ses supérieurs, fut après toul une fau(e heureuse [)Our lui. Il était fort distrait dans ses études par la commission de montrer le trésor de St-Denis; il en fut débarrassé aux dépens du miroir de Virgile, et, rendu à sa cellule, il devint un savant du premier ordre.

Une suite iàcheuse de cette mauvaise réputation de Virgile , c'est que , dans ces siècles barbares , il était dangereux de lire les ouvrages de ce poète; il n'en fallait pas davantage pour se voir diffamé. Pétrarque, blessé de voir de son temps la poésie latine en fort mauvais état, entreprit de la réformer. Dans ce dessein il lisait et relisait continuellement son Virgile; il était encore jeune alors. Son père aurait bien souhaité qu'il eût un peu moins de goût pour la poésie , et qu'il se tournât entièrement du côté de la jurisprudence , pour laquelle il ne lui voyait que du dégoût. Irrité de ce que son fils ne voulait point entrer dans ses vues, un jour il jeta au feu tous les poètes, et même les orateurs qu'il trouva dans la chambre du jeune homme. Virgile allait avoir le même sort , lorsque Pétrarque se jela a ses genoux pour demander quartier en faveur de cet illustre poète, et le père, qui n'était apparemment pas dans le préjugé vulgaire que ce fût un Uvre de magie, l'épargna et l'accorda enfin aux instantes prières de son fils. Cette élude assidue de Virgile , dont il faisait ses délices , pensa lui faire des affaires à Rome dans la suite. Un cardinal, qui passait pour grand canoniste , l'accusa de magie devant le pape Innocent \1I. Et quand il fallut venir aux preuves de cette grave accusation , elles roulèrent principalement sur ce que Pétrarque lisait continuellement Virgile, qui était généralement reconnu pour magicien.

Naudé emploie diverses raisons pour faire l'apologie de Virgile à cet égard. Personne n'ignore la bienveillance dont Auguste honorait ce poète. On sait que, d'un autre côté, cet empereur fit brûler tous Içs Uvres de magie; il aurait donc été bien contraire à lui-même en témoignant tant d'amitié a un nécromancien.

Autre preuve justificative, qui n'est pas moins forte : Caligula

fut aussi ennemi de ce poète qu'Auguste lui avait été favorable. On peut mettre parmi les folies de ce monstre, le mépris et la haine qu'il fit paraître pour cet excellent poëte. Elle alla si loin qu'il tâchii de faire ôter de toutes les bibliothèques les écrits et le portrait de Virgile. Si on l'avait regardé alors comme un ma- ^ gicien , Galigula aurait eu un beau champ pour le décrier, au lieu qu'il ne l'attaquait que du côté du génie, dont ce mauvais juge prétendait que le poète manquait.

La meilleure raison qu'emploie Naudé pour faire sentir l'absurdité de cette accusation de magie, c'est qu'elle était née dans les siècles de l'ignorance la plus crasse. Il fait remarquer que ceux qui l'avaient répétée en dernier lieu, comme un Bodin et quelques autres, l'avaient puisée dans la lie des plus mauvais écrivains. Ce serait perdre son temps que de travailler aujourd'hui à justifier Virgile d'un reproche que le plus grand nombre des lecteurs ne savent pas seulement qu'il lui ait jamais été fait. Si Naudé y aempIoy<^ un long chapitre de son ouvrage, c'est peut-être parce que l'on n'en était pas encore bien revenu de son temps. La seule chose qui resterait à faire aujourd'hui, c'est de rechercher ce qui peut avoir donné lieu a une tradition, si contraire au bon sens.

On pourrait d'abord soupçonner que Tusage que l'on faisait autrefois des poésies de Virgile, peut avoir donné lieu à le regarder comme un magicien. Quand les païens voulaient avoir la connaissance de quelque événement futur, ils prenaient un Virgile et un poinçon; ils enfonçaient cette espèce d'aiguille au* hasard dans le livre , et ils regardaient comme un oracle les paroles qu'indiquait la pointe de l'aiguille. On les appliquait ensuite , le mieux que l'on pouvait,* a ce que l'on avait en tête, pour leur faire prédire ce que l'on souhaitait : on appelait cela sortes virgilianœ^ les sorts virgiliens. Celte espèce d'oracle avait lieu surtout quand il s^agissait d'entreprendre quelque affaire de conséquence ; cependant il n'y a pas apparence que ce soit là ce <|ui a fait passer Virgite pour magicien. On avait

fait pendant longtemps le même usage des écrits d'Homère, sans que pour cela ce poète grec ait jamais été accusé de magie. D'ailleurs ces sorts virgiliens étaient dans loute leur force dans le cinquième ou le sixième siècle , et l'imputation faite a Virgile €st du douzième.

Ceux qui nous ont donné la vie de Virgile, comme Macrobe et Donat , nous apprennent qu'il avait fait toute sorte d'études , qu'il était universel dans toutes les sciences; mais qu'il était surtout bon physicien , et qu'il excellait dans l'astronomie et dans les mathématiques; et Ton sait que, dans les siècles d'ignorance, les bons philosophes ont passé pour magiciens. Le nom de ma* thématicien était surtout décrié, et disait à peu près autant que magicien. On a des lois des empereurs contre les mathématiciens , qui n'en voulaient qu'à la magie et a l'astrologie judiciaire. Le pape Silvestre II, bon mathématicien, fut à cause de cela accusé de magie, et à peu près dans le temps que l'on commença à en charger Virgile. De faibles esprits onl bientôt fait d'un mathématicien et d'un philosophe, un véritable magicien.

Mais on peut donner une origine encore plus vraisemblable à celte accusation. Il est plus naturel de conjecturer que, dans ces temps ténébreux , on aura pu concevoir cette opinion sinistre du poète , à la lecture de sa huitième églogue , qui a pour titre Pharmaceulria. Il y décrit plusieurs opérations magiques ; ce n'est, d'un bout à l'autre, que charmes et qu'enchantements. Des ignorants auront pu aisément s'imaginer qu'il fallait avoir pratiqué soi-même cet art pour en faire des descriptions si détaillées ; iU étaient dispensés de savoir que cette églogue est presque toute tirée d'ailleurs, et que peu s'en faut que ce ne soit une simple traduction de Théocrite. L'apologiste de Virgile dit que ce n'est pas être magicien que de décrire des enchantements. Sénèque a bien décrit ceux de Médée, et Horace ceux de Ganidie. « Homère était-il magicien, ajoute Naudé, pour avoir décrit les enchantements de Gircé? » Si les anciens ont quelquefois parlé de la Nécromancie d' Homère , il faut bien prendre

garde que cela n'aflecte point sa personne; ils appelaient sinipleraent ainsi le onzième livre de Y Odyssée, parce qu'il s'y agit de l'évocation de l'ombre de Tiresias.

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