SUR UNE ACCUSATION DE PLAGIAT FAITE A
M">« DESHOULIËRES.
(Fréron accuse légèrement H** Deshonlières d'avoir pris Tidylie des Moutons dans les poésies de Conte! . — C'est au contraire Coule! qui a copié M** Deskonlières.)
(Bibliotfièqus impartiale de Gôttingue et Leyde, cahier de Septembre et Oc-
bre 1754, tome X, â»»* partie, art. IX.)
Vous serez surpris, sans doute, Monsieur, d'apprendre que Madame Deshoulières vient d'être soupçonnée, et à peu près convaincue, d'un vol littéraire qui fait du bruit k Paris. C'est M. Fréron qui nous en informe dans ses feuilles.
t J'allai voir dernièrement, dit-il, un célèbre amateur qui a une très-belle collection de livres qu'il a lus. Notre conversation tomba par hasard sur les larcins littéraires. Je fus bien surpris lorsqu'il me dit que la fameuse idylle de Madame Deshoulières, intitulée Les Moutons, était copiée presque mot pour mot d'un ancien poète français. Pour m'en convaincre, il tira de sa bibliothèque un volume qui a pour titre : Promenades de Messire Antoine Couiel, chevalier, seigneur de Mon-ceaux, etc. Il me fit voir, à la page 103, l'idylle en question. C'est peut-être un des plus jolis morceaux qui se trouvent dans le recueil des bagatelles de Madame Deshoulières , et je suis persuadé qu'il ne contribua pas peu a sa réputation ^o A cette occasion M. Fréron fait quelques remarques sur le plagiat. « Ce
* Lettres sur quelques écrits de ce temps. Tome VI, lettre I, du 15 avril 1752, p. 66.
n'est pas de nos jours, dit-il , qu'il s'est introduit sur le Parnasse. Il y a longtemps qu'on en a reconnu la commodité. Plus d'un écrivain s'est fait un nom pour s'être approprié des pièces charmantes, ensevelies dans de vieux bouquins ignorés. Un ouvrage où l'on découvrirait ces larcins grossiers ou déguisés, ne serait pas un ouvrage inutile. Il serait bien agréable de voir la fdiation des idées, et de remonter jusqu'à la source des choses que nous admirons le plus, et dont notre ignorance fait honneur à nos auteurs modernes. »
Le plagiat se commet en prose aussi communément qu'en vers. Vous en trouverez. Monsieur, de fréquents exemples dans y Encyclopédie. Les journalistes de Trévoux ont beaucoup insisté sur ces larcins littéraires, a l'occasion de cet ouvrage. Dans deux ou trois longs extraits qu'ils en ont donnés, ils se sont arrêtés k faire voir que quantité d'articles de cet immense dictionnaire sont copiés mot à mot de quelques auteurs célèbres, sans qu'on ait indiqué en aucune manière la source où l'on a puisé. Le plagiat va quelquefois jusqu'à plusieurs pages in-folio. Il est vrai que Y Encyclopédie tenant beaucoup de la compilation, ces emprunts sont plus excusables qu'ailleurs. Cependant on fait voir, dans les Mémoires de Trévoux^ qu'il fallait nommer les auteurs de ces longs articles que l'on a transcrits mot à mot, et que cette réticence, si fréquente dans cet immense recueil, a de grands inconvénients*. Heureusement le magistrat ne connaît point des vols littéraires. On peut les commettre impunément, et ce n'est point ce qui a fait condamner le livre. Mais en voilà assez sur le plagiat en général; revenons à nos Moutons. M. Fréron n'a pas su que, il y a environ vingt ans, on avait intenté la même accusation contre cette dame. Voici ce qu'on nous écrivit alors de Paris.
«Je dois vous faire part d'un point littéraire assez curieux, c'est que les Moutons de Madame Deshoulières ne sont pas
' Mém. de Trévoux, janvier, février et mars 1752.
d'elle, el qu'elle tes a volés - presque mot à luol dans un livre intitulé les Promenades de Messire Ant, Coutel^ seigneur de Monceaux^ e(c., imprimé à Blois chez Moette, sans date à la vérité, mais qui a l'air d'être de l'an 1649. Je me trouvai l'autre jour dans une maison où le larcin fut dénoncé et vérifié. »
Nous écrivîmes à Paris à d'autres gens de lettres pour avoir quelque éclaircissement là-dessus. On nous envoya un mémoire assez satisfaisant, et qui suffisait pour justifier la dame accusée de plagiat. Munis de ce secours, nous fîmes une réponse qui revenait à peu près à ceci :
Si l'on s'en était tenu à dire que Madame Deshoulières, dans son id)lle des Moutons^ a profité habilement des pensées d'un autre poète, qui avail traité ce sujet avant elle, le mal ne serait pas grand, et sa réputation n'y serait pas fort intéressée. Eh bien soit, dirions-nous, le fond de la pièce n'est pas d'elle : elle a mis en œuvre les pensées d'aulrui, mais elle y a mis un tour fin et délicat. Si, dans cette occasion, elle n'a pas voulu se donner la peine d'inventer, on ne doit pas douter pour cela de la fécondité de son génie. On a d'autres poésies toutes de son cru , et du même genre que celle-ci , des idylles sur les Oiseaux, sur le Ruisseau et sur Y Hiver, qu'elle n'a empruntées à personne.
Mais l'accusation est bien plus grave. « Les Moulons ne sont pas d'elle, dit-on, elle les a volés presque mot à root... le larcin fut dénoncé et vérifié l'autre jour dans une maison où je me trouvais. »
Voilà un ton bien décisif sur une chose qui demandait que l'on suspendit un peu son jugement. C'était bien assez de nous informer de la grande conformité que l'on trouve entre ces deux pièces : ceux qui firent celte découverte à Paris devaient , ce me semble, dans l'embarras de savoir à qui appartenaient res Moulons, les mettre en séquestre pour quelque temps, jusqu'à ce qu'on eût été plus amplement informé. La [irocé-
dure eûi été plus régulière. Cela valait beaucoup mieux que de crier si étourdiment au voleur.
M. Fréron renouvelle cette accusation avec aussi peu de ménagement pour cette dame. Afin que le lecteur puisse bien juger du plagiat, il produit les deux pièces en entier. Je mécontenterai de donner ici un échantillon de chacune. Yoici comment débute Antoine Coutel:
Hélas ! jjetits moutons, que vous êtes heureux !
Vous paissez dans nos champs sans souci, sans alarmes :
Si tôt qu'êtes aimés, vous êtes amoureux ;
Vous ne savez que c'est de répandre des larmes,
Vous ne formez jamais d'inutiles désirs,
Vous suivez doucement les lois de la nature,
Vous avez sans douleur, tous les plus grands plaisirs,
Exempts de passions qui causent la torture
Les changements que Madame Deshoulières a faits a cette pièce, dit M. Fréron, ne lui ont pas coûté beaucoup de peine, comme vous allez voir.
Hélas ! petits moutons, que vous êtes heureux !
Vous paissez dans nos champs sans souci, sans alarmes.
Aussitôt aimés qu'amoureux ; On ne vous force point à répandre des larmes. Vous ne formez jamais d'inutiles désirs.
Dans vos tranquilles coeurs l'amour suit la nature ; Sans ressentir ses maux, vous avez ses plaisirs : L'ambition, l'honneur, l'intérêt, l'imposture
Qui font tant de maux parmi nous.
Ne se rencontrent pas chez vous, etc.
Pour justifier cette dame, il serait inutile d'essayer de diminuer le rapport que Ton croit remarquer entre ces deux idylles. Ceux qui les ont vues l'une et Tautre et qui les ont comparées, y ont trouvé le même nombre de vers, les mêmes images et les mêmes pensées. La seule différence est que l'idylle de la dame est en vers irréguliers, et celle du poète est toute de vers de douze syllabes. D'environ cinquante vers que contient l'idylle.
ANECDOTE SUR LA MARQUISE DES i:iitretieii« mur 1» Pluralité de« Mondes DE FONTENELLE.
(La marquise interlocalrice du livre de Fontenelle u*e8l pas un être ifflagioaire : cVsl la marquise de la lésangère, fille de I** de la Sablière. — Les femmes savantes au dix* septième siècle.)
{Journal Helvétique, Août 1739. — Bibliothèque Germaniqt*e, année 1741,