‹ Œuvres historiques et littéraires de Léonard BaulacreChapitre 28 sur 31 · tome L, article IV · texte numérisé non relu

tome L, article IV

Vous appréciez, Monsieur, les Entretiens de M. de Foûtenelle sur la pluralité des mondes, cet inimitable chef-d'œuvre dans lequel l'auteur a déridé la physique et l'astronomie, jusqu'au point d'en faire un amusement pour les dames. Il introduit dans ces dialogues une interlocutrice que l'on instruit, une femme pleine d'intelligence et de pénétration. M™® la marquise de G... Aentendre l'auteur dans sa préface, ce ne serait que «une fiction qui lui sert à rendre l'ouvrage plus susceptible d'agré- «ment, et à eycourager les dames par cet exemple. » Et cependant ce personnage, au lieu d'être, comme l'auteur l'insinue, une « marquise imaginaire, » est au contraire un être très-réel. J'ai là-dessus des mémoires qui ne me permettent pas d'en douter, et que je crois suffisants pour débrouiller cette anecdote.

La scène des Entretiens se passe en Normandie. La dame qui y figure si bien s'appelait M™® la marquise de la Mésangère. Son nom était Marguerite de Rambouillet. Elle était fdie d'Antoine de Rambouillet, plus connu sous le nom de marquis de la Sablière. Il était conseiller et secrétaire du roi. C'était un bel esprit, de qui nous avons un recueil de Madrigaux qui sont estimés, mais qu'il avait composés par pur amusement.

La mère de Madame de la Mésangère s'appelait Marguerite Hessin, qui a fait aussi du bruit dans le monde sous le nom de

Madame Je la Sablière. C'était une dame qui avait du goût pour la poésie, et ()lus encore pour la philosophie. C'est pour elle que Bemier fit V Abrégé de Gassendi, Elle était en relation avec les mathématiciens et les philosophes les plus estimés. Elle avait une correspondance avec M. Bayle. Ce fut chez elle que le célèbre La Fontaine, après avoir dissipé tout son patrimoine, trouva un asile. Il demeura près de vingt ans chez cette généreuse bienfaitrice, qui pourvut généralement à tous ses besoins. Il ne manqua pas de la célébrer dans une de ses Fa6/es(la2i6®). Il lui donne un esprit mâle, avec toutes les grâces de son sexe. La Fontaine n'a pas oublié M""® de la Mésangère dans ses Fables, Il lui a dédié une imitation de Théocrite . intitulée : Daphnis et Alcimadure. Il y loue la mère et la fille; voici comme il débute :

Aimable fille d'une mère A qui seule aujourd'hui mille cœurs font la cour, Sans ceux que l'amitié rend soigneux de vous plaire, Et quelques-uns encor que vous garde l'amour ;

Je ne puis qu*en cette préface,

Je ne partage entr'elle et vous Un peu de cet encens qu'on recueille au Parnasse, Et que j'ai le secret de rendre exquis et doux. Je loûrai seulement un cœur plein de tendresse, Ces nobles sentiments, ces grâces, cet esprit. Vous n'auriez en cela ni mâîtrei ni maîtresse. Sans celle dont sur vous l'éloge rejaillit.

M"** de la Sablière étant née de parents qui brillaient autant par leur esprit, il n'est pas surprenant que la nature lui eût donné beaucoup de pénétration et de génie. Elle fut mariée assez jeune au marquis de la Mésangère, conseiller au parlement de Normandie. L'un et l'autre étaient de la religion réformée. M. de Fontenelle, qui était de ce pays-là, et qui, de Paris, était retourné à Rouen pour une affaire, passa les vacances d'automne, c'est-k-dire deux ou trois mois, dans les terres du marquis. La dame avait alors vingt-cinq on vingt-six ans, et

était très-bien faite. Il ne faut pas chercher ailleurs la fameuse marquise de M. de Fontenelle, ni même, dit-on, sa Glarice.

M. de la Mésangère mourut assez jeune, et sa veuve épousa, en février 1690, le marquis de Noce, qui fut ensuite premier gentilhomme du duc d'Orléans, régent. Cette charge lui donnait de gros appointements, qui vinrent fort à propos, car c'«était' un homme de plaisir, qui avait dissipé son bien et celui de sa femme. La marquise mourut le 30 novembre 1714, âgée de 57 ans, sans avoir eu aucun enfant de ce mariage. Le marquis de Noce est aussi mon depuis peu de temps. Le Mercure de France^ de juin 1739, l'a mis dans sa liste, et nous a appris quelques particularités de sa vie. C'était bien la place de nous dire que la dame qu'il avait épousée était la célèbre marquise de la Pluralité des mondes. Apparemment M. de la Roque a ignoré cette anecdote.

Avant que notre marquise eût fait connaissance avec M. de Fontenelle, elle n'était point du tout philosophe. C'est là l'idée qu'il nous en donne dans ses Entretiens , et voici un fait bien propre à le prouver. C'est un procès fort échauffé qu'elle eut avec une autre dame, à peu près de sa qualité, nommée Madame de Beuzevillette. Il s'agissait de cette importante question, si le banc d'une de ces dames, dans le temple de Quevilli, où les réformés avaient leur exercice, près de Rouen, si ce banc aurait un dossier , ou s'il n'aurait qu'un simple siège. La dispute fut des plus vives. Le parlement de Normandie jugea cette affaire en premier ressort , mais elle ne fut pas finie. Elle fut portée jusqu'au conseil du roi, qui non-seulement fit main-basse sur le dossier, mais qui prit même cette occasion de chagriner les réformés, en donnant un règlement général, qui défendait toutes les places d'honneur dans les temples des réformés, comme introduites par la vanité. Ce fameux dossier fit dépenser 20 ou 30,000 livres a ces dames. Ce procès était assorti au pays qu'habitait alors notre marquise. Ce sont là des productions du terroir normand. Boileau aurait pu, de ce dossier, faire

le sujet d'un poème propre à faire symétrie -avec son Lutrin. Le P. Simon, dans ses Lettres choisies (page 34), nous a donné le détail de ce procès.

Après vous avoir cité mon garant sur cette vive dispute, il est nécessaire de vous dire aussi d'où je tiens que, dans la suite, cette dame fut la disciple de M. de Fontenelle, et que c'est avec elle qu'il fit l'agréable promenade, ou le savant voyage dans toutes les planètes. Je vous connais. Monsieur, pour être de ces gens qui ne souffrent pas qu'on leur avance rien sans de bonnes preuves. Voici les miennes.

La famille de la Sablière étant protestante, deux sœurs de notre marquise sortirent de France, à la révocation de l'édit de Nantes. L'une était mariée a M. Muisson, conseiller au parlement de Paris. Elle se retira à la Haye où je l'ai vue fort souvent, et c'est d'elle que je tiens que sa sœur était la marquise de là Pluralité des mondes. Madame Muisson mourut à la Haye, quelques mois avant Madame de Noce. En quittant la Hollande je passai en Angleterre, où je fis aussi connaissance avec M. de la Sablière, frère de ces dames. J'étais actuellement avec lui, lorsqu'il apprit la mort de sa sœur Madame de Noce, et il nous redit a cette occasion, sur le chapitre de cette dame, ce que j'avais déjà appris en Hollande de Madame Muisson, je veux dire que c'était bien elle qui était la marquise qui figurait si avantageusement dans les Entretiens de M., de Fontenelle. Je crois. Monsieur, que voilà suffisamment de preuves pour faire valoir mon anecdote.

Le seul scrupule qui pourrait vous rester, c est sur le mystère que l'on a affecté là-dessus jusqu'à présent. D'où vient qu'il y a si peu de gens dans la confidence? Depuis quarante ou cinquante ans ce fait ne devrait-il pas être parfaitement éclairci? Peut-être que ce que je vous répondrai à cet égard ne vous paraîtra pas tout à fait satisfaisant. Je n'ai que des conjectures, mais qui pourront vous en faire naître d'autres plus vraisemblables, et capables de vous contenter.

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La raison la pins probable, à mon avis, du secret que l'on a gardé, c'est que la marquise n'a point voulu être connue, et cela par un principe de cette fausse honte qu'ont les dames de passer pour savantes. M. de Fontenelle nous a peut-être donné lui-même la clef de ce mystère dans l'éloge de M. Carré, son confrère. Il nous apprend que cet académicien enseignait la philosophie à plusieurs dames, mais qu'elles s'en cachaient. Son commerce avec elles, dit-il, avait l'assaisonnement du mystère ; car elles ne sont pas moins obligées à cacher les lumières acquises de leur esprit, que les sentiments naturels de leur cœur ; et leur plus grande science doit toujours être d'observer jusqu'au scrupule les bienséances extérieures de l'ignorance * .

Il est vrai que les dames travaillent aujourd'hui à s'affranchir de ce scrupule, mais toujours avec quelque ménagement. M. l'abbé Nollet, qui est présentement à Turin, donnait l'année dernière à Paris des leçons de physique expérimentale, qui étaient fort fréquentées par le beau sexe. Mais pour ne pas faire trop les savantes, les dames qui suivaient ce cours d'expériences avaient soin de déclarer qu'elles se rendaient chez l'abbé, à peu près comme on va aux spectacles. C'est lui-même qui nous apprend qu'elles prenaient celte précaution pour ne pas donner prise aux censeurs. Il nous décrit d'une manière si singulière les dispositions de plusieurs de ses disciples, que je crois devoir les rapporter ici; car je m'imagine que vous n'avez pas vu l'espèce de programme qu'il a donné au public. Il nous apprend donc, dans cette brochure, que quelques dames que le désir de s'instruire conduisait chez lui , faisaient entendre qu'elles n'y allaient que pour s'amuser. Au contraire, quelques hommes, que l'amusement seul attirait, se paraient du désir de l'instruction, en sorte que, de part et d'autre, les vrais motifs étaient dissimulés, ou par vanité, ou par mauvaise honte.

Outre cette raison , commune a toutes les personnes de son

* .Hm.del'Aradémie^ de l'an 1717.

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sexe, Madame de la Mésangère en avait une particulière pour ne pas se faire connaître pour cette contemplatrice des astres. Tout le monde sait ce qui était arrivé à Madame de la Sablière, sa mère. De son temps, elle était aussi allé voir les étoiles avec MM. de Roberval et Sauveur, deux mathématiciens célèbres. Quoiqu'elle eût évité toute ostentation dans le goût qu'elle inarquait pour la philosophie, Despréaux ne laissa pas de l'en railler dans sa Satire contre ks femmes.

• . Bor>, c'est cette savante

Qu'estime Roberval, et que Sauveur fréquentç. D'où vient qu'elle a l'œil trouble, et le teint si terni? C'est que sur le calcul, dit-on, de Cassini, Un astrolabe en main elle a, dans sa gouttière, A suivre Jupiter passé la nuit entière.

Vous savez bien, Monsieur, que ce qui avait choqué notre poète, ce n'est pas proprement qu'une dame s'amusât à observer les immersions ou les émersions des satellites de Jupiter, ou ses taches. Ce qui le blessa, ce sont les observations qu'elle fit dans un autre astre qui commençait à briller alors ; je veux parler de Despréaux lui-même, dont les ouvrages faisaient du bruit. Madame de la Sablière y remarqua quelques fautes, et en avertit l'auteur. Elle avait surtout relevé un quiproquo de l'épitre V.

Que l'astrolabe en main un auti^ aille chercher Si le soleil est fixe, ou tourne sur son axe, Si Saturne à nos yeux peut faire un parallaxe.

Madame de la Sablière, qui en savait beaucoup plus que lui en astronomie, lui fit remarquer que l'astrolabe n'est pas un instrument propre k faire ces sortes d'observations. On trouva encore deux ou trois fautes dans ces vers. Les ennemis de Despréaux ne manquèrent pas de bien faire valoir cette critique , ce qui irrita encore plus le poète. Au lieu de convenir de bonne foi qu'il s'était trompé, il ne chercha que l'occasion de se venger, et il la trouva dans sa Satire contre ks femmes. Il y dépeint T. II. 26

Madame de la Sablière comme une savante ridicule, et, par une récidive burlesque, il lui met encore l'astrolabe en main, pour vérifier, dit-il, des calculs de Cassini, et il fallait nécessairement pour cela un télescope. Je ne rappelle pas ces traits pour vous les apprendre, ils sont trop connus pour que vous les puissiez ignorer; mais je vous les présente de nouveau, pour que vous jugiez de l'impression qu'ils durent faire sur Madame de la Mésangère. Elle ne put que craindre un peu pour elle-même, quoique Despréaux, par sa mauvaise critique, se fût donné plus de ridicule à lui-même qu'il n'en jeta sur la dame qu'il attaquait.

Ilest vrai que la Satire contre les femmes ne parut que quelques années après les Entretiens de M. de Fontenelle; mais Despréaux n'avait pas attendu jusqu'à l'impression de sa dernière satire , pour montrer sa mauvaise disposition contre Madame de la Sablière. Il lui était déjà échappé en conversation plusieurs traits piquants sur le commerce de cette dame avec les savants. La fille craignit d'avoir le sort de la mère, et pour s'en garantir, elle exigea apparemment de M. de Fontenelle de ne la point déceler.

On pourrait être surpris de ce qu'après la mort de la dame, en 1714, M. de Fontenelle ne s'est pas regardé comme libre de cet engagement au secret. Il semble qu'alors il pouvait et il devait parler. Peut-être aussi l'a-t-il fait, sans que cela nous soit parvenu. Peut-être encore a-t-il regardé cette question comme n'étant plus de saison. Je pourrais ajouter, que quelque changement désavantageux causé par les années chez la dame dans sa personne, et peul-être aussi dans l'esprit, peut avoir donné lieu à la réticence. Quesais-je, moi? Le pays des conjectures est fort vaste, et par cela même on est fort sujet à s'y égarer. Le plus sur est donc de ne pas s'y enfoncer davantage.

Mais quelques raisons que les intéressés aient eu de donner le change au public, elles ne paraissent pas assez fortes pour empêcher ceux qui sont an fait de parler aujourd'hui. La dame

et ses deux époux étant morts, on ne voit pas quel ménagement on aurait encore à garder. Au contraire, la justice veut qu'enfin on fasse connaître cette dame. Le rôle qu'elle joue dans les Entretiens sur la pluralité des mondes ne peut que lui faire beaucoup d'honneur. Elle a quelque droit à l'immortalité que la postérité semble promettre à cet ouvrage. Si pendant sa vie la modestie lui a fait garder l'incognito, on doit la dévoiler après sa mort, pour lui rendre ce qui lui est dû.

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