DU MARTYRE DE LA LÉGION THÉBËENNE
(Journal Helvétique, Mai, Juin, Juillet 1746.)
(l. Chroniaoe des martyrs Thébéens : son origioe: doutes qa'eile occasionne : disserlatioD de Du Bourdien. — Fondation de Tabbaye d'Agaone. — Saint Victor ; colonne trouvée dans les ruines de IVglise de ce nom à Genève).
Le martyre de la légion thébéenne est un point important de l'histoire ecclésiastique du Valais, car rien n'illustre plus ce pays que la mort tragique de ces braves athlètes. M. Briguet y consacre deux chapitres de son Vallesia christiana. Voici comment il en expose l'histoire :
La légion thébéenne, toute composée de chrétiens, servait dans l'armée de Maximien , que Dioclétien avait associé à l'empire. Cet empereur passa dans les Gaules dès le commencement de son règne ; il avait avec lui la légion dont il s'agit, qu'il avait fait venir d'Orient. Pour se reposer de la fatigue du voyage, on s'arrêta quelques jours dans le Valais. Dans cet intervalle,
* Sixième journée.
Maximien fit un sacrifice aux dieux , et ordonna k tous ses soldats de leur offrir de Tencens. Maurice , chef de cette légion , la fit retirer à quelques milles , pour ne point se souiller de ce culte idolâtre. L'empereur leur commanda de revenir pour sacrifier ; ils répondirent généreusement que leur religion ne leur permettait pas de prendre part k ces sacrifices. Maximien , irrité de cette désobéissance, ordonna que la légion fut décimée, c'estk-dire que de dix on en tii mourir un , tiré au sort ; c'était une peine militaire établie contre les coupables. Il comptait que la mort de quelques-uns intimiderait les autres ; il réitéra ensuite ses ordres , mais inutilement. Les soldats thébéens répondirent courageusement qu'ils souffriraient plutôt toutes sortes d'extrémités que de rien faire contre la religion chrétienne. Maximien les fit décimer une seconde fois, mais ils ne s'ébranlèrent point. Le tyran, désespérant de pouvoir vaincre une telle constance, ordonna de les faire tous mourir. Ses autres troupes marchèrent pour les environner ; ils ne firent aucune résistance, mirent bas les armes, et présentèrent le cou aux persécuteurs, qui les taillèrent tous en pièces. Ce fut le 22 septembre qu'ils souffiîrent ainsi le martyre. Leurs principaux officiers étaient Maurice, Exupère et Candide. On range encore parmi les martyrs distingués : Victor, Innocent, Vital, et un second Victor, que Ton joint k saint Ours, tous deux soldats de la même légion, mais qui souffrirent le martyre k Soleure.
L'histoire de cette légion a été longtemps regardée comme véritable , et aucun auteur n'avait élevé des doutes k ce sujet. Les protestants l'ont admise comme les catholiques romains • sans examiner la chose de plus près. En effet, ne rendant aucun culte aux martyrs , il ne leur importe pas beaucoup d'examiner sévèrement si ceux qu'on nous donne pour tels ont effectivement sacrifié leur vie pour la cause de l'Ëvangile. C'est tout autre chose dans TËglise romaine , où l'on en fait un objet de culte. Leurs docteurs doivent examiner avec soin toutes les histoires que l'on débite des saints dont on prétend que le
paradis est peuplé. Malheureusement il y a un autre intérêt qui combat celui-ci , un intérêt qui s'oppose à cet examen rigoureux^ et qui empêchera toujours qu'on ne travaille sérieusement à se désabuser. Que deviendraient tant d'églises érigées en l'honneur de ces prétendus saints ? Il ne serait pas prudent de trop creuser les merveilleuses histoires qui sont le fondement des revenus immenses dont jouissent certaines communautés. La riche abbaye de Si-Maurice se trouve, autant qu'aucune autre, dans ce cas.
Quoique j'aie dit que les auteurs protestants conviennent assez en général de la vérité de cette histoire, il faut en excepter deux ou trois. Le Sueur, par exemple, dans son Histoire de VÉglhe et de l'Empire^ sur l'an 297, laisse assez voir ce qu'il en pense. Après avoir narré le fait, il remarque que Grégoire de Tours est le premier qui l'a rapporté , et il applique ici ce que Baronius a dit de cet historien dans quelque cas semblable, «r qu'il faut donner ces choses, comme aussi quantité d'autres, k la simplicité de Grégoire de Tours. » Spanheim , dans sa grande Introduction à l'histoire ecclésiastique , traite sans détour le martyre de la légion thébéenne de fabuleux , et il le prouve par diverses raisons ^
Mais celui qui a donné la plus rude atteinte à cette histoire , c'est Jean du Bourdieu , d'abord ministre à Montpellier, et ensuite de l'église de la Savoie à Londres. Il publia, en 1705, une Dissertation critique sur le martyre de la légion théliéenne. Quoiqu'elle eût été originairement composée en français , il en parut dès 1 696 une traduction anglaise , faite sur le manuscrit de l'auteur.
M. du Bourdieu nous apprend k quelle occasion ce petit ouvrage fut composé. En 1691 il accompagna, en qualité de chapelain , le duc de Schomberg , qui allait en Piémont au secours du duc de Savoie , qui était fort pressé par l'armée de France.
• Frider, Spanheim Opéra, t. I, 1701, p. 90.
Turin craignait d'être investi , et on menaçait le prince de le dépouiller de tous ses États ; mais les Français furent repoussés et Turin fut délivré de ses alarmes. Les patrons de cette capitaie sont trois soldats de la légion thébéenne : Solutor^ Adventor et Octavius. On fit des prières publiques pour remercier le ciel de cette délivrance , et on ne manqua pas d'en faire honneur aux martyrs protecteurs de Turin , dont les reliques sont dans l'église des Jésuites. M. du Bourdieu assista au sermon d'un de ces pères, qui s'écria plusieurs fois : « Peuple de Turin, bénissez vos libérateurs, bénissez ces saints martyrs qui veillent pour votre conservation , et dont les mérites et les prières ont sauvé votre ville , vos familles et vos biens!... » II fut encore témoin du service solennel que l'on fit quelque temps après k l'honneur des soldats thébéens dans la même église des Jésuites. On mit les reliques de ces martyrs sur un trône couvert de brocard d'or, et éclairé d'un nombre infini de flambeaux. L'archevêque oflicia pontificalement ; la cour assista à ce service, et adora l'urne qui renferme ces corps sacrés (ce sont les termes de la relation de cette cérémonie que fit imprimer un jésuite). M. du Bourdieu forma dès lors le dessein d'examiner l'histoire de cette légion , et, de retour en Angleterre, il s'y appliqua sérieusement.
Ce ministre entreprend donc de prouver, dans sa dissertation , que rien n'est plus douteux que tout ce qu'on a débité de cette légion thébéenne. Le seul titre un peu ancien que l'on ait produit d'abord en faveur de ce martyre, est une lettre attribuée à Ëucher, évêque de Lyon, et adressée a un autre évéque nommé Salvius. Ou y trouve, dans un assez grand détail, la passion de ces martyrs ; malheureusement il y a quelque chose de trop dans le manuscrit d'où on l'a tirée : il fait mention de Sigismond^ et désigne même des temps postérieurs k ce prince ; or, ce roi de Bourgogne mourut environ l'an 520, comment Ëucher aurait-il pu parler de lui , puisque lui-même était mort dès l'an 450?
Il est vrai que, depuis.la relation publiée par Surius, le père
Chifflet y dans son Paulinus illustratus (ou traité pour éclaircir les ouvrages de saint Paulin) a publié une autre relation ; il dit qu'il l'a tirée d'un très-ancien manuscrit du monastère de Saint- Claude. Rien ne pouvait venir plus k propos , car le martyre de cette légion commençait à paraître fort douteux. C'est aussi ce qui a fait conjecturer à M. du Bourdieu que ce manuscrit pourrait bien avoir été rectifié, et qu'on en a retranché tous les indices de fausseté qui sautent aux yeux dans celui de Surius et de Baronius. Le père Ruinart l'a copiée d'après Chifflet, dans ses Acta sincera martyrum » page 274 . M. du Bourdieu s'en tient donc à ceci , qu'il est très-vraisemblable que cette relation a été composée originairement par quelque moine du septième siècle, et que le manuscrit de saint Claude a été retouché par quelque autre , qui , plus habile que le premier auteur, a eu soin d'en ôter les anachronismes et les contradictions.
Les raisons données par du Bourdieu démontrent que This''toire de la légion thébéenne est plus que douteuse. Reconnaissons cependant qu'il est allé trop loin , et que cette relation est plus ancienne qu'il ne le dit. Il est prouvé que, dès le cinquième siècle , on racontait déjà cette histoire à peu près comme on la trouve dans Chifflet. Notre ministre n'a pas connu une pièce qui est tout a fait essentielle dans ce procès , et qu'on trouve dans les œuvres d'Avitus , pubUées par Sirmond , qui les a tirées d'un manuscrit contemporain , sur papyrus , que le célèbre de Thou possédait.
Dans huit ou dix lignes qui nous soiit restées d'une homélie prononcée par Âvitus dans l'église d'Âgaunum le 22 septembre, jour de la passion des martyrs, nous apprenons ces deux ou trois choses.
La première, qu'Avitus croyait qu il y en avait eu un tràsgrand nombre ; il ne se contente pas de leur donner le nom de légion^ il en parle comme d'une armée^ ce qui au fond est la même chose.
Il dit, en second lieu, que cette armée fut décimée deux fois.
et qu'enfin personne n'en réchappa ; il donne à cette armée le titre A'/ieurmse. Grégoire de Tours dit que cette légion était appelée la Légion heureuse^ comme un surnom qui lui était propre. Le poète Yenantius Fortunatus le lui donne aussi, mais peut-être voulait-il seulement marquer par Ik le bonheur qu'elle avait eu de mourir pour Jésus-Christ ^
Mais ce que ce fragment nous apprend de plus important , c'est qu'Avitus y marque positivement que le jour de la fête de ces martyrs , c'était une coutume établie de lire dans l'Église les actes de leur passion , et il dit qu'on vient le faire comme l'usage l'exigeait * . Or, comme Avitus les a connus au commencement du sixième siècle , on peut conjecturer qu'ils sont à peu près du temps d'Eucher, qui mourut au milieu du cinquième siècle.
M. du Bourdieu , dans la vue de rendre cette pièce moins ancienne, s'étend beaucoup k prouver qu'elle ne saurait être d'Ëucher ; il n'y trouve ni l'éloquence, ni le style de cet évéque. M. Dupin est du même sentiment. — On trouve k la tête de ces actes une épitre dédicatoire k l'évêque Salvius , qui ne peul être d'Eucher, car il y est dit « que des provinces les plus reculées on offrait de l'or, de l'argent , des présents en l'honneur de nos saints, » ce qui ne pouvait pas encore être vrai au cinquième siècle. Mais il y a apparence que cette préface a été ajoutée dans la suite , et qu'elle n'est pas de la première main ; on peut soupçonner qu'elle n'y était pas du temps d' Avitus.
La relation de la mort des martyrs raconte que , lorsqu'on leur bâtissait une église k Agaune, un charpentier païen de« meura seul dans le nouveau bâtiment pendant que tous les chré-
Tali fine polos felix exercitus intrans Junctus apostolicis plaudit honore choris.
Lib. Vm , carm. 4. Il y avait bien une légion appelée Seconda felix Va^ lentis Tliebœoruniy mais M. du Bourdieu prouve que ce ne peut pas être la nôtre.
• Praeconium felicis exercitus ex consuetudinis débite, séries lectae
passionis explicûit.
tiens étaient k l'église un jour de dimanche. Les saints, indignés, se manifestèrent k lui , et , après l'avoir bien battu , ils lui reprochèrent la profanation qu'il faisait du saint jour du repos , et l'audace qu'il avait de travailler à leur temple, tout idolâtre qu'il était. Eucher (nous dit du Bourdieu) avait trop de bon sens pour avoir débité une historiette si ridicule. Les martyrs devaient-ils maltraiter cet ouvrier parce qu'il n'observait pas le jour du dimanche ? Mais le commandement de consacrer à Dieu ce jour-lk, n'est pas un précepte moral qui oblige tous les hommes par lui-même. Avant donc de mahraiter cet homme, ces bienheureux soldats devaient Finstruire de la vérité de la religion chrétienne , et de l'obligation indispensable de réserver un jour pour servir Dieu dans ses temples. C'est aussi une plaisante délicatesse à ces saints, de ne pouvoir souffrir qu'un païen f&t employé à leur construire une église ! Les Juifs, malgré l'horreur qu'ils avaient pour les autres nations, ne laissaient pas de s'en servir pour la construction du temple de Jérusalem, et ils ne firent point de scrupule de consacrer au service divin des vases fabriqués par des mains idolâtres. Le narrateur reconnaît si peu que ce miracle demandait quelque correctif, qu'il débute en déclarant « qu'il n'a pas cru devoir le passer sous silence, » quod miraculi tune apparuerU nequaquam tacendum putam,
M. du Bourdieu ajoute que la mention de ce miracle, arrivé lors de la construction du temple d'Agaune (laquelle est attribuée à Sigismond en 515, par l'évéque Marins dans sa chronique, et par Grégoire de Tours), prouve que la relation ne saurait être d'Ëucher, mort environ l'an 450 ; mais cette raison n'est pas concluante. Quoique Sigismond soit regardé comme le fondateur du monastère de Saint-Maurice , Yégltse peut être beaucoup plus ancienne. On a une vie de saint Romain, premier abbé de Condai ou St-Claude en Franche-Comté , écrite par un de ses disciples, qui fait voir que, déjà de son temps , il y avait une église k St-Maurice. On y lit qu'il faisait quelquefois des
pèlerinages dans les lieux de son voisinage , consacrés par la dévotion des fidèles ; qu'il alla avec un de ses compagnons visiter le tombeau de saint Maurice dans Tégliscf d'Âgaone , et qu'il passa par Genève. Cet abbé mourut au plus tard l'an 460; lilucher a donc pu parler de la construction de cette basilique.
Même avant Sigi^^niond , il y avak déjà quelque espèce de monastère à St-Maurice. Le fragment d'homélie d'Avitus déjà cité , porte qu'elle fut dite : In basilka sanctonm Agaunensium^ in innovalione monasterii ipsius^ vel passione marlyrum^ c'est-àdire dans l'église d'Agaune, le jour de la fête de ses martyrs, lorsqu'on eut réparé et renouvelé le monastère. Or, on ne saurait refuser de croire Avitus , qui était sur les lieux et témoin oculaire, tandis que Marins n'a écrit sa chronique que plusieurs années après, et peut avoir confondu le restaurateur du monas* tère avec le fondateur. Mais il est aisé d'accorder ces différents témoignages, en supposant que ce monastère, avant Sigismond, était fort peu de chose, qu'il n'avait peut-être que deux ou trois moines pour desservir Téglise, qu'ainsi on a pu le compter pour rien, en comparaison de ce qu*il devint dans la suite. Sigismond fit donc bâtir une nouvelle église beaucoup plus belle que la première ; il fil construire un vaste monastère, capable de loger un très-grand nombre de moines, car on dit qu'il y établit une psalmodie perpétuelle ; il fit des fonds pour l'entretien de celte grande communauté. On a donc pu qualifier Sigismond de fondateur, comme dans les Annales bénédictines^ Charlemagne est appelé fondateur de plusieurs abbayes qui existaient avant lui , à cause des nouveaux édifices qu'il y avait fait construire, et des grands revenus qu'il leur avait assignés.
Le hasard m'a fait découvrir un passage qui donne quelques lumières sur ce qu'il y avait à Agaune avant le roi Sigismond ; c'est dans la vie de saint Achivus, troisième abbé, écrite par un de ses disciples, et qui est dans les Acta sanctorum^ mai, tome I , p. 84. Il nous dit assez naïvement qu'alors ce prétendu )[l)on£|Stère était promiscua vulgi commixla habiiatio^ une com^
inunauté de laïques des deux sexes ^ dirigée apparemment par le prêtre ou le moine qui desservait l'église ou la chapelle , et que les actes de saint Sévérin , écrits fort lard , appellent improprement un abbé. Il nous apprend que Maxime , évêque de Genève, conseilla au roi Sigismond d'écarter cette multitude qui s'assemblait , comme on l'insinue , à des heures indues , où il se passait des choses irrégulières sous prétexte de dévotion , et d'y substituer des serviteurs de Dieu, pour le louer sans cessé jour et nuit: exclusisque aclionibus lenebrarum^ (lies perpelutis habereiwr. Cette maison ne pouvait donc être appelée un monastère que fort improprement. Il y en a qui croient qu'il y avait la quelques cellules de solitaires , qui ne tenaient pas les unes aux autres; ce n'était pas non plus Ik proprement un monastère.
Au surplus, une fois que nous avons reconnu que la relation des martyi*s thébéens a été connue d'Avitus, qu'ainsi elle est plus ancienne que lui, et date du cinquième siècle, il nous importera peu de savoir si elle est bien d'Ëucher, évéque de Lyon , ou de' quelque autre. Si M. du Bourdieu a commis à cet égard une petite méprise, il n'en a pas moins, dans cette attaque en forme qu'il a le premier dirigée contre la tradition thébéenne, fait preuve d'une érudition bien dirigée, employée pour démêler le vrai d'avec le faux ; on reconnaît en lui un critique fort versé dans l'antiquité.
Je traiterai maintenant ici de ce qui regarde saint Victor, qui était aussi , à ce que l'on prétend, de la légion thébéenne. Nous avons eu à Genève une fameuse église dédiée à ce saint, dans un faubourg qui portail son nom; il était à l'orient de la ville, et fut rasé en 1534, une année avant la Réformalion. On fut obligé d'en venir là à cause des guerres qu'on avait avec la Savoie ; on fit des fortifications qui demandèrent que plusieurs de nos faubourgs fussent démolis.
Toute la légion thébéenne n'était pas rassemblée à Agaune , lorsqu'elle fut attaquée par les persécuteurs. Maximien donna ordre de poursuivre tous les soldats qui en avaient été détachés,
On dit que Ours et Victor, qui avaient pris les devants comme fourriers, furent atteints k Soleure, et qu'ils y souffrirent le martyre. M. Briguet a trouvé certaine légende qui ajoute bien du merveilleux à cette histoire. Le tyran, nous dit-il, fit tourmenter cruellement ces deux martyrs; mais une lumière céleste, qui brilla dans le moment , aveugla les bourreaux , et ces chrétiens échappèrent à la faveur de cel éblouissement. Cependant ils furent repris, et on les jela dans le feu, mais les flammes les épargnèrent. Enfin Maximien leur fit trancher la tête.
Sédeleube, sœur de Glotilde épouse de Glovis, roi de France, fit bâtir à Genève , au commencement du sixième siècle , une église à l'honneur de saint Victor. M. Briguet s'est trompé sur la généalogie de cette princesse ; il la fait mal à propos nièce d'Isaac , évêque de Genève , et femme de Gondégisile , roi des Bourguignons. G'est encore son curé de Savoie , déguisé sous le nom du chevalier Minutoli , qui lui a fait défigurer Thistoire dans cet endroit. Sédeleube était une princesse encore jeune k la fin du cinquième siècle; elle était nièce, non de l'évéque, mais de Godégisile lui-même, qui régnait à Genève en 494 et qui était le frère de Chilpéric , père de Sédeleube. Frédegaire nous apprend que cette princesse donna dans la dévolion, passa sa vie dans l'exercice d'œuvres de piété, et se signala entre autres par la construction de l'église de St- Victor, hors les murs de Genève ; elle fit vœu de virginité , et ne fut point mariée.
L'an 502 , Sédeleube fit apporter le corps de saint Victor de Soleure à Genève, et le fit mettre dans l'église qu'elle venait de faire bâtir a l'honneur de ce martyre. Soleure était alors sous la domination des Bourguignons. Les gens du lieu furent fort afiligés de se voir enlever ce trésor. Craignant que la princesse n'eût aussi envie d'avoir les reliques de saint Ours , pour en décorer encore la nouvelle église, ils prirent la précaution de les. cacher ^vec beaucoup de soin. On dit qu'ils les mirent dans un lieu si secret qu'ils ne les ont jamais pu trouver depuis , quel-» ques recherches qu'ils aient faites*
Pour le corps de saint Victor, placé dans l'église bâtie à Genève en son honneur, il fut aussi perdu avec le temps. Frédegaire nous apprend qu'un siècle après la fondation de cette église , il fut retrouvé sous Glotaire II , la septième année du règne de Thierry, roi de Bourgogne. Ce prince , frappé de la découverte de ces reliques, fit de riches donations à cette église, surtout des biens de Varnachaire , qui , en mourant, donna tout ce qu'il possédait aux pauvres et aux églises. Gomme il avait laissé beaucoup de terres, on soupçonne, avec vraisemblance, qu'une partie des terres qui portent encore le nom de saint Victor aux environs de Genève, sont venues de là.
Dans ces temps-là, la religion et la piété étaient principalement occupées à fouiller dans les tombeaux , à chercher des corps saints, à leur bâtir des temples, et à leur rendre toutes sortes d'honneurs. L'Église se prévalut beaucoup de ce goût-là, et en sut habilement profiter. Les martyrs, leurs reliques , leurs miracles étaient de bons moyens pour s'enrichir. Les moines firent bien valoir le talent; c'est là la source des grands biens qu'ils possèdent.
Malgré l'inlérét que Ton avait à Genève à bien conserver un aussi précieux dépôt que les reliques de saint Victor, elles furent perdues encore une fois. G'est ce qui résulte du titre de la fondation du monastère, que Ton joignit à l'église de Saint-Victor, où l'on mit des moines de Gluny, l'an 1019 : on y voit que les membres du saint, après avoir été perdus de vue pendant plusieurs siècles, s'étaient enfin heureusement retrouvés *. G'est qu'alors , quelque cas que l'on fit des reliques, elles demeuraient cachées, et on ne les exposait point aux yeux du public, comme on le fait aujourd'hui pour réchauffer la dévotion du peuple.
En 1 735 , on remuait beaucoup de terres pour former le glacis de nos fortifications , à peu près dans l'endroit où était autrefois l'église de St-Victor. On trouva une espèce de colonne
' Guichenon, Bibliotheca Sehusiana, cent. I, cap. 13.
de pierre, d'un pied de diamètre et d'un peu plus de deux de hauteur, dans laquelle il y avait un irou rond , d'un demi-pied de largeur et de huit ou neuf pouces de profondeur. On trouva aussi, tout près de là, une espèce de couvercle visiblement destiné à couvrir ce trou ; on lui avait donné quelque ornement d'architecture, pour en faire une espèce de chapiteau. Les connaisseurs qui examinèrent cette pièce , après qu'elle eut été déterrée , jugèrent que c'était une sorte d'étui où avaient été autrefois les reliques de saint Victor ; qu'on avait placé dans ce trou une boite cylindrique qui renfermait les os du martyr; que le trou ayant été recouvert de son chapiteau, les reliques avaient été placées sous la table de l'autel, en sorte que la colonne lui servait d'appui; c'était Tusage ancien de les loger ainsi. Grégoire de Tours, parlant des martyrs de la légion thébéenne, dit qu'il en trouva les reliques à Tours dans des pierres cavées (livre X).
Que devinrent ces reliques lorsqu'on démolit l'église ? Je ne puis le dire. François Bonivard était alors prieur du monastère ; c'était un esprit éclairé, et qui, dans l'âme, était déjà de la religion réformée. Il y a apparence qu'il se rendit le dépositaire de ces reliques , et qu'insensiblement il les fit disparaître ; il les cacha, ou les supprima, afin qu'à l'avenir elles ne devinssent point un objet de culte, ou aussi qu'elles ne fussent pas traitées d'une manière indécente.
(Il Sailc (le la discussiou, el réfulaliou do P. de l'isle qui a répoudu à du Buurdieu. — Diffusion des nliqnes thébéeunes. — La tète de sainl Maurice flolle el arrive, sur sou bouclier, de Saiol-ilaurice à Vieune.)
La dissertation de M. du Bourdieu est demeurée sans réponse pendant trente-cinq ans. Enfin , en 1741 , le P. Joseph de risle, abbé de saint-Léopold de Nancy, fil imprimer la Dé-fense de la vérité de la Légion Thébéenne^ pour répondre à la dissertation du ministre du Bourdieu. M. Briguet le cite conti-
nuellement dans les chapitres où il iraite de la légion thébéenne, et les journalistes de Trévoux, en rendant compte dans le cahier de juin 1743 de leurs Mémoires^ disent que « M. Claret, abbé de Saint-Maurice d'Âgaune, avait résolu de prendre la défense de ses saints [)atrons; mais que ses occupations ne lui ayant pas permis de faire les recherches nécessaires pour un pareil ouvrage, il s'est déchargé de ce soin sur le révérend P. de Tlsle. Le séjour assez long que celui-ci a fait à Saint-Maurice, et les secours qu'il a trouvés dans la riche bibliothèque de l'abbaye de Moyenmoûtier (en Lorraine), l'ont mis en état d'exécuter ce dessein avec tout le succès possible. » — Examinons cette réfutation.
Le P. de l'Isle a bien fait valoir contre du Bourdieu, qui ne l'avait pas connu, le fragment de l'homélie d'Avitus mentionné ci-devant; mais il a perdu quelque chose de l'avantage qu'il venait de prendre sur lui, en nous donnant les actes de ce martyre, qui se lisaient a Agaune du temps d'Avitus, pour beaucoup plus anciens qu'ils ne sont. Il prétend qu'ils avaient été dressés et écrits par l'évêque Théodore, qui vivait l'an 381. Cependant Eucher, qui vivait plus de cinquante ans après, dit positivement dans ta préface de ces actes, qu'il n'y avait rien eu d'écrit sur ce martyre avant lui, et qu'il mettait la main à la plume afin que les actions héroïques de ces martyres ne tombassent pas dans l'oubU.
On ne saurait donc faire remonter ces actes plus haut que le cinquième siècle. Reste a voir présentement si, en leur donnant cette antiquité, on réalise l'histoire de ce martyre. Tenons-nousen à ce que l'auteur de cette relation nous apprend lui-même de la manière dont il a été informé de ce fait, et pesons diverses circonstances qui se trouvent dans sa narration.
Remarquons d'abord que cette relation est adressée à Salvius, qui était évoque d'Octodurum (aujourd'hui Martigny). N'est-il pas étonnant que ce soit un évéque de Lyon qui informe un évéque du Valais de ce qu'il devait savoir beaucoup mieux
qu'Ëucher, qui n'était pas sur les lieux? Il serait beaucoup plus naturel que ces actes eussent été dressés par Salvius, et communiqués au prélat de Lyon : leur auteur appelle ces martyrs ses patrons et ses saints, ce qui conviendrait mieux k un évéque du pays qu'à un étranger.
Venons présentement k la manière dont il a été instruit de cet événement. Voici ce que l'on trouve dans la préface qui est à la tète de ces actes : c( J'envoie à votre béatitude l'histoire que j'ai écrite louchant la passion de nos martyrs. J'ai craint que, par négligence, le temps ne vint k effacer de la mémoire des hommes les actes mémorables de ce glorieux martyre. J'ai eu soin du reste de m'informer de la vérité et de ne rien dire que sur la foi de bons témoins, gens qui assuraient qu'ils tenaient l'histoire de cette passion, telle que je la raconte, de saint Isaa4:^ évéque de Genève, qui, k ce que je crois, la tenait lui-même du bienheureux Théodore, qui vivait dans les temps passés. »
Voilk donc le fondement de cette histoire, ou la source d'où elle a été tirée. Un ancien évéque du Valais, nommé Théodore, devait l'avoir contée, k ce que l'on croit, k un Isaac évéque de Genève, beaucoup plus jeune que lui. Remarquons, en passant, que nous n'avons jamais ouï parler de cet évéque de notre diocèse que dans cet endroit-ci. Cet Isaac a redit la chose k plusieurs Genevois, et quelqu'un d'eux l'a enfm mandé au prétendu Ëucher. Quand ce fait aurait eu quelque réalité dans son origine, combien n'a-t-il pas dû s'altérer en passant par tant de bou ches !
Il y a plus : je crois pouvoir prouver que l'évêqué Théodore n'a jamais rien conté de semblable k Isaac, et voici ma preuve. S'il avait débité k cet évéque, son voisin, une histoire qui faisait tant d'honneur k la religion chrétienne, et qui illustrait d'une manière particulière le Valais, il en aurait infailliblement fait part k bien d'autres ecclésiastiques. L'évéque d'Octodurum était snffragant de celui de Milan, et ils n'étaient pas éloignés l'un de r^utre. C'était saint Ambroise qui occupait alors ce siège.
Théodore et lui se trouvèrent ensemble plusieurs fois. Ils se virent au concile d'Aquilée, qu'ils souscrivirent tous deux en 381. Ils étaient encore ensemble à Milan, quand les évéques écrivirent une lettre au pape Sirice sur la condamnation de Jovinien, l'an 390. Cependant il ne parait pas que jamais Théodore ait entretenu son métropolitain sur la légion Thébéenne : si cela était, assurément il en paraîtrait quelque chose dans les œuvres de saint Ambroise. On sait la vénération qu'avait ce Père de l'Église pour la mémoire des martyrs, et son empressement à rechercher même leurs reliques. Cependant, dans les amples volumes qui nous restent de ses ouvrages, il ne parait pas le moindre indice que le martyre de la légion Thébéenne lui ait été connu. L'auteur de ces actes a donc bien fait de ne nous dire que d'une manière douteuse et incertaine, que cette tradition pouvait être venue originairement de l'évéque Théodore , et nous devons lui tenir compte de sa bonne foi.
Le P. de l'Isle est bien éloigné d'avoir quelque doute làdessus , et il en sait bien plus que l'auteur de ces actes. Il prétend non-seulement que c'est réellement Théodore qui en avait instruit Isaac, mais encore que c'est cet ancien évéque d'Octodurum qui avait dressé les actes de la passion de ces martyrs, qui se lisaient, avons-nous vu, dans l'église d'Agaunum du temps d'Avitus. Malheureusement Ëucher , ou celui qui a pris son nom et qui vivait plus de cinquante ans après, dit positivement dans sa préface quil n'y avait rien eu d'écrit sur ce martyre avant lui^ et qu'il mettait la main à la plume afin que les actions kércUques de ces martyrs ne tombassent pas dans t oubli. Cette remarque est importante pour bien juger de cette tradition. On nous avoue que, pendant un siècle et demi, il n'y a rien eu d'écrit là-dessus. Par cet aveu, nous voilà en droit d'examiner le fait lui-même, d'en bien peser les circonstances, pour juger ensuite si elles nous paraîtront vraisemblables: c'est ce qu'a fait M. du Bourdieu avec beaucoup de dextérité»
Une légion toute composée de chrétiens est déjà quelque
chose de surprenant dans ces temps-lk. Ils pouvaient être incorporés dans les légions païennes, mais on a peine à concevoir cet assemblage de plus de six mille chrétiens, qui font un corps à part. Cette légion avait été levée dans la Thébaïde il n'y avait pas longtemps ; comment aurait-elle été toute chrétienne?
Ce qu'on exige d'eux est encore moins vraisemblable. Les actes publiés par Chifflet disent qu'ils furent commandés pour persécuter les chrétiens^ qu'on leur ordonna de faire la recherche de ceux qui faisaient profession de la religion de Jésus-Christ, afin de les punir sévèrement. La relation publiée par Surius a essayé de mettre un peu de vraisemblance dans l'ordre qui leur fut donné : on n'y trouve pas que Tempereur exigeât d'eux de se joindre aux autres troupes pour répandre le sang chrétien, mais que s'étant arrêté dans le Valais, il fit un sacrifice aux dieux, et qu'il ordonna à tous ses soldats de leur offrir de l'encens ; enfin que Maurice et ses compagnons refusèrent constamment de prendre part à ce culte idolâtre. Il est évident qu'ici on a corrigé la première relation, pour la rendre un peu plus croyable.
Mais il reste encore plusieurs circonstances difficiles à digérer. En voici une des plus frappantes, et qui est proprement le fond de l'histoire. Maximien, pour étouffer une sédition qui faisait trembler Dioclétien, avait tiré d'Orient, c'est-a-dire des extrémités de l'empire, cette légion, pour la faire venir dans les Gaules: comment concevoir qu'arrivé dans ce pays-là, et presque à la vue de l'ennemi, sa première opération eût été de la faire massacrer, et d'affaiblir son armée d'un corps de 6,600 hommes?
L'imprudence de Maximien paraîtra encore plus grande, si on réfléchit qu'il devait s'attendre naturellement qu'une légion armée, et toute composée de braves gens, ne se laisserait pas égorger sans se défendre. S'ils s'étaient mis en devoir de vendre chèrement leur vie, l'empereur risquait de voir périr un
nombre à peu près égal de ses autres troupes. Et après ce double carnage, qu'aurait-il été en état d'entreprendre?
L'auteur qui a fabriqué cette relation a senti la difficulté, et a essayé de la prévenir en faisant déclarer par ces Thébéens, dans une belle harangue qu'il leur met à la bouche, qu'ils se laisseraient 'égorger sans résistance : « Vous pouvez être assuré^ seigneur^ disent-ils à l'empereur, que ni celle exlrèmité où nos vies se trouvent réduites^ ni le désespoir qui rend les hommes courageux et vaillants au milieu des plus grands dangers^ nest pas capable de nous jeter à la rébellion^ ni de nous faire prendre les armes contre vous. Nous avons encore les armes à la main^ mais nous ne songeons point à faire résistance, »
On voit par cette échantillon, et on sent mieux encore en lisant la harangue entière, qu'elle a toute été composée dans le cabinet de l'auteur, et que c'est une pièce oratoire où l'on fait dire à ces soldats ce qu'on a cru qui embellirait le plus leur histoire. Cette harangue doit donc être mise avec celles de Tite-Live, dont on ne peut conclure autre chose que l'éloquence de l'historien.
Le nôtre se soutient bien dans le reste de la narration : « On les tuait à coups d'^j^ee, dit-il, «ans qu'ils poussassent aucune plainte y. et sans qu'ils songeassent à se mettre en défense; au contraire^ ayant mis bas les armes^ ils tendaient le cou à leurs persécuteurs^ et présentaient à leurs meurtriers leur gorge et leur corps sans défense. Ni leur nombre, ni les armes quils portaient, ne purent être un attrait assez fort pour les obliger à défendre, avec Vépée^ la juste cause qtjCils soutenaient. r>
De risle, pour rendre vraisemblables l'imprudence et le zèle inconsidéré de Maiimien , répond que tel était le caractère de cet empereur, que les historiens nous le' représentent comme un homme sauvage et brutal. Mais il est bon de remarquer qu'ils nous le donnent en même temps pour un prince prudent et entendu dans le métier de la guerre. « Semi agrestis^ dit Aurelius Victor, militim tamen atjue ingénia bonus. » Il aurait
donc dissimulé, dans une conjoncture si délicate, et il aurait renvoyé le châtiment de cette désobéissance jusqu'après son expédition. Par ce délai, il aurait eu le temps de consulter Dioclétien, son collègue k Tempire, car on ne comprend pas qu'il ait voulu prendre sur lui une violence de si grand éclat. Il venait tout récemment d'être appelé à l'empire par Dioclétien : cette circonstance devait encore le retenir, et l'empêcher d'en venir à cette extrémité sans la participation de son collègue.
N'y a-t-il pas encore lieu d'être surpris que, de toute cette légion, il n'y en ait pas un seul qui ait pensé h racheter sa vie par un peu de complaisance pour les ordres de l'empereur? Jésus-Christ avait choisi douze apôtres, et sur ce petit nombre il s'en trouve un d'infidèle, qui sacrifie la vie de son maître : ici on nous produit plus de six mille soldats, dont pas un, pour racheter sa propre vie, ne veut participer aux cérémonies des païens. Il y avait encore un milieu entre l'apostasie et le martyre, c'était la fuite. S'ils ne voulaient pas prendre les armes pour se défendre, ni rien faire de contraire a leur conscience, ils n'avaient qu'à se sauver k la faveur de la nuit : la chose n'était pas difficile dans un pays tout coupé par des défilés, et environné de bois et de montagnes.
La principale réponse du P. de l'Isle k ces difficultés compliquéeSfc c'est que le génie de l'Evangile n'est pas d'opposer la force k la force; que si les soldats thébéens ont jeté bas les armes et se sont laissé égorger sans faire la moindre résistance, c'est pour obéir au précepte de notre maître, qui veut que, quand on nous frappe sur une joue^ nous présentions encore Vautre (Math. V, 39).
Il semble d'abord qu'on ne saurait contredire une réponse si conforme k l'esprit de l'Evangile. Rien n'esl plus beau que les sentiments que l'on prête a ces soldats ; la question est seulement si c'est bien la un portrait d'après nature, ou si le peintre ' n'a pas plutôt travaillé d'imagination pour embellir son ouvrage. On sait que ceux qui ont composé les vies des saints, où
décrit la mort des mart^^rs, y ont mis , autant qu^ils ont pu, du grand et de l'héroïque, ou pour dire les choses comme elles sont, qu'ils ont visé continuellement aui merveilleux. Il y a donc lieu de soupçonner que l'auteur de ces actes, comme les autres écrivains de ce genre, a dit plutôt ce que ces Thébéens devaient faire dans cette occasion, que ce quSls ont fait effectivement.
Avouons-le cependant de bonne foi, toutes les difficultés que nous venons d'élever contre cette histoire, et qui sont tirées principalement du peu de vraisemblance qu'on y trouve, tomberaient d'elles-mêmes, si quelque bon historien, à peu près de ce temps-là, eût rapporté ce fait. Mais qui est le premier de qui nous le tenons? Le plus ancien que nous ait cité M. Briguet, c'est Grégoire de Tours, qui vivait sur la fin du sixième siècle, c'est-à-dire près de trois cents ans après la date de cet événement. Quel est d'ailleurs le caractère de cet historien? ce C'était un homme crédule et simple sur le fait des miracles, dit M. Dupin, et qui débitait hardiment des choses incertaines et fabuleuses, h Ce chanoine nous cite encore Venantius Fortunatus. C'était un poète qui vivait du temps de Grégoire de Tours, et qui avait des liaisons avec lui : il a touché quelque chose, dans un poëme, du martyre de la légion thébéenne. Mais ces deux autorités ne doivent être comptées que pour une, car il y a beaucoup d'apparence que ce que ce poète a dit en vers, n'est autre chose que ce que son ami avait déjà dit en prose, et qu'il n'a fait que le copier.
Quand on remonte plus haut, on est surpris du silence universel de tous les historiens. Or, une règle de saine critique, c'est que l'on doit se défier des faits historiques qui ne sont pas attestés par des auteurs à peu près contemporains. Cet argument négatif est le grand cheval de bataille du fameux de Launois, pour attaquer les saints de contrebande. M. du Bourdieu l'a emprunté pour combattre la légion thébéenne, et je doute qu'elle puisse jamais se relever des coups qu'il lui a portés.
En mettant en ligne de compte les actes du prétendu Ëucber, le silence que les écrivains ont gardé sur le martyre de la légion thébéenne, est de plus de cent cinquante ans après Maximien. Nous avons un grand nombre de sermons et de panégyriques des martyrs de ce temps-la, mais ils ne font aucune mention de cette barbarie de l'empereur, ni de la fermeté des soldats thé* béens. On devait s'attendre naturellement que cet événement serait rapporté par Eusèbe, qui vivait dans le siècle où l'on dit qu'il est arrivé. On lui rend cette justice, qu'il a apporté une grande diligence à ramasser les actes des martyrs : cependant il garde un profond silence sur ceux-ci. Il contredit même ce fait, quand il dit que la persécution ne commença que l'an 303, puisqu'il faut nécessairement mettre le martyre de la légion thébéenne a l'année 286, que Maximien vint dans les Gaules.
On dira peut-être que cet historien, qui habitait dans le Levant, a peu parlé des mart}Ts de notre Oc<^ident, parce qu'il ne les connaissait guère. Cette défaite pourrait é(re reçue, si quelqu'un des historiens occidentaux avait rapporté le fait en question : c'est ce qu'il faut examiner.
Sulpice Sévère en aurait bien dû faire quelque mention, lai qui vivait dans les Gaules ; cependant on n'y trouve rien de semblable. On eu doit conclure que de son temps, bien loin que ce fût un fait avéré, ce n'était pas seulement un bruit po-pulaire, autrement il ne l'aurait pas omis. On connaît sa crédulité et son entêtement pour les saints et pour les miracles.
Il en faut dire autant de Paul Orose. H avait une belle occasion d'en parler, puisqu'on trouve dans son Histoire un chapitre de l'expédition de Maximien dans les Gaules, pour apaiser la sédition des Bagaudes, qui étaient des gens de la campagne et qui s'étaient révoltés. C'est précisément en passant les Alpes dans ce dessein, que l'on veut que cet empereur ait fait massacrer la légion. Yoilk donc cet historien tout à fait sur les voies, cependant pas un mot, ni des Thébéens, ni de leur martyre. Ce n'est pas manque de foi dans Orose, car il ne le cédait point en
crédulité à Sulpice Sévère. Yossius a dit de lui a qu'il rabaisse la dignité de l'hislorien jusqu'à mettre assez souvent, dans la science, des bruits populaires. » En voici une preuve des plus singulières. Après avoir rapporté le passage des Israélites au travers de la mer Rouge, où leurs persécuteurs fiirent engloutis, il ajoute, sans le moindre correctif, que « Ton voit encore aujourd'hui, sur le rivage de cette mer et même dans l'eau, autant que la vue y peut pénétrer, les vestiges des roues des chariots égyptiens : les ornières y sont profondément marquées, et si de temps en temps elles sont effacées par les flots, ou par quelque autre cause, elles sont incessamment rétablies par les soins d'une providence particulière » (L. I, ch. x). Il me semble que nous pouvons déjà conclure de ce silence, qu'au commencement du cinquième siècle le martyre de la légion thébéenne était également ignoré des historiens et du peuple.
J'ai réservé Lactance pour le dernier, quoiqu'il ait vécu plus tôt que ceux que je viens de citer ; car son silence dit encore plus que celui de tous les autres. Lactance, qui fleurissait sous le grand Constantin, ne devait point oublier un événement si mémorable, qui venait d'arriver presque sous ses yeux. Ce fait trouvait sa place naturelle dans son discours de la mort des persécuteun. Il y avait là de quoi relever pathétiquement la fin tragique de Maximien. Il n'est pas inutile de remarquer que Lactance, quoique né en Italie, avait séjourné dans les Gaules, où il avait été appelé par Constantin pour avoir soin des études de son fils Crispe. Placé assez près d'Agaune, est-il vraisemblable qu'il n'eût rien ouï dire de ce fait éclatant , qui devait être arrivé seulement trente ans auparavant? On peut encore joindre à ce silence celui du poète Prudence, qui a, dans ses vers, si bien célébré les martyrs, et qui n'a pas dit un mot des Thébéens.
Je ne m'arrête point aux difiicultés tirées de la chronologie, qui sont aussi des plus embarrassantes, car on ne sait quelle place donner à ce fait dans les annales de l'Eglise. C'est quel-
que chose de curieus que de voir la variété de sentiment des auteurs qui s'affectionnent à cette histoire. M. Briguet a rapporté quinze ou seize dates différentes qu'on lui donne, et il avoue judicieusement qu'il ne sait k laquelle s'en tenir.
Que répondent les nouveaux défenseurs de la légion thébéenne, à ce silence universel de tous les historiens contemporains? Ils nous donnent l'équivalent de ce mot de l'Evangile : Si ceux-ci se taisent^ les pierres mêmes parleront (Luc, xix, 40). Ils font sonner très-haut les vastes édifices d'Âgaune, la belle église, le superbe monastère construit par le roi Sigisuiond en l'honneur des martyrs thébéens, la riche fondation de cetle abbaye de Saint-Maurice. Tout cela porterait-il uniquement sur de faux actes fabriqués par des moines ? « D n'est rien de plus ridicule, dit le P. de l'isle, que de prétendre que les princes et les rois se soient dépouillés de leurs terres et de leurs domaines, pour en enrichir des moines qui auraient fabriqué de faux titres. »
M. Briguet insiste aussi beaucoup sur cette preuve. « Est-il concevable, dit-il, que le roi Sigismond, après avoir convoqué les grands de son royaume, eût résolu dans cette assemblée de bâtir k l'honneur de ces martyrs une magnifique église et un vaste monastère, et lui eût assigné de si amples revenus, s'ils n'avaient pas été biens persuadés de la réalité de ce martyre? Il y avait dans cette assemblée un très-grand nombre d'évéques, fort éclairés. Us devaient bien être instruits de la vérilé du fait, d'autant plus qu'ils touchaient presque au temps de cet événement. »
De la date du martyre k celle de la fondation de Saint-Maurice il y a cependant 230 ans. Il est bon de savoir encore que ce que ce chanoine nous dit de cette auguste assemblée de seigneurs et de prélats, avec qui Sigismond conféra sur la fondation qu'il voulait faire, est tiré d'une pièce fort apocryphe, la fondation du monastère d\4gaune, faite dans le concile tenu dans -ce lieu^ qui est rapportée dans les collections de concile de Labbe et de
Hardouin. Sirmond l'a omise dans son recueil, regardant apparemment ce concile comme supposé. Le P. Le Cointe, de TOratoire, l'a attaqué directement et en a fait voir la fausseté ^ La supposition s'aperçoit partout dans cette pièce.
On y fait venir d'abord soixante évéques, et tout autant de comtes, pour donner plus de poids aux actes de ce concile. Tous ces prélats inspirent au roi le dessein de recueillir les os des soldats thébéens, et de leur consacrer une basilique. Il est surprenant que, depuis que l'évéque Théodore eut découvert ces précieux ossements, on ne les eût pas encore placés décemment. L'évéque de Sion demande ce qu'on fera des corps des soldats thébéens? Or, du temps de Sigismond, il n'y avait point d'évêque de Sion, il siégeait kMarligny, l'ancien Octodurum.li est vrai que l'on a essayé de corriger cette bévue dans la suite, mais ce remède est venu après coup. Ces actes donnent de grands revenus au monastère d'Âgaune : ils lui font accorder par le roi Sigismond un grand nombre de villages et de terres dans les diocèses de Vienne, de Lyon, de Grenoble, d'Aoste, d'Avenche, de Lausanne, de Genève et de Besançon.
n est vrai que le P. Mabillon a répondu aux principales difficultés de Le Cointe sur la validité de ces actes ; mais on sent assez l'intérêt qu'ont les bénédictins à &ire valoir ces sortes de pièces. Le P. Papebrock, jésuite, a avoué rondement que, dans ces anciens temps, on fabriquait beaucoup de faux actes. Voici la raison de celte différence de sentiments; l'ordre de St-Benoit jouit d'un grand nombre de revenus sur des titres quelquefois assez équivoques; les jésuites, qui sont beaucoup plus modernes, n'ont point de chartes semblables k faire valoir.
Pour nous , nous aurions quelque intérêt que ce concile fût regardé comme authentique. Maxime, évêque de Genève, y joue un fort beau rôle ; il y est traité de grand et d'habile prédicateur, Strenuus prœdieator Maximum : il ne parait que quatre
^ Annales ecclemstid, ann. 536, p. 534.
souscriptions k ce concile , et la sienne en esl une. Pour condure cette question, que je ne crois pas fort importante « ou ne peut pas nier que Sigismond n'ait construit l'église de St-Maurice, et qu'il n'ait fondé et rente le monastère. Il y a apparence que l'acte original de cette fondation a été perdu par quelque accident, et que les moines du septième ou huitième siècle essayèrent de le rétablir tel qu'on nous le présente aujourd'hui. Après tout, celte fondation prouve seulement que le roi de Bourgogne , et les évéques de son royaume , croyaient alors la tradition populaire sur le martyre de la légion thébéenne. Il ne faut pas oublier une remarque sur le caractère de ce prince, qui n'est pas indifférente ; c'est que c'était un esprit assez faible, fort crédule , et qu'on n'eut pas de peine h persuader de la réalité du fait et de la nécessité de faire cette fondation.
A l'égard de la découverte des reliques de ces martyrs , dont on veut aussi faire une preuve , on sent qu'elle est des plus équivoques. Des médailles avec leurs inscriptions peuvent fort bien prouver quelque fait de l'histoire grecque ou de la romaine, et les savants en font usage tous les jours : une épitaphe sur un tombeau de quelque chrétien peut aussi aider k éclaircir quelque point de l'his'oire ecclésiastique; mais que peut-on inférer d'un tas d'ossements humains découverts sans aucune indication de qui ils peuvent être? C'est Ik le cas des prétendues reliques trouvées dans le Valais. On a trouvé une grande quantité d'os entassés dans de grandes fosses. Il n'en faut pas être surpris , puisque ce pays-la a été pendant longtemps un champ de bataille presque continuel. Sans parler de la défaite des Yalaisans par Sergius Galba, lieutenant de César, où dix mille hommes restèrent sur la place, il s'est donné plusieurs autres combats dans la suite par les Romains, quoique les historiens n'en aient pas parlé. Un savant antiquaire, voyageant dans le Valais il y a quelques années, y trouva un fragment d'inscription oh il est fait mention c( d'ennemis repoussés, » ce qui désigne une action qui n'était point connue d'ailleurs. On lit encore ces pa-«
rôles sur un marbre fort mutilé : julius marinus pulsis
HosTiBus.... Vous chercheriez inutilement ce fait dans l'histoire, et cette inscription dans le recueil de Gruter. Un débordement du Rhône, accident fort ordinaire dans le Valais, aura découvert quelqu'une de ces fosses, où les morts avaient été jetés après une bataille. Dans les ossements ou aura peut-être encore découvert quelques armes , laissées par mégarde parmi des cadavres enterrés précipitamment; et voilk la légion thébéenne toute trouvée pour des chercheurs de reliques. Il ne faut que la plus petite ressemblance, pour que nous croyions voir les objets sur lesquels notre imagination s'est une fois échauffée. Ce jugement précipité peut conduire k vénérer dans un culte religieux les restes des corps , non-seulement de quelques soldats ordinaires , mais encore , selon toutes les apparences , de quelques soldats païens.
Il est vrai qu'il semble qu'on a voulu parer à cet inconvénient dans les actes d'Eucher, où l'on nous dit que les reliques de ces saints martyrs avaient été révélées à Théodore. Ces sortes de prétendues inspirations sont la voie ordinaire des légendaires pour attirer du respect aux ossements placés dans les églises, comme quelque chose de sacré. On ne voit , dans la vie des saints, que révélations faites en songe à tel ou tel évéque sur le lieu où il devra découvrir quelque précieuse relique ; mais cela sent bien la fraude pieuse. Des preuves de cette nature ne sont bonnes que pour le petit peuple , ou pour ceux qui ont intérêt à accréditer ces sortes de marchandises.
Je sais bien qu'on pourra m'objecter un passage de saint Augustin [Sermon 318), qui prouve qu'on croyait déjà de son temps que Dieu avait accoutumé de révéler l'endroit où étaient cachés les corps des martyrs. Mais , j'ai ma réponse toute prêle pour soutenir ce que j'ai avancé, que cela sent bien la fraude pieuse , puisque ce Père avoue ailleurs que , sous ce prétexte , il se faisait bien des impostures par les moines , et qu'ils débi-
taient beaucoup de faux miracles, abus auquel il était fort dffîcile de remédier ^
En parlant du silence de saint Ambroise sur la légion thébéenne , j'ai dit ce qui mérite attention , c'est que ce Père avait cependant beaucoup de vénération pour la mémoire des martyrs, et d'empressement h rechercher leurs reliques. Saint Augustin nous parle, dans ses Confessions, de la découverte miraculeuse que fit Ambroise des corps de saint Gervais et de saint Protais. L'auteur de VArt de penser (partie IV, ch. xiv) nous donne cette découverte, et les miracles qui furent faits par l'attoucfae^ ment de ces corps, pour des faits incontestables. Ce qu'il y a de singulier, c'est que saint Augustin dit que le lieu où étaient ces corps fut révélé à saint Ambroise en vision , tandis que celui-*ci n'en parle point dans l'endroit où il raconte cette découverte. Voici le fait :
Saint Ambroise allait consacrer une église k Milan ; le peuple en foule le prie de le faire à la manière de Rome. « Je le ferai , dit-il, pourvu que je trouve des reliques. » Aussitôt il lui vient un pressentiment marqué, mais qu'il ne donne point pour une révélation expresse. Averti de cette manière , il fait creuser la terre dans un certain endroit, et voilà les corps des deux martyrs, saint Gervais et saint Protais, qui furent transportés dans l'église qui, depuis, a porté le nom de St-^Ambroise. — Outre ce pressentiment, ce Père nous donne une preuve singulière de la réalité de cette découverte, c'est que a ces deux hommes étaient d'une taille surprenante, et tels qu'ils étaient dans l'ancien âge '. » Admettra-t-on que, dans les trois siècles qui s'écoulèrent depuis la naissance de Jésus-Christ jusqu'à Constantin, les hommes fussent de plus grande taille qu'au quatrième et au cin*quième siècle, ou que ce fut un privilège des martyrs d'être plus grands que les autres hommes ? On penchera plutôt à croire, avec tout le respect dû aux Pères de l'Ëglise , que la décou-*
* De opère monachorum, cap. 28.
* Invenimus mirœ magnitudinis viroSy utprisca œtas serebat.
verte de ces prétendus corps saints n'est autre chose qu'une fraude pieuse de saint Ambroise, pour s'attirer la faveur du peuple.
Revenons-en à nos reliques du Valais ; elles ont un grand avantage , c'est qu'étant fort nombreuses , on a pu en répandre par toute l'Europe. Ce pays a dû être regardé comme possédant de riches catacombes et un vaste magasin de reliques. Ceux qui ont visité la plupart des églises catholiques, disent qu'on trouve ces soldats thébéens partout. Leurs reliques se sont fort étendues; les religieux des pays étrangers ont eu intérêt à en tirer de cette source , car une relique en réputation vaut beaucoup à une église. Cela la rend fort fréquentée ; c'est une espèce d'aimant qui attire des richesses de toutes parts.
Aussi les Yalaisans ont su placer utilement leur superflu en ce genre. Guichenon nous apprend qu'en 1390 ils donnèrent à Charies-Ëmmanuel , duc de Savoie, une partie du corps de saint Maurice , protecteur de cette royale maison , et , en considéralion de cette pieuse libéralité , le duc leur céda une montagne qui lui appartenait *. M. du Bourdieu ajoute qu'il leur abandonna encore , h cette occasion , les droits qu'il prétendait avoir sur le bourg de St-Maurice. La relique fut portée dans l'église cathédrale de Turin avec beaucoup de solennité.
Guichenon rapporte encore un fait sur le commerce ou sur la communication de ces reliques. Les religieux de St- Maurice, informés de la dévotion extraordinaire que le roi de France, St-Louis, avait pour les reliques, trouvèrent k propos de lui faire présent de quelques-unes des leurs ; ils devaient s'attendre, de la part de ce prince, à quelque retour qui vaudrait beaucoup k leur monastère. Ils choisirent donc deux corps de ces prétendus soldats thébéens, de la plus riche taille, qui furent escortés par deux de leurs religieux. Le roi ayant reçu ce présent, leur en marqua beaucoup de reconnaissance; il chargea les dé-
* Guichenon, Histoire de Savoie, 1. 1, p. 731.
pûtes d'une lettre des plus gracieuses pour leur couvent, et pour ne pas demeurer en reste avec eux , il leur envoya , par ces mêmes religieux, une épine ou deux, tirées de la couronne que le Sauveur avait sur le Calvaire , qu'il avait achetée des Grecs , et que Ton conserve encore aujourd'hui , je crois, dans le trésor de la Sainte-Chapelle de Paris. Peut-être ces religieux ne comptaient-ils pas être payés en même monnaie. Cependant le troc ou l'échange était assez bien entendu : on se donnait de part et d'autre des marchandises fort suspectes.
Puisque j'ai attaqué la bonne foi des autres , je dois vous donner les preuves de la mienne. J'ai dit qu'on ne peut point regarder comme des reliques des soldats thébéens des ossements trouvés à l'aventure dans le Valais, et sans aucune indication. Mais je ne dois pas dissimuler que l'on en produit qui n'ont point couru le hasard d'être confondus dans la terre avec des os ordinaires; telle est la tête de saint Maurice, que l'on conserve dans la cathédrale de Vienne en Dauphiné. Voici ce que je trouve Ik-dessus dans les Antiquités de Vienne^ par Le Lièvre, p. 101. Au massacre de la légion thébéenne, leur chef fut décapité, sa tête fut mise sur son bouclier et exposée sur le Rhône , et elle vogua fort heureusement jusqu'à Vienne. L'évéque du lieu, nommé Paschase, averti miraculeusement par un ange, vint l'attendre avec son clergé au bord de la rivière. Elle arriva à point nommé ; il recueillit ce précieux dépôt et en enrichit son église.
Si vous voulez une autorité plus moderne de ce fait , vous la trouverez dans les Mémoires de V Académie des inscriplions et belles-leltres, tome XV, p. 493. « Saint Maurice est le patron de l'église de Vienne en Dauphiné , dit un des académiciens. La tradition et la légende assurent que du lieu d'Âgaune, où il fut martyrisé vers l'an 286, sa tête posée sur son bouclier fut miraculeusement portée par les eaux du Rhône au pied des murs de Vienne, où elle fut d'abord annoncée et reconnue par d'éclatants prodiges. »
Je doute que l'on trouve cette tête tout à fait parlante en faveur de la vérité du martyre de la légion thébéenne; il y a beaucoup d'apparence qu'elle paraîtra une relique aussi équivoque qu'aucune autre. Qu'on les tire du sein de la terre, ou qu'on les fasse arriver par eau , c'est à peu près la même chose.
Je vais finir cet article des reliques par une réflexion fort judicieuse de Thiers , dans sa dissertation sur la larme de Vendôme. Il dit que « si l'on exerçait une critique sévère sur toutes les reliques révérées dans l'Église , il faudrait en supprimer les trois quarts, et douter du quatrième. » Après ce jugement d'un ecclésiastique de l'Église romaine, jugez si les reliques sont bien propres à prouver quelque point douteux de l'histoire ecclésiastique !
Les pèlerinages suivent ordinairement les reliques. Quand une église a la réputation d'en posséder quelqu'une de bien précieuse , les peuples y viennent en foule. Les modernes défenseurs de la légion thébéenne finissent par cette dernière preuve ; ils font voir qu'Âgaune a toujours été regardée comme un des plus fameux pèlerinages de l'Occident. M. Briguet fait beaucoup valoir l'empressement que les étrangers ont eu k firéquenter en foule ce lieu arrosé du sang des martyrs ; il nous donne une ample liste des pontifes, des têtes couronnées et des évêques, qui, dans tous les temps, ont visité les reliques des martyrs thébéens: il y a joint encore une longue kyrielle des saints, depuis saint Martin jusqu'à saint François de Sales, qui sont venus faire leur dévotion k saint Maurice.
Je ne prétends pas contester beaucoup sur cet article avec M. Briguet. Je remarquerai seulement que plusieurs d'entre les illustres qu'il cite ne sont pas venus exprès k Agaune , mais en ont visité les reliques par occasion , et seulement en passant, parce que ce lieu de dévotion se trouvait sur leur route. D'ailleurs il en cite quelques-uns dans les siècles reculés , dont le voyage pourrait être imaginaire. D met k la tête de tous ces illustres pèlerins saint Martin, évêque de Tours ; il cite Surius, pour
prouver ce fait , mais c'est an très-mauvais garant , et on sait que les fables ne lui coûtent rien. Le fait est cependant confirmé par un autre auteur. « Il se lit en l'histoire des saints martyrs , dit Le Lièvre, que saint Martin, évêque de Tours, retournant de Rome , eust dévotion en passant son chemin de visiter en la Tarentaise le lieu où saint Maurice , avec sa légion , avoit souffert le martyre pour la foi. Et estant arrivé k l'abbaye , ja bastie de son temps par Sigismond , roy de Bourgongne * , requis à l'abbé de lui donner, par dévotion, des reliques des saints martyrs. L'abbé luy en ayant refusé sous quelques excuses ineptes, saint Martin se fit conduire au champ de la défaicte des martyrs, où s'estant prosterné en oraison, fil une petite fosse en terre avec la main , et incontinent en yssit du sang miraculeux , recueilli et amassé par un ange la apparu , qui en remplit une fiole, laquelle il délivra k saint Martin. De ce lieu, il s'en retourna vers l'abbé, lequel après quelques pieuses remontrances de saint Martin , lui délivra des saintes reliques des martyrs, et puis passa son chemin avec actions de grâces , et porta ces reliques en son église * . »
Pour savoir ce que l'on doit penser de semblables faits, il n y a qu'à les rapporter tout uniment. En général , pour affaiblir les preuves que l'on prétend tirer de la fondation de l'église et du monastère de St-Maurice , des riches présents qu'on y voit , de tous ces voyages de dévotion qu'on nous allègue pour prouver la vérité du martyre en question , je crois que le meilleur expédient est de renvoyer ces nouveaux défenseurs k St-Jaqaes de Compostelle, ou k Notre-Dame de Lorette; ils y verront des fondations bien plus magnifiques, des présents plus riches et plus entassés , et enfin des pèlerinages bien plus fréquents. Et sur quoi porte tout cela ? Sur les fables les plus grossières.
Il me semble que, pour mettre cette matière dans tout son jour,
* Le bon chanoine donne ici une violente entorse à la chronologie. Saint >lartin vivait plus de cent ans avant Sigismond.
• Le Lièvre, Antiquités de Vienne, p. 105.
il ne manquerait plus qu'une chose, c'est de voir si l'on ne pourrait point découvrir la source de Terreur. II faudrait se tourner de tous les côtés pour essayer s'il ne serait pas possible d'indiquer l'origine d'une tradition qui , quoique fausse, n'a pas laissé de faire tant de chemin ; c'est ce que je vais rechercher.
(III. Sainl Maurice, martyre d'Apamée en Syrie, source vraisemblable de la légende d'igaune. — Martyrs que l'Occident emprunte à rOrient. — Caractères critiques de la crédibilité historique. — Los légendes. — Popotarité de saivt Maarice.)
La conjecture qui m'est venue dans l'esprit, c'est qu'il pourrait y avoir quelque chose de vrai dans cette tradition, mais qu'on en aurait altéré toutes les circonstances. Il ne serait pas impossible que quelque petit nombre de gens de guerre, et peut-être des officiers distingués, eussent souffert le martyre dans le Valais. La tradition seule aura conservé pendant assez longtemps la mémoire de cet événement ; il aura été défiguré en passant de bouche en bouche ; les écrivains qui l'auront rapporté dans la suite n'auront pas manqué de l'embellir encore, en sorte qu'il se sera trouvé tout autre que ce qu'il était dans son origine. « Ainsi va tout ce bâtiment (dit Montaigne sur ces sortes de traditions), ainsi va tout ce bâtiment, s'étoffant et se formant de main en main, de manière que le. plus éloigné té* moin en est mieux instruit que le plus voisin, et te dernier mieux informé, mieux persuadé que le premier. Crescit eundo. »
Yoilk la conjecture la plus favorable k cette tradition. Mats elle a bientôt fait place à une autre que je crois plus vraisemblable. C'est Baronius qui me l'a fait naître. Dans ses notes sur le Martyrologe romain, p. 375, an 227, après avoir fait men-<^ tion de la fête de la légion thébéenne, il remarque <ic que les Grecs ont aussi leur Maurice et ses compagnons martyrs, qui, dans le même temps, et sous Dioclétien et Maximien, souffrirent le martyre k Âpamée, ville de Syrie. Aussi plusieurs ont cru
que le Maurice d'Âgaune et celui d'Apamée n'étaient qu'un seul et même personnage. Théodoret, qui était évéque en Syrie, a fait mention de ce Maurice d'orient , et Ta rangé parmi les principaux martyrs dont on célébrait la fête. C'est daus le huitième livre de son Traité de la vérité de l'Evangile qu'il en parle. » Les Bollandistes nous disent aussi, après Métapbrasle et Surius, que saint Maurice demeurait à Apamée, avec son fils et soixante-dix soldats qu'il commandait. Maximien étant venu dans cette ville, les fit arrêter, leur fil souffrir divers tourments, et enfin les condamna tous k avoir la tête tranchée ' .
Baronius, frappé de cette conformité entre le martyrologe grec et le romain sur cet article, nous dit qu'il avait soupçonné que le saint Maurice d'orient pourrait bien être le même que celui des Latins ; que c'est peut-être d'eux que les Grecs l'a* vaient emprunté ; mais qu'il avait changé de sentiment dans la suite, par respect pour le témoignage de Théodoret. Il conclut qu'il ne faut plus confondre ces martyrs, mais leur laisser la place qu'ils occupent dans l'un et l'autre des martyrologes.
Ce cardinal était sur la voie, et il y a mis son lecteur, mais il s'est arrêté k moitié chemin, apparemment par égard pour son martyrologe romain : c'est ce qui l'a empêché d'aller plus loin ; car pour rendre cette discussion complète, il devait examiner encore si ce ne serait point les Latins qui auraient copié les Grecs, et qui auraient tiré d'eux leur saint Maurice et ses compagnons. Ce ne serait pas la première fois que cela leur serait arrivé. On trouve plusieurs exemples de semblables vols. En voici un qui me parait démonstratif :
L'Eglise romaine célèbre, le 25 août, la fête d'un saint Gênés contemporain de saint Maurice, qui souffrit comme lui le martyre sous Dioclélien. Saint Genès était comédien de profession, et même le chef de sa troupe. Ennemi déclaré des chrétiens, il entreprit un jour de jouer leur religion et ses cérémo-
* Acta Sanctorum, sur le 21 février, p. 239.
nies, et d'en divertir Dioclétien lui-même, qui devait assister k ce spectacle. Pour cela il prit la figure d'un catéchumène k qui on devait administrer le baptême. H fut donc plongé dans Teau ; mais au milieu de ce jeu profane, il fut réellement converti et devint véritablement chrétien. Il eut même la fermeté de déclarer a l'empereur, en présence de tous les assistants, ce miracle de la grâce ; et cette confession lui coûta la vie. Voilk l'histoire de saint Genès, vénéré par l'Eglise latine.
La Chronique d'Alexandrie rapporte un événement tout semblable arrivé k Héliople, dans la Phénicie, l'an 297. Des farceurs ayant voulu tourner en ridicule les sacrements des chrétiens, plongèrent dans l'eau un de la troupe nommé Saint-6élasin, qui en sortit effectivement chrétien, et qui protesta qu'il voulait mourir dans cette foi. Ce nouveau converti fut ensuite assommé par le peuple a coups de pierres. Qui ne voit que le jeu du saint Genès des Latins sur le théâtre, et sa conversion, est un jeu renouvelé des Grecs ? Il n'y a que le nom de changé. Il est très-vraisemblable qu'on aura fait la même chose k l'égard de la légion thébéenne, et qu'on aura transporté la scène de Syrie dans les Gaules.
Ce qui doit nous faire pencher k regarder le saint Maurice d'orient comme l'original, et l'autre simplement comme la copie, c'est que le martyre d'Apamée se lie beaucoup mieux avec la chronologie et l'histoire que le martyre de la légion thébéenne. Ëucher, ou celui qui nous en a donné la relation, suppose une persécution ouverte et générale, qui cependant, se Ion les historiens ecclésiastiques, ne commença que plusieurs années après, c'est-a-dire l'an 303. On avait seulement congédié les soldats chrétiens, voilk k quoi s'était réduite la rigueur qu'on avait exercée contre eux avant cette époque. Maximien était alors en Italie ou en Afrique, et Constance Chlore, qui avait les Gaules dans son département, n'y versa point le sang chrétien, selon le rapport d'Eusèbe et de Laclance. M^is le crue] Galère, instigateur de la persécution, malgré Dioclétien, qui ne
voulait pas qu'elle all&t jusqu'au sang, a pu faire mourir saint Maurice et soixante-dix soldats dans la Syrie, qui était de son département.
En vain Dom Ruinart fait-il tous ses efforts pour détruire cette conjecture de l'identité des deux martyres, et relève-t-îl quelques variétés entre Tune et Tautre de ces relations *. Gomment méconnaitrions-nous , dans les actes d'Ëucher, l'événement arrivé en même temps dans TOriént, puisqu'il nous a conservé jusqu'au nom du héros, et sa qualité de tribun? Si l'on remarque quelques différences dans les circonstances, il n'en faut pas être surpris, puisque Eucher nous déclare qu'avant lui il n'y avait rien eu d'écrit sur la légion thébéenne, et qu'on s'était contenté de narrer ce martyre de vive voix.
Si Théodore, évêque A'Octodurum ou Martigny, était grec d'origine, comme plusieurs autres évéques des Gaules de ce temps-là, cette circonstance fortifierait beaucoup la conjecture. Il aura, dans l'occasion, raconté le martyre d'un Maurice, tribun ou chef de légion, à Apamée en Orient. Ge fait aura été répété par d'autres qui, oubliant le lieu où la chose s'était passée, auront, par équivoque, transporté la scène dans le diocèse même de cet évêque, le premier auteur de la narration. Quand une histoire est racontée par diverses personnes, il y a toujours quelques circonstances de changées ; cela arrive tous les jours.
Il ne sera pas mal de joindre encore ici un autre exemple de martyrs enlevés aux Orientaux ; je le trouve dans l'histoire de noire Eglise de Genève. Qudques martyrologes et plusieurs écrivains ecclésiastiques ont dit que saint Nazaire vint prêcher le christianisme à Genève, qu'il y convertit un jeune homme de notre ville nommé Gelse, qui lui fut utile pour éclairer le reste de nos concitoyens. On les fait ensuite aller l'un et l'autre k Milan, où ils souffrirent le martyre. Du Saussay les met dans son martyrologe *. Claude Robert, dans sa Gaule chrétienne^ dit
* Acta sincera martyrum, p. 73.
* Nazarius Gebennam ingressusChristigraciamprimuscivibus preedicavit,
la même chose, et met saint Nazaire dans le catalogue des évéques de Genève ^ On trouve aussi ce fait dans MM. de Sainte^ Marthe *. Saint François de Sales, évêque de' Genève, en était si persuadé, qu'il ordonna que la fête de ces saints serait célébrée dans tout son diocèse, et qu'il leur assigna un office double. Spon n'a pas oublié cette tradition, et Ta tirée de quelques annales manuscrites qu'on conserve dans les cabinets des curieux. On peut y joindre le curé de Savoie qui a emprunté le nom du chev. Minutoli. « Le premier évêque de Genève, dit-il, est Nazaire, disciple de saint Pierre, qui convertit Celse, Genevois'.» On joint ordinairement k ces deux martyrs saint Gervais et saûit Protais, qui étaient vénérés d'une manière distinguée k Genève. Le calendrier d'un ancien missel manuscrit qui était k l'usage des chanoines de cette Eglise, et que l'on conserve dans la Bibliothèque publique, leur associe encore saint Pantaléon, et marque leur fête au 28 juillet. On avait cru pendant longtemps k Genève , que les corps de ces martyrs étaient sous le grand autel de l'église qui porte encore aujourd'hui le nom de Saint- Gervais; c'est pour cette raison que la rue qui aboutit k ce temple est appelée la rue des Corps-Saints. L'Eglise de Milan prétend, avec plus de vraisemblance , posséder les corps de saint Gervais et de saint Protais* Saint Âmbroise veut nous persuader qu'il fit cette heureuse trouvaille dans un jardin, et que de Ik ils furent transportés dans la grande église. Cependant, tout bien examiné, la manière même dont il raconte cette découverte la rend fort suspecte. Il est obligé de convenir que personne n'avait oui parler k Milan de ces prétendus saints, ni de leur martyre. Les auteurs qui ont un peu épuré la vie des
ex quibus Celsum, adhuc puerum, salutaribus prseceplis instructum, baptizavit ( du Saussay, Martyrol. gallicanum).
^ Praedicatione S. Nazai'ii, inter cœteros cives gebennenses ad iidem conversus fuit S. Celsus.
* Gallia christiana, II, 594.
* Voyez ci-dessus, II, p. 33.
sainls, avouent que tout ce qu'on dit de Nazaire et de Gelse, comme des autres martyrs qu'on leur associe, n a aucun fondement solide dans l'hisloire.
Pour éclaircir la question, voyons si les Orientaux n'ont point ces martyrs chez eux, et si l'Occident ne les leur a point enlevés. — On trouve dans le martyrologe qui porte le nom de saint Jérôme, tous les saints que je viens de nommer, et Ton nous apprend que c'est a Ântioche qu'ils squiTrirenlle martyre ^ Voilà donc encore un vol manifeste. N'est-on pas en droit de conclure que si Genève et Milan se sont ainsi approprié des martyrs d'Ântioche, le Valais peu bien de même avoir usurpé ceux d'Âpamée?
Le martyrologe de saint Jérôme me met dans la nécessité d'examiner une preuve qu'il semble fournir en faveur du martyre de la légion thébéenne dans le Valais même; car on le cite pour montrer l'antiquité de la tradition qui fait mourir saint Maurice a Âgaune. On y lit effectivement sur le 22 septembre, que a dans le diocèse de Sion, au lieu appelé Âgaune, saint Maurice, six autres officiers et 6,585 de leurs compagnons, souffrirent le martyre ^ » Si saint Jérôme avait écrit lui-même ces paroles, ce témoignage serait de quelque poids, et prouverait au moins l'anliquité de cette tradition, puisque ce Père était mort en 420. Mais il ne faut pas se laisser imposer au nom de saint Jérôme : Dom Dacheri convient lui-même que ce martyrologe n'est point écrit de sa main. Il reconnaît qu'encore que cette pièce doive passer pour ancienne à l'égard du fond, on y a cependant fait dans la suite quantité d'additions, et tel a été le sort des anciens martyrologes; les moines y ont ajouté les martyrs qu'ils ont jugé à propos. Ce qui prouve que l'article de la
*■ m» Kal. Novembris. in Antiochiâ, Nazarii, Gervasii, Protasii, et Gelsi pueri.
* X^ Kal. Octobris, Sidunis civitate, in loco qui dicitur Âgaunus , natalis SS. Mauricii, Exuperii, Candidi, Victoris, Innocencii, Vitalis, cum sociis sex milibus quingentis octoginta quinque (Hieron. Martyrol. ap. Dacheri, Spicil. IV, 67i).
légion thébéenne doit être rangé dans cette classe* c^est qu'on y lit que ce martyre est arrivé dans le diocèse de Sion; tel est eiTectivement, dans les martyrologes, la signification constante du mot civitas. Or, du temps de saint Jérôme, et même longtemps après, on ne parlait point encore du diocèse de Sion, mais de celui à'Octodurum pu Martigny. Ce fut là que l'évêque siégea pendant plusieurs siècles ; ce ne fut qu'environ l'an 584 que le siège fut transféré à Sion. C'est ce qu'a ignoré celui qui a fourré le martyre de saint Maurice et de ses compagnons dans ce martyrologe; il s'e^t décelé par là.Dom Lue Dacberi s'était engagé, dans sa préface, à faire imprimer, en caractères italiques, ce que les moines ont ajouté de temps en temps, et qui n'est pas de la première main ; il l'a fait à l'égard de plusieurs articles, mais il a oublié sa promesse quand il a été question des martyrs d'Âgaune.
Le P. de l'Isle a beau mettre tout en œuvre pour soutenir l'histoire du martyre du Valais , si fort ébranlée par les coups que lui a portés Du Bourdieu, il est bien difficile de répondre aux raisons que cet antagoniste oppose à cette tradition. Ainsi, tout lecteur impartial trouvera que les journalistes de Trévoux, dans l'extrait qu'ils ont donné de la réponse du bénédictin {Mém. de Tréûouxj 1743, juin^ p. 1021), l'ont pris sur un ton trop haut contre le ministre. « S'il est dans l'histoire ecclésiastique des faits , disent-ils , qui puissent être k couvert d'une critique témérairement hasardée , n'aurait-*on pas cru que le martyre des soldats de la légion thébéenne devait être de ce genre ? Une relation qui a toutes les marques de la sincérité et de la vérité » dont l'auteur, par son caractère , par le soin qu'il eut de s'in* struire, par les moyens sûrs qu'il en avait, atteste la fidélité. »
Rappelons-nous cependant que l'auteur des actes de ces martyrs, quel qu'il soit, a la bonne foi d'avouer que, tout ce qu'il en sait, c'est sur le rapport de quelques Genevois , qui avaient ouï conter cette histoire à un de leurs évéqùes nommé Isaac. Il reconnaît , avec la même ingénuité, qu'il ne sait pas trop bien de
qui ce prélat la tenait , mais il soupçonne que ce pourrait bien être d'un évéque Théodore, plus ancien qu'Isaac, mais plus moderne que révénement d'un siècle entier. Voila ce qu'il a plu aux journalistes d'appeler des moyens sûrs de s^instruire. Montaigne avait bien raison de dire , qu'en matière de traditions de cette nature , les derniers qui les rapportent en savent toujours plus que les premiers. Un événement qui passe par tant de canaux différents sans être encore rédigé par écrit , ne peut à la fin que se trouver changé et altéré.
« Une tradition constante de 1 400 ans, continuent les journalistes, le culte aussi étendu que célèbre de ces saints martyrs, un grand nombre de très-anciennes églises dédiées en leur nom, si tout cela ne suffit pas pour assurer un fait de cette nature, que restera-t-il dans l'histoire qui ne puisse être contesté? C'est cependant ce qu*a fait un protestant nommé du Bourdieu, etc. i>
Les Bollandistes , ou Jésuites d'Anvers , ont marqué encore plus de mauvaise humeur contre lui que ceux de Trévoux; ils l'ont fort maltraité dans leur grand recueil des Vies des saints : c( Le fameux martyre de la légion thébéenne est établi sur de si solides fondements, disent-ils , qu'on ne saurait assez s'étonner de la témérité d'un certain petit ministre , moitié Anglais et moitié Savoyard, qui a essayé de mordre sur cette troupe sacrée. Un temps viendra, s'il plait à Dieu , que nous renverserons sa dissertation, etc.^ » C'est le P. SoUier qui s'était ainsi chargé de réfutei M. du Bourdieu quand il écrivit la Vie des saints du mois de septembre , mais la mort l'a dispensé de tenir ses engagements.
Un de mes amis, a qui je montrais ces vivacités du P. Sollier contre M. du Bourdieu , me dit qu'il ne serait pas difficile d'y répondre , d'après les règles de probabilité établies par Bollandus lui-même sur ces sortes de faits. Je le priai de me les com-
* Satis mirari nequeo Minisielli cujusdam Anglo-Sabaudici lemeritaiem, qui agmen illud sacro-sanctum audaci ore arrodere ausus fuerit. Acta sanctoruniy lom. VII Jwnii, p. 550.
muniquer, car les Jésuites ne pourraient pas récuser un semblable juge, puisqu'il était de leur société. Voici ce que mon ami m'envo}'a le lendemain :
« BoUandus, habile critique, pose les règles suivantes, et détermine, sur la vie des saints, quatre degrés différents de crédibilité, qui vont toujours en diminuant, après lesquels ce n'est plus qu'incertitude \
« Le premier et le plus haut degré de probabilité qu'il étabfit, est si l'historien , déjk connu pour un homme prudent et sans passion , a vu lui-même les faits qu'il rapporte. — Le second , si , sans les avoir vus , il les tient d'un témoin oculaire. — Le troisième , s'il les tient d'un autre qui les aurait appris d'un témoin oculaire. — Le quatrième enfin , si faute de tel témoin médiat ou immédiat, il cite quelque historien qui soit dans l'un des trois cas précédents, ou quelque acte de donation, de testament, de transaction, ou bien quelques mémoires d'auteur qui fât aussi dans un des cas déjà marqués.
<ic BoUandus vous garantit la probabilité des faits, s'ils ont quelqu'une de ces quatre conditions ; mais s'ils n'en ont aucune , il jue sait plus si vous devez les croire ou les rejeter : qiuim illis adhibeas fidem, jure ambigas. Il fait peu de fond sur les traditions populaires, et sur ces récits où la vérité s'altère et se perd en passant de bouche en bouche, même parmi les gens de lettres, k ce qu41 observe, et qu'il est bon de retenir.
« Il est aisé d'appliquer ces règles au martyre de la légion thébéenne : i^ saint Eucher, le premier qui l'ait mis par écrit pour en conserver la mémoire , bien loin d'avoir vu la chose , ne l'écrivait qu'un siècle et demi après; 2^ il ne la tenait, et n'a pas pu la tenir immédiatement de personne qui l'eût vue ; 3^ ni même de personne qui la lui ait rapportée d'après un témoin oculaire ; 4*^ il ne cite ni historien , ni acte de donation , de testament ou de transaction , ni mémoires écrits par aucun
^ Acta sanctorum, tome I, Praefatio generalis in Vitas Sanctorum, cap. 3.
auteur. Rien de lout cela n'est allégué dans la relation d'Eucher, et même sa lettre à Févéque Salvius marque expressément le contraire. Je me suis informé ^ dit-il, de la vérité de la clwseavec des gens dignes de foi^ et ils m^ont assuré qvlils la tenaient dt saint Isaac , évéque de Genève^ qui ^ je crois ^ l'aura sue du bienheureux évêque Théodore , plus ancien que lui.
c( Toute l'information, comme on le voit, aboutit h un simple récit , transmis de bouche successivement par Théodore, évéque d'Octodurum, à Isaac, puis par celui-ci à des anonymes, enfin par ceux-ci jusqu'à Eucher. D'ailleurs , il s'en faut bien que cette succession de récit ne remonte aussi près de l'origine que l'exigent les règles de Bollandus. Eucher souscrivit au concile d'Orange, tenu l'an 441, et Théodore à celui d'Aquilée en 381, presque un siècle après l'événement. Mais Eucher, bien éloigné de vouloir tromper personne, ne laisse pas ignorer la source où il a puisé. Remarquez sa délicatesse : il n'ose affirmer qu'Isaac, évéque de Genève, ait appris la chose de Théodore. Isaac ^ à ce que je crois ^ dit-il simplement, l'avait apprise de Théodore. C'est moins le combattre qu'imiter sa retenue, si l'on propose une autre conjecture que la sienne. Il ne parait point qu'Isaac et Théodore se soient connus, mais on sait bien que saint Âmbroise et Théodore se sont vus au concile d'Aquilée el à l'assemblée de Milan. Or si saint Théodore eût su le martyre d'une légion ihébéenne à Agaune, il en aurait instruit saint Ambroise, si curieux en fait de martyrs qu'il y revient cent fois, sans dire un mot de cette légion. Tout se réduirait donc au seul récit d'Isaac, plus jeune que Théodore, et plus éloigné de l'origine, soit pour le temps, soit pour le lieu du martyre. Il est vrai que selon la relation d'Eucher, Théodore découvrit les corps des martyrs ; mais elle ne l'avance que sur un bruit qui courait de son temps et qui ne venait d'aucun récit d'Isaac ni de Théodore, pareil au récit que la lettre k Salvius allègue pour l'histoire du martyre.
a Quoi qu'il eu soit, Bollandus détaille fort au long les incon-
véoients de ces récits qui se transmettent ainsi de bouche, et les altérations qu'ils souffrent dans leurs principales circonstances. Je raconte (dit-il), un fait à quelque ami^ qui le débile à d'autres^ et ceux-ci le répandent si fortj qu^ enfin il revient jusque moi^ mais tellement défiguré que f ai peine à le reconnaître. »
Yoilà, ce me semble, de quoi justifier parfaitement M. du Bourdieu de ses doutes sur la vérité de cette histoire. Vous auriez souhaité, Monsieur, qu'il eut apporté un peu plus de ménagements en combattant la légion thébéenne. Je conviens avec vous qu'il eût pu adoucir un peu la manière dont il a traité ce sujet; mais je vous prie de considérer que l'église, dans le concile de Gonstantinople, en 692, condamne elle-même les vies fabuleuses des saints et des martyrs, et que des auteurs catholiques romains ont pris la liberté que s'est donnée M. du Bourdieu, de traiter de fables certaines légendes de martyrs. On a débité assez longtemps l'histoire merveilleuse des onze milles vierges^ qu'on prétendait avoir été martyrisées k Cologne : le père Sirmond les a, d'un trait de plume, rayées du martyrologe. Doit-on trouver mauvais qu'un protestant, a l'aide d'une bonne critique, fasse la même chose à l'égard de ces 6000 soldats ihébéens, qui, bien examinés, se trouvent être aussi des martyrs chimériques ?
La dissertation de M. du Bourdieu a produit son effet, au moins parmi les protestants. Une année après son impression, parurent les Annales ecclesiastici de M. Basnage de Flottemenville, ob le récit de la légion thébenne est traité de fable, et réfuté par des objections auxquelles il est bien difficile de répondre (tome II, p. 578).
Pour les catholiques, il ne faut pas s'attendre qu'ils se rendent à ces preuves : ils iront toujours leur chemin. Quantité de paroisses ont choisi saint Maurice pour leur patron, et ne le changeront pas. Le roi de Sardaigne Victor- Amédée, sur la fin de son règne, ordonna par ses Constitutions que cette fête fût généralement chômée dans ses États. Serait-ce, comme quel-*
ques-uns l'ont dit, comme une espèce de réparation faite aux martyrs thébéens contre les doutes injurieux du ministre protestant? Serait-ce que, lorsque les adversaires de l'Église romaine traitent quelques-uns de ses saints, de saints de contrebande, il doive en résulter un plus grand honneur conféré à ces saints douteux? Je ne le pense pas. Encore que M. du Bourdieu eût été chapelain de mylord Schomberg en Piémont, le roi Victor n'a probablement jamais su qu'il eût écrit contre l'histoire de saint Maurice et de ses compagnons* Les Princes ne s'embarrassent guère des hostilités de la République des lettres. La véritable raison de cette mesure, c'est que le roi Victor, quand il fut vieux, donna dans la dévotion : il ordonna de célébrer de même la fête du saint-suaire, et quant à saint Maurice, il ne faut pas oublier qu'il est regardé comme le pa-* tron du Piémont et de la Savoie, et qu'il y a un ordre de Chevaliers établi^ sous son nom, dont le duc de Savoie est le grand maître.