‹ Œuvres historiques et littéraires de Léonard BaulacreChapitre 5 sur 31 · ECCLÉSIASTIQUE DU VALAIS · texte numérisé non relu

ECCLÉSIASTIQUE DU VALAIS

(L^ordre chevaleresque des S. S. Haarice et Lazare — La croix de Savoie.^— L'abbaye de Saint-laurice en Valais, et le prétendu prodige des poissons de soo vivier. — Relique du pouls du roi saint Sigismond. — Oiî était Epaune, lien de la tenue d'un concile célèbre, en 517 ? — l'éboulcment du mont Tduredimum. — Epenassex en Valais ; ce nom dérive probablement àt^peigneurs de chanvre).

(Journal Helvétique, Août 1746.)

Monsieur ,

Vous revenez encore sur un sujet qui nous a déjà occupé as'^ez longtemps, et que je regardais comme à peu près épuisé.

Vous souhaitez de nouveaux éclaircissetïients relatifs à l'histoire du Valais, ou de la légion thébéenue. J'avais dit un mot, dans ma dernière lettre, de la chevalerie de saint Maurice, dont les ducs de Savoie portent le titre de grands maîtres. Vous commencez par Ik vos nouvelles questions, et vous voulez que je vous marque la date de rétablissement de cet Ordre.

La plupart des historiens regardent comme l'instituteur Âmédée VIII. le dernier comte et le premier duc de Savoie. Ils prétendent que ce prince s'étant retiré avec six seigneurs de sa cour, dans la solitude de Ripaille, les choisit pour être les premiers chevaliers de l'Ordre. Ce qu'il y a de certain^ c'est que ce prince fonda des chanoines réguliers, sous la règle de saint Augustin; mais il ne s'agissait point encore de l'établissement de cette chevalerie. Il parait, par la bulle de Grégoire Xm, du 16 septembre 1572, que cet établissement est beaucoup plus récent. Le P. de l'Isle, qui a tâché de donner à l'histoire du martyre de saint Maurice le plus d'antiquité qu'il a pu, se range cependant au sentiment de ceux qui ne font pas remonter plus haut cette chevalerie qu'au temps de ce pape. Il adopte ta date que lui a donnée le P. HéUot, dans son Histoire (|e$ ordres religietix\

Le pontife accorde à Emmanuel-Philibert, duc de Savoie, la permission d'instituer un ordre de chevalerie sous le nom de Saint-Maurice, pour repousser les efforts des hérétiques et des infidèles '. Le P. Héliot nous spécifie un peu mieux les intentions du pape. Il lui fait dire dans sa bulle, que ce qui a porté ce prince à établir cette chevalerie, c'était « pour s'opposer à l'hérésie qui s'introduisait dans ce temps-là dans plusieurs provinces, et dont les frontières de Savoie étaient menacées, à cause du voisinage de Genève, qui était le centre de l'hérésie de Calvin, d'où elle s'était répandue aux environs.» Ne soyez plus

"* Tome VI, page 80.

* Ad sustiaendos et propulsandos quosvis hasreticormn et infideliuix) impetus.

surpris après cela, Monsieur, si un ministre s'est déclaré contre saint Maurice, puisque le voilà chef d'une troupe de braves, qui eu veulent à la religion protestante, et qui font vœu de s'opposer 'à ses progrès. Les hostilités de part et d'autre ne doivent plus nous étonner.

Je ne dois pas oublier de remarquer que Grégoire XIII, dans une autre bulle du 1 3 novembre de la même année, unit à cet Ordre celui de Saint-Lazare, qui était fort déchu de son premier état. Il voulut par là augmenter les revenus de la nouvelle chevalerie de Saint-Maurice.

Puisque nous en sommes au redressement* de quelques erreurs qui regardent l'histoire de saint Maurice, en voici encore une de ce genre. On dit ordinairement que la croix blanche des armes de Savoie est l'étendard même de ce tribun. Les prédicateura qui prêchent le jour de la fête de ce saint, et qui font son panégyrique dans notre voisinage, ne manquent guère de remarquer que c'est du chef de la légion thébéenne et de son étendard, que leurs princes ont tiré leurs armes. Mais le père Menestrier, fort expert dans les matières du blason, a réfuté ce sentiment vulgaire, et prouvé que la croix de Savoie a une tout autre origine.

« Ces armoiries sont de gueule à la croix d'argent, dit-il. On débite là-dessus une fable, qu'Amédée le Grand avait fait lever avec ses troupes le siège de Rhodes, et qu'ensuite les chevaliers de Rhodes le prièrent de prendre leurs armoiries. Guichenon, a réfuté cette fable, mais il n'a pas donné la véritable origine de ces armoiries. Ce sont celles de Piémont, et originairement celles de saint Jean-Baptiste , comme la croix de gueules sur argent est celle de saint Georges. Toute la Lombardie a été autrefois sous la protection de saint Jean-Baptiste. Paul Diacre a remarqué que Thodelinde, reine des Lombards, fit bâtir, à douze milles de Milan, un magnifique temple en l'honneur do $aint Jean-Baptiste, pour se mettre sous sa protection, avec le roi son mari, qui avait été duc de Turin, ses enfants et toute la

nation des Lombards. Les anciennes armoiries de Savoie étaient Faigle; mais depuis que les comtes de Savoie furent maîtres du Piémont, ils prirent la croix de saint Jean-Baptiste \ »

La seconde question que vous m'avez faite regarde Tabbaye de Saint-Maurice, dont vous voudriez connaître un peu l'histoire. Pour vous épargner la peine de feuilleter les auteurs qui en ont parlé, je vais vous en marquer les principaux traits. Vous savez déjà que c'est Sigismond, roi de Bourgogne, qui la fonda au commencement du sixième siècle. On prétend qu'il y mit jusqu'à 900 moines, ce qui paraît un peu exagéré. J'ai trouvé celte circonstance dans la Vie de saint Sigismond^ écrite par un capucin nommé le P. Sigismond de Saint-Maurice. Voici quelques autres particularités que j'ai tirées de la même source, n nous apprend que Louis le Débonnaire, roi de France, passa à Saint-Maurice Tan 815 environ, qu'il trouva les religieux fort déréglés, qu'il les en chassa, qu'il y établit des chanoines et un prévôt pour les gouverner. Vous n'avez pas oublié, sans doute, ce que j'ai rapporté dans une de mes précédentes lettres, d'après la Chronique de Marias^ que peu d'années après la fondation du roi Sigismond, les religieux de Saint-Maurice sortirent de leur monastère, une belle nuit, pour égorger leur évéque et son clergé.

On trouve, dans les archives du monastère, qu'il fut ruiné de fond en comble par les Sarrasins, environ l'an 900. Baronius rapporte qu'ils le brûlèrent encore quarante ans après, Outre ce qu'il a souffert de l'incursion de ces barbares, il a aussi été détruit d'autres fois par les guerres de Savoie, de France et de Bourgogne. Mais Rodolphe, roi de Bourgogne, le rétablit en 1014.

Les chanoines qui y étaient de la main de Louis le Débon-* naire, se conduisirent bien pendant un espace assez considérable. Mais à la fin le dérèglement s'y glissa comme auparavant,

* Le P. Meneslrier, Recherches sur le Blason. Tome I), page 130.

et environ Fan 1130, le comte Amédée de Savoie y établit d'antres chanoines, connus sous le nom de chanoines réguliers de Saint'Augustin. Ceux qui y sont aujourd'hui sont du même Institut.

Le monastère fut brûlé en 1347 et 1560. Le dernier malheur qu'il a éprouvé, fut encore un terrible incendie qui le consuma presque entièrement l'an 1 692 ou 1693 : il n'y eut d'épargné qu'un petit corps de logis et l'église. Cette église avait aussi beaucoup souffert auparavant du voisinage de la montagne. En 1611, il se détacha des pierres du rocher, qui écrasèrent les voûtes du chœur, rompirent les formes et firent bien d'autres ravages. Depuis ce temps-là on a trouvé à propos de s'éloigner d'un si mauvais voisin, et on a rebâti l'église un peu plus loin de la montagne.

Le bon père Sigismond, qui m'a fourni les principaux mémoires pour celle petite histoire de ce monastère, que vous avez souhaitée, m'apprend une particularité plus curieuse que toutes les révolutions que cette maison a essuyées. C'est une merveille dont je ne connais aucun autre exemple. Je vais transcrire fidèlement le récit que nous en fait cet historien.

PeseriptlQn remarquable des poissons qui sont dans le vivier

4|i Sfonastère de Saint-Mauriee.

(c Entre les œuvres merveilleuses que le grand Dieu a opérées au saint lieu d'Agaunum, sont les poissons qui se nourrissent ^ans le vivier. Ces poissons, de toute antiquité, et depuis la fondation du monastère faite par saint Sigismond, ont servi d'avertissement aux religieux qui devaient mourir. Quand il mourait un de ces religieux, en même temps mourait un de ces poissons ; mais souvent aussi le poisson mourait le premier, et c'était un signe et présage de la mort prochaine de quelqu'un d'eux ; ce qui leur donnait à tous sujet de se bien préparer à la mortV »

^ Vie de saint Sigismond y à Sion 1666, chap. XXX!.

Il me semble, Monsieur, d'avoir lu dans la légende que saint Antoine de Padoue prêchait quelquefois aux poissons, plus sage en cela que saint François d'Assise, qui endoctrinait de temps en temps les hirondelles, lesquelles, au lieu de l'écouler, ne faisaient que chanter ou babiller. Les auditeurs aquatiques de saint Antoine observaient beaucoup mieux le silence. Mais admirez la merveille ! Voici ces auditeurs si silencieux devenus prédicateurs. Ils exhortent les religieux de Saint-Maurice à revêtir les dispositions requises pour bien mourir, et ils sacrifient leur vie pour tirer de la sécurité ces religieux relâchés !

Le P. Sigismond ajoute que cette singularité a cessé depuis l'an 1615, et il avoue en même temps qu'il ne saurait imaginer quelle peut être la raison de cette discontinuation. Il me semble cependant que le bon Père, avec un peu de méditation, aurait pu expliquer la cessation de cette merveille. Voici ce qu'il aurait pu dire là-dessus. Il a rapporté dans les temps anciens de fréquents dérèglements des religieux. Alors des avertissements extraordinaires, pour les faire penser à la mort, étaient à leur place. Comme on peut supposer que dès le dix-septième siècle leurs mœurs ont été plus réglées, de même que celles du reste ^u clergé, alors ce phénomène effrayant n'aura plus été si nécessaire.

Voilà l'explication qu'aurait pu donner l'historien franciscain, dont le livre est rempli de réflexions et de moralités à i^a manière, c'est-à-dire qui sentent fort le couvent. Si vous me demandez la mienne, elle est beaucoup plus simple, c'est de nier le fait, c'est-à-dire que la mort d'un poisson du vivier de Saint- Maurice se soit toujours rencontrée, pendant plusieurs siècles, avec celle d'un religieux. Cette merveille nous vient du pays des fables. Vous avez pu voir, Monsieur, dans mes lettres précédentes, tant d'événements apocryphes qui sont crus dans le Valais, que vous n'aurez pas de peine à y joindre la merveille des poissons.

On trouve dans Y Art de penser une excellente règle, et qui

est d'un grand usage. La voîci : « Quand il s'agit de rechercher les causes des effets extraordinaires que Ton propose, il faut d'abord examiner avec soin si ces effets sont véritables, car souvent on se fatigue inutilement à chercher des raisons de choses qui ne sont point. Il y en a une infinité qu'il faut résoudre en la même manière que Plutarque résout cette question qu'il se propose : Pourquoi les poulains qui ont été courus par les loups ^ sont plus vites que les autres? Après avoir essayé d'expliquer cette vitesse, qui est restée aux poulains qui ont eu des loups à leurs trousses, propriété beaucoup plus croyable que celle qu'on a attribuée aux poissons de Saint-Maurice, il abandonne cependant cette tentative, et s'en tient k nier le fait. Cette solution, qu'on doit si souvent appliquer aux choses naturelles, convient encore mieux aux merveilles surnaturelles qu'on nous débite si souvent. Je conviens qu'il peut être arrivé par hasard que quelque poisson du vivier sera mort en même temps qu'un religieux ; un exemple ou deux de cette nature auront pu donner lieu à chercher de la liaison entre ces deux événements. Rien de plus commun que le sophisme: Post hoc, ergo propter hoc.

Pour bien juger d'un événement, il est bon encore de connaître le caractère de l'historien qui nous le rapporte. Le nôtre est d'une crédulité excessive. Je pourrais vous en citer plusieurs traits qui vous divertiraient, mais pour abréger je me contenterai de vous faire part d'une relique singulière qu'il nous annonce dans son ouvrage. On y trouve un long chapitre où il fait le détail de toutes les reliques de saint Sigrsmond que l'on conserve dans diverses églises. Voici la dernière dont il fait mention : « Au duché de Savoie, dit-il, au bas du Faucigny, au-dessus de la ville de Cluse, il y a une paroisse qui s'appelle Saint-Sigismond, et son église aussi, dans laquelle est conservé honorablement le pouls du même saint [pulsus arteriœ). » Voilà qui n'assortit pas mal le fameux //em de saint Joseph \

* Vie de saint Sigismond, page 51 G.

Pendant le règne de Sigismond et dans ses États, Ton lint un concile qui est connu sous le nom de concile d'Epaune. Les écrivains ecclésiastiques le placent à Tan 517. Si le temps en est bien connu, il n'en est pas de même du lieu. On est fort embarrassé à le déterminer. M. Briguet s'est prévalu de cette incertitude; il a trouvé à propos de mettre Ëpaune dans le Valais, et de faire honneur à son pays de la tenue de ce concile. Il le dit formellement dans son Valesia Clirisliana^ mais il renvoie à une dissertation qu'il avait publiée quelques années auparavant, où ce sujet est traité d'une manière plus étendue ^ Vous en avez vu l'extrait dans le Journal helvétique^. Vous m'en demandez mon sentiment, et c'est par là que vous finissez votre lettre.

Si je voulais me dispenser de vous répondre un peu en détail, je n'aurais, Monsieur, qu'à vous prier d'abord de faire attention au peu d'importance de ce que vous me demandez. Il est assez inutile d'approfondir ce point de géographie. Il n'est intéressant que pour les Valaisans, qui illustrent leur pays en y plaçant un concile de plus. Mais si j'insistais trop sur cette inutilité, vous me soupçonneriez de vouloir éluder la question : il vaut donc mieux tâcher de vous satisfaire.

Il y a des sujets peu importants par eux-mêmes, qui ne laissent pas de piquer la curiosité des gens de lettres, seulement parce qu'il est difficile de les éclaircir. Celui-ci est à peu près de ce genre. Epaune est aujourd'hui un lieu presque absolument inconnu ; aussi les savants sont fort partagés pour en fixer la situation. Vous me dispenserez de rapporter leurs différents sentiments. M. Briguet l'a fait, et il essaie de faire prévaloir le sien ; mais, quoi qu'il en puisse dire, un diplôme de Louis le Débonnaire ne permet pas de placer Epaune hors du diocèse de Vienne '. Avitus, qui en était évêque, souscrit le

* Concilium Epaunense assertione clarâ et veridicâ loco suo, ac proprio fixumin Ëpaunensi parochiâ VaJlensium, vulgo Ëpenassex. Sediini 174i.

* Journal Helvétique^ juin 1742, p. 87.

' Un acte de Tan 831, rapporté dans les Capitukires de Baîuze, 1. 1!, col.

premier à ce concile, et y présida sans doute. Dans la lettre circulaire qu'il écrivit pour y convoquer les évéques de sa province, il marque qu'il avait choisi Epaune comme le lieu le plus commode pour la célébration de ce concile, eu égard à l'éloignement des prélats qui devaient s'y rendre. Vous savez, Monsieur, que le royaume de Bourgogne, dans ce temps-là, commençait à Orange et finissait dans le Valais. Le voisinage de Vienne convenait donc a tous les évéques du royaume de Bourgogne : c'en était le centre, au lieu que ceux qui seraient venus d'Orange jusque dans le Valais, auraient fait bien du che*^ min. Voyez, je vous prie, une dissertation de M. le président de Valbonnais, ou il démontre qu'Epaune doit être dans le diocèse de Vienne : vous la trouverez dans les Mémoires de Tré^ voux^ février 1715, art. 22.

n s'agit présentement de voir si les raisons de M. Briguet , pour placer Epaune dans le Valais, peuvent balancer celles-là. Il combat d'abord le sentiment de M. de Valbonnais par cette raison, que l'Ëpaune du diocèse de Vienne n'était qu'une paroisse ou un village, qui ne devait pas être assez connu pour qu'Avitus se fût contenté de le nommer pour le rendez-vous du concile, sans aucune auire indication, au lieu qiyB l'Epaune du Valais ne pouvait pas être ignoré à cause du voisinage d'Âgaune, et du plaisir que Sigismond se faisait de fréquenter ce lieu.

L'auteur nous fait ensuite la description de cet Epaune du Valais. C'était, dit-il, un bourg fortifié et célèbre, surtout par ses excellents pâturages, par la bonté de ses eaux et la pureté de l'air, par ses richesses , à cause du passage de l'Italie , de la France, de la Suisse et de l'Allemagne. Le pieux Sigismond

2433, dit: Vicum qui dicitur Epaonis, qui erat ex rcgione S. Mauritii, c'està-dire, vis-à-vis de la principale église de Vienne dédiée à saint Maurice. On voit aussi dans la Diplomatique du P. Mabillon, p. 566. qu'Ëpaone pouvait être vu de Vienne même, étant : in vicinia et in prospectu ipsorum Archiepiscopi et Ganonicorum Viennensium. Ëpaone ou Epaune, car ces deux mots se prononcent de même, était une paroisse du temps d'Avitus, propre à y tenir un concile, mais qui était déjà presque ruinée en 831 .

dllait s'y récréer assez fréquemment ; il y était surtout attiré par ia vénération qu'il avait pour les reliques des martyrs thébéens , et ce fut là que ce prince fit convoquer le concile. Malheureusement ce petit paradis terrestre se trouva situé trop près d'une haute montagne dont les fondements écroulèrent ; elle tomba sur le bourg et l'écrasa.. Notre auteur cite la Chronique de Marins^ qui décrit cet accident tragique, arrivé de son temps, que Ton fixe à l'an 562. Grégoire de Tours le rapporte aussi k peu près de la même manière ; l'un et l'autre ajoutent cette circonstance étonnante, c'est que le cours du Rhône ayant été arrêté par la chute subite de cette montagne , quand cet amas d'eaux eut rompu ses digues, il causa du désordre jusqu'à Genève, à l'autre extrémité du lac. Il emporta notre pont, nos moulins, se jeta dans la ville même , où plusieurs personnes furent noyées. Je remarquerai, en passant, que, pour rendre cette relation croyable, il faut nécessairement supposer une circonstance que ces deux historiens ont omise, c'est que la chute de cette montagne fiit causée par un tremblement de terre qui se fit sentir en même temps à Genève , et dont les secousses causèrent le désordre qu'ils rapportent. On nous apprend que la montagne , dont se détacha la terrible masse qui fit tous ces ravages, s'appelle aujourd'hui le Jorat. Son nom ancien est le mont Taurus.

Mais quelle preuve a-t-on qu'au pied de ce mont il y eût au> trefois un bourg appelé Ëpaune? M. Briguet allègue pour cela la tradition du pays. Pour lui donner plus de poids , il a prié M. l'abbé Claret de lui expédier un certificat là-dessus , qu'il a inséré dans sa dissertation. Il cite quelque poète moderne, qui a dit que la légion thébéenne avait souffert le martyre à Epaune pour Agaune. Il reste aujourd'hui un village fort à portée du lieu où doit s'être tenu ce concile; il porte le nom d'Ëpenassex, où notre chanoine croit reconnaître visiblement l'ancien nom d'Ëpaune.

Il ne dissimule point une difficulté qu'on peut lui faire sur la tenue de ce concile dans le Valais , c'est qu'on pourrait .bien

l'avoir confondu avec celui d'Agaune. Voilà deux assemblées d'évéques que l'on place à demi-lieue l'une de l'autre, et dont les dates se rapportent aussi ; les mêmes matières furent agitées k peu près dans ces deux conciles ; il est donc assez naturel de n'en faire qu'un. Mais M. Briguet indique, dans le dernier chapitre, plusieurs circonstances différenles dans ces deux conciles, et il a beaucoup de penchant à croire qu'ils ne sauraient être le même; cependant il suspend son jugement et il en soumet la décision à Benoit XIY. Si vous le trouvez à propos , Monsieur, nous nous en rapporterons aussi à ce qu'en dira le saint-père.

La preuve que notre chanoine trouve la plus triomphante , pour placer ce concile dans le Valais, c'est qu'il est resté des traces bien marquées du nom d'Epaune dans un village voisin du lieu où devait être cet ancien bourg avant qu'il fût écrasé. On trouve tout près de là un hameau qui porte le nom d'Epenassex, visiblement dérivé d'Epaune. Le P. Sigismond, capucin, se vante d'être le premier qui ail fait cette découverte , et il s'étend beaucoup à la mettre dans tout son jour dans les chapitres XXXIV et XXXIX de la Vie de saint Sigismond. Pour juger de la vahdité de cette preuve, je ne crois pas. Monsieur, qu'il soit nécessaire de recourir au saint-père, comme pour la question précédente. Peut-être que, connaissant vous et moi le langage du pa)s , nous sommes plus en élat que lui de trouver la véritable origine du nom de ce village.

Tous les savants conviennent que, pour retrouver les anciens lieux dont a parlé quelque historien , il faut faire attention aux noms modernes voisins du lieu dont on cherche la position, et que , lorsqu'on y trouve quelque conformité , c'est déjà là une indication fort utile. L'abbé Lebeuf, chanoine d'Auxerre, a découvert par cette méthode quantité d'endroits des Gaules dont avaient parlé les anciens historiens et qu'on ne reconnaissait plus aujourd'hui, mais cette règle doit être employée avec beaucoup de précaution. La preuve qu'on en tire n'a de force qu'à la suite de quelques autres, et elle n'est plus d'aucun poids si,

dans le langage moderne du pays, ce nom signifie quelque chose qui ait pu être une occasion naturelle d'appeler ainsi ce lieu. Il semble bien d'abord qu'Ëpaune peut avoir fait Ëpenassex , mais afin que la ressemblance de ces deux mots ne vous impose pas trop , il est bon de vous avertir que , dans le patois de Savoie, ce mot, ou un tout semblable, signifie un homme qui peigne le chanvre *. La Savoie et le Valais sont assez voisins pour que le peuple ait le même idiome, ou au moins fort ressemblant. Il y a donc beaucoup d'apparence que quelque ouvrier qui peignait le chanvre , et qui demeurait dans ce lieu , aura été l'occasion de l'appeler Epenassex, c'est-à-dire le village où l'on peigne le chanvre. Rien de plus naturel que de désigner ce hameau par le métier que l'on y exerçait , métier au reste tout à fait relatif a la vie champêtre. Si cette origine n'est pas si propre à illustrer le lieu que celle que lui donne M. Briguet, elle est au moins plus vraisemblable.

Quelle étrange chute, dira-t-on ! Des Pères d'un Concile devenus peignéurs de chanvre ! Mais , Monsieur, je ne vois pas qu'il y ait là de quoi tant se récrier, car, après tout, cette chute n'est pas aussi funeste que celle de la montagne qui écrasa autrefois ce bourg ; celle-ci ne fera un mal réel à personne . Tout se réduil à dégrader un peu un heu que l'on avait voulu , assez légèrement, rendre célèbre parla tenue d'un concile. On a bien des exemples de ces origines savantes , que Ton a essayé de donner à quelque endroit pour lequel on s'affectionne , et qu'il faut ensuite prendre au rabais quand on les examine mieux.

* Les paysans de Savoie appellent les peigneurs de chanvre, des epenassieux.

Page 1