SOUS LE NOM DE FÉLIX V
(Bibliothèque Française, d'Amsterdam, tome XII, première partie, 1745).
Monsieur ,
Vous venez de lire Y Histoire de Louis XI ^ par M. Duclos. Vous me demandez ce que je pense du portrait que cet auteur a fait d'Amédée VIII et de la vie voluptueuse qu'il lui fait mener a Ripaille. Voici ce qu'il en dit :
c( Le concile de Bâle ayant déposé Eugène en 1439, avait élu Amédé VIII, duc de Savoie. Ce prince, après avoir cédé ses Etats à son fils, s'était retiré auprès de Genève, dans le château de Ripaille, où il menait, avec quelques courtisans, la vie la plus voluptueuse. Cependant, comme sa retraite avait fait beaucoup d'éclat, et que ses plaisirs étaient ignorés, le concile l'éleva au pontificat sous le nom de Félix V *. »
Je vous avoue , Monsieur, que j'ai été surpris que cet académicien ait donné ainsi, sans examen, dans le préjugé vulgaire. Il nous déclare , dans sa préface , qu'il a méprisé les traditions du peuple , qu'il a supprimé les fables qui ne doivent leur naissance qu'à des bruits populaires, et je crois que la vie voluptueuse de ce prince est une tradition fabuleuse. Mais comme ce qui regarde Amédée VIII n'entrait qu'incidemment dans V Histoire de Louis -Y/, cet historien n'aura pas cru devoir examiner si scrupuleusement cet article. Il a voulu réserver toute son attention et toute son exactitude , pour son sujet principal.
* Histoire de Louis XI, tome I, page 108.
Pour moi, dont la tâche est de discuter ce fait, je vais, puisque vous le souhaitez , l'examiner un peu en détail. Vous prétendez que je dois être en main pour cela , comme voisin du lieu où s'est passé la scène. Il est vrai que Ripaille n'est qu'h cinq ou six lieues de Genève, au bord du lac Léman; mais il est fort douteux que ceux qui sont k portée de cet endroit, aient, par cela même, plus de facilité que les autres k répondre h votre question. Il est vrai que si le voisinage ne nous donne pas plus de lumières sur ce point d'histoire que n'en ont ceux qui vivent dans des pays éloignés , il le rend au moins un peu plus intéressant, et fait que l'on s'affectionne à traiter ce sujet.
Il faut convenir d'abord que cette vie sensuelle et voluptueuse, que l'on attribue k ce prince dans sa retraite, ne s'accorde pas avec l'idée avantageuse que la plupart des historiens nous en ont donnée; elle ne s'accorde guère non plus avec le choix du concile de Bâle, qui jeta les yeux sur lui pour occuper le trône pontifical. Vous m'avouerez. Monsieur, que c'est déjà un phénomène des plus singuliers de voir un concile, dans l'embarras où il se trouvait pour l'élection d'un pape, penser à un prince séculier, qui avait été marié , qui avait plusieurs enfants , et qui n'avait reçu aucun des ordres sacrés. On ne peut expliquer ce choix des Pères du concile, que par la grande idée que l'on avait dé ce prince et par la bonne réputation qu'il s'élait acquise ; il avait abdiqué le gouvernement de ses Etats depuis deux ou trois années; il avait choisi la solitude pour y vivre dans la dévotion. Tant qu'il avait élé dans le monde, la plupart des princes de l'Europe avaient eu recours à lui pour accorder leurs différends ; il semblait être l'arbitre né des démêlés des souverains, et on l'appelait à cause de cela le Salomoti de so7i stècif. L'estime générale dont jouissait ce prince détermina donc en sa faveur les Pères du concile.
Outre ses talents , il parait que l'on fit aussi grande attention a sa conduite. Avant que de l'élire, on prit des informations de sa vie et de ses mœurs, d'où il résulta « qu'il avait toujours été
fort régulier dans sa conduite , assidu aux offices divins , exact à réciter tous les jours le bréviaire , quoique prince laïque ' . »
Énée Sylvius, qui devait être bien informé, puisqu'il était secrétaire du concile de Bâle, rapporte de cette manière l'élection de ce prince : « Il y en eut un , dit-il ^ qai eut plus de voix que tous les autres, c*est le très-excellent Amédée, duc de Sa-* voie , doyen des chevaliers de St-Maurice de Ripaille , dans le diocèse de Genève. Les seize électeurs , considérant qu'il était alors dans le célibat , et qu'il vivait en religieux , le jugèrent digne du gouvernement de l'Ëglise. » Ce même auteur introduit ensuite un des membres du concile , qui fait un long et magni-^ fique éloge d' Amédée, surtout de sa dévotion. Il dit, entre autres choses, < qu'il ne portait d'habits que ceux qui étaient nécessaires pour se garantir du froid , et qu'il ne mangeait que ce qu'il fallait pour ne pas mourir de faim '. » Assurément ce n'est pas là le portrait d'un voluptueux ou d'un débauché.
Félix Y, après avoir fait dans la suite sa cession du pontificat à Nicolas V, qui vous est trop connue pour en rapporter le détail , se relégua une seconde fois dans sa solitude de Ripaille , où il passa le reste de ses jours dans un honnête et pieux loisir, Il y vécut exemplairement avec ses chevaliers de l'ordre militaire de St-Maurice. Sa conduite y fut innocente et régulière. « Il n'y a donc point de fondement , conclut le continuateur de l'abbé Fleury, 4stns ce que quelques auteurs ont avancé qu'on y vivait dans les délices et dans la bonne chère. j> Mais qui sont ces au^ teurs qui ont cherché à décrier ce prince par cet endroit-lk? Puisqu'il s'agit d'instruire le procès, il ne faut point les dissimuler. *
Je ne crois pas qu'il faille s'arrêter à ce qu'en a dit le Pogge, Florentin. Son témoignage doit être laissé à quartier; outre qu'il était naturellement caustique et mordant, qu'il s'était diffamé
' Continuation de l'Histoire ecclésiastique de Fleury, sur l'an 1459, ? Enée Silvius, Histoire du concile de BâlCy liv. II, p. 107.
lui-même par ses médisances, il était encore secrétaire du pape Eugène IV, et à ses gages, c'est-a-dire que sa plume était vendue à Faiitagoniste de notre Félix V. C'est apparemment le Pogge, qui minuta la lettre circulaire qu'Eugène adressa aux princes chrétiens , où Âmédée, par un mauvais jeu de mots, est appelé Asmodée, et où l'on dit que a c'est a l'instigation de certains sorciers vaudois, qui sont dans son pajs, qu'il a pris d'abord le masque d'ermite. » De semblables invectives ne méritent pas d'être rapportées. Il est bon cependant de remarquer que , dans cette violente bulle, où l'on ne garde aucune mesure avec ce prince , on ne l'attaque pourtant point sur sa sensualité. Ce silence ne vous parait-il pas déjà d'un grand poids?
Mais un témoignage qui n'est nullement favorable à notre solitaire de Ripaille, et que l'on ne saurait supprimer, c'est celui de Monstrelet; il était son contemporain, et, par conséquent, il doit être écouté préférablement aux historiens modernes. Voici donc comme il en parle : « Quant au gouvernement de sa personne , il retint encore vingt de ses serviteurs , pour lui servir, et les autres qui se mirent prestement avec lui en firent depuis pareillement, chacun selon son état. Et se faisoient, lui et ses gens , servir en lieu de racines et d'eaux de fontaine , du meilleur vin et des meilleures viandes qu'on pouvait rencontrer * . » Voilà l'historien qui a fait le plus de tort à Amédée ; il dément formellement les éloges qu'on lui avait donnés sur son genre de vie mortifié. Comme on a plus de penchant à croire le mal que le bien , Monstrelet semble avoir donné le ton à la plupart des auteurs qui, dans la suite, ont eu occasion de parler de la retraite de ce prince.
n faut convenir que ce narré de Monstrelet embarrasse d'abord ceux qui veulent conserver une idée avantageuse du solitaire Amédée. Cet historien était un homme de qualité, et gouverneur de Cambrai ; il se piquait de rapporter exactement les
* Chronique d' Enguerrant de Monstrelet, tome H, pa{çe 100.
Ëdts , et il déclare dans sa préface qu'il écrira son histoire avec toute la sincérité possible. Tout cela va le mieux du monde , pourvu qu'il n'ait eu aucun intérêt à déguiser ou à altérer les événements ; car, dès que la passion s'en mêle, il n'y a plus de sincérité ni de bonne foi qui tienne. L'esprit de parti est une source inépuisable de faux jugements. Un bruit populaire qui tend à décrier une personne qui n'est pas dans nos intérêls, est reçu avec avidité, comme un fait certain. Relisez, je vous prie, dans l'Art de penser^ un beau chapitre sur ces sophismes d'in-^ térêt ou de passion.
Pour bien juger du témoignage de Monstrelet , il nous faut donc voir présentement quelles pouvaient être les dispositions de cet historien h l'égard d'Amédée. Pour pénétrer dans son intérieur, il me semble qu'il n'y a qu'à tâcher de découvrir ce que son maître, je veux dire le duc de Bourgogne, pensait luimême de ce prince , et comment il en parlait ^ . Un gouverneur de place , devenu auleur, ne peut guère écrire que* conformément aux intérêts et aux vues de son maître. Il est vrai qu'à en juger simplement sur les apparences, le duc de Bourgogne devait être favorable à Âmédée. Presque tous les autres princes marquaient pour lui de l'estime, et outre cela le duc de Savoie était son neveu^ puisqu'il avait épousé Marie de Bourgogne, fille de Philippe le hardi. Mais malheureusement ils étaient brouillés. Il me semble que ce fut à l'occasion de quelque arbitrage dont Philippe se plaignit. Il est de notoriété publique qu'il travailla de toutes ses forces a détacher la plupart des princes chrétiens de Félix V, et il y réussit par le grand crédit qu'il avait. On sait en particulier que ce fut lui qui fit changer Charles VII, qui, après avoir d'abord appuyé Félix, se déclara à |a fin hautement pour Eugène. Jugez présentement. Monsieur, si Mons-* trelet n'aura pas épousé la passion de son maître. Par cela même, son témoignage doit beaucoup perdre de son poids.
* Par le traité d*AiTas en 1435, Cambrai et son territoire, que possédait la France, turent donnés en engagement au duc de Bourgogne par tibarle3 VU.
C'est ce qu'il me semble que Fou n'avait pas encore remarqué, quand on cite cet historien en preuve de la vie voluptueuse que menait Âmédée dans la retraite de Ripaille.
Quoiqu'il ne soit pas nécessaire de recourir k des autorités, pour prouver que la passion corrompt notre jugemait et nous défigure les objets, permettez-moi cependant de transcrire ici ce que je viens de lire la-dessus dans un habile morahste :
c( Qu'un homme soit dans nos intérêts, dit-il, ou que nous ayons intérêt k le faire valoir, dès là nous nous persuadons qu'il vaut beaucoup; sans autre titre que ceiui-la, il est, dans notre estime, propre a tout. Au contraire, que la passion nous aliène de lui, nous n'y voyons plus rien que de méprisable. Elle nous le représente tel que nous le voulons, nous le contrefait, nous le déguise, nous cache les perfections qu'il a, et nous fait voir les défauts qu'il n'a pas. Gomment surtout jugeons-nous d'un ennemi? Il s'est attiré notre disgrâce, c'est assez : avec cela, en vain il posséderait toutes les vertus. Ses qualités les plus éclatantes prennent dans notre imagination la teinture et la couleur du vice. S'il est dévot, nous l'accusons d'hypocrisie; nous disons (ic que sous une apparence mortifiée, il sait bien en secret se procurer les plaisirs des sens. » La passion est comme un nuage entre eux et nous, que notre raison n'a pas la force de dissiper. Plus d'équité, quand une fois nous écoutons nos ressentiments. »
Il me semble que voilà un portrait d'après nature des dispositions du duc de Bourgogne à l'égard du duc de Savoie, devenu son ennemi ; et par conséquent des sentiments de son gouverneur de Cambrai, qui vraisemblablement parlait de ce prince sur le même ton que son maître.
M. Lenfant, ce sage historien, si estimable pour son impartialité, s'est défié de Monstrelet. a Amédée, dit-il dans son Histoire du concile de Baie , laissant le gouvernement de ses Etats à ses deux fils, choisit pour sa retraite l'agréable séjour de Ripaille, bourg sur le lac de Genève. »
II est bon de remarquer en passant que Ripaille n'était pas alors un bourg, et n'en est pas même un k présent ; c'était un simple château ou prieuré. < On a parlé différemment, continue M. Lenfant, de la vie qu'Âmédée VUI menait dans la solitude. Les uns disent qu'au lieu d'eau, il buvait les vins les plus exquis, et qu'au lieu de racines, il se faisait servir les mets les plus délicats, et que même il ne s'était retiré que pour se donner à ses plaisirs avec plus de liberté. Mais d'autres, comme Ëneas Silvius, contemporain et témoin oculaire, aussi bien que Jean Gobelin son secrétaire, ont soutenu qu'Amédée menait à Ripaille une vie fort austère. L'équité veut qu'on les en croie préférablement k d'autres, qui peuvent n'avoir pas été si bien informés ' . »
M. Lenfant a raison de juger qu'il vaut mieux en croire les historiens qui disent du bien de ce prince. Outre que le préjugé doit être pour ce sentiment favorable, convenez, Monsieur, qu'il y aurait eu bien de l'imprudence k ces zélés réformateurs, qui composaient le concile de Râle, d'élire dans un temps de schisme un pape qui se serait retiré dans une solitude uniquement pour s'y donner du bon temps, et pour y mener une vie voluptueuse, n vaut donc mieux en croire Ënée Silvius que Monstrelet, dont la Chronique sent un peu ici la chronique scandaleuse. Ënée Silvius avait été k Ripaille, et avait vu de près le genre de vie d'Amédée. Monstrelet était k Cambrai , c'esl-k-dire k plus de cent cinquante lieues de l'endroit où la scène s'est passée. Guichenon, qui se donne beaucoup de mouvement, dans son £ftstoire de Savoie^ pour justifier Âmédée, n'a pas manqué de remarquer que Monstrelet étant Flamand de nation, n'avait pas pu avoir une connaissance exacte de la vie de ce prince. » Il pouvait aller plus loin, et le rendre suspect de partialité, comme officier du duc de Bourgogne, qui était brouillé avec le duc de Savoie.
^ Histoire du comile de Baie, tome II, page 24.
Mais pour faire un acte d'entière impartialité, je crois, Monsieur, que vous ne désapprouverez pas que nous soyions aussi un peu sur nos gardes contre les témoignages trop avantageux que Ton peut rendre à ce prince. Je conviens avec M. Lenfant qu'il vaut mieux s'en rapporter à ceux qui en ont dit du bien, que du mal. Mais n'y a-t-il rien à rabattre des éloges qu'ils lui ont donnés? C'est là une autre question. J'avoue naturellement que je me défie un peu du portrait qu'Enée Silvius a fait d'Amédée, de même que du résultat de l'information de ses moeurs, Êdte par ordre du concile. On en voit assez la raison. Les membres de cette assemblée, pour justifier leur choix, ne pouvaient que peindre en beau le sujet qu'ils voulaient élire. Permettez-moi de rappeler la maxime du moraliste que j'ai déjà cité. Il nous avertit que quand nous affectionnons quelqu'un, il y a toujours un peu de faveur dans les jugements que nous prononçons sur son compte. « Quand nous avons intérêt a faire valoir quelqu'un, dit-il, dès là nous nous persuadons qu'il vaut beaucoup , » et par conséquent nous tâchons de le persuader aux autres. Voila pour ce qui regarde les dispositions du concile en faveur de celui qu'il allait élire.
A regard d'Enée Silvius, on a des preuves encore plus fortes de sa partialité en faveur de ce pape futur. Les voici. Après awir peint Amédée avec les plus belles couleurs, il n'en fait plus un portrait si avantageux dans ses derniers ouvrages. D'abord c'était un saint ermite, qui allait tout droit à la canonisation; mais un ermite très-capable de gouverner l'Eglise, et très-digne du pontificat. Cependant, dans son Europe^ qu'il composa un peu tard, racontant la mort de ce prince, il en parle a«sez sèchement. Le passage est trop singulier pour ne le pas copier ici : ^< Réconcilié, dit-il, avec Nicolas, il quitta le nom de pape et ne retint que l'honneur du cardinalat. Il mourut peu de temps après dans cette dignité, non sans la réputation d'un homme de bien \. Trop heureux prince, s'il n'eût pas désho-
* Non sine boni opinione decessit. Europa^ cap. XXXVIII.
noré sa vieillesse par des titres ecclésiastiques ! » Ne trouvezvoas pas, Monsieur, que sur ce chapitre, le secrétaire du concile et Enée Silvius semblent être deux hommes différents ?
Je crois donc qu'à présent nous savons à quoi nous en tenir sur les mœurs de ce prince. Il n'y a qu'à garder un juste milieu entre ses admirateurs outrés, et ceux qui ont voulu noircir sa mémoire. Les uns le font vivre comme un saint dans sa retraite, et prétendent « qu'il y a mené une vie tout à fait angélique *. » Us le font non-seulement mourir en odeur de sainteté, mais ils nous assurent encore « qu'il s'est fait des miracles k son tombeau *. » D'autres, au contraire, font de ce prétendu saint un voluptueux qui raffinait sur les plaisirs des sens, et qui n'avait quitté le monde que pour goûter à plus longs traits les plaisirs de la table.
Vous serez sans doute d'avis. Monsieur, que nous évitions Tune et l'autre de ces extrémités. Je ne crois point que ce prince ait vécu en voluptueux; mais je ne voudrais pas aussi en faire tout à fait un anachorète. Il y a apparence qu'il retrancha beaucoup de sa table de prince ; mais il ne faut pas s'imaginer qu'il se soit réduit au pain, à l'eau et aux racines. Pour se faire une juste idée de la table de ces chevaliers, il ne faut la faire ni austère, ni voluptueuse. C'était un ordre militaire, et non pas des moines. Il est donc naturel de penser que, dans leur manière de se nourrir, le nécessaire s'y trouvait, et quelque chose au delà ; mais il y a de la malignité à vouloir y mettre un air de volupté et de débauche.
Le P. Daniel, dans son Histoire de France^ me paraît avoir tenu le juste milieu que nous cherchons. Je ne saurais mieux faire que de rapporter ici ce qu'il dit d'Amédée VIII : « Il choisit, dit- il, pour sa retraite, à dessein d'y passer tout le reste de ses jours, un lieu nommé Ripaille, sur les bords du lac de Genève. Cette solitude était très-agréable par la bonté de l'air, par
' Onuphre Panvini, augustin.
* Philippe de Bergame.
les bms, les prairies, les eaux, les vignes et par tout ce qui peut contribuer k la beauté d'un pays. Il y fit bâtir de beaux corps de logis et faire un grand parc, qu'il peupla de quantité de bétes fauves. Six seigneurs de la cour l'y suivirent, et y firent avec lui comme une communauté d'ermites. Ce fut Ik qu'il fonda l'ordre militaire de Saint-Maurice, patron de Savoie, mais sans embrasser l'ordre monastique, comme quelques-uns l'ont cru faussement. Ils vivaient ensemble dans un grand repos, sans s'interdire les plaisirs innocents de la chasse, de la pèche, et les autres commodités de la vie. Ce plan de vie fit beaucoup parler le monde. On crut communément qu'il s'était retiré dans ce lieu uniquement pour se délivrer de l'embarras des affaires, et pour goûter plus librement les plaisirs de la vie. Il se fit à cette occasion beaucoup de médisances. Il est certain toutefois qu'on y vivait avec beaucoup d'innocence, et sans aucun scandale ^ » Voila comment M. Duclos aurait dû parler d'Âmédée. Il ne pouvait guère suivre un meilleur guide que le P. Daniel.
n ne reste, ce me semble, qu'une objection k faire contre ce portrait adouci et mitigé de . la vie d'Amédée dans sa retraite, c*est le proverbe si connu de faire ripaille, qu'on prétend qui vient de la vie que ce prince menait dans ce lieu-lk. Mais croyezvous, Monsieur, qu'un bruit populaire, un petit trait satirique de ce genre, puisse balancer les preuves que j'ai apportées en faveur de la vie régulière de ce prince dans sa solitude? M. Duclos ne serait pas fondé k faire trop valoir cette difficulté, lui que nous avons vu déclarer, dans sa préface, qu'il ne s'arrêterait point aux bruits et aux traditions populaires. Or les proverbes satiriques, comme les vaudevilles, sont de ce genre.
Quelques auteurs, pour tâcher de conserver k ce prince une bonne réputation, ont essayé ou d'adoucir, ou d'appliquer ailleurs cette façon de parler proverbiale. Ménage nous instruit de cette tentative, mais il convient qu'elle n'est pas heureuse. Le P. de
* Histoire de France, Charles VII, sur l'an 1440.
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Golonia * et le Dictionnaire de Trévoux nous fournissent aussi des expédients pour détourner ailleurs le proverbe, mais des expédients forcés, et qui ne sauraient être goûtés. On a beau se tourner de tous les côtés, il en faut toujours revenir à rendre ce proverbe relatif à la vie qu'on menait autrefois a Ripaille.
D'autres, convenant que le proverbe regardait Amédée, ont essayé de lui donner un sens adouci. Moréri, par exemple, veut que faire ripaille signifie simplement jouir des plaisirs innocents de la campagne. On pourrait donc supposer qu'originairement ce proverbe ne se prenait pas en mauvaise part, qu'il signifiait simplement mener une vie douce et tranquille, exempte de soucis et loin de l'embarras des affaires ; mais qu'il lui est arrivé comme a de certaines liqueurs douces, qui aigrissent avec le temps. Je ne sais si l'on pourrait trouver quelque auteur un peu ancien, qui ait employé le proverbe dans ce sens favorable. Si on l'a entendu ainsi dans le commencement, il faut reconnaître qu'en faisant chemin il a bien changé sur la route. Après tout, il serait arrivé à cette façon de parler comme à celle de : mener une vie épicurienne^ qui dans les commencements se prenait dans un bon sens, et qui aujourd'hui ne désigne qu'une vie sensuelle et voluptueuse.
C'est aussi de cette manière que presque tous nos dictionnaires français entendent le mot faire ripaille. MM. de l'Académie disent que c'est « se réjouir, faire grande chère , » et ils vont même jusqu'à y mettre une idée de débauche. Le Dictionnaire des Arts est aussi exprès Ik-desâus ; il dit que « le nom de ripaille a été donné à toute débauche de table. » Rtchelet de même. Je ne sais si vous connaissez Y Explication des proverbes /ranpaîs, par Fleuri de Bellinghen, imprhnée k la Haye en 1653. Après avoir fait l'histoire de la retraite d' Amédée VIII , il dit que là « on se nourrissait de viandes exquises et de vins dé-' licieux, pour satisfaire non-seulement à la nécessité, mais à la:
' Histoire littéraire de Lyon, tome II, page 387.
volupté; d'où l'on a tiré ce terme si commun par toute la France, faire ripaille^ pour dire faire grande chère et mener une vie de goulu. )) Tous les autres auteurs qui se sont mêlés d^expliquer les proverbes français, n'ont pas donné une idée plus avantageuse des austérités de ce prince.
Pour sauver donc l'honneur de notre Amédée, le meilleur moyen serait de prouver, comme nous l'avons fait k l'égard du passage de Monstrelet, que c'est aussi là un trait malin qui est parti d'un pays ennemi.
II serait assez naturel de chercher en Italie la source de ce mauvais bruit, et de l'attribuer aux partisans d'Eugène. C'est bien là le sentiment d'Adisson dans son Voyage d'Italie : <c Félix V, dit-il, avait été duc de Savoie, et après un règne fort glorieux, il prit l'habit d'ermite, et choisit Ripaille pour sa retraite. Ses ennemis prétendent qu'il y vivait fort à son aise et dans l'abondance, d'où les Italiens ont fait le proverbe, dont ils se servent encore aujourd'hui : andare à Rtpaglia^ et les Français: faire ripaille^ pour exprimer un délicieux genre de vie *. » Si le proverbe vient des Italiens, il vient des ennemis déclarés de ce prince. On doit donc le regarder comme un trait malin de satire, sur quoi l'on ne peut faire aucun fond. Mais avec tout le respect du au célèbre Adisson, il s'est trompé sur l'origine du proverbe. Il peut l'avoir ouï sur la frontière, parce qu'il peut y avoir été porté par les Français ; mais il est absolument inconnu dans le centre de l'Italie. Je m'en suis informé près de divers Italiens qui entendent fort bien leur langue, et qui m'ont dit, non que ce proverbe élait étranger chez eux , mais qu'il y élait absolument inconnu. Je l'ai encore cherché inutilement dans le dictionnaire délia Crusca.
Il serait plus naturel de chercher l'origine de ce proverbe dans quelque pays de l'ancienne domination des ducs de Bourgogne. On pourrait d'abord soupçonner que Monstrelet l'a fait
Adisson, Voyage d'Italie, page 324.
lis
naître par la description qu'il a donnée de la vie voluptueuse de Ripaille. On sait qu'il y a des auteurs célèbres qui ont donné lieu à des proverbes. Plusieurs vers de Despréaux, par exemple, sont devenus des façons de parler proverbiales. Les pièces de théâtre ont encore fourni quelques-uns de ces mots sentencieux, qui ont fait beaucoup de chemin.
On serait tenté de croire que la phrase faire ripaille vient originairement de Bourgogne, et en particulier de Franche- Comté. C'est un pays fort à portée de Ripaille, et où l'on devait beaucoup s'entretenir du duc de Savoie et de son genre de vie. On en parlait apparemment selon les idées du duc de Bourgogne, que nous avons vu qui ne l'aimait pas. De Ik, ce petit trait satirique se sera répandu, et avec le temps aura parcouru toute la France. Mais pour lui donner une semblable origine, il faut supposer que le proverbe est à peu près du temps d'Amédée : or il y a des gens qui ne le croient pas ancien. Ménage dit qu'il ne l'a trouvé dans aucun des vieux auteurs français. Un de mes amis, qui possède bien son Rabelais, m'a dit de même qu'il ne l'y a jamais remarqué, quoi qu'il convint si bien à l'humeur et au style goinfre de cet auteur.
Quoi qu'il en soit, on voit assez que ceux qui ont employé les premiers ce proverbe étaient prévenus contre ce prince. Je me flatte présentement. Monsieur, que vous concluerez avec moi qu'un mot hasardé aussi légèrement, et que la malignité du cœur humain a saisi avec avidité, ne doit faire aucun tort à la mémoire d'un prince dont la réputation est aussi bien établie que celle d'Amédée; Je n'ajoute plus qu'utie remarque, c'est qu'un Genevois, travaillant k faire l'apologie d'un duc de Savoie, ne doit point être suspect de partialité.
Je suis, etc.
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