MÉMOIRE SUR LES COMTES D'ALINGES
(Conquête do Chablais par les Bernois en 1 S 36 : la réforme s*y établit. — Son maintien stipulé par le traité de restitution de 1567. — Emmanuel -Philibert respecte le protestantisme chablaisien , Charles -Emmanuel Tattaque. — le Réveille-matin des Français, 1574. — Vastes possessions des comtes d'ilinges: leur attachement au protestantisme pendant trois générations, François, Bernard et Isaac : leur château à fleoève: extinction delà branche atnée.)
(Journal Helvétique j Janvier 1747.)
Monsieur ,
Un savant de Suisse travaille à un ouvrage où il doit faire connaître les hommes illustres de ces pays-ci. Nous étions dernièrement ensemble vous et moi, lorsque je reçus de sa part quelques questions sur diverses familles de Genève où il y a eu
* Tome H, p. 350.
des personnes qui se sont distinguées par leurs talents et par leurs emplois. Je fus surpris de voir dans cette liste le nom d'Alinges placé des premiers : vous partageâtes cette surprise avec moi. C'est une illustre famille de Savoie, disions-nous, comment la range-t-on parmi celles de Genève? Cependant l'exactitude de celui qui demandait des éclaircissements là* dessus, ne nous permettait pas de croire qu'il eût fait cette équivoque. Nous soupçonnâmes qu'il avait ses raisons pour ranger cette maison dans la classe des genevoises, et qu'il fallait que quelques-uns de ces seigneurs eussent eu des relations particulières avec notre république. Je me chargeai de creuser ce fait, et de vous rendre raison de ce que je pourrais découvrir là-dessus.
J'ai cherché inutilement quelque éclaircissement dans l'une et l'autre des éditions de \ Histoire de Genève; mais, après bien des recherches, j'ai enfin trouvé que trois ou quatre des seigneurs de celte maison ont, de père en fils, fait profession de la religion réformée, qu'ils ont séjourné alternativement et dans Cenève et dans leurs terres du voisinage. D y a même beaucoup d'apparence que quelques-uns se sont procuré des lettres de bourgeoisie. Ce fait esl si peu connu qu'il est nécessaire de le développer.
Cette maison tire son nom du château ou fort d'Alinges, dans le Chablais, situé sur une colline près de la rivière de Drance, a deux lieues de Thonon. Ce n'est plus aujourd'hui qu'un monceau de pierres. Les seigneurs d'Alinges existaient déjà dès l'an 1000, et ce qui les ilhistre le plus, c'est que cette maison est alliée des ducs de Savoie. Divers de ces seigneurs se sont illustrés, en différents siècles, par leurs emplois militaires, et par plusieurs ambassades. Mais il ne s'agit de les considérer aujourd'hui que par leur attachement à la Réformation.
Vous savez. Monsieur, qu'en 1 536 MM. de Berne firent la conquête du Chablais, du pays de Gex et de ce que nous appelons les bailliages de Ternier et de Gaillard. Ils y établirent
partout des ministres et des églises. Peu à peu les habitants em* brassèrent volontairement la religion de leur nouveau souverain.
En 1567, les seigneurs de Berne rendirent ces terres à Emmanuel-Philibert, duc de Savoie. Cette restitution se fit sous la réserve expresse qu'il y laisserait subsister la Réforma-* tion, et l'on doit rendre la justice à ce prince que cette condition fut assez exactement observée pendant sa vie.
Je trouvai l'autre jour une ancienne brochure où il y a un trait assez curieux sur la tolérance de ce duc de Savoie. Ce petit livre est intitulé le Réveille-matin des Français^ et imprimé en 1 574. On y exhorte un prince, apparemment le roi de France, au support en matière de religion, et cela par l'exemple d'Emmanuel-Philibert.
« L'exemple de Mgr. de Savoie, lui dit-on, favoriserait grandement vos actions en cela, quand même k son imitation vous entretiendriez les ministres et pasteurs de cette religion, aux dépens des trop gras bénéfices, des dîmes et semblables revenus, comme il fait en ses trois bailliages de Thonon, de Gex et de Terny, où il ne souffre nullement d'être dite une seule méchante petite messe basse. »
Une des conditions du traité était que « les ministres et diacres nécessaires au dit exercice de religion, seraient entretenus au dit pays , avec telles pensions qu'ils ont eu par cidevant. »
Dans l'intervalle qui s'écoula depuis la conquête du Chabiais jusqu'à sa restitution, je trouve un François d'Âlinges qui embrassa la religion réformée, et qui ensuite en fit hautement profession jusqu'à sa mort.
Charles-Emmanuel ayant succé4é à son père en 1580, les choses changèrent de face par rapport à la religion dans le Chablais. Il commença en 1589 a interdire quelques églises» et en 1598 il chassa généralement tous les ministres. François de Sales y vint en mission, qui, soutenue a la fin d'une espèce de dragonnade par le régiment de Martinengue, fit re-
prendre , à presque tous les habitants, leur ancienne religion.
Les comtes d'Âlinges furent presque les seuls qui demeurèrent fermes ; ils firent une profession ouverte de la religion réformée. En 1602, ils firent construire un banc dans l'église de Saint-Pierre de Genève, pour y assister aux exercices sacrés. On l'y voit encore avec leurs armes sculptées: il est sur la même ligne que les sièges des magistrats.
François d'Âlinges, qui embrassa la réforme, était un seigneur fort riche, témoin les vingt-deux terres qu'il distribua à ses trois enfants. H était seigneur de Goudrée, Serveta, Montfort, Yueilleran, Saint-Saphorin , Boisi, et de quantité d'autres endroits.
Son fils aillé était Bernard d'Âlinges, qui fut comme son père un zélé protestant. Il épousa dame. Françoise de Moinas, qui eut pour dot les terres de Beauregard, Balaison et quelques autres, et qui eut le même attachement pour la religion réformée que le comte son époux.
De ce mariage naquit Isaac d'Âlinges, le 21 novembre 1578, dans la terre de Beauregard en Ghablais. Il fut élevé avec soin, et se distingua par son amour pour la vertu et pour la vérité ; ni promesses ni menaces ne purent la lui faire abandonner dès qu'il l'eût connue. Il se retira à Genève pour y servir Dieu avec plus de Uberté. Il mourut le 7 juin 1654, âgé de soixante-seize ans, dans son hôtel voisin de l'hôpital général, et qui porte encore aujourd'hui le nom de château de Coudrée^. Il mourut sans enfants.
n eut trois sœurs, dont Tune fut mariée h Bernard de Budé de Vérace, fils de Jean, magistrat de Genève, et petit-fils du grand Budé.
Isaac d'Âlinges eut plusieurs neveux par ses autres sœurs, mais celui qu'il affectionna le plus, fut sans contredit Bernard de Budé.
*• Sur remplacement qu'elle occupait, on a construit en 1762, le temple luthérien {\oy. Picot, Histoire de Genève, tome ID, 309).
Voilà, Monsieur, ce que j'ai pu découvrir touchant ces seigneurs, que nos historiens ont eu grand tort de ne nous pas faire mieux connaître. Des personnes de ce rang, qui par respect pour la vérité, ont eu le courage de s'exposer à toute l'indignation du prince, méritaient une place des plus honorables dans nos annales.
Les particularités que je viens de rapporter ont été tirées d'une feuille volante et fugitive, trouvée par hasard dans un coin de la bibliothèque de Genève. C'est un Programme mor^ luaire dressé par le recteur de l'Académie, suivant la coutume de ce temps-la, pour inviter les Genevois à assister au convoi funèbre dlsaac d'Alinges, le dernier de cette tige.
Pour la maison d'Alinges ou de Coudrée, qui est encore aujourd'hui une famille distinguée en Savoie, on croit qu'ils ne descendent des anciens comtes que par les femmes, ou si c'est par les mâles, on doit les regarder, au moins, comme la branche cadette.
Si la religion qu'ils professent est différente de la nôtre, on doit leur rendre celte justice que cela ne leur a jamais donné de l'éloignemeut pour nous. Nous n'avons éprouvé dans toutes les occasions qu'un grand fond de politesse de leur part. Feu M. le marquis de Goudrée était surtout un seigneur des plus accueillants. Le roi Yictor-Âmédée eut tant de confiance en lui^ qu'il le chargea de l'éducation de son fils Charles-Emmanuel aujourd'hui régnant.
Je suis, etc.