LETTRE DE MADAME DELMARE A M. DE RAM I ÈRE
De rite Bourl)on, 3 juin IS..
« J'avais résolu de ne plus vous fatiguer de mon souvenir ; mais, en arrivant ici , en lisant la lettre que vous me fîtes tenir la veille de mon départ de Paris, je sens que je vous dois une réponse ; car, dans la crise d'une horrible douleur, j'avais été trop loin ; je m'étais méprise sur votre compte, et je vous dois une réparation, non comme amant , mais comme homme.
« Pardonne?-le-moi , Raymon, dans cet affreux moment de ma vie, je vous pris pour un monstre. Un seul mot , un seul regard de vous ont banni à jamais toute confiance, tout espoir de mon âme. Je sais que je ne puis plus être heureuse; mais j'espère encore n'être pas réduite à vous mépriser : ce serait pour moi le dernier coup.
« Oui , je vous pris pour un lâche, pour ce qu'il y a de pire dans le monde, pour un égoïste. J'eus horreur de vous. J'eus regret que Bourbon ne lût pas assez loin pour vous fuir, et l'indignation me donna la force de vivre jusqu'à la lie.
« Mais, depuis que j'ai lu votre lettre , je me sens mieux. Je ne vous regrette pus, mais je ne vous hais plus, et je ne veux pas laisser dans votre vie le remords d'avoir détruit la mienne. Soyez heureux, soyez insouciant; oubliez-moi; je vis encore, et peut-être vivrai-je long-temps...
« Au fait, vous n'êtes pas coupable; c'est moi qui fus insensée. Votre cœur n'était pas aride, mais il m'était fermé. Vous ne m'avez pas menti , c'est moi qui me suis trompée. Vous n'étiez ni parjure ni insensible, seulement vous ne m'aimiez pas.
« Oh! mon Dieu! vous ne m'aimiez pas! Comment donc fallail-il vous aimert... Mais je ne descendrai pas à me plaindre ; je ne vous écris pas pour empoisonner d'un souvenir maudit le repos de votre vie présente; je ne viens pas non plus implorer votre compassion pour des maux que j'ai la force de porter seule. Connaissant mieux le rôle qui me convient, je viens au contraire vous absoudre et vous pardonner.
a Je ne m'amuserai pas à réfuter votre lettre, ce serait trop facile; je ne répondrai pas à vos observations sur mes devoirs. Soyez tranquille, Raymon , je les connais, et je ne vous aimais pas assez peu pour les violer sans réflexion. Il n'est pas nécessaire de m'apprendre que le mépris des hommes eût été le prix de ma faute ; je le savais bien. Je n'ignorais pas que la tache serait profonde, indélébile, cuisante; que je serais repoussée de toutes parts, maudite, couverte de honte, et que je ne trouverais plus un seul ami pour me plaindre et me consoler. La seule erreur où j'étais tombée, c'était la confiance que vous m'ouvririez v«s bras, et que là vous m'aideriez à oublier le mépris, la misère et l'abandon. Le seule chose que je n'eusse pas prévue, c'est que vous refuseriez peutêtre mon sacrilice après me l'avoir laissé consommer. Je
m'étais imaginé que cela ne se pouvait pas. J'allais chez vous avec la prévision que vous me repousseriez d'abord par principe et par devoir, mais avec la conviction qu'en apprenant les conséquences inévitables de ma démarche, vous vous croiriez forcé de m'aider à les supporter. Non, en vérité, je n'aurais jamais pensé que vous m'abandonneriez seule aux suites d'une si périlleuse résolution, et que vous m'en laisseriez recueillir les fruits amers, au lieu de me recevoir dans votre sein et de me faire un rempart de votre amour.
« Comme je les eusse défiées, alors, ces lointaines rumeurs d'un monde impuissant à me nuire! comme j'aurais bravé la haine, forte de votre affection ! comme le remords eût été faible, et comme la passion que vous m'eussiez inspirée eût étouffé sa voix ! Occupée de vous seul , je me serais oubliée ; fière do votre cœur, je n'aurais pas eu le temps de rougir du mien. Un mot de vous, un regard , un baiser, auraient suffi pour m'ahsoudre, et le souvenir des hommes et des lois n'eût pas pu trouver sa place dans une pareille vie. C'est que j'étais folle; c'est que, selon votre expression cynique, j'avais appris la vie dans les romans à l'usage des femmes de chambre, dans ces riantes et puériles fictions où l'on intéresse le cœur au succès de folles entreprises et d'impossibles félicités. C'est horriblement vrai , Raymon , ce que vous avez dit là ! Ce qui m'épouvante et me terrasse, c'est que vous avez raison.
« Ce que je n'explique pas aussi bien , c'est que l'impossibilité n'ait pas été égale pour nous deux ; c'est que moi , faible femme, j'aie puisé dans l'exaltation de mes sentiments la force de me placer seule dans une situation d'invraisemblance et de roman, et que vous, hoinme de cœur, vous n'ayez pas trouvé dans votre volonté celle de m'y suivre. Pourtant, vous aviez partagé ces rêves d'avenir, vous aviez consenti à ces illusions, vous aviez nourri en moi cet espoir impossible à réaliser. Depuis longtemps vous écoutiez mes projets d'enfant, mes ambitions de pygmée, avec le sourire sur les lèvres et la joie dans les yeux , et vos paroles étaient toutes d'amour et de reconnaissance. Vous aussi, vous fûtes aveugle, imprévoyant, fanfaron. Comment se fait-il que la raison ne vous soit revenue qu'à la vue du danger? Moi , je croyais que le danger fascinait les yeux , exaltait la résolution , enivrait la peur ; et voilà que vous avez tremblé au moment de la crise! N'avez-vous donc, vous autres, que le courage physique qui affronte la mort? n'êtes-vous pas capables de celui de l'esprit qui accepte le malheur? Vous qui expliquez tout si admirablement, expliquez-moi cela, je vous prie.
« C'est peut-être que votre rêve n'était pas comme le mien ; c'est que chez moi le courage c'était l'amour. Vous vous étiez imaginé que vous m'aimiez, et vous vous êtes réveillé surpris d'une telle erreur, le jour où je marchai confiante à l'abri de la mienne. Grand Dieu ! quelle étrange illusion fut la vôtre, puisque vous ne prévîtes pas alors tous les obstacles qui vous frappèrent au moment d'agir ! puisque vous no m'en avez dit le premier mot que lorsqu'il n'était plus temps 1
« Pourquoi vous ferais-je des reproches à présent? Eston responsable des mouvements de son cœur? a-t-il dépendu de vous do m'aimer toujours? Non , sans doute. Mon tort est de n'avoir pas su vous plaire plus longtemps et plus réellement. J'en cherche la cause et ne la trouve point dans mon cœur; mais enfin elle existe apparemment. Peut-être vous ai-je trop aimé, peut-être ma tendresse fut importune et fatigante. Vous étiez homme, vous aimiez l'indépendance et le plaisir. Je fus un fardeau pour vous. J'essayai quelquefois d'assujettir votre vie. Hélas! ce furent là des torts bien chétifs pour un si cruel abandon I
a Jouissez donc de celte liberté rachetée aux dépens do toute mon existence, je ne la troublerai plus. Pourquoi ne m'aviez-vous pas donné plus tôt cette leçon .' Le mal eût été moins grand pour moi, et pour vous aussi peut-être.
« Soyez heureux, c'est le dernier vœu que formera mon cœur brisé. Ne m'exhortez plus à penser à Dieu ;
INDIANA
laissez ce soin aux prêtres qui ont à émouvoir le cœur endurci des coupables. Pour moi , jai plus de foi qiie vous ; je ne sers pas le niênie dieu , mais je le sers mieux el plus purenionl. Le vôlre, c'est le dieu des hommes, c'est le roi , le fondateur et l'appui de votre race ; le mien, c'est le Dieu de l'univers, le créateur, le soutien et l'espoir de toutes les créatures. Le vôtre a tout fait pour vous seuls; le mien a fait toutes les espèces les unes pour les autres. Vous vous croyez les maîtres du monde; je crois que vous n'en êtes que les tyrans. Vous pensez que Dieu vous protège et vous autorise â usurper l'empire de la terre; moi, je pense qu'il le souffre pour un peu de temps, et qu'un jour viendra où, comme des grains de sable, son souflle vous dispersera. Non, Raymon, vous ne connaissez pas Dieu; ou plutôt laissez-moi vous dire ce que Ralph vous disait un jour au Lagny : c'est que vous ne croyez à rien. Votre éducation, et le besoin que vous avez d'un pouvoir irrécusable pour l'opposer à la brutale puissance du peuple, vous ont fait adopter sans examen les croyances' de vos pères; mais le sentiment de l'existence de Dieu n'a point passé jusqu'à votre cœur, jamais peut-être vousne l'avez prié. Moi, je n'ai qu'une croyance, el la seule sans doute que vous n'ayez pas : je crois en lui ; mais la religion que vous avez inventée, je la repousse : toute votre morale, tous vos principes, ce sont les intérêts de votre société que vous avez érigés en lois et que vous prétendez faire émaner de Dieu même, comme vos prêtres ont institué les rites du culte pour établir leur puissance et leur richesse sur les nations. Mais tout cela est mensonge et impiété. .Moi qui l'invoque, moi qui le comprends, je sais bien qu'il n'y a rien de commun entre lui et vous, et c'est en m'altachant à lui de toute ma force que je m'isole de vous, qui tendez sans cesse à renverser ses ouvrages et à souiller ses dons. Allez, il vous sied mal d'invoquer son nom pour anéantir la résistance d'une faible femme, pour étouffer la plainte d'un cœur déchiré. Dieu ne veut pas qu'on opprime et qu'on écrase les créatures de ses mains. S'il daignait descendre jusqu'à intervenir dans nos chétifs intérêts, il briserait le fort el relèverait le faible; il passerait sa grande main sur nos têtes inégales et les nivellerait comme les eaux de la mer; il dirait à l'esclave : u Jette ta chaîne, et fuis sur les monts où j'ai mis pour toi des eaux , des Heurs el du soleil. » Il dirait aux rois : <i Jetez la pourpre aux mendiants pour leur servir de natte, et allez dormir dans les vallées où j'ai étendu pour vous des tapis de mousse et de bruyère. » Il dirait aux puissants: « Courbez le genou, el portez le fardeau de vos frères débiles; car désormais vous aurez besoin d'eux, et je leur donnerai la force et le courage. » Oui , voilà mes rêves ; ils sont tous d'une autre vie, d'un autre monde, où la loi du brutal n'aura point passé sur la tête du pacifique, où du moins la résistance el la fuite ne seront pas des crimes, où l'homme pourra échapper à l'homme, comme la gazelle échappe à la panthère, sans que la chaîne des lois soit tendue autour de lui pour le forcer à venir se jeter sous les pieds de son ennemi , sans que la voix du préjugé s'élève dans sa détresse pour insulter à ses souffrances et lui dire : « Vous serez lâche et vil pour n'avoir pas voulu fléchir et ramper. »
« Non , ne me parlez pas de Dieu , vous surtout , Raymon; n'invoquez pas son nom pour m'envoyer en exil èl me réduire au silence. En me soumettant, c'est au pouvoir des hommes que je cède. Si j'écouUiis la voix que Dieu a mise au fond de mon cœur, et ce noble instinct d'une nature forte et hardie, qui peut-être est la vraie conscience, je fuirais au désert, je saurais me passer d'aide, de protection et d'amour ; j'irais vivre pour moi seule au fond de nos belles montagnes; j'oublieniis les tyrans, les injustes et les ingrats. Mais, hélas! l'homme ne peut se passer de son semblable, et Ralph lui-même ne peut (las vivre seul.
« Adieu , Raymon , puissiezvous vivre heureux sans moi ! Je vous pardonne le mal que vous me faites. Parlez quehpiefuis de moi à votre mère, la meilleure femme que j'aie connue. Sachez bien qu'il n'y a contre vous ni dépit ni vengeance dans mon cœur; ma douleur est digne de l'amour que J'eus pour vous. India.na. »
L'infortunée se vantait. Celte douleur profonde el calme n'était que le sentiment de sa propre dignité lorsqu'elle s'adressaità Haymon; mais, seule, elle se livraiten liberté à son impétuosité dévorante. Parfois, cependant, je ne sais quelles lueurs d'espoir aveugle venaient briller à ses yeux troublés. Peut-être ne perdit-elle jamais un reste de confiance en l'amour de Haymon, malgré les cruelles leçons de l'expérience, malgré les terribles pensées qui chaque jour lui représentaient la froideur et la paresse de cet homme quand il ne s'agissait plus pour lui de ses intérêts ou de ses plaisirs. Je crois que si Indiana eût vouju comprendre la sèche vérité, elle n'eût pas traîné jusque-là un reste de vie épuisée el flétrie.
La femme est imbécile par nature: il semble que, pour contre-balancer l'émmente supériorité que ses délicates perceptions lui donnent sur nous, le ciel ait mis à dessein dans son cœur une vanité aveugle, une idiote crédulité. H ne s'agit peut-être, pour s'emparer de cet être si subtil , si souple et si pénétrant, que desavoir manier la louange el chatouiller l'amour-propre. Parlois les hommes les plus incapables d'un ascendant quelron(|ue sur les autres hommes en exercent un sans bornes sur l'esprit des femmes. La llatteric est le joug qui courbe si bas ces têtes ardentes et légères. Malheur à l'homme qui veut porter la franchise dans l'amour ! il aura le sort de Ralph.
Voilà ce que je vous répondrais si vous me disiez qu'Indiana est un caractère d'exception, el que la femme ordinaire n'a, dans la résistance conjugale, ni cette slo'ùpie froideur ni celte patience désespérante. Je vous dirais de regarder le revers de la médaille, el de voir la misérable faiblesse, l'inepte aveuglement dont elle fait preuve avec Raymon. Je vous demanderais où vous avez trouvé une femme qui ne fût pas aussi habile à tromper que facile à l'être ; qui ne .sût pas rcntermer dix ans au lond de son cœur le secret d'une espérance risquée légèrement un jour de délire, el qui ne redevint pas, aux bras d'un homme, aussi puérilement faible qu'elle sait être invincible et forte aux bras d'un autre.
L'intérieur de madame Delmare était cependant devenu plus paisible Avec les faux amis avaient disparu beaucoup des difficultés qui, sous la main léconde de ces oflicieux médiateurs, s envenimaient jadis de toute la chaleur de leur zèle. Sir Ralph , avec son silence et sa nonintervention apparente, était plus habile qu'eux tous h laisser tomber ces riens de la vie intime qui se ballonnent au souffle obligeant du commérage. Indiana vivait d'iiilleurs presque toujours seule. Son habitation était située dans les montagnes, au-dessus de la ville, et chaque matin M. Delmare, qui avait un entrepôt de marchandises sur le port , allait pour tout le jour s'occuper de son commerce avec l'Inde et la France. Sir Ralph, qui n'avait d'autre domicile que le leur, mais qui trouvait moyen d'y répandre l'aisance sans qu'on s'aperçût de ses dons, s'occupait de l'étude de l'histoire natun Ile ou surveillait les travaux de la plantation ; Indiana, revenue aux nonchalantes habitudes de la vie créole, passait les heures brûlantes du jour dans son hamac, el celles de ses longues soirées dans la solitude des montagnes.
Bourbon n'est, à vrai dire, qu'un cône immense dont la base occupe une circonférence d'environ quarante lieues, et dont les gigantesques pitons, couverts d'une neige éternelle, s'élèvent à la hauteur de seize cenls toises. De presque tous les points de celte masse imposante, l'œil découvre au loin , derrière les roches aiguës, derrière les vallées étroites et les forêts verticales, l'horizon uni que la mer cmbiasse de sa ceinture bleue. Des ienclres de sa chambre, Indiana apercevait, entre deux pointes de roches, grâce à l'échancrure d'une montagne boisée dont le versant répondait à celle où l'habilatioii était située, les voiles blanches qui croisaient sur l'Océan indien. Durant les heures silencieuses de la journée, ce spectacle attirait ses regards el donnait à sa mélancolie une teinte de désespoir uniforme et fixe. Cette vue splen-
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dide, loin dejelersa poétique influence dans ses rêveries, les rendait améres et sombres ; alors elle baissait le store de pagne de raphia qui garnissait sa croisée, et fuj-ait le jour même , pour répandre dans le secret de son cœur des larmes acres et brûlantes.
Mais quand , vers le soir, la brise de mer commençait à s'élever et à lui apporter le parlum des rizières fleuries, elle s'enfonçait dans la savane, laissant Delmare et Ral[ili savourer sous la varangue l'aromatique infusion du fahain , et distiller lentement la fumée de leurs cigares. Alors elle allait, du haut de quelque piton accessible, cratère éteint d'un ancien volcan , regarder le soleil couchant qui ejubrasait la vapeur rouge de l'atmosphère, et répandait comme une poussière d'or et de rubis sur les cimes murmurantes des cannes à sucre, sur les étincelautes parois des récifs. Rarement elle descendait dans les gorges de la rivière aux Galets, parce que la vue de la nier, tout en lui faisant mal, l'avait fascinée de son mirage magnétique. 11 lui semblait qu'au delà de ces vagues et de ces brumes lointaines la magique apparition d'une autre terre allait se révélera ses regards. Quelquefois les nuages de la côte prirent pour elle des formes singulières; tantôt elle vit une lame blanche s'élever sur les flots et décrire une ligne gigantesque qu'elle prit pour la façade du Louvre; tantôt ce furent deux voiles carrées qui , sortant tout à coup de la brume, otiraient le souvenir des tours de Notre-Dame de Paris, quand la Seine exhale un brouillard compacte qui embrasse leur base et les fait paraître comme suspendues dans le ciel ; d'autres fois c'étaient des flocons de nuées roses qui, dans leurs formes changeantes, présentaient tous les caprices d'architecture d'une ville immense. L'esprit de cette femme s'endormait dans les illusions du pas^é, et elle se prenait à palpiter de joie à la vue de ce Paris imaginaire dont les réalités avaient signalé le temps le plus malheureux de sa vie. Un étrange vertige s'emparait alors de sa tête. Suspendue à une grande élévation au-dessus du sol de la côte, et voyant fuir sous ses yeux les gorges qui la séparaient de l'Océan, il lui semblait être lancée dans cet espace par un mouvement rapide, et cheminer dans l'air vers la ville prestigieuse de son imagination. Dans ce rêve, elle se cramponnait au rocher qui lui servait d'appui; et pour qui eût observé alors ses yeux avides, son sein haletant d'impatience et l'effrayante expression de joie réliandue sur ses traits, elle eût oBert tous les symptômes de la folie. C'étaient pourtant là ses heures de plaisir et les seuls moments de bien-être vers lesquels se dirigeaient les espérances de sa journée. Si le caprice de son mari eût supprimé ces promenades solitaires, je ne sais de quelle pensée elle eut vécu ; car chez elle tout se rapportait à une certaine faculté d'illusions, à une ardente aspiration vers un point qui n'était ni le souvenir, ni l'attente, ni l'espoir, ni le regret, mais le désir dans toute son inten^ilé dévorante. Elle vécut ainsi des semaines et des mois sous le ciel des tropiques, n'aimant, ne connaissant , ne caressant qu'une ombre, ne creusant qu'une chimère.
De son côté, Ralph était entraîné dans ses promenades vers les endroits sombres et couverts, où le souffle des vents marins ne pouvait l'atteindre ; car la vue de l'Océan lui était devenue antipathique autant que l'idée de le traverser de nouveau. La France n'avait pour lui qu'une place maudite dans la mémoire de son cœur. C'était là qu'il avait été malheureux à en perdre courage , lui habitué au malheur et patient avec ses maux. Il cherchait de tout son pouvoir à l'oublier; car, quelque dégoûté de la vie qu'il fût , il voulait vivre tant qu'il se sentirait nécessaire. Il avait donc soin de ne jamais prononcer un mot qui eût rapport au séjour qu'il avait fait dans ce pays. Que n'eùt-il pas donné pour arracher cet horrible souvenir à madame Delmare ! Mais il s'en flattait si peu , il se sentait si peu habile, si peu éloquent, qu'il la fuyait plutôt que de chercher à la distraire. Dans l'excès de sa réserve délicate, il continuait à se donner toutes les apparences de la froideur et de régo'i'sme. Il allait soufl'iir seul au loin, et, à le voir.s'acharner à courir les bois et les montagnes à la poursuite des oiseaux et des insectes,
on eût dit d'un chasseur naturaliste absorbé par son innocente [lassion , et parfaitement détaché dos intérêts de cœurqui se remuaient autour de lui. Et pourtant lâchasse et l'élude n'étaient que le prétexte dont il couvrait ses amèrcs et longues rêveries.
Cette île conique est fendue vers sa base sur tout son pourtour, et recèle dans ses embrasures des gorges profondes où les rivières roulent leurs eaux pures et bouillonnantes; une de ces gorges s'appelle Bernica. C est un lieu pittoresque, une sorte de vallée étroite et profonde, cachée entre deux murailles de rochers perpendiculaires, dont la surlace est parsemée de bouquets d'arbustes saxatiles et de touffes de fougères.
Un ruisseau coule dans la cannelure formée par la rencontre des deux pans. Au point où leur écartement cesse, il se précipite dans des profondeurs effrayantes, et forme, au lieu de sa chute, un petit lac entouré de roseaux et couvert d'une fumée humide. Autour de ses rives et sur les bords du filet d'eau alimenté par le trop-plein du lac, croissent des bananiers, des letchis et des orangers, dont le vert sombre et vigoureux tapisse l'intérieur de la gorge. C'est là que Ralph "fuyait la chaleur et la société; toutes ses promenades le ramenaient à ce but favori ; le bruit frais et monotone de la cascade endormait sa mélancolie. Quand son cœur était agité de ces secrètes angoisses si longtemps couvées, si cruellement méconnues, c'est là qu'd dépensait, en larmes ignorées, en p aintes silencieuses, l'inutile énergie de son âme et l'activité concentrée de sa jeimesse.
Pour que vous compreniez le caractère de Ralph, il faut peut-être vous dire qu'au moins une moitié de sa vie s'était écoulée au fond de ce ravin. C'est là qu'il venait, dès les jours de sa première enfance , endurcir son courage contre les injustices dont il était victime dans sa famille; c'est là qu'il avait tendu tous les ressorts de son àme contre l'arbitraire de sa destinée, et qu'il avait pris l'habitude du sto'icisme au point d'en recevoir une seconde nature. Là aussi, dans son adolescence, il avait apporté sur ses épaules la petite Indiana ; il l'avait couchée sur les herbes du rivage pendant qu'il péchait des camarous dans les eaux limpides, ou qu'il essayait de gravir le rocher pour y décuuvrir des nids d'oiseaux.
Les seuls hôtes de ces solitudes étaient les goélands, les pétrels, les foulques et les hirondelles de mer. Sans cesse, dans le gouffre, on voyait descendre ou monter, planer ou tournoyer ces oiseaux aquatiques, qui avaient choisi, pour établir leur sauvage couvée, les trous et les tentes de ses parois inaccessibles. Vers le soir ils se rassemblaient en troupes inquiètes, et remplissaient la gorge sonore de leurs cris rauques et farouclies. Ralph se plaisait à suivre leur vol majestueux, à écouter leurs voix mélancoliques. Il enseignait à sa petite élève leurs noms et leurs habitudes; il lui montrait la belle sarcelle de Madagascar, au ventre orangé, au dos d'émeraiide; il lui faisait admirer le vol du paille-en-queue à brins rouges, qui s'égare quelquefois sur ces rivages et voyage en quelques heures de l'ile de France à l'île Rodrigue, où , api'ès des pointes de deux cents lieues en mer, il revient chaque soir coucher sous le veloutier qui cache sa nichée. L'épouvantail, oiseau des tempêtes, venait aussi déployer ses ailes effilées sur ces roches; et la reine des mers, la grande frégate, à la queue fourchue, à la robe ardoisée, au bec ciselé, qui se pose si rarement qu'il semblerait que l'air est sa patrie et le mouvement sa nature, y élevait son cri de détresse au-dessus de tous les autres. Ces hôtes sauvages s'étaient habitués apparemment à voir les ! deux enfants tourner autour de leurs demeures, car ils ] daignaient à peine s'effrayer de leur approche ; et quand i Ralph atteignait le rocher où ils venaient de s'établir, ils s'élevaient en noirs tourbillons pour aller s'abattre comme par dérision à quelques pieds au-dessus de lui. Indiana riait de leurs évolutions, et rapportait ensuite, avec |irécaution , dans son chapeau de paille de riz, les œufs que Ralph avait réussi à dérober pour elle, et que souvent il avait été forcé de disputer hardiment aux vigoureux cou[)S d'ailes des grands oiseaux amphibies.
Ces souvenirs revenaient en foule à l'esprit de Ralph,
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mais avec une oxtrème amertume ; car les temps claient bien changés, et cette petite-lille, qui avait toujours été sa compagne, avait cessé d'être son amie, ou du moins ne i'éiait plus alors, comme autrefois, dans tout l'abandon de son ca-ur. Quoiqu'elle lui eût rendu son alleclion, son dévouement et ses soins, il était un point qui s'o[iposait entre eux à la confiance, un souvenir sur lequel tournaient comme sur un pivot toutes les émotions de leur vie. Ralph sentait qu'il n'y pouvait porter la main; il l'avait osé une seule fois, un jour do danger, et cet acte de courage n'avait rien produit; maintenant y revenir n'eût été qu'un acte de froide barbarie, et lîalph se fût décidé à excuser Raymon , l'homme du monde qu'il estimait le moins, plutôt que d'ajouter aux douleurs d'Indiana en le condamnant selon sa justice.
Il se taisait donc, et même il la fuyait. Quoique vivant sous le même toit , il avait trouvé le moyen de ne la voir guèri' qu'aux heures des repas; et cependant, comme une mystérieuse providence, il veillait sur elle. 11 ne s'écarliiif de l'habilation qu'aux heures où la chaleur la confinait dan.-i son hamac ; mais le soir, lorsqu'elle était sortie, il laissait adroitement Uelmaio sous la varangue, et allait l'attendre au pied des rochers où il savait qu'elle avait l'habitude de s'asseoir. 11 restait là des heures entières, la regardant quelquefois à travers les branches que la lune collïhiençait â blanchir, mais respectant le court espace qui la séparait de lui, et n'osant abréger d'un instant sa triste rêverie. Lorsqu'elle redescendait dans la vallée, elle le trouvait toujours au bord d'un petit ruisseau dont le sentier de l'habitation suivait le cours. Quelques larges galets autour desquels l'eau frissonnait en tilets d'argent lui servaient de siège. Quand la robe blanche d'Indiana se dessinait sur la rive, lialph se levait en silence, lui offrait son bras, et la ramenait à l'habilation sans lui adresser une parole, si, plus triste ot plus affaissée qu'à l'ordinaire, elle n'entamait pas ellemême la conversation. Puis, quand il l'avait quittée, il se retiiail dans sa chambre, ot attendait pour se coucher que tout le monde fût endormi dans la maison. Si la voix de Delmare s'tMevait pour gronder, Ralph , sous le premier prétexte qui lui venait à l'esprit , allait le trouver et réussissait à ra|)aiser ou à le distraire, sans jamais laisser deviner que telle fût son intention. Cetio habitation, pour ainsi dire diaphane, comparée à celle de nos climats, cette continuelle nécessité d'être toujours sous les yeux les uns des autres, imposaient au colonel plus de réserve dans ses emportements. L'inévitable hguro de Ralph, qui venait au moindre bruit se placer entre lui et sa fen}me, le contraignait à se modérer ; car Delmare avail assez d'amour-propre pour se vaincre devant ce censeur à la fois muet et sévère. Aussi , pour exhaler l'humeur que ses contrariétés commerciales avaient amassée chez lui durant le jour, il attendait que l'heure du coucher l'eût délivré de son juge. Mais c'était en vain ; l'occulte iniluenco veillait avec lui, et à la première paiole amero, au premier eclat-de voix qui faisait retentir les moindres parois de sa demeure, un bruit de meubles ou un piétinement, parti conmie par hasard de la chambre de Ralph, semblait lui imposer silence, et lui annoncer que la discièteot patiente sollicitude du prolectenr no s'endormait pas.