I.OUISR
Oh! maman !... dites à mon père ([u'il se trompe... Cela n'est pas !...
JULIE
Oh ! Léonce pousserait-il la haine et la vengeance à ce point?
BOURSET.
Léonce? Qui est Léonce?...
JULIE
Rien !... un souvenir... une distraction ! Mais ne peuton enchaîner sa langue? Rentrez, défendez-vous. Pourquoi abandonnez-vous la lutte? Allons, ne faiblissez pas... parlez à votre tour.
BOURSET.
Non... la colère... l'indignation me suffoquent... Julie, appelez-le, arrachez-le comme vous pourrez à cet auditoire imbécile qu'il captive. Louise... sur un prétexte quelconque, entrez là... montrez-vous! D'un mot, d'un regard, vous pourrez l'enchaîner, vous ! .\Uez... l'honneur de voire père est en péril! .\yez un peu de courage... Vous êtes deux femmes, vous pouvez beaucoup... JULIE, arrêtant Louise qui obéit instinctivement et toute tremblante.
Restez là, ma fille! et vous, Monsieur, rougissez de vouloir exposer votre enfant à la malignité des hommes pour sauver de vils intérêts.
BOURSET.
Oh ! maudites soyez-vous, femmes sans cœur qui savez vous enorgueillir et vous parer de nos triomphes, et qui ne savez pas nous aider et nous plaindre dans nos revers!... (// se lève et va avec agitation écouter à ta porte du cabinet.) Il ne m'accuse pas encore .. non !... Mais il dévoile le secret de l'affaire ! Oh ! qui peut l'avoir si bien informé?... On l'interrompt !... C'est le comte de Horn... Celui-là me défend ! Oh ! ils ne perdront pas dans un instant l'estime que depuis vingt ans de travail et de persévérance j'ai su leur inspirer! Ah! maintenant des preuves !... oui, des preuves ! Est-ce qu'il en a?... S'il en avait!... des preuves fabriquées!... des pièces apocryphes!... .4h ! comme ils lui répondent mal... que ce comte de Horn est borné ! qu'ils sont tous lâches et crédules!... Oui, l'acte de vente du privilège de Bourse! pour cinq cents écus... pas davantage ! Je le sais bien ! qu'estce que cela prouve? Ils veulent le voir... Ils le commentent... Que disent-ils? des injures... contre moi... Mais on me défend... on me défenu avec chaleur!... Qui donc me défend si bien?...
LOUISE, écoutant autisi.
C'est la voix de George Freeman , mon père!... Oh! c'est bien lui qui vous défend ! — 11 dit que vous avez été le premier trompé... que vous serez la première victime de vos bonnes intentions!...
BOURSET.
.4h! il dit toujours qu'il le suppose!... il ne dit pas qu'il en est sur !
LOUISE
On l'écoute, mon père!... Personne ne le contredit. Ah ! on vous connaît bien , allez ! et j'étais bien sûre que George ferait triompher la vérité. Oli ! c'est un noble cœur !
LE DUC rentre.
Eh bien! mon pauvre Bour.-et, nous voilà ruinés, et vous comme les autres! Nous avons fait là une grande équipée, et vous avez été diablement fou; nous"au.ssi! .allons, je ne vous fais pas de reproches ; vous ne le vouliez pas, je m'en souviens. C'est moi qui me suis jeté làdedans tète baissée !
BounsET, reprenant soti arrogance.
Ainsi donc, monsieur le duc, vous croyez aux hâbleries de cet homme-là?
LE DUC
Cet homme-là , Bourset ! c'est un homme que je respecte, et que vous devriez remercier à genoux ; car un autre à sa place vous eût peut-être fort mal arrange, et, i vous n'aviez pas affaire à des gens d'honneur, vous auriez un mauvais parti à l'heure qu'il est. Savez-vous bien qu'on ne perd pas des millions de capitaux et des
LES MISSISSIPIENS
milliards d'espérances sans un peu d'humeur? Moimême j'ai été ému tantôt; mais, puisque c'est fait, j'en prends mon parti ; j'ai un si doux sujet de consolation devant les yeux! (// regarde Louise, gui /ait un mouvement d'effroi.) — (./ George qui renire , lui montrant Louise.) ^\evc\, Monsieur, vous m'avez fait plus riche que je ne l'ai été de ma vie.
GEOnOE.
Oh ! ce n'est pas encore décidé , ne vous réjouissez pas trop vite, monsieur le duc; je connais vos conventions avec M. Bourset. 11 a bien un million à vous rendre, même avec les intérêts.
LE DUC
Je ne le désire plus pour moi, et ne l'espère pas pour lui, pauvre Bourset!
BOUBSET, à Freeman.
Vous m'avez ruiné. Monsieur, ne me raillez pas.
GEOhGE.
Je ne vous ai pas déshonoré, Monsieur, et vous ne me remerciez pas ?
BOURSET.
N'est-ce pas le déshonneur que la banqueroute? et comment puis-je l'éviter à présent?
GEORGE
Je vous en évite une plus grande, et plus funeste à vos actionnaires.
BOURSET.
Que ce soit plus ou moins, la tache est la même sur ma famille.
GEORGE
Mais vous ne pensez qu'à vous. Monsieur; vous comptez donc pour rien ceux qui avaient remis leur sort entre vos mains? Sans moi, vous alliez les amener à de nouveaux sacrifices, espérant par là conjurer un naufrage qui n'eût été que plus prompt et plus terrible. BOURSET, à part.
Oh ! scélérat d'honnête humme !
LE DUC
Allons, Bourset , consolez-vous, mon ami. On sait que vous êtes pur dans cette affaire, et vous ne recevrez guère de reproches. Les gens comme il faut ont cela d'aeréable, qu'ils savent se ruiner au jeu sans jurer comme des Suisses au corps de garde. Quant à moi , je n'aurai que des bénédictions à vous ailresser, puisque je gagne à tout ceci mille fois plus que je n'ai perdu.
(// regarde Louise.) GEORGE, brusquement.
Vous ne perdez rien , et vous ne gagnez rien ; votre situation n'a pas changé ; votre million va vous être rendu.
BOURSET, avec une tristesse impudente.
Et où le prendrai-je?
GEORGE, lui montrant un panneau de boiserie.
BOURSET, ejfaré, en bégayant.
Que... que voulez-vous dire?
GEORGE
La vérité... c'est mon entreprise, à moi!... Vous avez des valeurs considérables en or et en argent cachées dans l'épaisseur de ce mur.
LE DUC
Ah!
JULIE, à part, regardant Bourset.
Oh! le misérable! [A sa fille.) Venez, Louise... Ce sont là des affaires que vous ne comprendriez pas. {Elle l'emmène. ) BOURSET, essayant de se remettre.
C'est une infâme imposture, quelque propos de valet. Si cela était, comment le sauriez-vous?
GEORGE
Voulez-vous que je vous le dise? [Il l'emmène à l'écart et lui parle a voix basse.) Celte nuit, comptant retrouver votre femme et votre fille au bal, j'y étais allé avec vous; mais, ne les voyant point arriver, et ne vous en voyant point inquiet, j'ai craint quelque attentat à l'indépendance et à la dignité de celle que j'ai prise sous
ma protection envers et conire vous! Je suis revenu ici sans être aperçu. Oui, Monsieur, j'y suis revenu, je m'y suis introduit en même temps que vous, comme vous rentriez un peu avant le jour. Je me suis glissé dans l'ombre sur vos pas, je me suis assuré de la présence de Louise dans la maison , et , comme je traversais cette pièce pour me retirer, je vous ai vu, là, comptant et recomptant des sommes qui suffiront bien, et au delà, pour vous acquitter envers les actionnaires qui sont ici réunis; car vous saviez l'arrêt d'avance, comme vous saviez, il y a un an , le discrédit où tomberait le papier aujourd'hui. Or, vous n'aviez pas été assez fou pour vous dessaisir des espèces qu'on vous a confiées, et vous ne vous en êtes rapporté qu'à vous-même du soin de les tenir cachées. Pourtant on fait des imprudences malgré lous les calculs. Vous croyiez cette porte fermée, et elle ne l'était pas; vous aviez regardé autour de la chambre, et vous aviez oublié de soulever ce rideau derrière lequel je me tenais... Allons! exécutez-vous de bonne grâce... ou bien moi-même je vais faire jouer le res-ort caché dans cette boiserie, et déployer à tous les regards l'aspect splendide de vos coflies-forts !
BOURSET , pâle et consterné.
Je... paierai ce que je dois au duc, soyez tranquille. .Mais si... je vous donne ma fille... vous ne... direz pas aux autres que... que j'ai... de l'argent... caché?...
GEORGE
Je ne pense pas que mon devoir m'entraine à cette rigueur. J'ai dû empêcher le nouveau mal que vous alliez commettre, mais il ne m'appartient pas de réparer celui qui est fait. Je ne suis ni magistrat ni recors. C'est aux parties intéressées de se faire rendre justice si elles le veulent , et à la police de vous y contraindre si elle le peut. Moi, je n'ai plus qu'âme taire, ma tâche est remplie.
BOURSET.
C'est bien... Monsieur, vous en serez récompensé. (.-iu duc, qui examine la boiserie.) M. Freeman avait été induit en erreur, monsieur le duc. Je viens de lui prouver que je n'ai point d'argent caché.
GEORGE
Non , sans doute, celui que vous avez , vous ne le cachez pas. Allez le chercher {Bas à Bounet), car vous en avez ailleurs encore.
BOURSET, terrassé.
J'y vais. {Il sort.)
LE DUC
Vous me rendez là un méchant service , monsieur le justicier, monsieur le philosophe! je ne veux point de reslitulion ; je préfère la main de Louise.
GEORGE
Vous n'êtes pas libre d'opter, monsieur le duc; vous êtes forcé d'accepter la restitution. Ce sont les termes de l'acte que vous avez passé. Quant au service que je vous rends, il est très-grand. Je vous fais restituer une aisance dont, à votre âge, il eût été difficile de vous passer, et je vous préserve de la haine d'une épouse qu'à voire â^e vous ne pouviez pas espérer de charmer. '^
LE DUC
Vous êtes rude en paroles, monsieur le citoyen de l'Amérique; mais vous avez peut-être fort raison, car vous avez su conduire votre propre bai que.
GEORGE
Attendez la fin pour méjuger, monsieur le duc. BOURSET rentre avec un papier.
Tenez , monsieur, voici une hypothèque de paiement sur ma terre de Lagny; c'est uïie première et unique hypothèque, vous le voyez, et la terre vaut deux millions. -Avant une heure, si vous voulez, elle sera légalisée.
LE DUC, prenant le billet.
Allons, me voilà remboursé malgré moi ! Je vous rends les armes, maître Freeman.
Maintenant, Monsieur, vous avez ma parole. Je vous donne la main de ma fdle.
LES MISSISSIPIENS
GEORGE
Je ne vous l'ai pas deniamiée, Monsieur.
BOl'RSET.
Comment?... Est-co que...
(Julie rentre. George la salue, s'approche d'elle et lui prend la inain.)
GEOUGE.
Ma cousine, veuilli'Z aider M. Boiirset à reconnaître le clievalier Léonce de Puymonfurt, qui lui a fait rembourser depuis longtemps une petite dcllc de quatre cent vingt-cinq louis, et qui par conséquent ne cramt plus de sa part l'effet d'une lettre de cachet.
BuL'RSET, de plus en plus effrayé.
Vous êtes un revenant!
LE DUC
Palsarableu ! nîon pauvre chevalier, je ne m'attendais pas à te rencontrer un jour sur mon chemin en fait de mariage, lorsque, il y a dix-sept ans, je fis manquer le lien... Au diable la rivalité! je t'ai toujours aimé, je t'ai regretté absent, je t'ai pleuré mort, et je te revois avec une vraie joie. II faut que je t'embrasse. {// Vembrasse.)
BOPRSET.
Permettez, monsieur mon cousin, qu'oubliant le passé et me confiant dans l'avenir, je vous embrasse aussi. {George, qui a reçu assez froidemement l'accolade du duc, recule devant celle de Bourset.) -Ma femme, embrasse aussi ton cousin . .\ présent , il n'y a plus de rancune possible.
JULIE, tendant la main à George.
Tout cela n'est pas nécessaire, Monsieur; il y a longtemps que j'avais reconnu Léonce.
BOunsET, inquiet.
Et maintenant, monsieur le chevaher, vous voulez être mon gendre. Mais la chose n'est pas impossible. Quoique proches parents... on peut obtenir des dispenses, et le nom (le Puvmonfort se perpétueia dans la famille {Regardant JÙlie avec intention), à moins que ma femme ne s'y oppose...
JULIE
Vous l'espérez en vain, Monsieur, vous ne l'obtiendrez pas. Je consens à ce mariage de toute mon âme.
LE CllEVAUEU.
Vous, Julie?
JULIE
Oui, moi, qui priais hier soir M. Bourset de vous repousser, et qui aujourd'hui me rcpens de ce que j'ai fait hier. Votre peu de fortune me semblait un obstacle; mais, depuis hier, j'ai fait bien des réflexions sur l'horreur des saciilices qu'on fait à la vanité. J'ai son.^é à ce que soulhirait une jeune personne livrée par un contrat sordide à un homme qu'elle ne pounail aimer. {Avec intention. ) J'ai connu des femmes assez malheureuses pour avoir une peur insensée de la misère, et |)our renoncer à une existence noble et sereine par ambition, par faiblesse ou par licheté. Je ne veux pas que ma fille dévore les larmes et les affronts que j'ai vu dévorer à de telles femmes! Je veux qu'elle regarde son époux avec un doux ori:ueil tous les jours de sa vie, et qu'elle puisse lui dire : Mon cœur t'a choisi, et ma raison approuve le choix de mon cœur. 0 ma pauvre Louise! je veux que tu n'aies point à rougir un jour du pcre de les enfants! BOURSET, a part, la regardant.
Voici une homélie que tu me revaudras! {Haut.) Ainsi, vous consentez à ce qu'ils s'épuuseul.
LE DUC
Il faut bien que nous y consentions tous. GEonci:.
Je n'y consens pas, moi. Nous sommes ici en présence quatre personnes qui nous sommes vues d'as^ez près au- Irelois pour n'avoir rien à nous dissimuler aujourd'hui. J'ai aimé Julie, je l'ai aimée passioimément ; et, quoique j'aie été pour elle un frère et lien de plus (je puis l'attester devant Dieu!), je sens qu'il me serait aussi impossible d'avoir de l'amour pour sa fille que pour elle désormais. Il est des sentiments qui mourentà jamais en nous quand on les brise violemment. Il est aussi des incestes du cœur, et ceux-là ne sont pas les moins criminels
peut-être. Ma pensée les a toujours repoussés sans indulgence, et le jour où, voyant Louise sacrifiée, je l'ai [jrise .'^ous ma protection, c'est en faisant le serment devant Dieu de l'aimer comme si elle était ma fille, jamais autrement! Je l'ai préservée d'un mariage qui eût fait son désespoir et le vôtre ; je l'ai réconciliée avec sa mère, je le vois; j'ai veillé sur elle pendant un an, et maintenant je la laisse heureuse, aimée, protégée, n'est-ce pas, Julie?
JULIE lui presse la main avec force.
Oh! oui! Léonce, vous m'avez rendu lo cœur de ma fille, et vous avez relevé le mien du désespoir et de l'abjection.
BOURSET.
Eh bien! maintenant, que voulez-vous donc?
GEORGE, à Julie.
Rien que lui dire adieu !
La voici !
SCÈ.NE IV.
Les Précédents, LOUISE, LA MARQUISE.
GEORGE , s' approchant de Louise.
Louise, vous prierez pour moi, je retourne en Amérique. 11 y a longtemps que je me croyais et que je m'étais fait mort pour la France, lorsqu'une curiosité sérieuse m'y poussa de nouveau. Je m'imaginais que la société devait valoir mieux qu'au temps oii je l'avais quittée; mais je n'ai pas trouvé ce que j'espérais, et je vais revoir mes forêts tranquilles et mes patients laboureurs. Un ange m'est apparu pourtant sur cette terre ingrate. Son souvenir me suivra partout. Que le mien ne soît pas effacé en vous, mon enfant ; qu'il soit pur et serein comme ma tendresse pour vous.
{Il l'embrasse au front et se retourne vers Julie,
qui se jette dans ses bras.)
LA BiARQUisE, a qui le duc a parlé bas.
Oui, grand Dieu! je m'en étais souvent cioutée. Ah! mon enfant, ne nous quitte pas au moment où nous te retrouvons.
GEORGE, à la marquise.
Ma tante, vous avez ri bien cruellement à mon premier départ.
LA MARQUISE
Tu ne l'as pas oublié !
GEORGE
Je ne m'en suis souvenu qu'ici. De loin , je l'oublierai
encore.
{ La marquise l'embrasse. Il salue Bourset et le duc, et sort en jetant à Julie et à Louise un dernier regard. Louise qui s'e.st contenue tant qu'il a été présent, se jette, clés qu'il est sorti, dans le sein de sa mère. La mai-quise l'emmène. )