PHILOSOPHIE DE LA VOLONTÉ
Sentit igitur animus se moveri : quod quum sentit, illud una sentit se vi sua, non aliena moveri,
(CicéRon.)
Le Mémoire sur l'habitude avait été couronné par l'Institut en 4802. En 1805, M. de Biran obtint un nouveau prix pour son mémoire sur la décomposition de la pensée. « Ce qui honore singulièrement les j ju- « ges », observe M. Cousin, « et témoigne en eux « d’ux sincère amour de la vérité, c’est qu'ils cou- « ronnèrent ce nouveau mémoire, qui, sous les for- « mes les plus polies, leur annonçait un adversaire. »
Ce nouvel écrit, en effet, constituait une rupture ouverte avec l’école de Condillac. Il ne renfermait, à la vérité, que le développement des germes contenus dans le Mémoire sur l'habitude. Mais ces germes, en se développant, avaient brisé les enveloppes étrangères qui les renfermaient. M. de Biran avait acquis la pleine conscience de sa position, et il était mani-
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feste pour les autres comme pour lui-même, qu'un dissentiment profond le séparait désormais des hommes qu'il avait appelés ses maîtres.
La question posée par l'Institut ne fut pas seulement pour lui une occasion favorable de faire connaître ses pensées. Cette question même paraît avoir influé directement sur la modification de ses doctrines.
L'Institut demandait : « Comment doit-on décom- « poser la faculté de penser, et quelles sont les fa- « cultés élémentaires qu'il faut y reconnaître ? » Le problème posé était de déterminer les éléments dont l'intelligence est le résultat et la combinaison. Il ne suffisait donc plus, comme pour la question de l’habitude, de partir d’une doctrine reçue et d’en faire l'application à un cas particulier ; il fallait remonter à la source même de tante dactrine, aux éléments primitifs que la nature humaine livre à l’observation.
Une fois entré dans cette voie, M. de Riran reçconnyt deux faits : Je premier, que, dans la système de Copdillac, toute décomposition vraie de la pensée était impossible ; le second, que cette décomposition était passible, en partant de certaines bases qu'il avait fnançées clairement déjà, mais sous la condition que ces bases fussent dégagées des théories sensualistes auxquelles il avait cru pouvoir les agréger. Je vaisle laisser parler lui-même en cherchant à résumer fidèlement sa pansée.
Dans la dpctrine de Condillac, la sensation est l'origine unique de nos facultés. Cette sensation se
INTROBUOTION DE L'ÉDIFEUR. 1
transforme, mais sans changer de nature; QR peut la montrer sous diversas formes, changeant d'aspent et de pam en vertu de circonstances dfterminges, davenant attention, mémoire, volonté... Mais, dans ces transformations, la sensation demeure identique en spi; son nom change, sa nature reste la même. On la suit dans fautes sas destinées, on an fait l’histoire, on ne la décompose pas, on ne peut la décamposer. Comment, en effet, recpnnaître et noter des éléments distinets, là où 11 n'y a qu’un fait identique? Au paint de vue de Condillae, il n'y a pas de décomposition possible, et la question proposée ne peut obtenir de répanse.
Ce qui est plus grave, c’est que, dans ce point de vue, il n'y a pas de vérité. On est le maître, sans doute, d'appeler attentinn unasensation si forte qu’elle devient exclusive; mémoire une sensation qui persiste en l'absence de son objet; volonté un désir qui est la trace que les sensations agréables laissent à leur suite. Mais an présenca de cette terminolagie arbitraire, les faits na restent pas mains ce qu'ils sont. La cpnscience proclame qu'il y a une attention, dont l’activité est l'essence, qui na se laisse pas confondre avec une sensation vive ; une mémaire qui est la reprodurtién volontaire des signes ef non la persistance des images; une nolouté, enfin, qui, loin de se confondre avec le désir, egt sauvent avec le désir dans une lutte manifeste. Laissa-t-an ces faits à l’écart? on met de côté les éléments les plus essentiels de la patyre humaine, ap construit une scienne pauvre et étrangement mutilée. Prétend-nn canfondre
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ces faits, à l’aide d’un signe commun avec l’attention, la mémoire et la volonté, prises au sens des idéologues? on retrouve tout dans la sensation, parce qu'on y fait tout rentrer d'une manière subreptice. La sensation qui renfermerait ainsi tout l'homme ne serait plus un fait, mais une abstraction purement conventionnelle, et dont nulle théorie réelle ne saurait sortir.
Il suffirait d’ailleurs d'observer que l’âme qui devient ses sensations ne saurait, en raison de cette hypothèse même, donner lieu à aucune décomposition. Pour décomposer il faut être en présence de deux éléments pour le moins. S'il y a dans la connaissance une part interne et une part externe; si le sujet est reconnaissable et distinct de l’objet; s’il existe une fdéologie subjective, dans laquelle l’être pensant se manifeste à lui-même, indépendamment des éléments extérieurs et objectifs de sa pensée; alors on pourra décomposer le fait double de la connaissance, mettant d'un côté ce qui constitue le sujet, de l’autre ce qui lui vient du dehors. Mais comment décomposer, encore une fois, si l’âme devient ses modifications, si le sujet et l'objet s’identifient dans le fait unique de la sensation? « La question est « fondamentale : il faut savoir s'il y a une conscience « réfléchie de nos actes, distincte de la connaissance « des modifications et des idées quelconques, dont « l'analyse et la classification font l’objet de l’idéo- « logie. »
Pour bien entendre l'impuissance de décomposer la pensée dans laquelle se trouve l’école de Condillac,