INTRODUCTION DE L'ÉDITEUR. XLI
de la métaphysique proprement dite, jusqu’à affirmer quelque part l'identité de la substance et de la force. Il semble qu’il a reconnu la place et l'importance de l’ordre rationnel proprement dit, et qu'il le constate explicitement. En fait, il n’en est pasainsi: Les vues de cet ordre sont bien à la vérité dans l'ouvrage, mais l’auteur n’en a pas conscience. Îl se borne à réclamer une place pour la motilité volontaire qui résume à ses yeux toutes les facultés actives. Ce qu'il a reconnu, ce qu'il a proclamé, ce qui l'a décidé à abandonner ses anciens maîtres, c'est le fait que l’homme se sent actif, et que le témoignage intérieur de la conscience révélant cette activité, est d’une nature tout à fait hétérogène aux représentations externes et aux sensations. Mais l’activité est un fait; ce que la conscience révèle, ce sont des faits manifestés au sens intérieur. M. de Biran ne voit pas au delà. Il ne voit pas qu'au delà des faits, tant du dedans que du dehors, il y a des idées; au delà de l'expérience, la raison. S'il fait appel à ces vérités, c'est en quelque sorte sans le savoir, c’est certainement sans se rendre compte de la portée de cet appel. Par le résultat d'une illusion singulière , la conscience de l'effort, du vouloir, se transforme à ses yeux en intelligence. L’effort est un : voilà l'idée d'unité; le moÿ est cause : voilà le principe de causalité. Il ne se doute pas qu'avoir montré dans un fait l'exemple d’une idée ou l'application d’un principe, ce n’est point avoir expliqué le caractère général de l’idée ou le caractère nécessaire du principe. On s’étonnerait de cette illusion au delà des bornes
XLII ŒUVRES DE M. DE BIRAN
légitimes, on aurait mème quelque difficulté à la comprendre si on oubliait le point de départ de l’auteur. Locke avait habitué la philosophie à méconnaitre les caractères propres des idées de la raison, en les ramenant aux données de l'expérience, par des procédés qu’on avait admis sans en examiner la valeur. Condillac avait amené son école à faire tout sortir de la sensation transformée. M. de Biran proteste contre la transformation de la sensation en volonté, des phénomènes passifs en puissances actives. 11 ne s'aperçoit pas qu’il opère une métamorphose non moins étrange, lorsqu'il ne fait de l'intelligence qu'une face particulière de la volonté. C'est en obéissant encore ayx habitudes de la philosophie qu'il combattait, qu'il méconnaît la différence profonde entre deux faits dont la confusion choquante pour le sens commun ne peut résulter que d'une mauvaise culture scientifique.
Il ne conteste donc pas l’adage : Nihil est im intellectu quod non prius fuerit in sensu; loin de là il l’accepte pour son compte et le soutient. L'erreur des sensualistes est de méconnaitre les faits intérieurs ; mais toute donnée réelle est, à ses yeux, fait et acte. La science n'a nul compte à tenir d'idées innées, de virtualités, de formes pures qui ne peuvent être que des abstractions réalisées par des signes. L'homme s’explique tout entier par ces deux seuls éléments : sentir et agir. « Sentir et agir; avoir conscience des « modifications passives ; apercevoir ses actes dans « leur propre détermination, ou percevoir simple- « ment les résultats, et cela toujours dans un exer-
INTRODUCTION DE L'ÉPITEUR. ALIH
« cice actuel et positif de certains instruments 9r- { ganiques, soumis directement ou indirectement à {une puissance de vouloir, #60$, laquelle n'est « point constituée elle-même dans sa propre réflexion, « hors de cet exercice. Voilà, je crois, des facultés « bien distinctes, sut generis, mais voilà tout. Telles « sont, du moins, les bornes de ma vue. »
Si ces’paroles ne semblent pas assez décisives, on trouve ailleurs la déclaration formelle que la distimction établie entre l’entendement et la volonté, est une distinction tl{usoire. La seule chose dont M. de Biran se rend compte, c’est donc bien qu'il a rétabli dans la science un fait méconnu par l’école sensualiste : le fait de l’activité de l'âme. Il parle des formes constitutives de la pensée, de la part de l'esprit humain dans la connaissance ; mais il interprète ses assertions dans un sens tel qu'elles n'affirment rien de plus que la conscience de l’activité même. L'ordre rationnel proprement dit reste couvert d’un voile à ses yeux.
Il y avait au fond d’une telle philosophie une contradiction qui ne pouvait subsister. D'une part, les faits de l'intelligence et de la raison étaient clairement mentionnés; de l’autre, ils recevaient une explication qui les dénaturait complétement. Le travail sur la décomposition de la pensée nous offre donc, à un degré supérieur de développement, le même spectacle que le Mémoire sur l'habitude : l'exposition d’une théorie renfermant des germes étrangers, et qui la dépassent visiblement. Mais les germes d'avenir, contenus dans le Mémoire sur l'habitude,
XLIV OEUVRES DE M. DE BIRAN
s'étaient épanouis sans retard. Des années devaient passer avant qu'il en füt de même pour Îles germes d’une autre nature, qu'enfermait le Mémoire sur la décomposition de la pensée. Ils devaient toutefois s'épanouir un jour; on le verra par la suite.
1l y a donc une lacune très-saillante dans l'écrit qui nous occupe ; mais cette lacune, par cela même qu'elle est saillante, offre un intérêt particulier. Elle prouve combien M. de Biran avait peu subi l'influence des grands maîtres de l’école spiritualiste, de Descartes, de Leibnitz, même alors qu'il commençait à leur rendre justice; elle met dans tout son jour le caractère spontané de son développement. « Le premier mérite de cette doctrine, dit « M. Cousin, est son incontestable originalité. De « tous mes maîtres de France, M. de Biran, s’il n’est « pas le plus grand peut-être, est assurément le plus « original. M. Laromiguière, tout en modifiant Con- « dillac sur quelques points, le continue. M. Royer- « Collard vient de la philosophie écossaise qu'avec «la vigueur et la puissance naturelle de sa raison «1l eût infailliblement surpassée, s'il eût suivi des « travaux qui ne sont pas la partie la moins solide de « sa gloire. Pour moi, je viens à la fois et de la phi- « losophie écossaise et de la philosophie allemande. « M. de Biran seul ne vient que de lui-même et de « ses propres méditations.
« Disciple de la philosophie de son temps, engagé « dans la célèbre société d'Auteuil, produit par elle « dans le monde et dans les affaires, après avoir « débuté sous ses auspices par un succès brillant