‹ Œuvres inédites de Maine de Biran (volume 2)Chapitre 18 sur 90 · INTRODUCTION DE L'ÉDITEUR. XLV · texte numérisé non relu

INTRODUCTION DE L'ÉDITEUR. XLV

«en philosophie, il s'en écarte peu à peu sans « aucune influence étrangère; de jour en jour 1l «s'en sépare davantage, et il arrive enfin à une « doctrine diamétralement opposée à celle à laquelle «il avait dû ses premiers succès... Quelle lumière « lui était venue, et de quel côté de l'horizon philo- « sophique ? Elle n’avait pu lui venir ni de l'Écosse « ni de l'Allemagne; il ne savait ni l'anglais ni l’al- «lemand. Nul homme, nul écrit contemporain n'a- « vait pu modifier sa propre pensée; elle s’était mo- « difiée elle-même par sa propre sagacité (1). »

Ces réflexions, qui franchiraient les limites d’une stricte exactitude si on les appliquait à toute la carrière philosophique de M. de Biran, demeurent l'expression de la vérité, lorsqu'on en borne l’application au Mémoire sur la décomposition de la pensée et aux écrits qui suivirent immédiatement. La rédaction de ce mémoire était déjà fort avancée, lorsque l'histoire de la philosophie de M. de Gérando lui révéla le nom et les travaux des philosophes allemands, dont il fit mention dans son écrit. On a vu déjà que les œuvres de Descartes et de Leibnitz, dont il avait pris quelque connaissance, n'avaient pas réussi à lui faire comprendre la nature du problème relatif aux idées de la raison. Plus tard sans doute il étendit un peu sa science des systèmes métaphysiques ; mais son érudition fut toujours bornée. L'étude de ses manuscrits prouve qu'il avait arrêté

(4) Œuvres philosophiques de M. de Biran, tome 1v, préface de l’éditeur, pages vi et vir.

£LYt ŒUVRES M, DR BIRAN.

toutes les bases de sa théorie sur la différence des idées générales et des idées de réflexion, lorsqu'un article de l'Encyclopédie lui apprit que cette question, longuement débattue au moyen-âge, avait divisé en deux camps les réalistes et les nomiriaux. Ampère, dans une lettre de 4812, lui conseille d’étudièr un peu la doctrine de Kant, et, le croirait-on? de lire l’Éseai de Locke, avant de mettre la dernière main à l'ouvrage qu'il songeait alors à publier.

M. de Biran, du reste, nous a livré lui-même le secret du peu d'influence que la lecture des pensées d'autrui avait sur son esprit.

« Si je lis bassivement, écrit-1l quelque part, je ne « puis rien retenir. Si je lis quelque chose qui mette «en jeu mes facultés méditatives, mes méditations « et mes idées propres 8e croisent souvent avec « celles de l’auteur, en sorte que je tire très-peu de « profit de mes lectures sous le rapport de la mé- « moire. Je n'y cherche guère que des occasions ou « des extitants pour penser par moi-même. » Penser par soi-même, ce fut toujours sa devise, Il subit sans doute cette action du milieu intellectuel à laquelle nul n'échappe, et que Descartes se flattait vainement d'avoir détruite dans 8on esprit ; il aborda, en avançcant, des vérités que la tradition seule consérve et propose aux intelligences ; mais il eut toujours besoin d'être porté par la marche intérieure de sa petisée à la rencontre des idées qu’il reçut du dehors; il n'accepta jamais de solutions qu'aux problèmes qui s'étaient présentés sur la route de son propre développement. La spontanéité est un des

INFKODUCTION DÉ L'ÉDITEUR. XLIT earäctètes lés plus rñarqués de son œüvte tout eñtiëte. Ce développement spontané se recorimande encofe à l'attention paf un dütre caractère : il ést renfermé dans le domaitie dé la fecherchie philosophique pure: il est libre de toute influente étrangère à la scieñce proprement dite. M. de Biran avait des opinions politiques très-prononcées; il était royaliste pur et royaliste fervent; mais ses spéculations métapliysiques he furënit jimais suboïdonnées, à aucun degré, aux intérêts de son parti. On le voit bien, vers la fin de sa vie, chercher à établir quelques ana: logies entre ses théüries de métaphysicien et ses vues d'hommie d’État, et proscrite le gouvernement populaire comme représentant dans l’ordre social ce qu'est dans l’ordre psycliologique, la suprématie des passions et des instincts sur la raison. Mais ce ne fut là, chez lui, qu'ud mouvement fügitif de la pensée, et ces vues ïie paraissent qu'à une époque où ses doctrines anti-sedsualistes étaient parfaitement arrétéés. À l’époque où il rompait avec l'école de Con: dillac, il ne se doutait en aucune fäçcon que ses études solitaires pussenit rien avoir de commun avec les luttes orageuses des partis. Jarhais la science n’a été plus désintéressée. À l’époque même où il füt jeté dans le tourbillon des affaires et de la vie de Patis, M. de Biran, en présence de ses manuscrits et l'œil fixé sut lés fuit8 intérieurs de l’ôme, était isolé du monde extétieur, de $es intérêts ét de ges passions, äutant que pouvait l'être Descartes dans sä solitude de Hollande.

Est-il besoin d'ajouter qué l4 prététupation 54

XLVII! ŒUVRES DE M. DE BIRAN

tionale n'eut pas plus d'action sur sa vie de penseur que la préoccupation politique ? La'remarque serait oiseuse, et ne s'offrirait mème pas à l'esprit, si nous n'avions vu des philosophes arborer fièrement la cocarde de leur pays, et déclarer qu'ils aspiraient à fonder une philosophie nationale. Étrange association d'idées! Qu'est-ce que chercher une philosophie française ou allemande, sinon chercher sciemment une vérité qui ne soit pas tout à fait vraie? Tout respectable qu'il soit, le patriotisme a des limites qu'il ne doit pas dépasser ; il ne sera jamais qu’un intrus dans le domaine de la philosophie. M. de Biran était trop sérieusement occupé de son objet pour qu'il y eût là une tentation pour sa pensée. Aussi sa théorie de l’homme était faite pour être également appréciée par les métaphysiciens de tous les pays; elle ne tarda pas à l'être.

11 s'était fait connaître à la France; une question posée par l’Académie de Berlin vint bientôt lui fournir l’occasion de se faire connaître à l'étranger. Son Mémoire sur la décomposition de lu pensée lui parut renfermer la réponse à la question posée par l’Académie étrangère. Il se borna à remanier cet écrit en un petit nombre de jours. L'Académie de Berlin couronna le travail d'un disciple de Schelling; elle accorda le second rang à M. de Biran; mais, par une exception formelle, et en contradiction avec son règlement, elle voulut qu'une médaille fût offerte au philosophe français. M. Ancillon lui adressa, à cette occasion, une lettre qui mérite d’être mise sous les yeux du lecteur. La voici :

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