INTRODUCTION DE L'ÉDITEUR. LXIX
les opérations de l’entendement et les actes de la volonté, confondait les phénomènes les plus divers, et, par cette confusion même, opérée au profit de l'âme, appelait et facilitait une réaction devant tout confondre au profit du corps; le symbolisme de Bonnet qui, traduisant les phénomènes intérieurs en jeu de fibres, trompe facilement la pensée en lui faisant indûment franchir l’abime qui sépare le monde intérieur des représentations objectives ; enfin la Phrénologie de Gall qui, en tant que science purement expérimentale de la correspondance de l'âme et du corps, ne peut être jugée que par l'expérience, mais qui s’égare jusqu’à l'absurdité, lorsqu'elle prétend remplacer et annuler la psychologie, oubliant que la classification des facultés n’est pas écrite sur les protubérances du crâne, et que le phrénologue ne peut que chercher les signes extérieurs de faits que la conscience seule révèle, et que l’ohservation intérieure seule peut classer.
Ces vues incomplètes ou fausses étant écartées, M. de Biran établit sa propre doctrine. Il y a dans l’homme, deux vies bien distinctes. La vie organique et la vie animale distinguées par Bichat, se ramènent à une seule, quant aux rapports du corps et de l'âme, et constituent le physique, élément inconscient et fatal de notre nature. Les phénomènes intérieurs auxquels le mot préside, constituent le moral, domaine de la liberté, sphère de l'intelligence qui se sait, et de la volonté qui se possède. La séparation de ces éléments, quant à leur nature, est absolue. Mais la vie passive persistant au sein du dévelop-
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pement de l’activité, et tendant toujours à reprendre son empire, le conflit des deux forces opposées ouvre un vaste champ à l'observation. Les deux ordres réagissent perpétuellement l'un sur l’autre par le moyen de l'imagination, faculté mixte qui, soumise à l'organisme, et susceptible de subir l’action de la volonté, est comme le trait d'union des deux parties constitutives de l’homme. Une passion, par exemple, commence tantôt dans le physique d'où elle envahit le moral, tantôt dans l’ordre moral d'où elle finit par agir sur le physique. Le même fait est donc susceptible d’être étudié sous deux points de vue ; la science du physique et la science du moral de l’homme ont un terrain commun, et peuvent se rendre de mutuels services. La médecine, éclairée par la physiologie, peut agir immédiatement sur les affections sensitives, et médiatement sur les idées et le caractère. D'un autre côté, la volonté détermine la direction de la pensée, agit par les idées sur l'imagination, et, par un travail continu, finit par modifier les affections sensitives.
Le physique et le moral se touchent, se modifient continuellement. Mais c’est bien vainement qu’on voudrait se prévaloir de cette observation pour identifier des éléments, aussi profondément divers qu'ils sont intimement unis. L'âme, sans doute, peut être triste ou joyeuse, selon la disposition bonne ou mauvaise des organes, mais ne la voyons-nous pas, en eertaines circonstances, triomphant des sollicitations sensibles, se réjouir au sein des souffrances du corps, s'affliger des joies immodérées ou mauvaises de l'a-
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nimal, et témoigner ainsi que, dans son union intime avec la matière vivante, elle conserve toutefois son jndépendance, et se sent appelée à exercer sa supériorité ?
Les vues générales de M. de Biran sur les rapports du physique et du moral lui fournissent des expli- «tions, au moins spécieuses, des phénomènes de l'aliénation mentale. Elle se caractérise, à ses yeux, par une sorte de paralysie intérieure, ou de suspension de la volonté, qui laisse la vie inférieure et pasr sive se développer selon ses lois propres, envahir l'être intellectuel et moral, et substituer les images et les inipulsions qui naissent d’un organisme en désordre, aux produits réguliers de l'intelligence et aux actes réfléchis de la volonté.
Les phénomènes du sommeil ont fortement excité aussi l’attention de M. de Biran. Il s’élève contre la division de Bichat qui reconnaît un sommeil partiel des organes, pt un sommeil général qui est la somme des sommeils partiels. À ses yeux, le sommeil est le résultat de la suspension momentanée de la volonté, ou puissance d'effort; jl peut être complet au incomplet ; 1l ne saurait être partiel ou général. Quelles sont les facultés qui subsistent dans cet état mystérieux? Celles qui ne supposeñt pas d'efforts, qui sont hors de {a sphère de l'attention. Les images qui constituent les rêves se succèdent et s'agrégent selon les bis naturelles d’une imagination passive, sous la dépendance de notre sensibilité. Une certaine disposition de la sensibilité déterihine, dans l’état de veille, notre humeur, aofre ssétiment de l'existence et ces
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réveries que contient l’action de la volonté. Lorsque la volonté cesse, les rêveries de la veille deviennent les rêves du sommeil, la force vitale mystérieusement unie à l'être conscient et libre reprend toute sa puissance et règle seule la nature et la série des phénomènes.
L'analyse de M. de Biran ne lui donne pas seulement le moyen d'expliquer les faits de la nature humaine, elle lui fournit encore des vues nouvelles sur l’histoire de la philosophie. On a vu combien ses connaissances, à cet égard, étaient limitées. Dans la période dont l’Essai sur les fondements de la Psychologie est la production principale, 1l se borne à l'examen de la philosophie moderne. Dans ce champ limité, il n’aborde que les systèmes les plus célèbres, et ne les envisage que sous le rapportspécial de leur conception du fait primitif de la connaissance. Il range, sous deux chefs, les grandes conceptions métaphysiques : philosophie & priori, philosophie de l'expérience. |
Les partisans de la philosophie a priort élèvent des constructions logiques, souvent fort habiles. Mais, bien que les chaïnons de leur raisonnement soient étroitement liés, lorsqu'on parvient au terme on se trouve fort loin de la réalité, et si la logique triomphe, la vérité est absente. D'où viennent de tels écarts? D'une vue fausse du premier principe de la connaissance, pris pour point de départ. Parvenu au fait primitif, on ne se borne pas à en distinguer les éléments, on les sépare par une analyse abstraite, et on réalise ses abstractions.