INTRODUCTION DE L'ÉDITEUR. CXXXIX
éclairer. Les réveries de la veille qui prennent plus ou moins d'empire selon le degré d'effort de la : pensée, et qui toujours sont prêtes à se développer selon leurs propres lois, dès qu'on leur abandonne les rênes, livrent à l'observation des faits de même nature. La bête enfin nous offre le type'd'un mode d'existence, que nous ne pouvons ni assimiler au nôtre, ni réduire à un pur mécanisme, sans faire violence aux données confuses mais positives qui résultent de l'expérience. Lorsque nous rapprochons de cette existence animale les modes de la vie passive qui se développe en nous, nous avons en faveur de notre thèse, non-seulement toutes les conclusions de la science de la nature, mais ce sentiment immédiat des réalités que l'esprit de système ne brave pas impunément.
Telles sont les considérations qui militent en faveur des vues de M. de Biran, et assurent à ces vues une supériorité incontestable sur le système cartésien. Ce n’est pas à dire que toute difficulté ait disparu ; les difficultés abondent au contraire.
Quelle idée pouvons-nous nous former d’une sensation où le #0? n’est pas? Qu'est-ce qu’une peine ou un plaisir non sentis ? Qu'est-ce qu'une image qui n'est pas une représentation pour le sujet? 1l y a à cet égard deux questions principales à faire.
Et d’abord, à qui ou à quoi appartiennent ces modes intermédiaires entre le mécanisme et la conscience ?
Les qualités mécaniques et sensibles appartiennent à la substance matérielle; la pensée et la vo-
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lonté appartiennent au moi; quel est le sujet d'inhérence des modes vitaux? M. de Biran semble parfois admettre un principe distinct, sous le titre d'âme sensitive. Le plus souvent, il attribue les modes vitaux au corps, et considère les affections comme contemporaines de Ja vie, comme appartenant à la molécule organique, sans nous indiquer comment la conception de tels modes qui n'ont rien d'objectif et de percevahle pour les sens, peut se relier à la conception de la matière étendue et figurée.
IL faut reconnaître du reste que M. de Biran est placé sur un terrain qui lui permet de récuser cette première question, à titre de question de métaphysique pure. La théorie des substances et des modes, à un point de vue absolu, est en dehors de son programme qui n'admet que les données de l'observation. Mais récuser cette question par un semblable motif, c'est provoquer la seconde qui ne comporte pas une fin de non-recevoir de même nature.
Par quelle méthode, disait Royer-Collard à son ami, connaissez-vous ces faits de l'ordre affectif, qui jouent un si grand rôle dans votre doctrine? Par l'observation externe? Mais vous affirmez que ce ne sont pas des représentations. — Par l'observation interne ? Mais vous faites de l'absence du m0, le caractère essentiel de ces modes; dès lors, ils ne tombent plus sous l'œil de la conscience. — Vous introduisez donc dans votre théorie un élément dont vous ne sauriez justifier l'origine, puisqu'il ne découle ni de l'un ni de l’autre des deux moyens de connaitre que yous proclamez seuls légitimes, L'ob-
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jection était embarrassante, et M. de Biran, qui nous l’a conservée, sent bien qu'il ne peut y donner une réponse propre à satisfaire fous les esprits.
« La supposition d'un état affectif sans volonté, «sans #05, » écrit-il, « et tout ce que j'en ai déduit, « paraîtra se réduire, aux yeux de plusieurs, à la « valeur d’une pure hypothèse. » Mais il est des hypothèses nécessaires, et M. de Biran croit que celle-ci est du nambre. Il sait bien que tous les exemples qu'il allègue pour établir la réalité des modes vitaux inconscients ne peuvent avoir la yaleur d’une démonstration logique, puisque, de ces exemples nécessairement pris dans la sphère de la conscience, il faut conclure à ce qui est sans a conscience. Îl ne méconnaît en aucune manière la portée de l'objection de Royer-Collard, mais 1l estime qu’en présence des faits l’admission d’un état affectif est impérieusement réclamée par le sens commun, ou, si l’on redoute ce terme dont on a trop abusé, par ce sentiment immédiat des réalités, dont les procédés échappent parfois à l'analyse, mais qui, après tout, pose les problèmes à la science, et juge en dernier ressort des solutions systématiques. « Nous ne pouvons nous faire d'idée « objective de ces affections, qui sont des effets de « mouvements organiques mais sans ressemblance « avec leurs causes. Nous ne pouvons non plus nous « en faire d'idée subjective, puisque le mot n’a pas «été présent. Mais nous n'en sommes pas moins « nécessités à les admettre sous le titre d’affections « d'un principe sensitif aveugle dans son principe
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«et distinct du moi voulant, agissant et pen- « sant. »
La question est de savoir si cette nécessité invoquée par le philosophe est une nécessité factice résultat de son système, ou une nécessité réelle provenant de la nature des choses. Je n’hésite pas pour ma part à accepter la seconde alternative. Oui, la nature de l’homme ne peut s'expliquer par le moyen de conceptions claires et distinctes seulement. Nos conceptions claires et distinctes quant au corps et à l'âme se résument dans l'idée de l’espace figuré et de ses attributs, et dans l’idée de la pensée et de ses modes. C’est là ce que Descartes a vu avec le coup d'œil profond du génie, et on ne saurait trop admirer la puissance logique avec laquelle il a déduit de cette vue systématique toutes les conséquences qu’elle renferme. Mais Descartes a dénaturé dans sa doctrine l’homme et l'animal. À l’homme réel :1l a substitué une création métaphysique; à l'animal tel que Dieu la fait, un mécanisme hypothétique. Entre la pensée et le mécanisme, il y a la vie, et toute théorie qui méconnaît la réalité de cet internédiaire est condamnée par cela même. Cette vie qui n’est pas la matière et qui n’est pas l'esprit est mystérieuse sans doute , l'irréflexion seule peut lui contester ce caractère ; mais nous ne pouvons nous passer, dans l'explication des faits, de cet élément inexplicable lui-mêne ; et l'on peut bien appliquer à ce sujet, ce que disait Pascal d’un point de doctrine plus grave encore : « Sans ce mystère, le plus « incompréhensible de tous, nous sommes inconi-