‹ Œuvres inédites de Maine de Biran (volume 2)Chapitre 44 sur 90 · SAINT AUGUSTIN · texte numérisé non relu

SAINT AUGUSTIN

Vers le milieu de l’année 1812, M. de Biran ayant à peu près terminé la rédaction de l’Essai sur ls. fondemerits de la Psychologie quittait la sous-préfecture de Bergerac pour se fixer à Paris, où devait être dès lors-et jusqu’à la fin sa résidence babituelle. fl ya lieu, dès ce moment, à répartir ses travaux entre deux catégories qui n’ont pas un caractère strictement chronologique. Plusieurs de ses écrits bien que postérieurs à 4812, ne sont pourtant quant à leur contenu que le prolongement de l'Essat : nous n'avons pas à y revenir (1). D’autres renferment les

(1) Les Nouvelles considérations sur les rapports du moral et du physique de l’homme, par exemple, bien que datant de 4821, ont, au fond, le caractère prédominant des écrits de la deuxième période. Ce fait s'explique aisément lorsqu'on sait que les Nouvelles considérations ne sont qu’un remaniement du Mémoire couronné à Copenhague en 1811.

CXVII ŒUVRES DE M. DE BIRAN

germes plus ou moins développés des vues nouvelles qui caractérisent la ‘troisième et dernière des: périodes que nous avons établies dans notre exposé. Cette. période ne commence qu’en 1818, époque où la préoccupation religieuse, réelle auparavant, devient décidément dominante; j'y rattache toutefois les travaux et les faits de toute nature, antérieurs à 1818, qui renferment, soit les causes, soit les signes précurseurs du dernier mouvement de la pensée du philosophe. Le lecteur voudra bien au reste se rappeler ce qui a été dit au début de ce travail, sur la valeur nécessairement relative des divisions établies dans le développement continu d’une pensée qui marche en avant , sans transition brusque et sans pas bien décisifs.

Lorsque M. de Biran vint se fixet à Paris, le mouvement intellectuel qui caractérise l’époque de la Restauration avait déjà commencé et trouvé les plus illustres de ses représentants : Châteaubriand, madame de Staël, de Maistre, de Bonald, l'abbé Frayssinous et d’autres encore. Littéraire, politique et religieuse dans ses débuts, comme je l’ai indiqué plus haut, la réaction contre les tendances du kvur siècle commençait à se manifester dans le domaine propre de la philosophie. Nombre d’esprits he partageaient plus les inébranlables convictions de Destutt de Tracy, et se refusaient à voir dans la doctrine de la sensation transformée le dernier mot de la science. Sans parler ici de l’œuvre propre de M. de Biran, dès 1801 l'écrit de Villers avait attiré l’attention de la France sur la doctrine de Kant et les derniers

INTRÔDÜETION DE L'ÉDITEUR. crit

dévelüpperhents de la philosophie alletiande; en 1808, Prévost avait traduit Dugald-Stewatt; en 1811 enfin, les coürs de Laromiguière et de Royér- Collard s'étaient ouverts à la Sorbonne.

M. de Biran arrive à Patis précédé de sa répütation näissähte, conhu, estimé dejà des ätitres chefs du mouvement intellectuel de la France. Il se rapproche contitient des hommes voués à l’étude de la philosophie. Bientôt il se réunit avec eux dans une 80ciété régulièrement constituée, où figurent, dès le conmencement, MM. Royer-Collard, Ampère, Guizot, dé Gérando, Thurot, Durivau, Maurice, Christian, Georges et Frédéric Cuvier, et un peu plus tard, MM. Cousin et Loÿson. C'était là un milieu intellectuel bien différent de celui de Bergerac; et ce changement complet dans les circonstances du philôsophé, devait avoit une action positive sur sa pensée.

Les relatiéns de M. de Biran avec M. Cousin sont à cet égard le fait le plüs important. Sans M. Cousin, Maine de Birah autait été promptement oublié peut-être, thalgré la haute estime de sès contemporaitis. Mais lorsqu'une parole qui avait autatit d'éclat que celle de l’illustre professeur de la Sorbonne, noitiait M. de Biran «un hômime sans égal en « France pour le talent de l’obsérvation intérieure, « la finesse ét la profondeur du sens psychologi- « que, » et « le plus grand métaphysicien qui ait « honoré là France depuis Malebranche, » il y avait là plus qu'il n’en fallait pour fixer l'attention sur lui d'une manière durable. M. Cousin n’a pas seulerient

OXX ŒUVRES DE M. DE BIRAN

été le principal instrument de la renommée de M. de Biran, il a fait plus : il a adopté, 1l a répandu plusieurs de ses idées, avec toute la puissance de son talent (1). Ainsi, tandis que les grands travaux du philosophe de Bergerac restaient en portefeuille, grâce à son séjour dans la capitale, le résultat de ses méditations agissait pourtant sur la marche de la philosophie beaucoup plus énergiquement que par le passé.

D'autre part, le séjour de Paris réagissait d’une manière sensible, sur sa propre pensée. Dans ses relations avec M. Cousin, il trouvait l'avantage du contact avec un esprit plus ardent, plus étendu que le sien, avec un homme voué avec zèle à l’étude de l'histoire des systèmes métaphysiques, et que les nécessités de l'enseignement portaient à envisager les questions sous toutes leurs faces. Auparavant déjà, la socièté philosophique lui rendant les communications avec son ami Ampère plus faciles, et le rapprochant d'intelligences aussi élevées que celles de MM. Guizot, Royer-Collard, Georges Cuvier, était de nature à activer beaucoup le mouvement de ses idées, dont un plus long isolement eût peut-être paralysé l'essor.

La solitude de son département lui avait procuré les avantages d’une spontanéité réelle ; une fois mai-

(4) M. de Biran avait communiqué ses manuscrits à M. Cousin, et l'influence de cette communication et des entretiens qui l’accompagnèrent, est extrêmement marquée dans les écrits de M. Cousin, qui datent de cette époque. Voir surtout le programme des cours de 14816 à 1817, et le fragment sur le langage, qui date de la même

époque.

‘INTRODUCTION: DE L'ÉDITEUR. CXxXI

tre de ses propres conceptions, etbien au clair avec lui-même, il se trouvait dans les conditions les plus heureuses pour recueillir les bienfaits de l'échange et de la discussion des idées, sans que l'influence d'un nouveau milieu risquât de compromettre le caractère individuel et libre de son développement.

Cette influence d’un milieu nouveau et plus actif se manifeste d'abord en ce que M. de Biran discerne clairement les grands problèmes de l’ordre intellectuel que jusqu'alors un voile semblait avoir couverts à ses yeux. Nous avons vu que dans l’Essai, il avait distingué le mot de l’âme substance, la certitude de conscience dont il faisait sa base unique, de la certitude rationnelle dont il méconnaissait les droits. Mais il n’apercevait pas les conséquences de ce point de départ purement subjectif, et par suite ne lui demeurait pas invariablement fidèle. Il parlit de la force hyper-organique et de la résistance comme de choses en soi; il introduisait dans ses développements la croyance aux réalités ok;ectives, sans se rendre compte qu’il fallait pour rester conséquent à ses prémisses ou renoncer à faire usage de ce point de vue, ou. lui donner une place dans ses analyses. Il arrive maintenant à une idée nette de sa situation. Îl indique quelque part (1), que c’est à Kant qu’il le doit; que c’est Kant qui lui a fait comprendre que la conscience nous manifeste seulement notre existence phénoménale, et nullement la substance de notre âme. Mais il est permis de

(4) Édition Cousin, tome IL, page 297.

Page 1