INTRODUCTION DE L'ÉDITEUR, CENIX
« que par l'intermédiaire du cœur. C'est le senti- « ment qui est le médiateur entre la pensée de « l'homme et l'infini, l'absolu qu'elle a pour objet.» Et ailleurs : « A la notion de cause infinie et absolue « des existences, se joignent les sentiments de sym- « pathie, de confiance et de respect qui fondent les « rapports de famille et de société. Tout grand, tout «infini qu'il est, Dieu conserve avec l'homme les « relations de père, de monarque de cette grande « cité, dont tous les hommes sont à la fois enfants « et sujets. » Le panthéisme est si contraire aux besoins de la nature humaine, que le polythéisme lui est préférable : « En tant qu'il multiplie les puis- « sances invisibles, objet de crainte comme d’espé- « rance ou d'amour, le polythéisme peut s’allier « avec le sentiment moral ou en être séparé, mais «il ne tend pas à le détruire; c'est la religion de « l'imagination et de la raison dans l'enfance. Le « panthéisme qui méconnaît ou nie la personnalité « pour réduire tout à l’idée collective et abstraite de « substance, exclut les unités par excellence : Dieu «et le moï. C’est la nullité absolue de religion « comme de morale; c’est Le produit monstrueux de « la raison dans toute sa force qui, d'un faux point de « départ, va par une route longue et laborieuse, au « dernier terme de l'absurde. Le sentiment moral et « religieux disparaît du cœur de l'homme; c’est la « mort complète. Et, après avoir enlevé tout ce qui « donne du prix à l'existence, le panthéisme fait très- « bien de nous enlever l'existence elle-même et de « nier que nous soyons de véritables personnes. »
C'est dinsi que les besoins du eœur et la voix de là eonscience conduisent M. de Biran, dès qu'il a introduit l'élément religieux dans le cercle de ses recherches, à confesser le Dieu vivant et vrai, en face du dieu mort du panthéisme. Il faut toutefois le reconnaître, les paroles qu'on vient de lire sont l’expression des besoins de l'homme, plutôt que le résultat des pensées du métaphysicien; mais le métaphysicien aussi a, dans sa doctrine, les basés d’un théisme sérieux, et il s'en rend compte.
Dans l'Essai, les systèmes métaphysiques étaient répartis eh deux catégories : la philosophie & prioré et la philosophie de l'expérience. La manière dont chaque école envisage le fait primitif de la connaissance était lé principe de la division. Dans la période qui nous occupe, M. de Biran établit ehcore deux classes de systèmes, mais en partant d’une autre base. Le principe de la division nouvelle est la considération du concept ontologique qui sert de base aux théories, et il en signale deux : le principe de la substance et celui de la cause.
La substance est l'être considéré comme le support passif de certains modés ou attributs qui lui appartiennent pat sa nature mème, c'est-à-dire nécessairement : c'est la conception dont Spinosa a épuisé les conséquences. En tant qu'on le considère uniquement comme substance, l'être absolu est destitué de tout principe de liberté ; et il importe peu,
.sous ce point de vue, qu'on contoive la substance matéyiellement, comme le suppott de qualités sensibles, ou logiquement, comme l’idée suprême qui
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contient eh sbi toutes ses conbéquences, Dans un eas comme dans l’autre, il n’ÿ 4 pàs d'acte, de cause, de volonté dans l'univers, mais la simple mas nifestalion d'une nature éternelle et nécessaire: Telle est la base du panthéisme, résultat commun du matérialisme et dé l’idéalisme, dans leurs éonsé: quences dernièreb.
L'idée de cuuse est, par üpposition, la base coms mune des conceptions théistes: L'être absolu étant considéré oûnime cduse, l'acte, la volonté, la liberté reparaissené et prennént place dans ls monde. [Le fondement essentiel de tout Bystène métaphysique est donc l'idée première, la base fondathentale sur hiquelle il s'appuie pour expliquer l'univers. « La « Question entte la substance et la eause est celle « de la vie et de là mort, b
Or, M. de Biran est le défenséur et l'apôtré de la causalité: [l a établi que l'acte hibre.est la cofidition de la personnälité ; la pérsonnalité la condition de la connéissance, et sès vues psyuhelogiques vont, quant à la questibn suprènie des existerices qu'il aborde maintenaït, des eorséquentes qui s'offrént d'elles-mêmes à la pensée. & Persvtie, dit-il, tie « peüt niér qu'il n’éntré Beaucoup d'intelligence et « d'esprit dans la manière dont les parties dé lu ha: « ture vivante ou morte sont formées ou cbbrtloii: « nées ; mais il y a des hommes qui supposeht que « la pérsoninalité, ou la corindissancé de s0i-thêtme, « n’est pas une eondition nécessaire de l'itelligente; « et quoiqu'ils voiént de l’ordre et de l'intélhgériee « dans la naturè, ils l'en cioient pas moins qué ebtie
ess CEUVRES DE M. DE BRAN.
« nature est complétement aveugle, et n'a rien au- « dessus d'elle. Voilà pourquoi il est essentiel, pour « commencer la philosophie, de remonter jusqu'à « l'origine de la personnalité, comme condition né- « cessaire de toute intelligence. Ceux qui n'admet- « tent pas la personnalité de Dieu, ou qui nient que « Dieu entende ce qu'il est, sont athées, alors même « qu'ils attribuent la plus haute intelligence ou la « pensée infinie à Dieu, comme au grand tout. »
Voilà le passage de la psychologie à la théologie clairement exprimé. La question est assez sérieuse pour qu'il ne soit pas hors de propos de s'y arrêter quelques instants.
Toute conception théologique a nécessairement deux éléments distincts : l’idée de l’être nécessaire qui est le principe formel de cette conception, et une détermination de l'être qui en est la matière. L'idée de l'être nécessaire, ou l’idée de l'être infini, (qui n’est qu’une des faces de la précédente puisque l'être par soi ne saurait avoir de limite) est l'essence même de la notion théologique; elle demeure identique pour le théisme et le panthéisme également ; elle est, comme je le dis, l'essence abstraite, ou ce que j'appelle la forme de l'idée de Dieu. Mais l’idée de l’être infini dans son abstraction, ne renferme aucun principe de développement. Lorsque le panthéisme, sous sa forme la plus sérieuse, entreprend de fonder sur cette seule base un système des choses, il ne reconstitue le monde qu'au prix d’une inconséquence manifeste. Les concepts abstraits du nombre et de l'espace sont d’une fécondité telle que toutes les
INTRODUCTION DE L'ÉDITEUR. user.
sciencesmathématiquesen découlent par la seule vertu de la logique. C’est là, sans doute, l’analogie qui a conduit tant de métaphysiciens à tenter l'explication de l'univers par la seule vertu d'un concept a priori suivi dans ses conséquences. Mais l’analogie en ce cas est trompeuse, il n’y a pas de parité entre Îles mathématiques et la science des réalités ; et du concept abstrait de l'être infini, la logique ne saurait rien tirer légitimement que l'affirmation même de ce concept. Parménide posant l’un comme inexplicable et le multiple comme illusoire, a dit le dernier mot de cette doctrine. Pour que le monde puisse être compris comme procédant de son principe, 1l faut que ce principe soit déterminé de quelque manière ; qu'il ne soit pas seulement l'être, l'être infini, mais l'être réalisé dans une nature donnée dont l'infini devient le caractère. C'est cette détermination de l'être divin, # laquelle la logique pourra rattacher ses déductions, que je nomme la matière de la conception théologique.
Cette détermination de l'être, à quelle source seratelle puisée? Le matérialisme laissé de côté, elle sera nécessairement empruntée à quelque fait de conscience, puisque toute détermination réelle, par cela qu’elle est réelle, ne peut que se rattacher à une donnée de l'expérience. La matière de la notion de Dieu sera donc prise dans un des faits généraux que le sens intime nous révèle comme constituant notre existence propre et qui sont susceptibles de revêtir dans notre pensée, le caractère de l'infini. Il ya toujours, dans notre idée de Dieu, un élément an-
lENENTY CEUVRES DE M. DE HRAN.
thropomorphique par lequel nous saisissons l’existence absolue eomme réelle, à côté de l'élément spéaialement théologique de l'infini. Cette pensée n'a men qui doive surprendre: ceux qui pensent que l'homme est fait, dans un sens quelcenque, à l'image et à la ressemblance de Dieu. D'ailleurs. l'esprit bumain tente de vains efforts pour sortir de cette position. S'il conçoit l’absolu comme un prineipe réel dont le monde puisse procéder, par un mouvement que la pensée reproduit, il faut bien que l'absolu soit déterminé par un élément d'expérience qu'il puise en lui-même. S'il aspire à dégager l’idée de Dieu de toute donnée d'expérience, il n’y trouve que l'être infini, dans son abstraction, et, eneore une fois, de l'infini abstrait rien de réel ne procède pour notre pensée.
S'il en est ainsi, le premier élément de la conception de Dieu, le nécessaire ou l'infini restant identique, les variétés des systèmes théologiques dérivent du second élément, ou de la détermination de l'être par un élément emprunté à la psychologie. Voilà pourquoi la psychologie est bien, en un sens, le point de départ de la science, pourquoi la manière dent l'homme 5e conçoit lui-même détermine la manière dont il conçoit Dieu et l'univers.
Dans la doctrine psychologique la plus généralement reçue par les écoles spiritualisfes, doctrine qui remonte au moins jusqu'à Platon; la raison est le principe fondamental de notre existence, et la volonté un agent qui produit au dehors et réalise ses eonceptions. L'homme, diraient volontiers les speta-