‹ Œuvres inédites de Maine de Biran (volume 2)Chapitre 53 sur 90 · INFROBVOTION DS L'ÉDITEUR. CELUI · texte numérisé non relu

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est sans doute l'étude des faits. Or, où existe le monothéisme proprement dit, en dehors de l’action directe de la doctrinerévélée sur lesnations chrétiennes, et de son action indirecte et positive toutefois sur les nations musulmanes ? Où en sont à cet égard, de nos jours, ces grandes sociétés de l'Asie, qui ont derrière elles tout un passé de culture littéraire et philosophique? Où en étaient à cet égard, dans l'antiquité, je ne dis pas le peuple, mais les penseurs d'élite qui s’élevaient au-dessus des superstitions du vulgaire, etsemiblent avoir poussé à leurs dernières limites les conquêtes de l'esprit humain ? Écoutons, non pas les apologistes de la religion qu'on suspecte facilement de partialité en pareille matière, mais les représentants les plus accrédités de la science, et les défenseurs de la philosophie : «On méconnaîtrait les diffé- « réuvesles plus essentielles, » dit le docteur Ritter, si « l’on croyait que la manière dont Dieu est pensé par « les philosophes païens, est la même que celle dans « laquelle la religion chrétienne nous apprend à le « penser, » et il développe son assertion en montrant dans les docttines les plus purés de l'antiquité üné limitation de Dieu dans son rapport au monde, ou, en d'aüttes téfties, Uri dudlisttie di subsiste et lutte contrele sentiment de l'unité de l'être divin(1}.« Chose « singulière! » s’écrie M. Émile Sälését, « dans cette « fécondité prodigieuse de systèmes philosophiques

(1) Censidérations générales sur l’idée et le développement historique de la philosophie chrétienne, par le docteur Henri Ritter, traduit de l'allemand par Michel Nicolas, pages 29 et suivantes. |

CXLIV ŒUVRES DE M. DE BIRAN

« dont l’histoire de l'antiquité nous retrace les des- « tinées, on ne rencontre sur ce grand problème, « (celui de la création) que deux idées vraiment ori- « ginales et distinctes : l'idée dualiste qui suppose « deux principes co-éternels, Dieu et la matière ; et « l’idée panthéiste qui fait du monde une émana- « tion, un développement de la substance divine. « La métaphysique chrétienne rencontra ces deux « adversaires, le dualisme et le panthéisme, et les « combattit tous deux avec une égale vigueur. Con- «tre le dualisme, elle établit la parfaite unité du « premier principe; contre Île panthéisme, elle « maintient la distinction radicale de Dieu et du « monde (4). » C'est-à-dire, en deux mots : le vrai Dieu, dans la plénitude de sa puissance et dans son unité, demeure voilé pour la pensée antique, il est proclamé par le christianisme. C’est bien là le fidèle resumé de l’histoire.

(4) Manuel de philosophie à l'usage des colléges, 1"° édition, pages 469, et 470. Ces vues historiques si nettement formulées par M. Saisset, ont la plus haute importance dans la question des rapports de la religion et de la philosophie. On sait que cette question a toujours été l'une de celles auxquelles M. Saisset a consacré avec prédilection une large part de son beau talent ; et puisque je m'appuie ici de l'autorité de son nom, je croirais manquer de loyauté en taisant qu'il n’a pas toujours émis sur ce sujet des vues identiques. 1l affirme en effet (Essui sur la philosophie et la religion au x1x° siècle, pages 309 à 311), que « la philosophie « grecque a découvert et mis au monde, toutes les grandes vérités a religieuses. » Mais le monothéisme et la création sont, sans contredit, des vérités religieuses de première classe. Si la philosophie grecque les a ignorées, elle n'a donc pas mis au monde toutes les grandes vérités religieuses. II faut choisir entre deux assertions qui semblent s’exclure, et c'est à l'étude impartiale de l'histoire à déterminer le choix, puisqu'il s'agit d'un fait

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L'antiquité avait trouvé dans la raison l'unité, l'infiui, l'éternel, le nécessaire, ces notions qui sont la raison même dans son essence. Je suis loin de nier qu’il n’y ait développement et progrès dans la sagesse des anciens; mais ce progrès a un terme qu'il ne dépasse pas ; les penseurs de la Grèce et de Rome n'étaient pas parvenus à concevoir la création absolue, cette doctrine en dehors de laquelle le monothéisme vrai ne saurait subsister. Aussi, la science paienne dans sa plus haute expression tend à la connaissance de Dieu sans y parvenir, se perd dans le problème sans issue pour elle de la co-existence du monde et de l'être absolu, et ne possède, sur la question la plus haute que puisse poser l'esprit humain, que des lueurs mèlées de ténèbres qui ne sont pas une lumière. De là son impuissance à fonder une doctrine, non-seulement pour les masses populaires, mais pour l'élite des intelligences.

Qu’'après avoir passé par Socrate et Platon, on lise avec soin le De natura Deorum de Cicéron, on verra quelles étaient, au moment où l'Évangile allait paraître, les notions théologiques répandues et discutées dans la classe la plus éclairée de la société grecque et romaine. On verra si, dans les conditions actuelles de la nature humaine, la connaissance du vrai Dieu se manifeste d'elle-même à la réflexion. Lorsqu'on passe de Platon à saint Augustin, comme étant avec de simples nuances les défenseurs d’une même cause spiritualiste, on franchit sans le voir un véritable abime, celui qui sépare l’idée du Dieu

œxLvI ŒUVYRES DE M. DE SIRAN.

des Chrétiens des conceptions antiques du principe de l'univers.

Dira-t-on que la raison progresse, et que, au temps où nous sommes, nous trouvons naturellement en nous dans leur pleine évidence des vérités voilées encore pour Îles sages de l'antiquité? I] faudrait expliquer alors pourquoi le progrès a été si brusque et s'est accompli d'une seule fois et tout entier; car notre théologie naturelle n'a jamais fait un pas au delà de la notion théologique des Chrétiens. Il faudrait expliquer pourquoi le progrès s’est concentré dans l'enceinte d’une seule culture religieuse, laissant hors de son action des peuples entiers qui occupent actuellement une grande partie de notre globe, et dont on oublie de tenir compte, lorsqu'on parle de la marche en avant de l'esprit humain comme d’une loi absolue, comme d'un fait qui ne demande d’autre explication que le cours même du temps. 1 faudrait expliquer enfin pourquoi, dans le sein même des nations chrétiennes, le théisme est si peu solidement établi dans la raison pure que la pensée spéculative tend sans cesse à le renverser.

La philosophie moderne, dès sa naissance, a été, sur ce point essentiel, soumise à une entière illusion. Lorsque l’enseignement religieux eut fortement implanté dans les intelligences l'idée du Créateur, la pensée spéculative atteignant à la notion de l'infini, attribua à cette notion, avec le nom de Dieu, la valeur de l’idée d'une cause absolue, ce qui n'était peiné le cas pour l'antiquité. Descartes, marchant dans les voies ouvertes par saint Anselme, et mèlant

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à son insu les données de la tradition à ses propres pensées, introduisit dans sa doctrine tout le monothéisme des Chrétiens, qui ne découlait pas logiquement de ses prémisses. Il erut avoir écarté toutes les opinions qu'il avait reçues du dehors, pour ne contempler que la raison dans sa pure essence, et ce grand génie se trompa. Spinosa se chargea d'en fournir la preuve et de montrer ce que pouvait faire du Cartésianisme, un philesophe parfaitement affranchi de toute donnée traditionnelle. Cet avertissement mémorable n'a pas été entendu. Le théisme de la religion naturelle a continué dès lors à être un emprunt inconscient fait à la doctrine révélée: Sans parler de J.-J. Rousseau, à qui l’on n’a pas le droit de demander beaucoup de rigueur logique, je vois bien, par exemple, qué M. Jules Simon affirme explicitement l'existence du Créateur; mais je cherche vainement dans son livre, si bien fait d'ailleurs, les preuves qu'il fournit de cette vérité [1).

Que Ia raison moderne, dans son isolement, n’'atteigne pas le théisme pur avec plus de certitude que la raison antique, c'est ce que toute l'histoire établit. Pourquoi voyons-nous.la philosophie, tomme en vertu d’une loi secrète, aller de Bacon à Hobbs, de Descartes à Spinosa, de Leibnitz à Hégel ; c'est-à-dire du théisme à la négation du Dieu Créateur dans la plénitude de son idée? Parce qu'il y a exagération et abus de la logique sans doute; mais pour une raison plus profonde; savoir, pañce qu'il y a chez les

(1) De la Reltyion naturelle, Paris, {066,

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disciples un affranchissement de plus en plus complet de l'influence chrétienne, qu'acceptaient encore ou que subissaient les maîtres. En parlant d'exagération et d'abus de la logique, on n'a pas vidé la question, car la question est précisément de savoir pourquoi, livré à la logique seule, l'esprit humain s'éloigne du théisme dans la proportion même qu'il s'éloigne de l'Évangile. Ce fait certainement est digne d’être médité : la philosophie de nos jours, lorsqu'elle tire ses conséquences dernières, lorsque dédaignant les positions intermédiaires et les termes moyens, elle croit à elle-même, la philosophie étrangère au christianisme, retourne aux conceptions matérialistes ou panthéistes de l'antiquité. Comment dire, après cela, que la raison établit invinciblement l'existence du Créateur, lorsque la raison pure se déroulant dans l’histoire, tend incessamment, par un entraînement intime, à nier cette doctrine fondamentale? En cela la raison s'égare; l'homme qui croit en Dieu reconnait en faveur de sa foi des arguments rationnels qui lui paraissent très-supérieurs à ceux de ses adversaires; je l'accorde, et j'en suis pleifement convaincu. Mais enfin, la raison privée de toute lumière autre qu'elle-même, s’égare effectivement, et c'est là le fait à constater, et le vrai point de la discussion.

La doctrine de l'immortalité personnelle et de la justice à venir pourrait donner lieu à des considérations de même nature. Lorsqu'on sait qu’en présence de ce problème, le Platonisme hésite et s’arrête dans un doute mélé d'espérance, Descartes

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