‹ Œuvres inédites de Maine de Biran (volume 2)Chapitre 55 sur 90 · INTRODUCTION DE L'ÉDITEUR. CLI · texte numérisé non relu

INTRODUCTION DE L'ÉDITEUR. CLI

œuvre, quelle fut-elle? Descartes encore plaçait la morale à la fin de la philosophie, et soumettait ainsi ses bases à tous les ébranlements des discussions métaphysiques ; Kant la place à la tête de la science. Il établit non-seulement que le devoir étant un fait primitif est placé hors de l'enceinte des discussions, mais que l’ordre moral est le fondement de tout l'édifice des croyances, la base sur laquelle peuvent s'appuyer, pour retrouver la certitude, les intelligences qui l’auraient perdue dans les querelles de l'école. Or, d’où procède cette grande pensée, dont on est loin peut-être d’avoir encore reconnu toute la valeur et déduit toutes les conséquences? Le plus beau génie de l’antiquité disait que la vertu est une science, et que les lumières de l’entendement doivent réformer la volonté. En renversant les termes de la question, en montrant dans la fidélité à l’ordre moral la base des convictions solides, Kant n'a fait que traduire dans la langue de l’école les déclarations de l'Évangile. C’est bien l'Évangile qui avait dit : Quiconque fait le mal, haït la lumière (1). C'est bien Jésus-Christ qui a prononcé cette parole mémorable : Si quelqu'un veut faire la volonté de Dieu, il reconnaîtra si ma doctrine est de lui (2). C'est ainsi que l’idée de la sainteté, telle que nous la possédons, et les vues les plus profondes de la pensée moderne sur les rapports de l'intelligence et de la volonté sont chrétiennes dans leur origine,

(4) Évangile selon saint Jean, INT, 20.

(9) Évangile selon saint Jean, VII, 17,

CLH ŒUVRES DE M. DE BIRAN

et cela si clairement, qu'il est difficile de s'y meprendre. .

Lors donc queles partisans exclusifs de la religion naturelle affirment que la raison trouve en soi, non pas seulement la notion de l'infini, mais celle du Dieu Créateur telle que Platon n'avait pas réussi à l'atteindre; non pas seulement l’idée du bien et le sentiment du devoir, mais la morale parfaite telle que l'antiquité ne l'avait pas connue, ils manquent d’une vue assez claire et assez profonde de l’histoire des idées. Ils passent, sans l’aborder, à côté d’une question de premier ordre, à savoir: quelle est en réalité la part des éléments traditionnels dans ce qu'ils donnent et prennent eux-mêmes pour les produits de la raison pure ? L'histoire des pensées humaines, et le besoin même d'analyser ses propres conceptions, conduisènt nécessairement le philosophe impartial à se poser directement, et dans le domaine de sa science, la question de l'origine et de la valeur de la tradition religieuse, ou, en d’autres termes, la question de la réalité de l’ordre surnaturel, manifesté dans l’histoire des opinions des hommes.

La religion naturelle est donc impuissante à rendre compte de l’histoire. La question de l’état de l'humanité ne la trouve pas moins en défaut. La prétention de la religion naturelle étant de se fonder uniquement sur l'expérience et le raisonnement appliqué aux résultats de cette expérience même, elle se refuse à aborder les idées traditionnelles de la chute et de la restauration, idées que l'esprit ne

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