INTRODUCTION DE L'ÉDITEUR. CLXXI
possède, est la vie de l’âme qui s’abandonne à Dieu.
C'est ici, dans le développement de M. de Biran, une nouvelle rencontre avec Dieu. [4 l'avait trouvé au sommet de l'intelligence, dans ces idées universelles et nécessaires qui révèlent à la pensée l'être absolu, 1l le rencontre de nouveau dans les dernières profondeurs de l’âme, à cette place secrète et vide que lui seul peut remplir. L’être infini se montre partout à l'œil éclairé qui sait le reconnaître, et l'étude de l’âme et de ses mystères invite, plus encore que la contemplation des merveilles de la naturè, à répéter avec le Psalmiste : Où trai-je pour me dérober à votre esprit? Et où m'enfuirai-je de devant votre face (1)?
Cette vie supérieure, cette vie en Dieu, l’homme ne peut y atteindre par son effort. Il y a donc en lui des aspirations impossibles à satisfaire, tant qu’il ne sort pas de lui-même, un bien que sa nature lui montre et lui refuse à la fois, un idéal qui brille aux yeux de son intelligence et de son cœur, et qui se dérobe à sa volonté, en un mot, un désordre. L'état de l’homme est un état de désordre et de mal, un état qui réclame impérieusement, non la doctrine des justes et des forts, mais une doctrine qui réponde aux besoins des infirmes et des souffrants.
Parvenu à ce point, M. de Biran aborde l’idée chrétienne de la chute qui explique le mal, et la promesse évangélique de la grâce qui en offre la délivrance. Il affirme la grâce, l’action de l'esprit de
(4) Pa cxxxvais (cuxxix, du texie hébreu), verset, 7.
CLXXIL OLVRES DE M. DE BIRAN.
Dieu sur l'âme huinaine, non-seulement à titre d’espérance, mais comme une vérité de fait, résultat d'une expérience personnelle. De même que la considération des idées universelles de la raison l'avait conduit à Dieu, entendement éternel, siège de ces idées, de même la considération de l'idéal et du besoin de secours le conduit à Jésus-Christ, l'être qui a pleinement manifesté l'idéal, qui a fait la promesse de la grâce et qui tient ce qu'il a promis.
La marche de sa pensée, à ce moment essentiel, est loin d’être toujours ferme; il avance, il recule, il hésite, mais il marche après tout, et, pour être un peu confuse et tumultueuse, la crise n’en est pas moins positive et son résultat manifeste.
Voilà M. de Biran dans l'enceinte, ou pour le moins sur le seuil de la religion révélée. Il y arrive par une voie toute subjective, individuelle, un peu étrange, mais il y arrive; il admet la réalité de l'ordre surnaturel. Que va t-il faire? va-t-il renoncer à la philosophie? va-t-il établir dans sa pensée un mur de séparation entre sa science et sa foi? Ni l’une nl l’autre de ces voies ne fut la sienne.
La science et la religion répondent à deux besoins divers et tous deux légitimes, de telle sorte que là où la religion apparaît, la science ne cesse pas d'avoir sa raison d'être. L'âme la plus croyante peut éprouver le désir de réduire ses idées en un corps de système, d’en saisir le lien, l’enchaînement, les conséquences, d'en éprouver les bases, de philosopher en un mot. L'histoire de l'Église chrétienne le prouve bien clairement : les nécessités de la polé-