INTRODUCTION DE L'ÉDITEUR. CLXXIII
mique contre les paiens et les hérétiques contribuèrent à introduire dans l’Église la culture dialectique et métaphysique ; mais cette culture s’y introduisit surtout de plein droit, comme résultant d’une des tendances essentielles de notre nature. En tout sens et dans toutes les circonstances, comme au jour où Aristote écrivait la première ligne de sa métaphysique, « Jes hommes ont un désir naturel de { science. »
Sans doute, la foi suffit au repos de l'âme; mais, pour être retirée de l'incertitude et de l'angoisse, l'intelligence n’en poursuit pas moins son œuvre, Les solutions métaphysiques sont contenues dans les dogmes religieux ; mais elles y existent à l’état latent. L'esprit peut s’efforcer de les dégager, de les reconnaïtre sous la forme propre à la science, d’en déduire tout ce qu'elles contiennent, d’en saisir la mutuelle harmonie, de mettre au jour leurs rapports secrets avec les résultats de l'observation psychologique et le mouvement général de la pensée humaine. Ce travail, et il est immense, est un travail légitime, dont la religion proprement dite fournit seulement la base et la matière. De même qu'après quelque grande découverte de fait, que toute la logique n’aurit pu remplacer, la science de la nature reprend son eours enrichie et fortifiée; de même après la grande découverte des réalités de la foi, la philosophie reprend son cours enrichie et fortifiée aussi, et marche à la conquête de nouvelles destinées. Si l’on veut accepter une formule mathématique : la révélation est à la philosophie chrétienne, ce que l'observation
LAIT ŒUVRES DE M. DE BIRAN
des phénomènes est à la science de l'univers visible.
Prétendre que l'acceptation du dogme doive éteindre tout esprit de recherche, c’est donc méconnaitre tout ensemble et la nature de la religion et celle de l'esprit humain. I! n'y avait rien dansles antécédents de M. de Biran qui pût engager sa pensée dans cette voie, Sa psychologie se trouvait en accord, plus qu'il ne le savait lui-même, avec la vérité chrétienne: il avait à la compléter, non à la renier. Ses vues profondes sur le rôle et les droits de la volonté étaient même nécessaires à une pleine conception du dogme de la chute, et de celui de la restauration. En arrivant au christianisme, il n'éprouva donc pas le besoin de jeter loin de lui le résultat deses méditations précédentes.
Il put moins encore faire dans sa pensée une part à la religion et une part distincte à la philosophie. Au moment de l'histoire de l'esprit humain où nous sommes parvenus, ce procédé peut se comprendre dans l'école, lorsque la science est abstraite, et se meut en dehors de la sphère réelle de la vie. L'histoire nous le montre apparaissant à diverses époques comme une précaution de la prudence. Mais les nécessités et les exigences de la vie intérieure dominaient tout le développement de M. de Biran. Sa philosophie était sérieuse comme sa religion, sa religion sérieuse comme sa philosophie. Elles devaient dès lors 8e joindre et s'unir, car elles n'étaient dans le fond qu'une mème chose: l'effort de son âme vers la vérité et le bonheur. Il résolut donc d'entreprendre la science de l'homme avec toutes les res-
INTROBUCTION DE L'ÉDITEUR. CULEY
sources dont il disposait, de concentrer dans un mème foyer de lumière la: psychologie et l'Évangile. C'était un pas décisif. En faisant sa part à la volonté libre, dans l’analyse de la pensée, il avait rompu jadis avec la société d'Auteuil, où le retenaient pourtant et un premier succès et les liens de cordiales amitiés. En introduisant la vérité révélée dans la science, il allait se séparer maintenant d'une école naissante qui l’entourait de son estime. Il n'hésita pourtant pas, et marcha en toute droiture et simplicité dans la roûte ouverte devant lui.
Ce dernier mouvement de la pensée de M. de Biran ne saurait être un progrès aux yeux de tous. Les savants qui ne voient dans la foi religieuse que les lisières de la pensée dans son enfance, seront nécessairement conduits à déplorer un affaiblissement et une chute là où les chrétiens saluent avec joie les indices d’un pas décisif vers la vérité. Mais, au sein même de la diversité de ces appréciations, tous, ce me semble, doivent s'unir dans une même estime, dans un commun respect, pour cette intelligence qui se tourne toujours, sans que rien l'arrête, du câté d'où lui semble venir la lumière, et pratique au plus baut point cette recherche désintéressée du vrai qui est le fond de toute philosophie, si la philosophie est quelque chose de sérieux.
M. de Biran ne se rendit compte que peu à peu de l'étendue et de l’importance des modifications introduites dans ses vyes antérieures. Il crut asser longtemps qu’il lui suffirait de retoucher et de compléter l'Essai sur les fondemenis de la Psychologie.
LXAVI ŒUVRES DE M. DE BIRAN
Ce travail même lui prouva qu'il fallait faire plus, et refondre son œuvre dans un moule nouveau. De là le plan des Nouveaux Essais d’ Anthropologie, entrepris en 1823, et interrompus par la mort de l’auteur, bien avant d'être achevés.
La substitution du terme d’Anthropologie à celui de Psychologie indiquait, dès le début, qu'il s’agissait d’une étude complète de l'homme, et que le moi serait considéré non-seulement en lui-même, mais dans ses rapports avec le corps vivant et avec Dieu. Le contenu de l’Essat devait se retrouver tout entier dans le nouvel écrit, avec quelques modifications {1}; mais une pensée nouvelle et fondamentale venait modifier le classement des faits divers de la nature humaine. Tandis que la ligne de démarcation entre le système affectif et les faits de l’ordre conscient restait intacte, les trois systèmes supérieurs, le sensitif, le perceptif et le réflexif, étaient réunis en une même division comme représentant, avec des nuances seulement, la combinaison de la force personnelle et des penchants organiques. Enfin, dans l'Essaï le triomphe de la volonté sur les penchants inférieurs était indiqué comme le point le plus élevé du développement de l'homme ; dans les Nouveaux Essais la fin légitime de la nature humaine était son union avec Dieu par l’efficace de la grâce et l'entière subordination de la créature à la puissance créatrice. Aux quatre divisions de l’Essaï, s’en substituaient donc trois nouvelles.
(4) Voir l’Avant-propos de l’édileur en tête des Nouveau Essais d'Anthrepologie.