‹ Œuvres inédites de Maine de Biran (volume 2)Chapitre 8 sur 90 · INTRODUCTION DE L'ÉDITEUR. , XVII · texte numérisé non relu

INTRODUCTION DE L'ÉDITEUR. , XVII

tendu, appelons impressions les faits de tout ordre qui résultent des modifications internes ou externes des organes. Il y a lieu à distinguer des impressions actives et des impressions passives. Si j'éprouve une douleur, si je me trouve dans une température chaude ou froide, je subis une modification, à l’égard de laquelle je me sens passif. Si je meus un de mes membres, je suis modifié encore, mais je suis actif, et la conscience de mon activité est pour moi d’une évidence égale à celle de la modification même. Il y a donc là deux ordres de faits très-divers : la sensibilité passive, l'activité motrice; et il importe de ne pas confondre ces faits sous le terme commun de sensation, puisque ce terme conserve toujours, de son acception primitive, une valeur essentiellement passive. L'activité motrice n'existe pas seulement dans le cas d’un mouvement musculaire, perceptible au dehors : Je meus, lorsque j'étends le bras ou déplace mon corps, mais je meus aussi lorsque je dirige mon regard, lorsque je tends l'oreille ; et même dans la méditation solitaire, au sein du repos le plus apparent, je reconnais, en m'y rendant attentif, le déploiement de la force motrice appliquée aux organes du cerveau. Îl y a mouvement, en un mot, toutes les fois qu’il y a conscience de l'effort. Cet élément d'effort existe à quelque degré, même dans les opérations des sens les plus passives en apparence; et lorsqu'on analyse avec soin un des faits de cet ordre, on y distingue toujours le mélange d’une impression affective (qui affecte la sensibilité passive), et du pouvoir moteur. Mais comme le mé- L b

xvInl ŒUVRES PE M. PF BIBAN.

lange des deux éléments se produit dans des proportions très-diverses, on est fondé à distinguer le gas où l'élément passif prédomine, tellement que le mouvement qui conçourt avec lui demeureinaperçu, et le cas où l'individu a, au cpntraire, la consciençe claire et distincte du déploiement de son activité. J'appellerai sensations les impressions de la première espèce, perçeptions (|), celles de la seconde.

Une observation fondamentale dans le sujet de l'habitude vient justifier et consolider cette distinction. [a répétition fréquente a des effets précisément inverses, sur les mades actifs et sur les modes passifs. Les sensations d'odeur, de saveur, de froid et de chaud s'émoussent à Ja longue, et finissent presque par disparaitre. Au contraire, lorsque l’actiyité est en exercice dans les fangtions des sens, plus l'acte se reproduit fréquemment, et plus la copnaissance devient facile, nette et distincte. « On ne sau- « rait danc rapporter çes deux classes d’impressions « à yne seule et même faculté ; car il faudrait sup- « poser que cefte faculté unique peut devenir, tout

(4) 11 ne sera peut-être pas inutile d'observer que le terme perception est employé, par M. de Biran, dans un sens différent de celui que ce terme a reçu daps Ja langue psychologique contemporaine. Dans cette langue, la sensation est une modification passive, la perception l'acte de la connaissance : ce sont des faits différents par nature, et la sensation proprement dite, made de sensibilité pure, ne donne à l’âme aucune connaissance autre que celle de ce mode lui-même. Pour M. de Biran, la sensation et la perception ne diffèrent pas par leur nature, mais par le degré d'effort ; il admet des sensations représentatives qui sont des éléments de connaissance. Sa terminologie soug ce rapport n'est pas toujours, du reste, parfaitement précise ei constante.

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« à Ja fais, plus inerte et plus active par la mème ha 4 hitude (1). »

L'effort n'est pas seulement un fait à noter ave d'autres dans l'analyse intellectuelle; il est le fait gapital en cetta matière, car c’est à lui que se rap parte le sentiment même de l’axistence personnelle. L'effort suppose un sujet qui détermine le mouvement, et un terme qui résiste. Si l'individu ne voulait pas, qu n’était pas déterminé à commencer de se mouvoir, il ne connaitrait rien. Si rien ne lui résis+ tait, il ne connaîtrait rien non plus ; il ne soupçonnerait aucune existence « il n'aurait pas même « d'idée de la sienne propre (2). » Séparer les impressions du #9 qui les éprouve est la condition fondamentale de toute connaissance ; et il est digne de remarque que des métaphysiciens tels que Condillac et Bonnet « présupposent toujours le jugement « de personnalité, dont il fallait avant tout assigner « le fondement (3). »

Les philosophes de cette école ont aussi le tort de mettre tous les sens sur un pied d'égalité; comme si toutes les sensationsétaient identiques, et pouvaient servir également de base aux opérations intellectuelles. Ils ont cherché à simplifier leur objet le plus qu’il leur a été possible. Partant d'un premier fait ou d’une première sensation, par exemple des impressions d'un sens isolé, ils ont avancé « en re- « composant notre être, bien plus qu'en le déeom-

(t) Édition Cousin, page 74. (2) Id., page 27.

(3) Id. page 45, note.

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« posant (4). » Une analyse réelle, éclairée, par la distinction de l'ordre actif et de l’ordre passif, trouve, au contraire, à noter dans les fonctions des sens des différences profondes. Le toucher, sens de l'activité par excellence, occupe le plus haut rang dans l'échelle. C'est lui qui nous révèle, dans la résistance à l'effort, l'existence et la forme des corps étrangers, base première de la connaissance de la nature. Le goût et l'odorat ne nous donnant guère, au contraire, que des impressions affectives et confuses, occupent, en quelque sorte, parmi nos sens externes, le même rang que le polype ou l'huître dans l'échelle de l’animalité. Si, descendant encore d'un degré, on en vient aux impressions que nous éprouvons dans les parties intérieures du corps, tout devient vague et indistinct, toute lumière s’éclipse avec la faculté de mouvement.

La faculté de percevoir, de distinguer nos impressions entre elles, et de les séparer du moÿ qui les éprouve, n'est donc point un attribut de l'être purement sensitif, mais dépend abselument de la motilité volontaire. On n'est nullement fondé à considérer la sensation dune manière générale et abstraite, pour dériver ensuite kes données de l’inteiligence de ses transformations, puisque les sensations proprement diées demeurent toujours des modes simples qui ne sauraient 6e transformer en aucune manière. Bonnet et Condillac supposant l’âme identifiée avec ses modifications, se mettent hors d'état

(1) Édition Cousin, page 281, note.

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